Vous serez encore alors que vous apprenez si peu

Posté par traverse le 6 février 2010

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Oeuvre de Martin Vaughnjames

Vous serez encore alors que vous apprenez si peu, que l’encrier se vide et que le monde s’écrase si souvent sur l’épaule du monde, vous serez encore ce voleur d’enfant qui ne quitte plus la cache où il s’est réfugié en comptant, fermant les yeux si forts qu’ils ne se décollent plus et vous allez ainsi dans l’aveugle tourment des hommes sans maison, marmonnant des injures et de sombres comptines où les oiseaux effrayent les dieux logés en vous ; vous serez encore mais moins et bien plus bas, allant dans les amours comme on s’en va au champ pour glaner de quoi vivre en attendant l’hiver, les bras trop lourds de vous porter ainsi depuis si longtemps tandis que les saisons s’ennuient dans la répétition des mêmes rémissions.

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L’enfant assassin

Posté par traverse le 6 février 2010

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L’enfant assassin constitue le premier morceau de La mort marraine

Pièce en quatre morceaux pour acteurs et marionnettes

L’écriture de cette pièce a été encouragée grâce à l’octroi d’une Bourse d’aide à l’écriture du Ministère de la Communauté française Wallonie-Bruxelles en 1999.

1.

(On entend des chants d’enfants, des rondes, des musiques populaires, des portes qui claquent, des ronflements de moteur,…
Quelqu’un entre…Il porte une marionnette de toile rude, une sorte de poupée marquée de coups et de déchirures,…)

L’homme : L’enfance…

(Il montre le corps démembré de l’enfant à la cantonade)

L’homme : Celui-ci…est-il mort, est-il vivant ?

L’enfant : J’avais 12 ans, exactement, un bon garçon, un peu vif, un peu nerveux , mais plein de santé et de rêves dans la tête et le ventre.

L’homme : …du ventre surtout, c’est là que le malheur sommeille:… on aurait dit en le voyant…comme si c’était du cinéma ! Rien de vrai: il jouait, il imitait. C’est ça…

L’enfant : (il l’imite) Je frimais qu’il disait…

(Un temps)

« Qu’est-ce que je t’ai fait ? Hein, qu’est-ce que je t’ai fait ? Tu veux ma photo ? Enfoiré, fils de ta mère et ennemi de ton père ! »

L’homme : Et il ajoutait : « J’ai la haine rien qu’à te voir, je te dis, la haine de ta gueule, la haine de ton image, la haine de toutes vos images, la haine de ton usine à images, la haine de toutes vos images ! La haine, je dis !»

(Un temps)

Il était trop tard. Il n’était déjà plus parmi nous…Il marchait dans des régions de brume où il croyait se reconnaître, il allait dans des villes en décombres dont il ne connaissait pas le nom…

(Un temps)

Il crachait sa haine et levait le poing aussi dur que sa tête, il frappait comme ça…

L’homme : ( frappe dans le vide, frappe, frappe jusqu’à épuisement, comme un boxeur sur le ring )

L’enfant : Vous vous souvenez de moi ?.Vous vous en souvenez ? Vraiment ? Je sens qu’un grand froid m’envahit, après le feu de la colère…Froid.

(Au marionnettiste…)

Et toi, tu t’en souviens ?

L’homme : Qu’est-ce que tu veux, petit ?

L’enfant : Rien, je demande, juste pour voir, juste pour passer la tête encore un peu dans cette histoire…avant qu’on me la coupe…

(Rires. Un temps)

J’aime ce monde où tout est possible…Par exemple…
Je prends ta main (il prend la main du marionnettiste), je la regarde, elle est grande ou petite ?

L’homme : Normale…Enfin, je crois. Oui, normale, c’est ça, ni trop grande, ni trop petite. Comme qui dirait une main bien en main…

L’enfant : Si je la regarde longtemps, c’est là que le plaisir commence : elle enfle, elle grandit, elle remplace toutes les autres mains, elle devient une main…générale… et elle devient alors… une simple image, comme une image de main qui aurait disparu du monde des mains. Une main sans corps, une main sans nécessité de main, une main livrée à son destin de main…générale, coupée du monde, une main enfin qui m’appartient!

