J’y suis, j’y reste

Posté par traverse le 20 décembre 2006

Comment ça se fait que le soleil frappe toujours moins fort là où la pluie tombe quand on n’a pas soif? Comment ça se fait qu’ici est si loin de là-bas et que nous, nous sommes toujours nés là-bas? Comment ça se fait, ça? J’en sais trop rien mais ce que je sais c’est que je suis ici, aujourd’hui et que j’y suis, j’y reste. 

Un jour mon fils, mon plus jeune, est parti, l’était heureux de partir, l’était heureux de parler de partir, l’était heureux de rêver de partir alors moi j’étais heureuse aussi de l’entendre rêver, parler et partir. Puis, l’est parti et le goût de vivre m’est parti avec lui. Plus de nouvelles, plus de lettres, de téléphone, plus de rien. Ca a duré deux saisons et c’était une de trop. Alors je me suis dit que je devais partir moi aussi mais avant de partir fallait mettre de l’ordre dans les souvenirs. C’est ce que je pouvais prendre avec moi, pas besoin  de valise pour ça, alors j’ai mis dans ma tête trois choses, trois choses que je pouvais jamais laisser au pays, mes histoires, pour les vivants et pour les morts, mes recettes, de même, pour morts et vivants, de même, puis mes chansons, pour le soir et le jour, encore les morts et les vivants, ça je pouvais mettre dans ma tête, pas besoin de valise.

Ca y était pour les souvenirs, restait le billet à payer et ça, c’était plus lourd! Tu te rends pas compte, t’es là, t’es une mama, une fatma, un tas, de la chair à garçons, t’as tout dans le ventre et dans les mains, tout, pas besoin de valise pour le ventre et les mains, t’as juste des filles et des fils plein les jambes, pas besoin de valise encore pour les fils et les filles, t’as la peau toute trouée des morsures, déchirures et coups de dents de la vie, pas besoin de valise, t’as dans l’œil encore un reste de beauté mais tu le fermes souvent quand la sueur ruisselle, pas besoin de valise, t’as de l’amour au cœur, de la tendresse au ventre, pas besoin de valise, de la peur aussi dans les jambes et les bras et du plomb dans la tête quand les hommes deviennent fous et ils aiment cette folie, faut croire, à les voir se tuer, se trancher, se découper vivants, faut croire à les voir se rôtir, se détruire, faut croire, alors les jambes lourdes et la tête et les bras si lourds que tu fais plus un pas, que t’es toute arrêtée là, que tu regardes ta vie comme le soleil couchant, que t’es là à te dire « faut courir » mais t’es là, sais très bien qu’ils sont là, encore là et là, là et encore là, alors tu restes là et tu te dis toujours « faut courir, faut courir » mais tu ne fais pas un pas et le soleil se couche. 

Et toi, t’es là, parfois à les voir courir et ils passent sans te voir et la journée recommence jusqu’à la prochaine fois. Mais tu deviens plus vieille, tes jambes surtout, tes jambes prennent racines et la route n’est plus ton affaire, te reste ton bout de jardin, quelques patates, légumes quand la terre donne son oreille et qu’elle entend sonner au-dessus d’elle des ventres comme des tambours, mais sais pas pourquoi, ici la terre elle est si sourde, bien vieille aussi la terre, faut dire! Alors tu vois le fils partir et tu te dis qu’il te faudra un jour aussi partir avant de disparaître. 

Ici, quand l’homme ne gagne rien, il ne vaut pas grand chose. Et pas grand chose ici, c’est rien. Alors le fils il est parti et je me suis dit qu’il valait mieux qu’il donne à sa vie un tout petit peu de valeur et tout petit peu vaut mieux que rien. Et puis, plus de nouvelles et me voici aujourd’hui à confondre ici et là-bas, là-bas et ici et à vous dire pourquoi je suis venue,  moi aussi. 

Pour ça, pour sauver tout ce que j’ai, le voler aux mensonges et corruptions, le cacher pour un temps et que je puisse un peu, un tout petit peu mieux laisser mon corps aller à la rencontre du doux, du miel et du repos.

Voilà pourquoi je voulais faire le voyage, voilà pourquoi, ça, je ne pouvais le dire au début de l’histoire, c’est tout comme vous, qui mettez des chaussures pour aller dans la rue, vous aimez trop vos pieds, vous les aimez et vous les protégez, ils sont pour vous plus précieux que vos cœurs, ils vous aident à marcher et à courir longtemps, alors que vous vous préoccupez peu de vos coeurs. Je regarde, c’est très simple, je regarde les pieds et je vois qui vous êtes, il y a dans vos chaussures, plus que dans vos cœurs, beaucoup de soin porté, beaucoup de souci et de vénération, je les vois, marques, formes, mode, ville ou campagne, sport ou travail, je les vois, vos chaussures; quand vous n’avez plus rien, c’est ça que vous perdez, la dernière extrémité vous fait aller pieds nus et c’est la mort souvent qui vient alors vous prendre quand la solitude a fini son travail, vos pieds sont précieux et vous les honorez, bien.

Moi aussi, je voulais un peu de cette bonne attention que les personnes portent ici à ce qui les fait marcher vers la richesse, le bonheur, je ne sais trop mais j’imagine, vers la famille, les enfants que vous allez chercher, vers les anciens que vous respectez certainement, j’imagine, je ne sais, je viens d’arriver mais de vos pieds je peux dire déjà des choses jusqu’au soir. 

