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Bonne fête du Sacrifice

Posté par traverse le 30 décembre 2006

Imaginons cette ancienne histoire d’Abraham au pays des girafes. Imaginons que la tragédie originelle ait eu lieu sur les bords de l’océan indien, imaginons que ce soit au cœur de la savane que le bras ancestral se soit suspendu, imaginons que ce soit encore plus tôt, au temps de Salammbô, un Moloch dévorant ses enfants, sous l’œil amusé de Flaubert devant tant de littérale croyance, imaginons un mythe légèrement déplacé dans d’autres circonstances, imaginons… Imaginons un sacrifice de bêtes moins communes, la Fête de
la Girafe, ou de l’Eléphant ou du Requin, la Fête de l’Ours blanc…

Comment abattre l’Ours blanc ?  Il y a des abattoirs réservés à cet usage dans toutes les communes, des containers qui déborderont de carcasses, de viandes avariées et de graisses sanguinolentes, des sacs poubelles déposés sur le bord des trottoirs, des puanteurs qui vont se mêler aux cotillons, des cris mal étouffés par des couteaux mal tranchants. Vous imaginez, un Ours blanc dans un appartement, comment l’égorger selon la règle, dans la douceur de la lame du sacrificateur ? Vous imaginez le sang d’un Ours blanc dans la cuisine ou la salle de bains ? Le cri d’un Ours blanc sentant la mort et la panique, le regard joyeux des enfants devant la bête garrottée dans le coffre de la voiture, vous imaginez ces Ours blancs à la queue leu leu avant la liquidation finale dans les abattoirs consacrés à la Fête de l’Ours blanc ? 

Vous imaginez les embarras de ceux qui aiment l’Ours blanc ou qui pensent que quelques siècles de pensée, de traductions des actes les plus littéraux de nos cultes sont offensés par le passage à l’acte. Vous imaginez l’embarras de ceux qui pensent que l’image l’icône, le mot, la représentation de l’acte et non l’acte lui-même, sont des signes fort de l’évolution, vous imaginez leur embarras devant tant de crasse évidence? 

Vous imaginez leur embarras, alors qu’ils sentent la Fête dans le cœur de leurs semblables et qu’ils voudraient en partager une toute petite part, vous imaginez leur embarras ?   

Bonne Fête.

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A propos du théâtre et de son obscène impatience…

Posté par traverse le 30 décembre 2006

   Cette mise en spectacle de tout ce qui est immédiat, cette façon de contracter la vérité obscure des gens pour la rendre populaire et consensuelle, soyons clairs, pour avoir un public, un moment, opportuniste et stupéfait devant tant de lieux communs, confirme l’inversion de la catharsis, cette mise en feu de l’expérience du spectateur grâce à la représentation.  Cette façon d’agrandir la tension de l’ombre et de la lumière de toute choses est perdue dans la plupart des spectacles bien pensants de la société de la communication généreuse et tellement à l’écoute du réel…. Le théâtre contracte alors la surface du réel dans une farce des apparences où rien n’est vrai sauf le faux.

   Le théâtre ne s’embarrasse pas de communication, mais bien des impasses, des dérèglements, des contre-allées de la pensée commune. C’est à un spectacle navrant de la misère intime et sans nom, joué par des théâtres impatients et sans l’ambition du poète qui se risque dans des territoires peu fréquentés, que nous assistons, désolés, un peu honteux devant le face-à-face du spectacle et de la misère, plus grave encore du jeu avec la misère comme objet…

   Ce théâtre cherche sa niche dans les caprices du cœur démocratique. 

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Lisbonne, dernière étape

Posté par traverse le 28 décembre 2006

La mémoire confisque si peu en nous, le retourne en petits tissus, de nœuds et d’effiloches, une gabegie de paroles désolées. 

Il n’y a de plus beau poème que le frisson du bien commun.

La marche n’use que du rythme des poèmes approchants… 

Là, du temps s’est déposé, là où je suis, c’est la nuit et je vais comme du bétail sur le bord du sommeil.

A Lisbonne des portes s’ouvrent sur des couloirs sombres où roulent des vacarmes, des coups de gueule, des silences anciens.    

La ville est plombée d’une saleté cuite que la nuit exalte dans l’entrelacs jaunâtre des réverbères.

Lisbonne n’a que faire des orchestres de lampes et les impasses s’éteignent

entre poubelles et mendiants. On entre alors dans la lumière sur la pointe des pieds, la tête tombe à la verticale des chagrins. 

Les femmes glissent dans le souvenir de ce qu’elles rêvent d’être,  les hommes s’empâtent dans le regret d’eux-mêmes. 

Lisbonne fabrique des corps noués de rumeurs atlantiques et de mélancolies arthritiques.    

Lisbonne renâcle, pare-chocs contre pare-chocs, jure, peste, et meurt dans

l’enchevêtrement des tôles, de la bêtise et de l’alcool glorieux.

Des voitures tournent sur le périphérique dans des simulacres de corridas. 

La débâcle du temps s’embourbe dans une durée perdue.

C’est le lot des cités soumises au bonheur du présent.

(extraits D’un pas léger, à paraître aux éditions Le Taillis Pré)

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Joyeux Noël et bonne année

Posté par traverse le 22 décembre 2006

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Il y a au fond de l’océan des courants chauds, des courants froids, des pulsions marines solidaires et dynamiques, elles entraînent les navires parfois loin des escales annoncées mais à chaque fois elles brassent le mouvement qui emporte le monde et le projette au-delà de lui…  Ce sont ces vitesses océanes qui ont poussé les hommes d’une rive à l’autre.  Ce sont ces solidarités apparemment contraires qui leur ont permis de construire des ponts, d’entrelacer des pistes, de prendre des risques.  Les continents des cultures ne se rencontrent jamais par hasard, il y a des récifs, des gouffres, des illusions perdues. 

C’est la barre, à chaque fois, qu’il s’agit de franchir.  Aujourd’hui, une étape nouvelle est en cours.  Ce n’est pas facile, cela ne le sera pas demain mais cela aura lieu. 

Avec ou non notre consentement.  Des dieux nous tombent sur la tête chaque jour un peu plus. Et ces dieux morts ne cessent de joncher les allées de la pensée.  Nous sommes obligés de dire non à ces confusions que la culture semble ne plus vouloir ni entendre ni voir. 

Les travailleurs de la culture sont-ils tellement fragiles pour ne pas défendre clairement ce qui fonde toute liberté ?  La force de dire non aux confusions théologiques, aux excès de respect et à la victoire démocratique… des lieux communs. 