L’homme : …laisse ma main…elle t’aide à parler en ce moment…(il manipule)

L’enfant : Ce n’est pas très important une main, puisqu’il y en a deux…Tu peux la couper, la faire fondre, la brûler, la remodeler, la placer dans le Musée des mains, dans la vitrine des mains, dans le magasin des mains, tu peux la vendre comme main de rechange ou de dépannage, tu peux faire de cette main tout ce que tu souhaites…Mais elle m’appartient aussi: juste une image. Il suffit de la regarder longtemps…Ta main, je la regarde et plus je la regarde plus elle m’appartient…

(L’homme retire sa main)

L’enfant : Personne n’a regardé mes mains, ni le reste, personne…Mais chacun s’est servi de moi, sans me regarder. J’ai été mangé à toutes les sauces, dévoré cru aussi, mais on m’a pas regardé…

(L’homme intervient avec vigueur)

L’homme : Du calme, petit, on te regarde en ce moment…A l’instant, tu es important, ta main, tes mains, le reste, toi, tout entier…

L’enfant : Ma tête est lourde, je rêve d’un monde que je ne connais pas, je rêve d’une vie qui n’existe pas pour moi, de quelque chose qui me donnerait de la force et userait ma fatigue…Je rêve et je suis encore plus enfoncé dans ma colère…une lame blanche dans ma colère noire…du fer dans le mou des ventres…un crochet dans la gorge du monde !

L’homme : Petits salopards ! On les laisse faire et il vous arracheraient le bras rien que pour passer un bon moment…Petits salopards…

L’enfant : …de l’acier dans les chairs…

L’homme : J’en ai dans mon quartier qui cassent tout ce qu’ils touchent, le diable en plein travail !
Petits salopards !

(Il frappe)

L’enfant : …des larmes dans le cœur…

(Il frappe)

L’homme : J’en connais aussi qui s’attaquent aux plus faibles, pas à moi, ça, non, ils n’oseraient pas, mais aux plus faibles, vieux et débiles, ils frappent et cognent rien que pour voir comment ça se défait, la vie…Petits salopards !

(Il frappe)

L’enfant : …de la peur jusqu’au plus haut du dos, des sueurs,…

L’homme : Le plus grave, le plus infect, c’est quand ils donnent à toute cette dévastation un air de fête, ils chantent autour des feux qu’ils allument en pestant contre leur misère, ils lancent de l’essence contre les murs des écoles et des hôpitaux, ils violent leurs profs, frappent et crachent, pleurent en crachant et frappant, insultent jusqu’au nom de leur mère et pleurent encore et encore dans des flots de salive…Ils s’en foutent des barrières, des interdits, des barrages contre le mal, ils s’en foutent des écoles, des hôpitaux, des bibliothèques et des asiles, rien de leur échappe, ce sont des barbares, ils frappent là où c’est le plus sensible, ils frappent au cœur de leur propre désespérance, ils tranchent dans la chair de leur propre vie, ils se coupent les bras et les jambes et tombent sur le dos en couinant des injures aux passants…Enfants perdus, pauvres enfants, petits salopards !

L’enfant : Pires que des chiens, pires que des bêtes féroces, abandonnés de tous !

(Un temps)

Ouais, de tous…

(Un temps)

Et rien ne sert de vouloir encore voir en eux l’avenir !
Ils ne pourront rien pour nous, ils détruiront le monde qu’ils ont voulu construire, On ne peut plus rien pour eux…Tant pis !

(Il frappe et frappe, encore et encore)
L’homme : …miserere…

L’enfant : Il me semble qu’on parle de moi…

L’homme: Tout doux, tout doux,…On parle, c’est tout, on dialogue, on échange, on communique…

L’enfant :… c’est l’impuissance des pères qui leur fait souhaiter la mort de leurs fils…L’Ogre, encore et toujours, aux mille visages, aux yeux flambés, aux appétits sans repos…Il dévore, mâche, engloutit, avale, rote et digère notre seul espoir : que tout cela n’ait été qu’une image…

L’homme: C’est notre monde…Détruire ce qu’on ne peut aimer…

L’enfant : Au début, tout était simple, beau, accordé aux couleurs des images. Tout semblait pur et innocent, rien n’encombrait le bonheur des images et c’est ce monde que je j’aimais, le seul que je connaissais, au début.

( Il s’agite, tire sur ce qui le relie au marionnettiste )

L’homme : Les images se sont éteintes.