Et me voilà ici et je vous imagine encore plus que je vous vois, vous êtes si rapides, comme des enfants agiles, qu’il me faudra longtemps, je crois, pour en savoir plus long sur vous mais je sais déjà une chose, vous allez tous chaussés, et c’est déjà beaucoup. Regardez donc vos pieds, regardez-les un peu, regardez comme vos chaussures disent qui vous êtes bien mieux que belles paroles: il y a celles des jeunes, souvent chères, noires ou blanches aux semelles épaisses, comme s’ils voulaient grandir encore alors qu’ils sont déjà si grands, celles des vieux, toutes fermées de cuir, celles qui sont si fatiguées qu’elles claquent de la semelle, celles ouvertes sur le côté pour laisser les douleurs prendre l’air, mais toutes vous font aller où vous devez être et c’est déjà beaucoup.

Je suis ici pour aller moi aussi en chaussures où je veux et retrouver mon fils. Mais je ne trouve que des images, des paroles, des informations, des espoirs de fils. Je ne trouve qu’une belle et grande compassion, j’aime ce mot dans votre bouche, on dirait que c’est un mot de fête, presqu’une chanson, mais c’est souvent autre quand la compassion doit faire le refrain, c’est souvent autre quand elle ne fait que la musique, c’est souvent qu’un peu de musique votre compassion, pourtant, vous donnez beaucoup mais sans savoir le prix réel de ce que vous donnez, vous donnez, pour pouvoir, le jour-même, le lendemain au pire, recevoir d’autres bénédictions; je parle aujourd’hui comme une femme en colère, je le reconnais, comme une femme qui sait que son temps est au fond du sablier, mais je suis sûre que ce temps et ces choses que vous donnez en pensant que nous la recevons, ils se perdent en chemin, ils se dispersent dans le vent et personne ne peut dire merci à l’un et lui tendre la main, tout est perdu dans ce grand vent qui est en nous et qui nous sépare, et il faudrait lever des voiles, comme les pêcheurs de chez nous, des voiles immenses pour prendre tout ce vent qui est en nous et qui nous ferait nous lever ensemble, quelque chose qui serait en-dehors et au delà de nous et qui nous porterait peut-être les uns vers les autres, un vent tel qu’il ferait tomber les barrages qui sont toujours ce que vous construisez pour assurer l’avenir, et alors les vents prendraient forme et mon fils volerait peut-être devant moi comme une feuille, une petite plume emportée, une brindille fouettée par le bonheur de se poser ici, voilà ce que je voudrais vous dire et tenter de faire entendre, mais mon fils n’a pas des semelles de vent!. 

J’y suis, j’y reste! 

Et déjà des choses nouvelles arrivent et que je ne connais pas. A l’administration, quelle grande maison que cette administration, grande maison où je sais que de la justice aussi se trouve, chez moi, l’administration l’était le paradis des va-nu-pieds, rêvaient tous d’y arriver et de jamais en partir « J’y suis, j’y reste! » qu’ils disaient les agents de l’administration et ils y restaient, entre eux, sans nous laisser entrer, on était de trop dans cette administration-là, pays de richesse peut-être pas mais où on pouvait faire sa popote sans problèmes et chasser les idiots, comme nous, qui croyaient qu’ils pourraient avoir une part, de l’administration ; papiers, cachets, autorisations, rien, fallait payer sinon dehors et ça, c’était pas bon dieu possible une administration comme ça, c’est pas comme ici où tes papiers, cachets et autorisations tu les reçois et on te dit bonjour et au revoir et même merci et c’est pas plus cher et tu rentres chez toi en regardant papiers, cachets, autorisations et tu as ta part aussi de la popote et c’est ça la justice et tu es un peu plus heureuse. Ici, c’est bien pour ça, faudrait pas que ça s’arrête ou que ça devienne pourri et copain et tu n’es pas de mon clan, va te faire voir ailleurs, faut pas que ça devienne ça ici! 

Alors, mon fils? Pas de nouvelles, mais il est si petit encore, peut-être qu’il s’est perdu et que je vais le voir revenir en disant « maman, j’ai fait un beau voyage, je vais te raconter… », peut-être qu’il va frapper à la porte maintenant pendant que je raconte, peut-être. Enfin, faut être patiente, j’ai jamais cru à toutes ces fables qui racontent que le bonheur il est là, sous tes pieds et que t’as qu’à te pencher pour le ramasser, je sais qu’il doit travailler mon fils, ou quelque chose comme ça, qu’il est en train de se préparer à venir me retrouver et qu’il choisit ses chaussures en ce moment et qu’elles seront neuves et belles et toutes en cuir bien noir et qu’elles le mèneront loin et que loin passera par ici, suis sûre! 

Alors, voilà, c’est fini mon histoire aujourd’hui, suis bien heureuse d’être ici et de pouvoir vous dire cela sans crainte, vous dire que c’est un beau pays même si malheurs et choses pas belles y arrivent aussi, je sais, suis pas plus bête ou aveugle qu’une autre, je sais, vraiment, mais il y a l’administration et ça, c’est important, demain j’irai encore, je sais qu’il me diront bonjour et au revoir et gentiment, me diront que je peux revenir et ça, c’est rien, faut faire attention à ça! J’y suis, j’y reste, vraiment, et mon fils finira bien par me rejoindre un jour.

C’est bien comme ça, vais me coucher maintenant, me lève très tôt demain, pour l’administration… 

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