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J’ai jamais été prise

Posté par traverse le 20 décembre 2006

 Oui…C’est ça Oui…C’est ça…Parfois c’est dur, parfois, c’est facile, plus dur ou plus facile, ça dépend. Ca dépend toujours de ce qui s’est passé l’après-midi. Si j’ai pris trop de soleil ou trop de pluie. Ca dépend. Ca dépend aussi de ce que j’ai fait le matin. Par exemple : je me lève, je me dis, ma fille cette journée c’est une belle journée pour toi, ce soir ce sera un bon soir et tout ce qui se passera entre les deux sera bon pour toi. Je sors et j’ai envie de pleurer, j’ai très envie de pleurer, je ne sais pas pourquoi mais j‘ai soudain très envie de pleurer. Pas pleurer parce que j’ai du chagrin, non, pleurer parce que je ne sais pas faire autre chose à ce moment-là, alors comme je ne peux, je ne veux pas pleurer, je rentre chez moi et vlan, je me mets à pleurer, je pleure comme une madeleine, je pleure. C’est ça le plus important, il faut sortir et ne pas pleurer, marcher dans la rue, regarder les autres qui ne pleurent pas et ne pas pleurer comme eux, ne pas pleurer parce que eux, ils y arrivent à ne pas pleurer. Mais c’est dur alors de ne pas pleurer. C’est dur de marcher dans la rue sans pleurer, en regardant tous les autres qui ne pleurent pas et qui ne savent même pas que vous avez envie de pleurer. Et que vous vous retenez tellement, que vous retenez de ne pas pleurer toute seule. C’est trop triste de pleurer toute seule mais c’est le plus souvent comme ça que ça se passe. On est là, on n’a rien prévu, on est là et d’un coup, crac, une fontaine de larmes et les autres savent plus comment vous regarder pendant  que vous pleurez. Ils vous tendent un mouchoir en s’écartant un peu, ils baissent les yeux, peut-être parce qu’ils reconnaissent dans vos larmes leur propre chagrin mais jamais ils ne le diront, alors ils vous aident à effacer les vôtres de larmes et tout rentre dans l’ordre, vous êtes toute seule à pleurer, comme une vache, toute seule, et ils s’écartent tout doucement pour vous laisser toute seule vous défaire. Vous avez des larmes jusque dans votre soutien-gorge, vous avez votre maquillage qui brouille tout, vous devenez laide, laide comme une folle, comme une femme perdue, un monstre, vous reniflez, vous étalez tout ça, on vous tend un autre mouchoir, il y en a à ce moment qui s’en vont, définitivement, ou alors qui se rapprochent et vous serrent dans les bras, vous prennent par l’épaule, sans vous regarder, non, ils regardent ceux qui regardent de loin, et vous, vous sentez toutes les humeurs que vous répandez et qui se mêlent à votre parfum tout chaviré par vos sanglots, ils ne savent plus quoi faire et souvent, c’est là qu’ils s’en vont en vous donnant une réserve de mouchoirs et en vous disant de vous reprendre. J’arrête pas de me reprendre, j’arrête pas. Mais je veux pas me reprendre, je veux rester là où je suis quand je me noie, toute seule, c’est bête. Pourquoi je devrais me reprendre alors que je suis toute seule et que je voudrais que ce soit quelqu’un d’autre qui me reprenne ? Je vois pas de raison. Et ils s’en vont et c’est ça qui est le plus terrible, se reprendre toute seule, absolument toute seule, moi, ça me fait pleurer de me reprendre toute seule. Ma vie, ça pourrait tenir en deux colonnes: ce qui me fait pleurer, d’un côté et ce qui me fait pas pleurer, de l’autre. Lui par exemple, je l’ai aimé, je l’ai aimé tellement. C’était une véritable adoration. Je l’aimais au point de ne plus savoir ce que je voulais en dehors de lui. C’était ça le plus difficile, je savais plus qui j’étais sans lui et je ne pleurais plus alors que c’est dans ma nature de pleurer assez facilement. Je perdais mes marques, je me croyais heureuse, mes larmes avaient disparu. Et je me suis rendu compte que mon amour l’avait pris mes larmes, que j’étais vide de larmes et toute entière remplie de Lui et ça a duré ce que ça a duré, un  peu plus long que la moyenne, paraît…Et lentement, l’air de rien, les larmes sont revenues, pas des pleurs qui viennent comme ça, d’un seul coup, non des pleurs qui se préparent, qui se méritent presque. Des pleurs qui font les comptes. Pas de ces pleurs qui viennent sans crier gare et qui font pas d’effets, qui sont là pour rien ou presque, juste pour montrer que vous pouvez pleurer ou voulez pleurer. Non, je m’y connais en matière de pleurs, on pleure souvent pour montrer qu’on voudrait pleurer mais qu’on y arrive pas vraiment, on fait un truc pour dire qu’on sait pas le faire et qu’on a besoin de quelqu’un pour s’y reprendre une nouvelle fois. Il est parti et les larmes sont revenues. Ca m’a repris. Vous voyez, comme ça revient ce « reprendre », ça revient toujours, toujours. Mais, moi, j’ai jamais été prise. Les autres, peut-être, mais pas moi. J’ai un ami, par exemple, quelqu’un qui me disait d’une femme qu’il aimait comme un fou, qu’elle n’avait jamais été prise,  et qu’en fait, malgré ses déclarations d’amour, de guerre et tout le bazar qu’elle s’inventait, elle ne voulait pas de lui, pourtant ils s’étaient mariés et elle était partie presque au moment où elle était arrivée et il a compris un jour qu’elle n’avait jamais été prise, cette femme, elle s’était jamais laissé prendre. Alors, comment voulez-vous que moi,  je me reprenne, alors que je suis seule ? Les apparences sont trompeuses, je pleure pas comme ma mère, par exemple, qui avait des raisons officielles de pleurer, elle avait perdu son mari, mon père dans un accident alimentaire, enfin je veux dire qu’une sorte d’empoisonnement général l’avait emporté, c’était à pleurer, mourir pour une bouffe mal cuite, et donc, ma mère, s’est mise à pleurer et elle a pleuré, pleuré,  normal qu’elle pleure parce que ça, c’était vraiment triste, mourir comme ça, c’est bête, vraiment, donc, moi, c’est pas la même chose, je pleure, comment dire, par inadvertance, je ne sais pas exactement pourquoi et soudain, crac, une fontaine. C’est probablement parce que j’ai jamais été prise, c’est ça et ça me rend triste, je me suis jamais laissé prendre. Ca vous fait sourire, ce mot, cette expression, hein ? Vous pensez tout de suite à des formules un peu vulgaires, que je suis, je ne sais,  une femme un peu bête, un peu stupide, un peu fermée, une femme qui a peur, une femme qui serait comme ces vieilles filles qui finissent sourdes, qui n’entendent plus la sonnette de la porte d’entrée et s’étonnent qu’on ne vienne plus les voir, qui pleurent de solitude alors qu’elle n’entendent tout simplement plus la sonnette mais qu’elles ne le savent pas parce que personne ne leur a dit, alors elles pleurent, elles, elles ont des raisons de pleurer, c’est triste à pleurer de ne pas entendre la sonnette de la porte d’entrée,  mais moi ? C’est compliqué, peut-être, dit comme ça, oui. Disons que je joue à être sourde pour ne pas entendre que la sonnette ne sonne pas parce que personne ne vient sonner, que je le sais, que je le sais jusqu’au fond de moi, et qu’il n’y a donc rien à entendre, alors, être sourde, ça permet de ne pas s’en rendre compte consciemment, c’est ça, consciemment, le grand mot, mais je ne suis évidemment pas sourde ; hypocondriaque ? Peut-être mais pas sourde, hypocondriaque et tout me tombe dessus, bactéries, virus et tout le reste, plus les articulations, le dos, les règles douloureuses, des problèmes de peau, à la mort du père surtout, puis des absences, des sortes de trous dans mon histoire, et soudain, je suis plus malade pendant un temps, comme si j’avais besoin de reprendre des forces pour le mal futur, et alors, ça repart de plus belle jusqu’au prochain arrêt, c’est terrible, ces rythmes, et ça me faisait pleurer et ce qui me faisait pleurer, c’est le temps perdu, le temps perdu à déjà savoir ce qui va se passer, j’observe ce qui se passe, je m’observe, j’ose le dire aujourd’hui, je m’observe en train de souffrir, mais ça ne me fait pas l’effet que j’attendais, ce qui est le plus triste, comme un grand vide, un grand trou de silence, c’est de sentir que ça se passe comme toujours, sans qu’il n’y ait rien de changé et à force, je suis devenue une machine à détecter le mensonge, à force de prendre sur soi, on apprend des choses sur les autres, parce que sur soi, on les connaît tous, ses histoires, ses mensonges mais on s’en arrange, faut bien, sinon, on rentrerait tous sous terre, et ça, c’est vraiment pas possible, donc, je détecte le mensonge tellement je connais, c’est ça, je connais les moyens qu’utilisent les gens pour échapper, pour ne pas se laisser prendre, pour passer entre les mailles du filet, on a dit de moi, ma mère surtout, que j’étais mythomane. C’est fou, ça, mythomane, parce que je détecte le mensonge ! C’est fou ! Je ne suis pas du tout mythomane, mais alors, pas du tout. Je suis une détectrice de mensonges. Point. Pourquoi ? Parce que tout le monde a ses raison et que c’est terrible et que ça vous rend malade parfois et que vous pouvez rarement vous exprimer à ce sujet, vous rentrez tout, vous gardez tout à l’intérieur et ça vous rend mauvais ou malades, ou les deux.  Parfois, je souffre des nerfs, alors, je sens tout très fort, très près des nerfs. C’est évident. C’est ça que j’appelle mon détecteur. Je pourrais aussi ajouter une chose, que je sais, il existe chez les animaux et les hommes de la même façon, un appareil nerveux destiné, primo, à nous mettre en relation avec les corps extérieurs, deuxio, à établir des rapports entre les différents organes qui nous composent. Je sais cela, après, suffit de regarder les hommes, c’est tout. Voilà. Je vous signale que l’on dit communément « pris des nerfs ». il est pris des nerfs, ou plus souvent, « elle est prise des nerfs ». Mais moi,  je ne suis prise de rien. C’est là tout mon problème, prise de rien, de rien du tout. Vous comprenez ? Je suis une femme qui rit. C’est ça, une femme qui rit, qui n’arrête pas de rire. Aah je ris de me voir si belle en ce miroir…C’est terminé.                                           

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J’y suis, j’y reste

Posté par traverse le 20 décembre 2006

Comment ça se fait que le soleil frappe toujours moins fort là où la pluie tombe quand on n’a pas soif? Comment ça se fait qu’ici est si loin de là-bas et que nous, nous sommes toujours nés là-bas? Comment ça se fait, ça? J’en sais trop rien mais ce que je sais c’est que je suis ici, aujourd’hui et que j’y suis, j’y reste. 

Un jour mon fils, mon plus jeune, est parti, l’était heureux de partir, l’était heureux de parler de partir, l’était heureux de rêver de partir alors moi j’étais heureuse aussi de l’entendre rêver, parler et partir. Puis, l’est parti et le goût de vivre m’est parti avec lui. Plus de nouvelles, plus de lettres, de téléphone, plus de rien. Ca a duré deux saisons et c’était une de trop. Alors je me suis dit que je devais partir moi aussi mais avant de partir fallait mettre de l’ordre dans les souvenirs. C’est ce que je pouvais prendre avec moi, pas besoin  de valise pour ça, alors j’ai mis dans ma tête trois choses, trois choses que je pouvais jamais laisser au pays, mes histoires, pour les vivants et pour les morts, mes recettes, de même, pour morts et vivants, de même, puis mes chansons, pour le soir et le jour, encore les morts et les vivants, ça je pouvais mettre dans ma tête, pas besoin de valise.