L’enfant : Et alors, c’est le vacarme et les injures qui envahissent l’horizon, c’est la poisse et les crevures, la merde et le vomi des hommes. Voilà, ce qui a pris place au centre de l’écran…

(Il s’agite de plus en plus fort)

Et moi, enfant…

(Il prend le marteau)

…presque père, bon fils, peut-être, homme jeté dans le brouillard du monde, j’ai pleuré un court instant…Dans les caves, dans les cachettes où je me livre aux sanglots et là, la haine a occupé mon ventre et je suis sorti de ce terrier les yeux fragiles et les épaules nouées. Je suis sorti tout entier habité de force et de crimes. Fallait que ça pète, que le bouchon saute, faut détruire les images!

L’homme : Petits salopards !
Ils sont pires que des chiens, les yeux doux et les dents dures comme des pics enfoncés dans le ventre de leurs parents…
Petits salopards !

La mère : Le temps rétrécit maintenant, il ne reste presque plus rien à jouer, tout est en place pour conclure l’écriture de cette histoire commune…

(L’homme, là, va répéter, à l’infini, sa phrase…)

L’homme : Petits salopards !

La mère : Et l’enfant va l’entendre une fois de trop…

L’homme : Ouais, petits salopards !

La mère : Et l’enfant va oublier qu’il est un enfant…

L’enfant : Ce n’est qu’une image, l’image de mon père foutu le camp, l’image de moi en tueur de sang froid, l’image du monde qui flambe et se relève à chaque nouvel épisode…

La mère : Et l’enfant déjà pénètre dans le troisième cercle de l’enfer…

L’enfant : Il va dire encore une fois cette phrase, honnie, vomie, crachée et puis reprendre son travail comme si les mots étaient sans effets…

L’homme : Petits salopards !

(L’enfant se saisit du marteau et frappe l’homme d’un seul coup. L’homme chancelle et tombe)

La mère : L’histoire est conclue…

(La lumière baisse lentement. L’homme se relève, reprend la pose)

L’enfant : (qui frappe à nouveau l’homme qui retombe et chancelle comme la première fois) Et l’image de cet homme qui tombe et se relève, se relève et chancelle, aller-retour, arrêt, pause. Tout est terminé, l’image peut vivre sans nous, elle se perpétue, se démultiplie, s’envole dans les voies numériques, se perd dans les réseaux du monde, décolle de moi et je suis ici…

(La lumière se rallume lentement)

…dans les bras de ma mère, engourdi, perdu, retrouvé, confus, peut-être enfin né, perdu à nouveau un marteau à la main, voilà, l’avenir me porte vers vous, le temps rétrécit, ma mère est déjà là, je connais son histoire et celle que vous inventerez pour me faire supporter la mienne, la seule que je connaisse à l’instant, hors mes épisodes qui m’ont fait tant rêver et que vous rebrancherez pour y chercher les signes, l’ombre, l’origine même de ce marteau…

(Un temps. Apparaît le Bouffon)

Bouffon : Erreur, gamin, erreur, je suis quoi, moi, dans cette histoire ?
Je suis quoi, moi, dans ce vaste foutoir ?
Le père ? Que dalle !
Le Bouffon, oui, le foutriquet de Père peut-être mais le Bouffon sûrement et l’homme qui est cassé, là, c’est qui, d’après toi ?

L’enfant : Une ombre, un méchant !

Bouffon (qui l’imite) : Une ombre, un méchant !
La preuve de ton ignominie, gamin, un cadavre, un corps brisé, ton père, qui sait ?

L’enfant : Sa main…Son odeur, sa présence tout simplement, je n’existais plus !

(Il pleure)

Bouffon : Et tu tues, et tu as peur et tu disparais dans ta peur et tu frappes ton ombre paternelle, ton frère, toi-même, peu importe, c’est toi qui vas mourir pendant tout ce temps qui reste, lui, c’est fini…

(Entre une multitude d’enfants, bouches ouvertes)

Bouffon : D’où ils viennent, d’où ils viennent, ces petits salopiots, d’où qu’ils viennent, crédieu ! Des ombres, toujours des ombres, tes frères, toi et tes frères !

(Le Bouffon sort en criant)

Toi et tes frères de sang, de sang, de sang !

