Ma mère était une fée

Posté par traverse le 12 décembre 2006

hommecouch.jpg

1         

Ma mère était une fée…  La nuit, elle effleure mon front, elle marche sans faire de bruit dans la chambre et toute la maison, elle habite plus fort encore ce peu d’espace qui demeure libre en moi, elle approche de cet endroit si vide où personne jamais ne devrait laisser entrer personne, et ma mère c’est une troupe entière qui prend ses quartiers dans des lieux contigus et privés, mes lieux à moi, ma mère sait cela, elle sait que cette chose, ce trou tout enrobé d’obscur, ce passage refermé et qui n’est qu’une trace, le nombril de ma mère où s’engloutit le monde et où je continue de vivre, est une impasse pour moi, un endroit où je me suis perdue, définitivement, …  Ma mère était une fée, oui, fada, fatum, fadaises et fariboles, fée perdue dans le cratère si triste de sa boutroule, fée entourée d’anges tristounets et passifs, fée balayeuse des soucis, fée du logis et des babils, fée des petits mensonges et des histoires pas nettes, …Voilà qui est ma mère, Morgane, ma mère, de quel Merlin t’es-tu laissée prendre ? 

Elle est maman quand elle m’embrasse, m’enserre, m’enferme, m’enveloppe et crachote soudain dans son mouchoir, elle me nettoie le coin de la bouche avec un tissu sucré touché de sa salive, elle tire ma robe ou la relève en montrant mes culottes, elle me fait faire des tours devant ses grandes amies, je donne une patte et puis l’autre, je tourne sur moi-même en haletant très fort, j’ai les yeux humides de reconnaissance et elles rient, je reçois une tape sur les fesses, un bizou, va jouer, tu es mignonne, allez. Je sors, elles rient plus fort encore, j’ai honte et ne le sais pas encore. 

Voilà ce qu’elle sait faire aussi ma mère. 

Un jour, ça y est, j’en suis certaine, elle m’aime. Elle me conduit au Parc, là où elle peut s’asseoir, je joue, elle m’observe et je l’observe mais elle ne joue jamais. J’essaie de ne pas trop montrer que je m’amuse, je fais très attention à ne pas me laisser aller mais ça ne marche pas à chaque fois, aujourd’hui, je suis très excitée, la glissade est parfaite, les amis m’aident à monter sur le toboggan, je me lance, ça va si vite, tout est flou sur le côté des yeux et devant, c’est tout blanc, j’aime très fort, mes joues sont rouges et chaudes, peut-être que je vais faire pipi, je sens que ça vient, mais ça glisse encore, ça n’arrête pas de glisser, je tombe dans le sable, je fais pipi, ça y est, je suis plantée dans du sable mouillé, plein de cris autour de moi et les autres qui rient et me disent que je devrais le faire encore une fois, un petit garçon vient me donner la main, époussette ma jupe, quelqu’un crie si fort que les autres s’arrêtent, si fort qu’ils ont peur et que le toboggan rentre les pieds, si fort que je sais que c’est elle, maman, qui a eu si peur, dit-elle, si peur que je ne tombe, ma petite chérie tout va bien, tu es certaine, ça va, plus jamais, tu entends bien, plus jamais faire peur à maman comme tu viens de le faire, tu veux que je meure ou quoi, le toboggan déplie les jambes et les autres reprennent, ils connaissent, ils savent que toujours il y en a une comme ça, mais pour eux pas de danger, quand ça crie c’est que c’est l’heure de rentrer ou qu’on va trop loin dans les limites du Parc, des choses simples qu’ils peuvent connaître et reconnaître à force et ils s’en moquent un peu mais ils apprennent la loi avant qu’elle ne les prenne et ne les emmène dans des tourments dont ils ne sortiront jamais. 

Elle m’a secouée si fort que je sens encore ses mains autour de mes bras, des bleus, des bleus d’amour comme elle dit, j’en ai eu si souvent que je suis certaine d’avoir été très aimée, mais le bleu virait au jaune et puis au noir et c’était moins joli et peu à peu, l’amour s’en va dans le noir, un sale noir tout perdu dans le regard de tous. Maman est grande et forte et m’aime tout autant, c’est difficile pour elle, parfois, d’avoir une fille comme moi. Difficile, oui. Je la comprends un peu. 