Ca y était pour les souvenirs, restait le billet à payer et ça, c’était plus lourd! Tu te rends pas compte, t’es là, t’es une mama, une fatma, un tas, de la chair à garçons, t’as tout dans le ventre et dans les mains, tout, pas besoin de valise pour le ventre et les mains, t’as juste des filles et des fils plein les jambes, pas besoin de valise encore pour les fils et les filles, t’as la peau toute trouée des morsures, déchirures et coups de dents de la vie, pas besoin de valise, t’as dans l’œil encore un reste de beauté mais tu le fermes souvent quand la sueur ruisselle, pas besoin de valise, t’as de l’amour au cœur, de la tendresse au ventre, pas besoin de valise, de la peur aussi dans les jambes et les bras et du plomb dans la tête quand les hommes deviennent fous et ils aiment cette folie, faut croire, à les voir se tuer, se trancher, se découper vivants, faut croire à les voir se rôtir, se détruire, faut croire, alors les jambes lourdes et la tête et les bras si lourds que tu fais plus un pas, que t’es toute arrêtée là, que tu regardes ta vie comme le soleil couchant, que t’es là à te dire « faut courir » mais t’es là, sais très bien qu’ils sont là, encore là et là, là et encore là, alors tu restes là et tu te dis toujours « faut courir, faut courir » mais tu ne fais pas un pas et le soleil se couche. 

Et toi, t’es là, parfois à les voir courir et ils passent sans te voir et la journée recommence jusqu’à la prochaine fois. Mais tu deviens plus vieille, tes jambes surtout, tes jambes prennent racines et la route n’est plus ton affaire, te reste ton bout de jardin, quelques patates, légumes quand la terre donne son oreille et qu’elle entend sonner au-dessus d’elle des ventres comme des tambours, mais sais pas pourquoi, ici la terre elle est si sourde, bien vieille aussi la terre, faut dire! Alors tu vois le fils partir et tu te dis qu’il te faudra un jour aussi partir avant de disparaître. 

Ici, quand l’homme ne gagne rien, il ne vaut pas grand chose. Et pas grand chose ici, c’est rien. Alors le fils il est parti et je me suis dit qu’il valait mieux qu’il donne à sa vie un tout petit peu de valeur et tout petit peu vaut mieux que rien. Et puis, plus de nouvelles et me voici aujourd’hui à confondre ici et là-bas, là-bas et ici et à vous dire pourquoi je suis venue,  moi aussi. 

Pour ça, pour sauver tout ce que j’ai, le voler aux mensonges et corruptions, le cacher pour un temps et que je puisse un peu, un tout petit peu mieux laisser mon corps aller à la rencontre du doux, du miel et du repos.

Voilà pourquoi je voulais faire le voyage, voilà pourquoi, ça, je ne pouvais le dire au début de l’histoire, c’est tout comme vous, qui mettez des chaussures pour aller dans la rue, vous aimez trop vos pieds, vous les aimez et vous les protégez, ils sont pour vous plus précieux que vos cœurs, ils vous aident à marcher et à courir longtemps, alors que vous vous préoccupez peu de vos coeurs. Je regarde, c’est très simple, je regarde les pieds et je vois qui vous êtes, il y a dans vos chaussures, plus que dans vos cœurs, beaucoup de soin porté, beaucoup de souci et de vénération, je les vois, marques, formes, mode, ville ou campagne, sport ou travail, je les vois, vos chaussures; quand vous n’avez plus rien, c’est ça que vous perdez, la dernière extrémité vous fait aller pieds nus et c’est la mort souvent qui vient alors vous prendre quand la solitude a fini son travail, vos pieds sont précieux et vous les honorez, bien.

Moi aussi, je voulais un peu de cette bonne attention que les personnes portent ici à ce qui les fait marcher vers la richesse, le bonheur, je ne sais trop mais j’imagine, vers la famille, les enfants que vous allez chercher, vers les anciens que vous respectez certainement, j’imagine, je ne sais, je viens d’arriver mais de vos pieds je peux dire déjà des choses jusqu’au soir. 

Et me voilà ici et je vous imagine encore plus que je vous vois, vous êtes si rapides, comme des enfants agiles, qu’il me faudra longtemps, je crois, pour en savoir plus long sur vous mais je sais déjà une chose, vous allez tous chaussés, et c’est déjà beaucoup. Regardez donc vos pieds, regardez-les un peu, regardez comme vos chaussures disent qui vous êtes bien mieux que belles paroles: il y a celles des jeunes, souvent chères, noires ou blanches aux semelles épaisses, comme s’ils voulaient grandir encore alors qu’ils sont déjà si grands, celles des vieux, toutes fermées de cuir, celles qui sont si fatiguées qu’elles claquent de la semelle, celles ouvertes sur le côté pour laisser les douleurs prendre l’air, mais toutes vous font aller où vous devez être et c’est déjà beaucoup.

Je suis ici pour aller moi aussi en chaussures où je veux et retrouver mon fils. Mais je ne trouve que des images, des paroles, des informations, des espoirs de fils. Je ne trouve qu’une belle et grande compassion, j’aime ce mot dans votre bouche, on dirait que c’est un mot de fête, presqu’une chanson, mais c’est souvent autre quand la compassion doit faire le refrain, c’est souvent autre quand elle ne fait que la musique, c’est souvent qu’un peu de musique votre compassion, pourtant, vous donnez beaucoup mais sans savoir le prix réel de ce que vous donnez, vous donnez, pour pouvoir, le jour-même, le lendemain au pire, recevoir d’autres bénédictions; je parle aujourd’hui comme une femme en colère, je le reconnais, comme une femme qui sait que son temps est au fond du sablier, mais je suis sûre que ce temps et ces choses que vous donnez en pensant que nous la recevons, ils se perdent en chemin, ils se dispersent dans le vent et personne ne peut dire merci à l’un et lui tendre la main, tout est perdu dans ce grand vent qui est en nous et qui nous sépare, et il faudrait lever des voiles, comme les pêcheurs de chez nous, des voiles immenses pour prendre tout ce vent qui est en nous et qui nous ferait nous lever ensemble, quelque chose qui serait en-dehors et au delà de nous et qui nous porterait peut-être les uns vers les autres, un vent tel qu’il ferait tomber les barrages qui sont toujours ce que vous construisez pour assurer l’avenir, et alors les vents prendraient forme et mon fils volerait peut-être devant moi comme une feuille, une petite plume emportée, une brindille fouettée par le bonheur de se poser ici, voilà ce que je voudrais vous dire et tenter de faire entendre, mais mon fils n’a pas des semelles de vent!. 

J’y suis, j’y reste! 

Et déjà des choses nouvelles arrivent et que je ne connais pas. A l’administration, quelle grande maison que cette administration, grande maison où je sais que de la justice aussi se trouve, chez moi, l’administration l’était le paradis des va-nu-pieds, rêvaient tous d’y arriver et de jamais en partir « J’y suis, j’y reste! » qu’ils disaient les agents de l’administration et ils y restaient, entre eux, sans nous laisser entrer, on était de trop dans cette administration-là, pays de richesse peut-être pas mais où on pouvait faire sa popote sans problèmes et chasser les idiots, comme nous, qui croyaient qu’ils pourraient avoir une part, de l’administration ; papiers, cachets, autorisations, rien, fallait payer sinon dehors et ça, c’était pas bon dieu possible une administration comme ça, c’est pas comme ici où tes papiers, cachets et autorisations tu les reçois et on te dit bonjour et au revoir et même merci et c’est pas plus cher et tu rentres chez toi en regardant papiers, cachets, autorisations et tu as ta part aussi de la popote et c’est ça la justice et tu es un peu plus heureuse. Ici, c’est bien pour ça, faudrait pas que ça s’arrête ou que ça devienne pourri et copain et tu n’es pas de mon clan, va te faire voir ailleurs, faut pas que ça devienne ça ici! 

Alors, mon fils? Pas de nouvelles, mais il est si petit encore, peut-être qu’il s’est perdu et que je vais le voir revenir en disant « maman, j’ai fait un beau voyage, je vais te raconter… », peut-être qu’il va frapper à la porte maintenant pendant que je raconte, peut-être. Enfin, faut être patiente, j’ai jamais cru à toutes ces fables qui racontent que le bonheur il est là, sous tes pieds et que t’as qu’à te pencher pour le ramasser, je sais qu’il doit travailler mon fils, ou quelque chose comme ça, qu’il est en train de se préparer à venir me retrouver et qu’il choisit ses chaussures en ce moment et qu’elles seront neuves et belles et toutes en cuir bien noir et qu’elles le mèneront loin et que loin passera par ici, suis sûre! 