L’enfant : Voilà, tout est calme enfin.
Le monde tout autour de moi n’a plus d’épaisseur, plus d’odeur, plus rien qui me rappelle que je vais finir mon éternité avec ce corps brisé enfoncé tout au fond du cœur. On dira de moi que les images étaient terribles…

La mère : Oui, les images étaient terribles…

L’enfant : Les images n’étaient plus que des images et moi, une image collé dans l’image générale, une image, toute petite image…

(L’enfant disparaît dans l’ombre)

La mère : Les images n’étaient plus que des images et lui, une image collée dans l’image générale, une image, toute petite image…

(Elle vient s’asseoir près du public et continue ce bref monologue jusqu’à extinction du plateau)

Ca a continué comme ça plus longtemps qu’on l’aurait cru, d’autres sont venus, révolvers, mitraillettes, fusils à pompe et ont tiré, dans le tas, dans ce doux tas d’enfants, sont repartis à l’instant dans le champ des morts où ils étaient lâchés, certains ont pas pu résister à cette disparition d’eux-mêmes dans le monde des images où ils n’étaient que l’ombre de leurs pères, l’ombre perdue de leurs pères, la petite ombre de ce qu’ils avaient rêvé d’être…

(La lumière tombe et l’enfant se penche lentement sur le corps désarticulé, en silence, et tente de le remettre debout, inlassablement).

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Un clip de Jacques Deglas.Lectures de textes d’ateliers

Posté par traverse le 24 janvier 2010

Et un clip de Jacques Deglas…Cliquez sur PRInternational

http://www.youtube.com/user/PRInternational

Et vous arrivez à Traverse. Sera sur Blogs et cie bientôt.

MERCI aux lectrices et lecteurs…et aux bibliothécaires de la Bibliothèque Sésame…

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Les petites mamans

Posté par traverse le 23 janvier 2010

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Ce texte, une des trois parties de la Mort marraine vient d’être travaillée par un groupe de jeunes africains de la diaspora en Belgique (et la pièce étant promise à une prochaine parution, en voilà la version définitive. Déjà parue dans Marginales (Afrique))

Pour José Géraldo

(On entend des pas lourds, une multitude de pas lourds marteler la terre. Des ahannements, des cris, des respirations, de temps en temps, des pleurs, puis le silence. La lumière monte sur une longue théorie de marionnettes décharnées vêtues de lambeaux de vêtement colorés, couvertes de bâches de plastique, des femmes, des hommes, des enfants, des bébés, des mourants, une humanité en marche. Les personnages avancent sur un chemin que la main du marionnettiste sème devant eux. La main hésite, sème dans un sens, puis dans l’autre, probablement au hasard. Et la théorie des pantins repart dans cette lumière aléatoire, les yeux ouverts sur ce qui vient d’advenir. Ils passent et repassent jusqu’à tourner en rond. A chaque passage, ils sont de plus en plus décharnés. Certains ont perdu un bras, une jambe, la tête, les yeux,…mais ils marchent. Les marionnettes changent de couleurs à chaque passage : noires, puis grises, puis blanches. On entend maintenant un kirié et des chants d’enfants. Des gens tombent, désarticulés, des tas se constituent. Les hordes de marcheurs se dispersent à l’horizon et de sous un tas de membres et corps désarticulés on entend une faible voix, les membres bougent légèrement, le chaos s’anime, apparaît un bras…)

La voix : Mama yé, mama yé, l’enfer, mama yé, l’enfer sur la terre ! Mama yé !

(Apparaît une marionnette représentant une toute jeune fille, 12 ans à peine, vêtue d’un pagne)

Un mort : Au début, sur la terre, les vivants…

Un autre mort : Puis, dans la terre, les morts…

Un mort : Puis les vivants qui enterre les morts et les morts qui veillent sur les vivants…

Un mort : Tout un monde…

Un autre mort : Une éternité pour les uns et les autres, un cycle, un respect même, une loi, une évidence…

Un mort : Et cela a duré, cette nécessité des uns et des autres…De toi (à la jeune fille), vivante, si vivante encore, encore si stupéfaite d’être vivante issue de cette tribu de morts…

Un autre mort : Et nous, tellement morts déjà que nous nous permettons de parler comme les vivants, sans craindre le retour des dieux ou des féticheurs, morts comme la langue des morts, comme les yeux des morts, comme le ventre des morts…

Un mort : Mais pas comme le cœur des morts, petite fille…

Un autre mort : Les morts, petite fille, gardent le cœur intact. Comment ?
Grâce à la pitié que leur inspire les vivants, crois-nous, vous êtes pitoyables, les vivants, ci-assemblés dans votre maison des vivants mais dans votre maison, les murs tremblent, le toit s’effondre et les caves sont pleines.