A la maison, le chef c’est papa, c’est lui qui dirige et maman l’aime quand il dirige. Papa est un chef, un vrai. Au Bureau, il est chef du personnel, c’est ce que j’écris sur ma feuille à l’école tous les ans. Chef du personnel. Maman aussi c’est du bon personnel. Moi, je suis trop petite mais j’apprends vite, je serai un jour aussi du personnel, aujourd’hui, je fais des fautes, c’est pour ça que papa se fâche mais il me corrige bien, il ne laisse rien passer papa, pour que je devienne vite comme maman, du bon personnel, du personnel responsable. C’est ce que je veux être plus grande, vraiment, de tout mon cœur, mais papa est souvent mécontent et c’est difficile d’apprendre dans ces conditions, parfois, je ne sais plus que faire.  Papa veut que je dise ou fasse ceci ou cela, et souvent je ne comprends  pas bien ceci et cela et des bleus d’amour encore vont courir sous ma peau jusqu’au noir. 

J’ai compris que maman aidait papa dans son travail de chef, c’est normal, c’est maman mais c’est aussi la femme du chef. Tous les soirs, papa rentre du bureau à cinq heures, c’est facile à retenir, puisque c’est tous les soirs. Parfois il fait jour, parfois il fait nuit. Quand papa ouvre la porte de la maison, il appelle maman, ça dure cinq minutes et puis il m’appelle et ça dure une heure. C’est difficile mais c’est comme ça. Maman aide papa mais j’aimerais qu’elle l’aide moins et que papa oublie un jour de me corriger, juste pour me donner le temps de me souvenir. Mais il m’aime fort papa, il exige le meilleur, chaque jour, obéissance et pas d’erreurs. Je ne sais pas ce que ça veut dire meilleur. C’est fatigant, j’aimerais parfois des vacances pendant l’année, comme ça, rien que pour avoir le temps de se souvenir. Maman aimerait que je fasse moins de fautes et d’erreurs car elle triste de devoir parler avec papa tous les soirs à cinq heures ; faut la comprendre…Et papa est alors obligé de se fâcher, fort, très fort, jusqu’au noir. Et maman pleure, elle ne veut pas cela qu’elle dit, mais c’est trop tard qu’il dit, c’est de ma faute, je n’avais qu’à être gentille et maman est punie aussi, c’est vraiment difficile d’apprendre, voilà tout ce que maman essaye encore et encore de m’apprendre..

2

« Rentrez vos poules, je sors mon coq », je déteste quand elle dit ça en regardant mon frère, je me sens bête alors, une poule qui pond des œufs, chaque jour, des œufs encore et le coq qui bricole ses cocottes jusqu’à l’œuf du lendemain, vraiment bête oui et maman rit toute seule et devient rouge de contentement comme si elle se moquait de ce qui va m’arriver, c’est sûr, elle qui sait plus pondre, je l’ai entendue un jour, elle sait plus et elle voudrait encore mais papa ne veut pas et c’est papa le chef. 

Je sais pas pourquoi les fées se prennent souvent les ailes dans la crête des coqs mais maman, c’est ce qu’il lui est arrivé, paraît. Sa baguette est morte, ses étoiles éteintes, et sa poudre magique a perdu ses pouvoirs… 

Papa est toujours le chef, mais plus personne le croit et moi, je suis ici à regarder la nuit en sachant plus très bien si la sorcière grommelle ou si la fée appelle à son secours des régiments de filles, de petites filles astucieuses et timides, des filles tout entières dévouées aux lois du poulailler, des filles saperlipopettes ou des filles bobinettes, des filles encore bercées du refrain de la grâce, petites filles perdues dans de vagues souvenirs où les gentils s’envolent et les méchants s’affolent, de ces filles, j’en connais une très vieille, c’était ma mère, c’était une fée, le mal d’amour en a fait une sorcière… 

Laisser un commentaire

 

maloë blog |
Lucienne Deschamps - Comedi... |
HEMATOME |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Ballades en images
| back
| petits bricolages et autres...