Alors, voilà, c’est fini mon histoire aujourd’hui, suis bien heureuse d’être ici et de pouvoir vous dire cela sans crainte, vous dire que c’est un beau pays même si malheurs et choses pas belles y arrivent aussi, je sais, suis pas plus bête ou aveugle qu’une autre, je sais, vraiment, mais il y a l’administration et ça, c’est important, demain j’irai encore, je sais qu’il me diront bonjour et au revoir et gentiment, me diront que je peux revenir et ça, c’est rien, faut faire attention à ça! J’y suis, j’y reste, vraiment, et mon fils finira bien par me rejoindre un jour.

C’est bien comme ça, vais me coucher maintenant, me lève très tôt demain, pour l’administration… 

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Le coeur, les côtes, quelque chose d’enfoncé

Posté par traverse le 20 décembre 2006

  Le cœur, les côtes, quelque chose d’enfoncé, peut-être rien, une façon d’en sortir sans continuer, petit garçon qui n’aura rien compris à la vitesse de la prudence, mais quoi ! faut-il en faire un poème ? La vitesse des douleurs, l’incertitude de la nuit qui vient à chaque fois encore et encore et cette dure clarté, quelque chose d’enfoncé, un coin ancien logé là où le monde aurait pu prendre place, mais peut-être rien ? 

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Des portes, des fenêtres, du ciel

Posté par traverse le 17 décembre 2006

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Des portes, des fenêtres, du ciel, du vacarme au pied des nuages, des hommes empêtrés de silence dans le sillage des consolations anciennes, les oiseaux filent des métaphores dans le sang immobile des enfants, des couleurs de vertu, de crimes et de mensonges tapissent les chambres où ils volent le vent, les pôles et les tropiques, la fièvre claque ses insultes, ils dorment enfin au pied des effrois à venir. 

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dernières parutions…

Posté par traverse le 14 décembre 2006

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L’échelle de Richter   

 Nouvelles   de  Daniel Simon

Paru aux éditions Luce Wilquin en septembre 2006. 

http://www.wilquin.com/nouveautes/

« Des histoires à propos du temps qui passe et me dépasse.  Des incidents, des secousses, des effondrements, des façons de faire renaître le tremblement,  petit ou grand qui me remue depuis le début…  L’échelle de Richter, c’est une sorte d’inventaires des périls d’un homme à tout venant, d’un lieu commun en quelque sorte… 

La mémoire ne survit pas, elle invente des raisons de se transformer en histoires pour mieux nous balader dans le dédale du monde. Écrire des histoires suppose, quelle qu’en soit la manière, que l’on soit doté d’une certaine dose d’humour… » 

Des tremblements, des fissures, des effondrements, des naufrages de toutes sortes, des mots dispersés sur des corps délabrés, ce pourrait être ça le monde…  L’échelle de Richter permet d’évaluer, tant soit peu, l’ampleur des désastres. 

Chez moi, chez vous, dans ce qui résiste à la corrosion générale. 

Ce premier recueil de nouvelles, dont beaucoup ont paru en Revues (Marginales, Archipel,…) doit beaucoup à la rapidité moderne, à cette façon dont le temps disparaît dans les décombres des événements, de plus en plus vite emportés par des ritournelles émotionnelles de toutes sortes. 

Ces nouvelles sont nées de regards, de voyages, de rencontres et d’une grande confiance dans la capacité d’illusion des hommes. 

L’échelle de Richter, c’est une sorte de cartographie des sentiments à la charnière des siècles. Une façon de s’y retrouver dans ce qu’on nomme de plus en plus difficilement, le réel.

Daniel Simon (Charleroi, 1952) vit et travaille entre Schaerbeek (Bruxelles) et Lisbonne. Il a surtout publié des poèmes (L’Arbre à paroles, Ambedui, Le Taillis Pré,…), du théâtre (Lansman, …) et des nouvelles et articles en revues (Marginales, Archipel, …). Il dirige par ailleurs la Revue et la Collection Je (éditions www.couleurlivres.be) consacrées aux Récits de vie. 

Met en scène des textes contemporains, organise des lectures publiques, réalise des vidéos de création, il travaille à une suite d’événements liés aux lieux communs…) Anime des ateliers d’écriture et est formateur en communication. 

 

 

Séquences monde
par Thierry Detienne
Le Carnet et les Instants n° 145

Daniel Simon est un homme de parole, lui qui jusqu’ici a surtout écrit pour le théâtre et la radio. Mais on le connaissait déjà comme poète et au travers de quelques nouvelles publiées çà et là. Ce recueil de nouvelles est donc son premier volume publié en prose et il y jauge le monde des hommes en vingt-trois textes assez brefs qui semblent dresser une cartographie sentimentale et surréaliste de l’espèce. Le récit liminaire s’ouvre sur la vision d’un homme qui, mettant en œuvre à la lettre un précepte paternel, dresse un mur derrière lequel il s’abrite du monde et puise la force d’exister dans ce premier pas franchi. Le suit un autre qui met en scène un président des États-Unis qui ne nous est pas inconnu. Un rien mystique, la Bible à la main, il survole sans cesse son pays en quête de hauteur, pour échapper au grondement du monde dont il est le dramaturge. Et puis d’autres figurants se dressent : l’un est abandonné par sa femme et respire à nouveau sur la terrasse d’un café, un autre part en Afrique à la recherche d’une fille aimée et vit de loin le passage à l’euro qui le laisse quelque temps sans argent dans un bled. Un autre encore visionne sans fin et en sens inverse l’enregistrement vidéo de l’effondrement des tours jumelles de Manhattan et, bouillonnant de rage impuissante devant les corps qui se jettent dans le vide, entame une croisade qui fait long feu parmi les cannettes de bière vides. Ailleurs, deux sœurs que la guerre a laissées orphelines et folles de douleur vivent recluses parmi les chats dans un rituel invariable et insoupçonné des voisins jusqu’au jour où la vieillesse les sépare et livre leur secret. Un patron d’entreprise s’est écroulé devant ses employés et il contemple le monde dans la position des impuissants.

Mais il est surtout question d’Afrique et d’Europe dans ce volume coloré. Des hommes et des femmes qui arrivent ici pour échapper à la misère, emportant avec eux leur chaude culture qui envahit les hôpitaux et les bordels, irritant tout d’abord les autochtones mais très vite irrésistible de vitalité et de rire. Le regard de Daniel Simon s’attarde aussi dans les rues de Wallonie et de Bruxelles. Voici que le niveau de la mer monte jusqu’à submerger Bruxelles et que nos voisins du nord investissent les collines par-delà le sillon Sambre-et-Meuse pour régir les campings. Suit encore un Gille de Binche qui s’épanche avec force bières spéciales sur le temps qui va et le passé qui n’est plus, sur le carnaval qui seul permet de survivre. Et puis apparaissent des prostituées africaines du quartier de la gare du Nord qui contemplent les dégâts après une razzia de revanchards. Et ce chaos lamentable leur rappelle soudain le pays fui.

De ces portraits qui déboulent en quelques pages à peine, une vision généreuse du monde se dégage tout à la fois acerbe et chaleureuse : le désarroi d’une modernité chancelante côtoie la douceur de la solidarité dans le croisement des cultures. Tantôt réaliste, tantôt onirique et fantastique, ce kaléidoscope humain prend consistance au fil des pages. Daniel Simon a le verbe fort et coloré des conteurs qui écrivent à voix haute et qui manient de longue date les ficelles de l’art du récit. L’essai – mais peut-on encore vraiment parler d’essai? – est concluant et il donne envie d’en lire plus. N’y a-t-il qu’au spectacle que les artistes entendent les rappels? 

   

 

A paraître en décembre 2006, aux éditions Taillis Pré, un recueil de poèmes,

D’un pas léger…

Commande auprès de l’éditeur, en librairie ou chez l’auteur.

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L’impasse

Posté par traverse le 14 décembre 2006

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L’entrée se fait par une encoignure sombre coincée entre deux pilastres où battent les enseignes métalliques, grossièrement peintes, de petits commerces du centre-ville.  Il suffit de suivre la lumière qui plonge dans le gouffre. 

Au fond, passé le couloir encombré, s’ouvre le jardin.  Et les tilleuls et les lilas.  Assise dans un fauteuil d’osier délavé, elle fait glisser légèrement son avant-bras gauche sur la crête des menthes sauvages poussées dans l’ombre humide de l’arbre qui s’incurve au-dessus d’elle. 

Je ne peux voir, d’où je me trouve, les mouvements de ses mains sur ses jambes nues.  Je sais qu’elle les caressera de bas en haut, en pressant un peu, relèvera ses paumes lentement pour distinguer les poils clairs qui commencent à repousser et à se redresser spasmodiquement, comme de fines sculptures blondes de Pol Bury. 

Je ne peux la voir et je sais que la description que j’en ferai tout à l’heure corrigera les imperfections, les incertitudes de ma vision.  Elle doit dormir maintenant, probablement.  A moins qu’elle ne suive encore, yeux mi-clos, dans une sorte d’ennui confortable, le redressement et les sursauts de son duvet électrisé.  Qu’elle attende sans impatience la fin de cet après-midi coulé dans un soleil sans surprise.  Qu’elle respire et dorme enfin jusqu’au seuil des premières fraîcheurs. 