Un mort : Nous nous demandions…

Un autre mort : …quand nous étions vivants…

Un mort :…ce qu’il y avait dans le fond des caves des maisons des riches vivants…

Un autre mort : …dans les caves des riches vivants…

Un mort : …de la nourriture, des réserves, comme dans nos greniers…

Un autre mort : …le chant des morts anciens et des morts à venir…

Un mort : …toujours des réserves pour les vivants, pensions-nous, et non, les morts grandissaient dans les caves et petit à petit se mettaient à vouloir monter jusqu’à l’étage des vivants, ils voulaient, les morts enfermés, retrouver la compagnie des vivants pour leur apprendre les chansons tristes et fortes des morts mais…

Un autre mort : …mais les vivants ont oublié leurs caves et nous ont renvoyés aux greniers de l’avenir! Nos pauvres greniers serrés de grain et de fourrage, nos greniers de vie se sont vidés peu à peu et il ne nous est rien resté. Plus de grain, plus de fourrage. Alors, nous sommes descendus lentement dans les caves de nos voisins les plus riches et nous nous y sommes vus, perdus, marmonnant des airs de pitié et de terreur. Et il nous a fallu remonter à l’étage des vivants car nous n’étions pas chez nous. Mais nous étions déjà morts et vous ne le saviez pas. Ils nous ont ouverts la porte et nous voilà. Encore et toujours…

La jeune fille : Moi, je me réveille d’entre les morts et je n’ai jamais connu ni de cave, ni de grenier, je marche depuis si longtemps déjà…D’abord, c’était pour aller chercher l’eau, puis, très vite, ça a été pour fuir la maladie et la famine, puis pour échapper aux cris et à la haine, enfin, pour trouver encore une route, un tout petit chemin pour y déposer les pieds et avancer…Voilà ma vie de jeune fille…Et vous, les morts, vous me faites injure de me parler d’entre les morts. Je suis trop jeune pour entendre vos lamentations. Il ne me reste que le goût de l’eau et de la farine mais c’est bien une occupation de vivant, ça, et je ne veux plus vous écouter…

Un mort : Mais…

Un autre mort : Laisse-là, compère, elle a raison, nous ne pouvons accélérer son arrivée chez nous, il lui reste encore un petit chemin à marcher, laisse-lui ses forces, elle en a bien besoin…

Un mort: Oui, c’est déjà assez difficile de ne pas pleurer en vous voyant si seuls dans votre multitude…Présentement il n’y a rien qui compte plus que l’air qui gonfle mes poumons et ma soif qui comptera bientôt plus que l’air qui pourtant est gratuit et offert tout autour de nous…

Un autre mort : Bah !

Un mort : Laissons-la respirer, elle est bien jeune encore, il faut qu’elle profite, nous, nous avons le temps…

La jeune fille : C’est ça, à bientôt…

(Elle chasse les morts de la main et les morts s’en vont en grommelant)

Les morts : A bientôt, petite fille, on a tout le temps et l’air est gratuit, nous en profiterons !

La jeune fille : Il n’y a que les morts pour vouloir profiter de l’air parce qu’il est gratuit ! Les morts sont des avares, ils ne comptent plus, ils possèdent tout, ils empiètent sur le territoire des vivants.

(Elle marche et trouve un bébé assourdi par la faim et la soif)

Je n’ai pas de lait, petite, pas de lait, pas de manioc, pas de pain, pas d’eau, juste ma salive et j’en ai si peu qu’il faudrait trop de temps…

(Elle berce l’enfant et chante doucement une chanson)

Petite le temps
Petite prends le temps
Petite tout ton temps
Tu es notre temps
Petite le temps

(La lumière change lentement et on entend à nouveau la chanson reprise par trois femmes qui bercent l’enfant et se le passe de mains en mains)

Première femme : Et nos hommes, où sont-ils ?

Deuxième femme : A la guerre !

Troisième femme : Et la guerre, où est-elle ?

Deuxième femme : Elle fait la guerre à la guerre !

Les trois : Mama yé !

Première femme : Et nos hommes, quand reviendront-ils ?

Deuxième femme : Quand ils auront fini la guerre à la guerre !

Les trois : Mama Yé !

Troisième femme : Et la guerre où est-elle ?

Première femme : Avec nos hommes !

Deuxième femme : Et ils n’en finissent pas !

Troisième femme : Il faudra bien qu’ils donnent à la machette un autre sens ! Il le faut, l’herbe doit être coupée…

Deuxième femme : Avec la machette !

Première femme : Le blé doit être coupé…

Deuxième femme : Avec la machette !

