je pensais, je disais, je rêvais

Posté par traverse le 25 juin 2006

5.
 

Je pensais, je disais, je rêvais : « tout est possible, je suis libre, je peux dire, parler, ça y est je suis entièrement libre, tellement libre que cette idée de liberté ne me venait même plus à l’esprit. Je m’occupais de moi, de mon travail, de mes obsessions, de la douleur et de la difficulté d’être ici, dans cette sacrée corrida, de mon plaisir, toujours, à contempler la beauté des femmes. C’est fou ce qu’elles y mettent comme énergie depuis qu’elles savent qu’elles sont plus nombreuses sur terre, elles courent, elles y mettent du cœur, du sentiment même, de l’engagement…Elles sont ouvertes et disponibles comme elles disent.

C’est pathétique.

La bêtise gagne, le grand vide se remplit du sens du bonheur et de la jouissance immédiats, c’est pas grave, faut bien que notre histoire laisse la place à une autre.

Ce qui m’inquiète le plus, c’est qu’on fasse semblant de ne pas savoir. J’étais militant, pur porc, père et mère  délités dans la fonderie des orgueils, deux héros de la classe ouvrière comme chantait John Lennon…A working class hero…Morts tous les deux,  trois ans de distance, de chagrin je crois, de voir leur monde disparaître sans que personne s’en tape, soldes, fins de séries qu’ils disaient.

Ils la voyaient, la classe ouvrière devenir à une vitesse vertigineuse la classe la plus bête du monde, bêtement consommatrice, bêtement cultivée, bêtement pensante, bêtement sexuée et toujours, toujours branchée au plus vite sur la bêtise globale…. J’en pouvais plus parfois de les voir compter les points de la défaite.

Chaque jour, suffisait d’allumer le poste qu’ils disaient, suffisait  de voir à quoi leurs connes de filles allaient être mangées, leurs cons de fils, comment ils allaient faire exactement ce qu’on leur intimait de faire en les prenant pour encore plus cons, pour ça, ils avaient inventé le deuxième degré, on se faisait de plus en plus enculer au deuxième degré, la gauche était de droite au deuxième degré, les filles étaient des putes percées au deuxième degré, les mecs étaient lobotomisés au deuxième degré et les publicitaires alliés des grandes idées démocratiques, style écolos, éthico, esthéticos cons, gagnaient sur tous les tableaux du deuxième degré. Les flics étaient plus malins que les assistantes sociales, les Educateurs faisaient le boulot des flics et les jeunes assassins rentraient dans leurs pénates l’après-midi, après la tournante du jour.

Ils s’étaient mis a dix pour violer une gamine de quinze ans, et les cons de médiateurs ne parvenaient pas encore  leur dire que c’étaient des salauds, crapules infinies, raclures d’humanité, que Saint Genet leur en aurait foutu sur la gueule vite fait, que c’était leur engeance, avant, qui alimentait la chaîne, la grande chaîne des forçats, que c’était pas la bonne manière, sûrement,  cette souffrance portée sur le corps des salauds, mais que c’était pire encore plus d’avoir peur du mot salaud, que c’était désolent de les voir ironiques, de rire quand on essayait de leur dire que d’enfoncer un manche de pioche dans le sexe d’une gamine, ça se fait pas, et qu’ils riaient de notre niaiserie, qu’ils se fichaient de notre naïveté, que c’était habituel, que le porno était la seule valeur.

C’est le deuxième degré qui nous faisait crever de maladie, de renoncement à ce que nous croyions, c’est ce deuxième degré qui nous faisait confondre notre plaisir et notre obligation de nous battre pour défendre les quelques privilèges que nous avions.

Ces privilèges étaient simples et rares : le droit de croire encore que la vie valait un peu plus que l’énergie qu’elle dépensait pour se développer, la conviction que nous étions bâtis pour construire l’avenir et non pas uniquement résister au présent, le sentiment que la beauté était gratuite et que les formes valaient plus souvent que les idées.

C’étaient nos véritables privilèges, plus que le confort ou même le luxe. Nous avion connu et commis le pire en leurs noms, nous savions que nous devrions nous battre jusqu’a la mort pour les défendre.

Mais ce combat était trop coûteux et nous allions tout perdre, le sentiment du temps, la perception de l’histoire, la nécessite de nous contenter de peu. Nous étions aveugles, crevant de cholestérol et de diabète, balbutiant des phrases ineptes, nous réjouissant d’être en vie, confondant notre bonheur avec notre prospérité…

C’était fini. Les cyniques prenaient encore du bon temps, arrogant et défaits, les croyants réapprenaient la haine et la Bourse clonait Dieu en laissant courir l’idée que si on s’y prenait bien, lui aussi pourrait rapporter gros… ».

Une Réponse à “je pensais, je disais, je rêvais”

  1. Coumarine dit :

    Alors là, je suis sciée!
    Quelle écriture!
    Mais aussi comme ces mots sont forts…et durs…
    J’en ai presque la tentation du désespoir
    N.V.

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