Elle aura laissé la porte du jardin ouverte pour que je puisse la rejoindre sans l’éveiller, sans l’étonner.  La lumière qui s’engouffre et plonge jusqu’à l’entrée m’interdit toute indiscrétion. 

Je ne peux que guetter les zones d’ombre qui l’entourent en souhaitant qu’elle s’y confonde plus tard, quand le soleil sera tombé de l’autre côté du mur.  Il sera alors sans doute trop tard.  Et je devrai poursuivre ce texte d’impuissance dans la pâleur tiède de ma lampe en rêvant de la surprendre, la forcer.  Ses cheveux noirs, coupés courts, composent avec la blancheur froide du fauteuil comme un repère, une cible extravagante.  Sa gorge est fine et ses veines marbrent sa peau trop blanche.  Elle doit avaler lentement, le tumulte que provoque le glissement de la salive dans sa gorge éclate en chapelets secs dans ses tympans et cela la gêne, l’indispose. Elle articule quelques syllabes silencieuses pour équilibrer la pression interne. 

Dans cette image surexposée, on distingue à peine ses seins.  Une robe légère bleue s’y accroche. Des plis furtifs doivent allumer sa peau d’îlots clairs.  Sa respiration ne froisse aucunement le drapé.  Je pourrais continuer l’inévitable description du ventre et des cuisses si la vision que j’en ai, même transposée ici, ne m’était trop imprécise à force de corrections portées sur le lavis sans cesse retouché de ma mémoire.  M’attend-elle encore ou, pour elle,  suis-je déjà en retard, donc absent ?  Il me semble que sa nuque bouge à peine. 

Je note dans l’espace sombre de sa chevelure un scintillement bref : le jour s’épuise dans ses derniers clairs-obscurs. Le couloir, à l’instant,  me fige dans l’immobilité de l’embuscade.  L’effleurement que je tente depuis plusieurs jours, les caresses hésitantes que je crois enfin pouvoir donner, ces gestes suspendus dans la tension de mon attente se raidissent dans cette retraite qui prend figure de lieu d’attentat. Mais le chemin est encore long, mon désir encombré d’hésitation et je me dis que je ne veux la brusquer.  Peut-être est-ce trop tard pour aujourd’hui ? Et je devrai alors à nouveau préparer cette avancée et attente, la convaincre de se soumettre à ce jeu d’enfants malades? 

C’est trop d’écrire dans l’entre-deux de cette incertitude. J’étais là, dans cette impasse  sombre, il y a une heure à peine et ma main couvre déjà cette page de coulée d’insectes. Et si je lui donnais ce texte à lire, ce texte qui la suit, la poursuit? Elle trouvera ça banal et vulgaire et je suis si fragile dans cet espace fourbe qui va du corps à la langue. Il me revient des images, quelques phrases lancées avec négligence par mes compagnons nocturnes, à la sortie du livre de P… 

L’alcool, l’excitation provoquée par cette gloire rapide, émaillée d’illusions lui donnaient des allures ringardes de héros de série B.  Il se prenait pour Humphrey Bogart, séduisant la jeune libraire (qui pourtant avait vu défiler quelques carrures désinvoltes dans l’habitacle de sa célèbre boutique) : les mêmes regards en biais, la cigarette accrochée aux lèvres. 

Les invités se pressaient autour de lui et recueillaient ses moindres propos comme il convient : dans une fausse admiration à peine feinte que la presse locale s’empressait, dès le lendemain, de traduire en sentences définitives.  Je l’attendais en feuilletant quelques livres : nous devions achever cette soirée ensemble dans un restaurant juif des faubourgs.  Tout cela durait depuis trop longtemps pour moi et j’allais lui proposer de nous éclipser discrètement quand je m’aperçus de sa disparition.  De celle de la libraire également, d’ailleurs.  On m’indiqua l’escalier de l’appartement où ils devaient clôturer la signature d’un contrat.  Une demi-heure plus tard, il descendait, le  regard dur : « Viens, on y va ?  Ma soirée est bien partie… Quelle santé, cette fille ! », et il me gratifia d’une bourrade amicale. -         Tu sais, je ne connais encore rien de mieux pour les accrocher : quelques pages sur tes états d’âme, quelques phrases sur la misère du monde et elles tombent, mon vieux, elles tombent toutes.  C’est pas sorcier pourtant !   L’assurance de cette superbe anthropophagie m’écœurait tout en me laissant rêveur.  L’une et l’autre activité exigeaient de moi tellement d’énergie et me trouvaient si souvent égaré dans l’hésitation timide qui me fige encore aujourd’hui que ses paroles m’encerclaient comme un corail sinistre.  L’ombre gagne ses jambes, elle bouge, elle a froid.  Je la distingue parfaitement maintenant.  Elle se lève, frictionne ses bras nus, allume une cigarette, regarde sa montre.  Il est tard.  Je pourrais franchir cette distance, l’annuler d’un pas.  L’inviter à passer la soirée avec moi au cinéma, au théâtre, au restaurant …  Enfin, n’importe quoi.  L’inviter, lui parler, lui dire.  Je pourrais jouer à nouveau pour elle le texte de mes velléités et de mes fausses stratégies. 

Elle écrase sa cigarette, repousse son fauteuil, quitte le jardin, referme la porte.  Elle marche dans ce couloir trop sombre et passe devant moi sans me voir.  Elle plonge dans la lumière qui déchire l’entrée.  Elle est happée par cette blancheur qui efface les nuances que je guettais depuis ma misérable cache. Blanc. Elle s’éloigne et j’entends maintenant ses pas résonner sur le pavé du trottoir. Mon ouïe s’affine, je perçois encore un très léger toussotement qui se perd dans le brouhaha de la ville.

Elle sera à l’heure au rendez-vous. 

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Des hommes récemment et encore

Posté par traverse le 14 décembre 2006

Des hommes récemment et encore ont perdu leur travail, ils obéissaient à l’ordre du fer, de la Bourse et des fatigues qui leur trouent le corps, ce sont des bonheurs et des paroles vaines qui s’échappent pour se perdre dans un monde éparpillé qui ferme les volets avant la nuit, après tout cela vaut mieux que rien disent tout bas ceux qui marchent dehors. 

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Grand frère

Posté par traverse le 14 décembre 2006

Tu dors ?  Non, tu ne dors pas,  je le vois, tu fais semblant…  Dis-moi ce qu’ils ont dit, allez…  Qu’est-ce qu’ils ont dit les parents ? Grand Frère, pourquoi tu dis rien, ils y ont été trop fort ce soir ? C’est ça ? Je suis trop petite, c’est ça, hein, et puis juste une fille, c’est ça, ta petite sœur, petite, petite, petite, trop.  Pourquoi tu dis rien ?  Sous les couvertures avec toi, d’accord ? C’est là qu’on est le mieux,dans notre caverne, comme quand je lis mes livres le soir et qu’ils passent sans rien voir…Et c’est alors que les fantômes dansent sur les murs et dans nos têtes comme jamais ils ne pourront les voir. Jamais.  Pourquoi tu dis rien ? 

C’est moi qui parle tout le temps, mais de toi, toujours de toi, tu t’en rends pas compte, mais une sœur c’est presque un frère, en plus gentil, en moins bagarre, crachats, insultes et violences.  Pourquoi tu dis rien ? Je retiens tout ce que tu dis, tout, tu le sais, quand tu as les yeux tout sales, je le vois et je me dis très fort que tu devrais m’écouter alors, ne pas te mettre en boule et tes yeux deviennent presque méchants et je sais alors que tu pars en guerre et que tu vas te battre tout seul comme le chat de mamy devant les chiens du voisin, Poussy était tout déchiré mais ses yeux alors sont devenus plus doux, il s’est caché et on l’a plus vu pendant des jours, comme quand tu me parles plus et que je sais pas vraiment pourquoi, sauf que les chiens vont mordre encore plus et plus et que tu ne sauras pas comment sauter au-dessus du mur parce tes pattes sont mordues jusqu’au sang et qu’alors tu dois rester face aux chiens et que tu ne sais plus rien dire tellement ta gorge est enfermée dans le tout triste, mais tu ne pleures pas, enfin c’est pas vrai, je sais que tu pleures, dis, tu pleures hein, je le sais que tu pleures et je suis fâchée contre toi quand tu pleures parce que je te le dis avant, je te le dis toujours mais je suis trop petite, tu m’écoutes pas et tu fais tes yeux sales et tu ne sautes jamais le mur, et tu pleures, tu pleures, dis, est-ce que pleures, Grand Frère, est-ce que tu pleures ? 

Non pas maintenant, je le sais, tu pleures pas maintenant, mais avant, avant que je vienne près de toi, est-ce que tu as pleuré ? 