Troisième femme : Les buissons doivent être coupés…

Deuxième femme : Avec la machette !

Première femme : Les fruits…

Les trois : Avec la machette, mama yé !

(Pendant ce temps, elles se passent l’enfant et huilent son corps presqu’avec distraction)

Première femme : Cet enfant est fort.

Deuxième femme : Beau surtout, ce sera un homme que les femmes se disputeront !

(Elles rient)

Troisième femme : Il aimera donc la guerre !

Les trois : Mama yé !

Première femme : Il grandira bien…

Deuxième femme : Regardez, comme il sourit…

Troisième femme : Cet un bel enfant qui sera heureux…

Première femme : Il a besoin de caresses…

Deuxième femme : De l’huile pour la peau et des caresses pour l’avenir…

Troisième femme : Peut-être qu’il en aura assez pour en donner plus tard ?

Les trois : Mama yé !

Première femme : De l’huile et des caresses, voilà ce que mon mari recevait chaque soir et ça ne l’a pas empêché de faire la guerre !

Les trois : Mama yé !

Deuxième femme : Et nous, on fait la femme et l’homme en même temps maintenant !

Première femme : C’est beaucoup de fatigue !

Les trois : Beaucoup de fatigue ! Mama yé !

Troisième femme : Et la guerre gagne toujours contre la guerre !

Deuxième femme : Nos hommes sont de bons guerriers !

Première femme : Non !

Deuxième femme : Tu n’es pas fière des hommes, nos maris

Première femme : Non !

Troisième femme :Vous allez réveiller l’enfant, pour lui, c’est encore le temps des caresses…

Deuxième femme : Ils en ont toujours reçu, notre soeur a raison, ils en ont toujours reçu et ça ne les a pas empêché de faire la guerre !

Les trois : C’est vrai ! Mama yé !

(On retrouve la jeune fille avec l’enfant sur les bras)

La jeune fille : Petite fille, ma mère t’a porté et m’a laissé ici pour que je te porte…Et il faut que je fasse maintenant la maman, la petite maman, alors que je n’ai pas de lait ! Mama yé !

(On entend au loin une voix portée par des hauts parleurs)

La voix : …Vos voisins sont vils et dangereux, race faite pour la chasse et le malheur ! Ils ont fait de vos champs des ruines et de vos maisons des cimetières ! Pourchassez-les, détruisez-les, faites qu’ils disparaissent dans les sillons de vos cultures, abattez les arbres qui cachent le soleil ! Allez !

La jeune fille : (qui se lève et chasse la voix comme elle chassait les morts)
Voilà les morts qui reviennent ! Ils parlent comme ils respirent ! Mama yé !

(Apparaît un vieil homme)

L’ancêtre : Je suis ton père.

La jeune fille : Je ne te reconnais pas…

L’ancêtre : Je suis venu du village voisin à cause de la voix !

La jeune fille : Je l’ai entendue moi aussi, elle ne dit que des bêtises !

L’ancêtre : Tu verras que ce sont des bêtises qui font peur, à la longue.

La jeune fille : Elle ne m’atteint pas !

L’ancêtre : Si tu vis jusqu’à demain, tu l’entendras peut-être.

La jeune fille : Ce bébé n’a rien entendu !

(Elle tend le bébé à l’ancêtre)

L’ancêtre : Je ne peux rien faire des vivants, je suis trop vieux, j’ai peur de la voix ! Je ne pourrais rien faire de cet enfant. Tu es une petite maman, prends-la et pars loin d’ici !

La jeune fille : Où ?

L’ancêtre : Sur ce chemin, tiens, je le trace pour toi…

(Il sème de la terre devant lui, comme le faisait le montreur tout au début)

Marche sur ce chemin jusqu’à ce que tu ne vois plus ma main.

La jeune fille : Ta main est partout, l’ancêtre !

L’ancêtre : Ne parle plus, marche !

(La jeune fille emporte l’enfant et suit le chemin tracé par l’ancêtre)

La jeune fille : (elle chante)
Petite le temps
Petite prends le temps
Petite tout ton temps
Tu es notre temps
Petite le temps

La voix : Sur les chemins, vous les trouverez, dans vos jardins, vous les traquerez, partout où ils étaient, ils ne seront bientôt plus…

La jeune fille : Il faut que je trouve de l’eau, peut-être du lait, quelque chose enfin…(elle chante)

Petite le temps
Petite prends le temps
Petite tout ton temps
Tu es notre temps
Petite le temps

L’ancêtre (qui s’éloigne et appelle au loin) : Vous pouvez venir, elle est déjà loin !