Dis, est-ce que tu as pleuré, Grand Frère ?  Je vais te dire, mais faut pas te fâcher, je vais te dire que parfois, parfois des parfois de parfois, tu exagères. Je le dis pas comme ceux d’en bas, pas avec des mots de bâtons et de punitions, je le dis comme je le dis, avec des grincements à cause de l’appareil des dents, mais je le dis vraiment, pourquoi tu veux toujours que je joue les mauvais, les méchants, les perdants, ceux qu’on n’aime pas à la télévision, dis, pourquoi tu es toujours dans les grands arbres et les hautes tours alors que je n’ai jamais que des rôles d’ombres et de fantômes ?   

Je vais remonter la couverture au-dessus de nos têtes, le ciel va se couvrir, la nuit nous protégera tant qu’on le voudra, on étouffera bien un peu mais c’est comme ça qu’on est le mieux toi et moi, loin du jour et des cris, à l’abri des bruits et des Ogres du bas, on est là sous la tente dans le désert glacé et tu pourrais pleurer si tu le voulais maintenant, je fermerais les yeux et les oreilles et je ferai comme si…  Pourquoi tu pleures, dis, pourquoi tu pleures Grand Frère, je voulais pas, je te promets, voilà, je me retourne et je me bouche les oreilles très fort, comme ça, pour que tu vois que j’entends rien. Voilà, j’entends rien, plus rien du tout. Regarde, on voit rien du dehors, la couverture cache le ciel, la maison et le monde, elle nous protège de ce qui se passe en bas et partout, c’est notre terrier et je ferai la garde, tu peux dormir, je serai attentive, personne te fera du mal et n’arrivera jusqu’à nous, personne, je te le promets, je suis la petite sœur des belettes et des renards, la petite sœur des ombres et des taillis, ta sœur quand tu te lèches les pattes… 

Pourquoi tu dis rien ? Tu sais quand je serai grande, je voudrais pas être comme eux, je le promets, je veux être comme mes enfants, je veux être comme eux, rester petite et devenir grande à la fois, je veux être ta grande sœur un jour pour que tu puisses devenir petit et tout tranquille, une fois au moins… 

Dis, Grand Frère, quand tu as grandi et encore grandi et que tu es parti et qu’on t’a plus revu pendant tellement longtemps, c’était pour qu’on te voie pas pleurer, dis-moi, tu sais que je dirai rien à ceux du bas, ni à personne.

Tu sais que je suis l’amie des renards et des belettes, que ton terrier est tout au fond de moi, tu l’as oublié si longtemps, que c’est là peut-être qu’un jour tu reviendras pour te reposer et te laisser aller à devenir plus petit, tout petit en oubliant le monde au-dessus des couvertures… 

Pourquoi tu dis rien ?  Quand je suis devenue grande, je suis partie moi aussi, loin des terriers et des couvertures, je suis allée si loin que je ne reconnaissais plus le ciel ni la nuit, fallait aller loin, très loin pour trouver les enfants que je voulais quand j’étais petite, pas des enfants comme mes poupées, non des enfants, des vrais, de ceux qui font oublier qu’on est la plus petite et qu’il faut y aller. Je devais y aller.

Toute seule, sans toi.  Et aujourd’hui, tu es là, tu es revenu, tu ne joues plus mais tu ne pleures plus non, plus, tu t’es vidé de toutes tes larmes avant, quand nous étions sous les couvertures et que tu ne disais rien.  Mes enfants ont grandi comme ils voulaient, ils sont plus grands que moi, tu vois, je suis toujours petite dans cette histoire, et toi, peu à peu, tu as glissé sur le grand toboggan, on va de plus en plus vite et le sable est tout sec à l’arrivée, peut-être que je suis vraiment assez grande finalement pour te prendre dans mes bras et te consoler de la vitesse du toboggan, peut-être.  Pourquoi tu dis rien ? Tu sais, bientôt, je vais devenir toute petite et toute grande à la fois,  je vais avoir du temps pour penser à ceux d’en bas et à ces murs de colère que tu as dressé parfois partout où tu passais, je vais avoir du temps c’est sûr, pourvu que le toboggan suspende sa course quelque temps, ça me suffit, puis, je retirerai la couverture, je regarderai le ciel, j’attendrai la nuit et je te prendrai dans mes bras, il y a de la place maintenant, tellement de place, tu verras, tu pourras te reposer en paix, les chiens s’acharnent ailleurs, tu peux emporter tes colères dans le fond de tes poches et aller où tu veux, personne te les prendra, les étoiles commenceront à se bousculer tout là haut et s’allumeront en guirlandes dans le brouillard, tu verras, ça sera beau et très long, elles clignoteront longtemps et toi tu pourras les regarder en silence, longtemps, longtemps. 

Pourquoi tu pleures, dis, pourquoi tu pleures Grand Frère ? 

Pourquoi tu pleures enfin ? 

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Ma mère était une fée

Posté par traverse le 12 décembre 2006

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1         

Ma mère était une fée…  La nuit, elle effleure mon front, elle marche sans faire de bruit dans la chambre et toute la maison, elle habite plus fort encore ce peu d’espace qui demeure libre en moi, elle approche de cet endroit si vide où personne jamais ne devrait laisser entrer personne, et ma mère c’est une troupe entière qui prend ses quartiers dans des lieux contigus et privés, mes lieux à moi, ma mère sait cela, elle sait que cette chose, ce trou tout enrobé d’obscur, ce passage refermé et qui n’est qu’une trace, le nombril de ma mère où s’engloutit le monde et où je continue de vivre, est une impasse pour moi, un endroit où je me suis perdue, définitivement, …  Ma mère était une fée, oui, fada, fatum, fadaises et fariboles, fée perdue dans le cratère si triste de sa boutroule, fée entourée d’anges tristounets et passifs, fée balayeuse des soucis, fée du logis et des babils, fée des petits mensonges et des histoires pas nettes, …Voilà qui est ma mère, Morgane, ma mère, de quel Merlin t’es-tu laissée prendre ? 

Elle est maman quand elle m’embrasse, m’enserre, m’enferme, m’enveloppe et crachote soudain dans son mouchoir, elle me nettoie le coin de la bouche avec un tissu sucré touché de sa salive, elle tire ma robe ou la relève en montrant mes culottes, elle me fait faire des tours devant ses grandes amies, je donne une patte et puis l’autre, je tourne sur moi-même en haletant très fort, j’ai les yeux humides de reconnaissance et elles rient, je reçois une tape sur les fesses, un bizou, va jouer, tu es mignonne, allez. Je sors, elles rient plus fort encore, j’ai honte et ne le sais pas encore. 

Voilà ce qu’elle sait faire aussi ma mère. 

Un jour, ça y est, j’en suis certaine, elle m’aime. Elle me conduit au Parc, là où elle peut s’asseoir, je joue, elle m’observe et je l’observe mais elle ne joue jamais. J’essaie de ne pas trop montrer que je m’amuse, je fais très attention à ne pas me laisser aller mais ça ne marche pas à chaque fois, aujourd’hui, je suis très excitée, la glissade est parfaite, les amis m’aident à monter sur le toboggan, je me lance, ça va si vite, tout est flou sur le côté des yeux et devant, c’est tout blanc, j’aime très fort, mes joues sont rouges et chaudes, peut-être que je vais faire pipi, je sens que ça vient, mais ça glisse encore, ça n’arrête pas de glisser, je tombe dans le sable, je fais pipi, ça y est, je suis plantée dans du sable mouillé, plein de cris autour de moi et les autres qui rient et me disent que je devrais le faire encore une fois, un petit garçon vient me donner la main, époussette ma jupe, quelqu’un crie si fort que les autres s’arrêtent, si fort qu’ils ont peur et que le toboggan rentre les pieds, si fort que je sais que c’est elle, maman, qui a eu si peur, dit-elle, si peur que je ne tombe, ma petite chérie tout va bien, tu es certaine, ça va, plus jamais, tu entends bien, plus jamais faire peur à maman comme tu viens de le faire, tu veux que je meure ou quoi, le toboggan déplie les jambes et les autres reprennent, ils connaissent, ils savent que toujours il y en a une comme ça, mais pour eux pas de danger, quand ça crie c’est que c’est l’heure de rentrer ou qu’on va trop loin dans les limites du Parc, des choses simples qu’ils peuvent connaître et reconnaître à force et ils s’en moquent un peu mais ils apprennent la loi avant qu’elle ne les prenne et ne les emmène dans des tourments dont ils ne sortiront jamais. 

Elle m’a secouée si fort que je sens encore ses mains autour de mes bras, des bleus, des bleus d’amour comme elle dit, j’en ai eu si souvent que je suis certaine d’avoir été très aimée, mais le bleu virait au jaune et puis au noir et c’était moins joli et peu à peu, l’amour s’en va dans le noir, un sale noir tout perdu dans le regard de tous. Maman est grande et forte et m’aime tout autant, c’est difficile pour elle, parfois, d’avoir une fille comme moi. Difficile, oui. Je la comprends un peu. 

A la maison, le chef c’est papa, c’est lui qui dirige et maman l’aime quand il dirige. Papa est un chef, un vrai. Au Bureau, il est chef du personnel, c’est ce que j’écris sur ma feuille à l’école tous les ans. Chef du personnel. Maman aussi c’est du bon personnel. Moi, je suis trop petite mais j’apprends vite, je serai un jour aussi du personnel, aujourd’hui, je fais des fautes, c’est pour ça que papa se fâche mais il me corrige bien, il ne laisse rien passer papa, pour que je devienne vite comme maman, du bon personnel, du personnel responsable. C’est ce que je veux être plus grande, vraiment, de tout mon cœur, mais papa est souvent mécontent et c’est difficile d’apprendre dans ces conditions, parfois, je ne sais plus que faire.  Papa veut que je dise ou fasse ceci ou cela, et souvent je ne comprends  pas bien ceci et cela et des bleus d’amour encore vont courir sous ma peau jusqu’au noir. 

J’ai compris que maman aidait papa dans son travail de chef, c’est normal, c’est maman mais c’est aussi la femme du chef. Tous les soirs, papa rentre du bureau à cinq heures, c’est facile à retenir, puisque c’est tous les soirs. Parfois il fait jour, parfois il fait nuit. Quand papa ouvre la porte de la maison, il appelle maman, ça dure cinq minutes et puis il m’appelle et ça dure une heure. C’est difficile mais c’est comme ça. Maman aide papa mais j’aimerais qu’elle l’aide moins et que papa oublie un jour de me corriger, juste pour me donner le temps de me souvenir. Mais il m’aime fort papa, il exige le meilleur, chaque jour, obéissance et pas d’erreurs. Je ne sais pas ce que ça veut dire meilleur. C’est fatigant, j’aimerais parfois des vacances pendant l’année, comme ça, rien que pour avoir le temps de se souvenir. Maman aimerait que je fasse moins de fautes et d’erreurs car elle triste de devoir parler avec papa tous les soirs à cinq heures ; faut la comprendre…Et papa est alors obligé de se fâcher, fort, très fort, jusqu’au noir. Et maman pleure, elle ne veut pas cela qu’elle dit, mais c’est trop tard qu’il dit, c’est de ma faute, je n’avais qu’à être gentille et maman est punie aussi, c’est vraiment difficile d’apprendre, voilà tout ce que maman essaye encore et encore de m’apprendre..

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« Rentrez vos poules, je sors mon coq », je déteste quand elle dit ça en regardant mon frère, je me sens bête alors, une poule qui pond des œufs, chaque jour, des œufs encore et le coq qui bricole ses cocottes jusqu’à l’œuf du lendemain, vraiment bête oui et maman rit toute seule et devient rouge de contentement comme si elle se moquait de ce qui va m’arriver, c’est sûr, elle qui sait plus pondre, je l’ai entendue un jour, elle sait plus et elle voudrait encore mais papa ne veut pas et c’est papa le chef. 

Je sais pas pourquoi les fées se prennent souvent les ailes dans la crête des coqs mais maman, c’est ce qu’il lui est arrivé, paraît. Sa baguette est morte, ses étoiles éteintes, et sa poudre magique a perdu ses pouvoirs… 

Papa est toujours le chef, mais plus personne le croit et moi, je suis ici à regarder la nuit en sachant plus très bien si la sorcière grommelle ou si la fée appelle à son secours des régiments de filles, de petites filles astucieuses et timides, des filles tout entières dévouées aux lois du poulailler, des filles saperlipopettes ou des filles bobinettes, des filles encore bercées du refrain de la grâce, petites filles perdues dans de vagues souvenirs où les gentils s’envolent et les méchants s’affolent, de ces filles, j’en connais une très vieille, c’était ma mère, c’était une fée, le mal d’amour en a fait une sorcière… 

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J’ai jamais pu dire non

Posté par traverse le 12 décembre 2006

Non, non, non…  Jamais. 

J’ai jamais pu dire non. Jamais. 

La cloche a sonné, les deux filles sont déjà là. Elles sont grandes, un peu bêtes, elles m’attrapent par les cheveux, me calent sur leurs genoux et hue dada. 

Et moi, secouée dans tous les sens, au milieu de cette cour de récréation, dans tout ce fourbis d’enfants criards, je crie hue dada pour qu’elles s’arrêtent, et elles augmentent le rythme, elles font trembler toute la cour et l’école, le marronnier perd ses feuilles, les oiseaux s’envolent effrayés, hue dada, les nuages sont bas, il va pleuvoir, hue dada, elles sont toutes rouges, elles suent, elles ont les yeux tout brouillés, hue dada, les pions là-bas qui nous regardent en souriant, hue dada, ils sont trop bêtes, ils sont aveugles et sourds, ils aiment me voir dans tout ce tremblement, hue dada, elles rient, elles jubilent, hue dada, j’attends l’orage, la pluie, le vent, ce grand souffle qui balaiera tout, hue dada, elles me tiennent par la taille, les épaules, je suis toute désarticulée, hue dada, et les pions qui fument et s’enferment dans leur brouillard, hue dada, je sens qu’il ne va pas pleuvoir, trop chaud, pas ce léger vent frais qui précède le tonnerre, elles serrent trop fort , hue dada, je ne sens plus ni mes bras ni mes jambes, j’ai envie de crier mais non, hue dada, de crier haut et fort mon dégoût de ces grandes filles toutes rouges qui me démembrent comme une poupée en celluloïd, hue dada, elles vont m’arracher les yeux, je le sais, c’est toujours ce qui se passe avec les poupées, on leur arrache les yeux et on les laisse aveugles sur le plancher de la chambre, hue dada, je suis pas une poupée, pas une poupée, hue dada, et elles qui me pincent maintenant, qui me pressent tout le corps, qui me palpent de haut en bas,  hue dada, il pleut pas, je le sens, tout ce mouillé c’est pas la pluie, c’est des pleurs, des larmes, des sanglots qui me coulent dessus,  hue dada, mais comment ils bougent pas là-bas, ils en sont à leur deuxième cigarette, ils rient, j’entends rien mais je les vois rire, hue dada, ils rigolent franchement, elles me tirent les cheveux, pas une poupée, pas les cheveux, pas une poupée, elles savent que je peux pas m’enfuir, elles me coincent, j’avais qu’à dire non, non, non, je veux pas, non, suis pas une poupée, mais je dis rien, jamais rien, je sais pas dire autre chose, je dis rien alors c’est oui, et elles le savent, elles me traitent comme rien, me traitent comme un chiffon, sans forme, sans couleurs, sans vie, me harponnent, me plantent sur leurs genoux, me coupent la tête, et les bras, et les jambes, alouette, et me voilà toute cassée, sur le plancher, dans la poussière, comme une chose qu’on a jeté derrière soi, et il a pas plu, le vent est doux, les hommes fument toujours au loin, les grandes sont essoufflées, soudain très fatiguées, les mains qui leur en tombent, muettes, me laissent glisser de leurs genoux, passent à autre chose, se regroupent en humant l’air, se déplient, obscurcissent le ciel, si grandes, si fortes, si bruyantes, elles sont lasses, et je les vois s’éloigner sans un regard sur la poupée en morceaux, elles marchent et je pleure sans une larme, elles disparaissent derrière le marronnier et je peux enfin me relever et m’enfuir, tout au loin, là où elles peuvent pas m’atteindre, je me relève, elles ont disparu, je remets mes vêtements en place, ma jupe toute chiffonnée, mon tee-shirt plein de taches, des larmes, de la morve, des traces que je veux laver aux toilettes, c’est fini pour aujourd’hui, elles sont heureuses, ils écrasent leurs cigarettes dans les géraniums, pas de mégots dans la cour, ils redeviennent sérieux, elles se mettent en rang, c’est moi qui vais être en retard, et mon tee-shirt avec ses taches, pas eu le temps d’aller aux toilettes, vont se moquer de moi,  « bébé cadum », patate, allez, va jouer, je trouve plus toutes mes jambes, il y a des morceaux qui sont éparpillés dans la poussière de la cour, j’y arriverai jamais, je serai jamais à l’heure sans toutes mes jambes, je vais pas pouvoir y arriver, suis trop petite pour devenir grande, les grandes elles, elles savent, elles ont appris, elles le disent pas aux petites comment, elles parlent derrière les murs et elles rient bêtement, elles se racontent des choses que je connais pas mais que je veux savoir, elles sont là, penchées derrière les portes et elles parlent bas, c’est pas du jeu, elles parlent trop bas, j’entends rien et je peux pas m’approcher trop près, sinon, c’est reparti, mais je veux être grande aussi, pour leur dire non, leur échapper, leur glisser entre les mains, leur dire non, mais je dois apprendre et personne m’apprend, alors je me retrouve sur les pavés de la cour en cherchant tout ce que je peux retrouver et qui est perdu dans la poussière, le temps a passé, je suis à peu près grande, je suis allée aussi derrière les murs, j’ai connu la part des grandes, les pions ont vieilli et ils ne fument plus, les grandes sont devenues vieilles et elles pleurent plus souvent qu’à leur tour, le temps passe de plus en plus vite et je cherche tous ces petits « non » éparpillés et que je ne retrouve jamais quand j’en ai besoin, ces « non » qui sont là pour me sauver des « oui » qui m’étouffent, me tombent sur les épaules comme une pluie froide, tous ces « oui » que je dis sans même m’en rendre compte, les « oui » de l’abandon qui font de l’abandon et les « oui » de l’amour qui ne font pas d’ l’amour, tous ces « oui » de nuit et de brouillard, tous ces « oui » de burkas, des « oui » qui tombent sans qu’on s’en aperçoive, tous ces « oui » m’appartiennent, me collent à la peau comme un sourire trop grand, ils me font galoper, courir, traverser la vie comme une balle, une balle de « oui », une balle de consentement, une balle qui ne me donne jamais ce que je veux gagner, une balle qui frappe toujours en plein cœur, une balle magique, qui perfore jusqu’à la volonté, une balle explosive qui ne donne pas de joie, cette balle, j’en connais la trajectoire exacte, le tracé mortifère, c’est la balle du renoncement, celle qui fait disparaître d’un coup, qui désarticule la poupée, qui la jette sur le sol et qu’on enjambe sans un regard, c’est une balle qui n’est pas un coup de grâce mais un coup de trop, une balle pas perdue pour tout le monde et que je vois venir, tremblante dans la chaleur de sa vitesse, dans le flou du feu, un « oui » sans répit, un oui majestatif, un « oui » initial, oui.   