(Les morts apparaissent, s’assoient avec l’ancêtre qui sort un jeu de cartes. Ils jouent)

NOIR


(in « La Mort marraine », pièce en trois parties pour acteurs et marionnettes.
L’écriture de cette pièce a été aidée par une Bourse d’écriture de la Communauté française Wallonie-Bruxelles en décembre 1999)

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Quand vous serez passé bien au-delà du pont

Posté par traverse le 9 janvier 2010

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Quand vous serez passé bien au-delà du pont où vous menaient vos pas et que sans un effort vous tournerez la tête vers cet endroit lointain où vous vous prépariez à venir jusqu’ici, que votre adolescence ne fera plus obstacle aux rêves de l’enfance, que vous porterez dans le sac qui pèse à votre épaule des choses sans importance que vous abandonnez un jour sans intention particulière, l’épaule est plus légère soudain et le pas plus alerte ; quand vous ne craindrez plus la nuit qui glisse entre les hommes et les soude au plus vif de l’effroi en les jetant les uns contre les autres à coups de sexes ou de couteaux, qu’il suffira d’un souffle pour éteindre ces armes et vous laisser attendre le jour qui vient dans l’aube froide des reconstitutions, des inventaires et des listes infinies, vous hisserez alors votre corps jusqu’au seuil des lumières en laissant dans vos draps des fantômes chiffonnés que vous bordez d’un œil en ouvrant la fenêtre.

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Une vie de récits en récits

Posté par traverse le 1 janvier 2010

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Une vie de récits en récits, c’est comme si la mémoire était toujours une fiction, une façon de mettre en ordre ce qui flotte en nous et que nous saisissons dans le maillage d’une forme, d’un récit. Ce qui m’a le plus sidéré lors de ma vie de lecteur, ce sont ces récits, ces témoignages de personnes ayant traversé des situations, extrêmes, abominables ou “irrégulières”….Grandes catastrophes individuelles ou collectives, camps, exodes forcés, … Ces souvenirs de l’inexprimable passent peu à peu à travers le récit, puis un autre et encore un qui fait palimpseste à tous les autres.

Cette suite de récits, c’est notre humanité passée par la langue du rhapsode, de celui qui coud les morceaux de récits (raptein, en grec: coudre) qui traînaient dans les salles sombres ou empuanties d’inhumanité. Ces récits sont des façons de refléter ce qui semblait devoir être enfoui et qui peu à peu s’enfuit, effectivement, dans la rumeur du monde, dans le grande mémoire éparpillée. Mais le récit organise les circonstances, travaille la pertinence, vérifie la vraisemblance tout en procédant à une “mise en scène ” acceptable par le lecteur (la langue, le style, la forme…). Il s’agit de rendre lisible, ce qui apparaît du point de vue de notre commune humanité comme inacceptable. Chalamov (1), qui fut un Zek pendant une période de dix-sept années dans les Goulags staliniens dut d’abord se constituer un vocabulaire adéquat à l’innommable. Dans les camps, peu de vocabulaire, la Loi est muette, ou plutôt, anodine, banale, commune à l’inhumanité: l’homme est de la matière, point. Comme les corps qui y survivent.

Les récits organisent, dans un dispositif qui se tend sur un souffle premier, celui de la pertinence, de la vraisemblance, de la justesse, une narration qui peut entreprendre de multiples embranchements pourvu qu’ils renvoient sans cesse à la matière granitaire du noyau dur. Les atermoiements, les victimisations, les esquives existentielles font la matière des récits illisibles par tous, c’est-à-dire, nécessaires à l’auteur, à ses proches peut-être (dans le cas des récits de vie, c’est flagrant…) mais pas nécessairement lisibles par qui n’a pas un intérêt premier à être associé à l’expérience de ce récit.

C’est le lecteur étranger à l’événement qui, rencontrant ce récit, peut s’intégrer dans l’événement, rejoindre le souffle initial, appréhender la catastrophe ou l’éblouissement, ou apercevoir, le dessin en filigrane de la matière narrative.

De récits en récits, toujours portés par l’aporie, plus que par l’extravagance ou l’abondance, nous allons dans des allées de paroles rares. Ces textes font peu à, peu, dans cette façon qu’ils ont de lisser les légèretés de la littérature et de cristalliser ce qui fait sens, ou son intérieur, ou encore ombre portée de l’auteur sur notre humanité, monter en nous, lecteurs, la conscience de ce qui a eu lieu ainsi singulièrement, et non pas ce que comme nous voudrions communément qu’il se passât.