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Rien du tout

Posté par traverse le 11 décembre 2006

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Comment, tu y crois encore ?  Tu les vois pourtant s’agiter, se contenter de presque rien, rêver de presque tout, s’empoigner, se tordre et se cracher dessus ? Et là, un enfant assis dans la poussière. Il joue de presque rien, il rêve de presque tout…  Il y a du tumulte, des forces qui se liguent contre le poids des choses, des rires, des ruades, des tristesses, des ressacs, des secousses, du temps, encore, et soudain,  au-dessus de nos têtes passent les oiseaux…

Des rizières, des champs de blé, de maïs , des greniers, des étables, des caves où roulent les patates , des rivières de manioc et de palme, tout ça et plus encore, tu l’as mangé et bu, tu t’es délecté des choses qui demeurent et de celles qui passent, rien ne suffit à te remplir du monde 

Rien mais de l’autre côté quelque chose qui efface peut-être le rien de l’autre côté.

Sur le sentier, des empreintes, ce qui reste de la pluie quand l’homme est passé. 

Là-bas souffle jusqu’ici et là-bas vient dans le vent d’ici.

Rien ne tombe sous le sens,  rien dessus non plus  Les mots nous tiennent à l’abri des vents rhétoriques.

Tout continue, le brigandage de la raison, le sperme affalé dans la pourpre des ventres, le museau des lumières jusqu’au seuil où je bascule. 

 

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Le jardin des paroles

Posté par traverse le 11 décembre 2006

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L’homme n’aimait rien tant que d’aimer mais il ne savait que faire pour que son amour dure. Il aimait comme bat le cœur d’une souris, il savait que ce n’était pas la meilleure façon mais n’en connaissait pas d’autre. 

C’était un enfant encore que son âge déjà le portait  vers la cassure  des oublis. Il savait aimer depuis le petit matin jusqu’à la nuit profonde mais toujours  la femme aimée exigeait de lui qu’il l’aime autrement et aime autre chose que ce qu’il aimait. Peu à peu, il cessait de l’aimer pour en aimer une autre. 

Il chercha alors plus de femmes encore et encore toujours plus, du Nord au Sud, d’Est en Ouest, il les cherchait pour qu’elles le distraient de cet amour  qu’il voulait tant donner. Il en perdit le sens de la géographie, et oublia ce qu’il cherchait dans les bras  de celles qu’il perdait  aussitôt. Il se prit alors à aimer le nom-même de l’amour qui est l’histoire  de tout amour…. 

Un soir de tristesse plus lourde que la nuit, il raconta son histoire, jusqu’au matin et il se prit à aimer l’écho de sa parole qui était pleine comme  les histoires qui sont souvent de futures amours. Il parlait, parlait, les hommes et les femmes écoutaient sa parole qui roulait de sa bouche, jusqu’à eux sans effort. Ils l’écoutaient en cherchant cette petite histoire inquiète qui est le signe de tout amour. L’homme tout entier parlait comme il rêvait d’aimer. Il était engagé dans chaque souffle, livré à ce qu’il faisait naître dans le cœur de ceux qui l’écoutaient.  Il parlait avec tant de désir qu’un jour il fit moins attention  à ceux qui l’entouraient. Ils étaient à lui et il y prenait plaisir.  Il devint peu à peu vaniteux et plus triste encore. Il exigeait toujours plus de rires, plus de larmes et toujours plus d’amour. Il ne reçut que les rires et les larmes et il tomba malade. On crut même qu’il allait mourir.  Il demanda alors à une belle qui était à son chevet un dernier gage d’amour,  une rose en hiver. Mais pas de rose dans son hiver et il cessa de parler. 

Chacun s’en retourna alors à ses occupations. Il survécut mais il était seul  maintenant à parler, et à tisser des histoires vides et froides  que sont les histoires sans amour. Il se retira un soir dans son jardin  tout en fraîcheur et il écouta en lui le silence peu à peu prendre la placede ses paroles creuses. Le jardin était bruyant des souffles et des chuintements des insectes, des fontaines  et des oiseaux. Le temps prit tout son temps, puis un peu moins  et il entra dans la vieillesse. 

Un jour, un jeune homme pénétra dans le jardin, il était couvert de l’ombre de chagrins anciens. Il plongea les mains dans la fontaine, but une rasade et s’adressa au vieux tout chiffonné de regrets. « Je suis venu te voir car tu savais, dit-on, raconter des histoires d’amour».  Le vieux lui fit signe  de poursuivre. « J’aime une femme et ne sais comment me l’attacher à jamais.  Tu pourrais m’enseigner ces histoires qui lient les femmes  à leurs amants. » Le vieux lui fit encore signe  de continuer. Le jeune homme parla, parla, parla encore  jusqu’au cœur de la nuit. Il parlait de lui, de son amour, de ses efforts pour conquérir la femme tant aimée. 

Quand le soleil se leva, il était encore occupé à parler comme s’il n’en n’avait jamais fini de reprendre encore et encore les fils de son récit. Il cousait chaque morceau et toujours  une pièce lui manquait. Enfin, il se tut, épuisé, le soleil était déjà haut mais le vieux exigea qu’il enchaîne encore et encore paroles sur paroles… Le jeune homme se fâcha et lui reprocha  de se moquer de lui. Le vieux l’écouta jusqu’à ce que la colère de l’amant vienne mourir  dans l’herbe humide.  « Ecoute maintenant ton souffleécoute comme il bat, écoute comme tes mots sont précieux, légers et tout enveloppés d’air,  écoute comme ta parole abandonne les détours, écoute comme tes mots se sont lentement vidés de toi. Avant tu n’étais que désir,  masques et mensonges, tu étais tout occupé de toi et ton amour était tellement puissant que tellement l’enfermait…Cette femme que tu aimes sait que la place est étroite entre tes paroles  et ton amour. Retourne maintenant vers elle et nourris ton histoire, du souffle de l’absente… » 

Le jeune homme partit au petit jour et nul n’entendit plus  parler de lui.  Ne reste que cette fable et vous qui l’écoutez. 

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L’école a brûlé (suite2)

Posté par traverse le 11 décembre 2006

                                                           Vive les vacances, 

plus de pénitences, 

                                                            les cahiers au feu 

et les profs au milieu… 

       C’était pour rire, pour chahuter, pour le bazar, pour échapper un instant au sort des gamins aux têtes bien rasées. Quand les pions passaient près de nous, on chantait à tue-tête, puis on la fermait. Et l’année reprenait, les cours, l’ennui, la violence, l’humiliation, la médiocrité, les injustices qu’on avalait en douce mais qui nous pourrissaient la vie, les filles qu’on apercevait à la récréation de l’autre côté du mur, les gifles parfois, mais pas souvent, les rangs, toujours et le temps qui se traînait. On y arrivait ou pas. Certains nous quittaient à peine passé l’âge des culottes courtes, apprentis, manœuvres, coursiers, il y avait toujours moyen de s’en sortir. Les accidents de moto ont commencé à élaguer, mais c’est venu un peu plus tard.

      L’école, pour beaucoup, c’était un parc d’où on regardait le monde. Un parc sombre et dangereux où la plupart apprenaient consciencieusement à devenir les salauds d’aujourd’hui. Pas bêtes, drôles souvent, amicaux à cracher par terre comme un seul pote, mais des salauds qui se promettaient de leur en faire baver.        

      Le temps a passé, la chanson est morte et l’école a brûlé.       

      Je ne sais plus ce que je suis aujourd’hui, un peu salaud, un peu perdu, un peu trahi. Et des choses à faire encore, plein les mains. Je ne sais pas ce qui a raté exactement, peut-être tout ce qui semblait avoir réussi.

       Mais l’école a brûlé et cette veille chanson de gamins fabriqués dans l’écoeurement des devoirs de toutes sortes me remonte au bec ce matin. 

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