Le récit nous place ainsi dans un spectre dévoilé, dans un espace qui devient peu à peu un texte commun, une mémoire commune, une humanité prononcée. Et que nous ne pouvons plus innocemment défaire dans une inhumanité que les hommes ne cessent de vouloir réifier dans le temps accéléré de la banalisation, de la transparence de l’homme.

1. Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov, éditions Verdier
Traduction du russe par Catherine Fournier , Sophie Benech et Luba Jurgenson
Maître d’oeuvre : Luba Jurgenson Postface de Michel Heller
(Note de l’éditeur)

Les Récits de Varlam Chalamov, réunis pour la première fois en français, retracent l’expérience de Varlam Chalamov dans les camps du Goulag où se sont écoulées dix-sept années de sa vie.
Les récits s’agencent selon une esthétique moderne, celle du fragment, tout en remontant aux sources archaïques du texte, au mythe primitif de la mort provisoire, du séjour au tombeau et de la renaissance. On y apprend que le texte est avant tout matière : il est corps, pain, sépulture. C’est un texte agissant. À l’inverse, la matière du camp, les objets, la nature, le corps des détenus, sont en eux-mêmes un texte, car le réel s’inscrit en eux. Le camp aura servi à l’écrivain de laboratoire pour capter la langue des choses.
Le camp, dit Chalamov, est une école négative de la vie. Aucun homme ne devrait voir ce qui s’y passe, ni même le savoir. Il s’agit en fait d’une connaissance essentielle, une connaissance de l’être, de l’état ultime de l’homme, mais acquise à un prix trop élevé.
C’est aussi un savoir que l’art, désormais, ne saurait éluder.

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Tout se mélange: un baiser sur une morsure

Posté par traverse le 1 janvier 2010

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Tout se mélange: un baiser sur une morsure, une peur bleue dans un après-midi au lit. Le livre des ruptures s’écrit sans ratures. Dans ce théâtre de simagrées et de babils sont interdits les affamés et les pauvres d’amour. C’est peut-être un peu de vie soustraite au tumulte que nous cherchons dans la marge des pantalonnades.

Elle dit à lhomme que son sperme est une ombre bleue qui lui tombe sur le visage.Elle dit aussi que c’est une truite ouverte au laitage rosé qui lui glisse entre les lèvres, que c’est un poisson doré qu’elle avale, que l’océan conduit l’animal jusqu’au fond. Elle dit encore bien d’autres choses qui inaugurent la fraie.

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J’ai hérité d’un monde étrange et dangereux

Posté par traverse le 31 décembre 2009

J’ai hérité d’un monde étrange et dangereux où je vais aller longtemps. Je traverse la nuit dans un rêve de lait bleu et la forêt résonne de bruissements incertains. Il n’y a rien d’autre à souhaiter que cette nuit qui va se raccourcir un jour sur le printemps qui vient.
J’entends sonner dans cette chambre sans murs des voix que je connais.
Ce sont les premiers mots, ceux qui ne s’arrêteront jamais.
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C’est toujours un cheveu qui m’aide à revenir

Posté par traverse le 31 décembre 2009

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C’est toujours un cheveu qui m’aide à revenir.Ou à partir.Tout tient toujours à un cheveu. Un cheveu encore pour rebrousser chemin. J’ai des tristesses soudaines devant ce cheveu qui flotte dans les ordures du jour. Je souffle, il bouge à peine, il s’incruste dans la maille, dans la moiteur. Je souffle sur un cheveu qui n’est plus rien que la lumière vermicelle d’une disparition. Je roule ce filament et le porte à la bouche, sur ma langue où il glisse entre salive et paroles tout le reste de la journée dans le chuintement sonore de son absence.

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Ce bruit dans ta poitrine

Posté par traverse le 30 décembre 2009

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Ce bruit dans ta poitrine, comme un cheval qui frappe l’horizon de l’enfance,
l’entends-tu se perdre dans le battement du sang?
Qui veut écrire cet écho des sabots s’évanouit et tombe au coeur du minéral.

L’hiver arraché comme un bandage des yeux, trop de lumière tombe soudain dans le sang.
Les mots déçoivent les enfants qui parlent de mensonges, leurs mains alors dénoncent la mésentente du jour.

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