La saison des sucres (suite)

Posté par traverse le 2 janvier 2007

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Tous ces cheveux jetés sur la planche à repasser, éparpillés comme un oiseau aux ailes dépliées, ces cheveux en mèches effilochées qu’elle va brûler, tous ces cheveux qu’elle va passer sous le fer pour leur donner le volume des chevelures guerrières, cet entrelacs de soies et de senteurs offert au sacrifice, toute cette matière de caresses et de soins qu’elle sent grandir hors d’elle et qui la désigne à chaque fois, ce mêlement de reflets qui blesse l’œil des hommes, tout ce poids qui lui pend maintenant et lui tire le cou, qu’elle dépose lentement sur la planche en pensant à sa mère, à la mère de sa mère, au cou bizarrement penché comme elle, presque cassé, attendant le tranchant, toute cette harpe de nuit qui devient silencieuse le jour où un mari vous dit de la fermer, ces cheveux qu’elle touche du bout des doigts comme un cadeau de noces trop précieux, elle les frotte, elle les file, elle les satine comme une laine rare, elle va sortir, marcher la tête haute dans les rues de la ville, se faire mater par les messieurs bien mis, désirer par les plus audacieux et enfin rentrera chez elle en rêvant de prochaines sorties où son futur, son beau, son grand, celui qu’elle attendait et qu’elle attend encore, son prince, son berger, son amant défendu, l’arrachera à l’indifférence des vulgaires mariages et la déposera sur un lit de parfums où elle s’endormira avant de sentir le sexe, le manche, la queue et la bite à la fois de son amour doré. 

Et sa mère, le corps sans ambages, de la beauté qui traîne ici et là, des traces de la grâce qu’elle fut, des rebonds sans la fermeté d’antan, des cendres encore vives dans les yeux, du gris dans le henné qui fait ce qu’il peut, des mains lourdes et qui ne sont plus douces mais des gestes sans failles, tout dessinés de courbes, des chansons au bout des doigts quand la bouche est muette, sa mère levée et couchée dans le souvenir de ce qu’elle croyait être, sa mère toute emballée dans des cache-misère qui font sa condition dans le regard de tous, sa mère aimante et capricieuse, dangereuse quand la mesure est dépassée, elle parle alors et ce sont des réquisitoires sans appel, des litanies, des anathèmes, des insultes sans pardon, ce sont des lames enfoncées dans la paresse du père, du frère et de sa sœur, des coups de pied sous la table, des regards entre deux portes, des rictus qui lui échappent, du fiel et du venin, de l’amertume qui a vrillé son cœur, forant un trou par lequel tout s’échappe à chaque fois, un cloaque où elle descend rarement, une cave qu’elle porte au centre de la poitrine et qui pue le rance, le moisi et la mort, cette douçâtre odeur de la putréfaction des rêves et des désirs perdus, enfin, elle va au bras de l’âge qui trottine à côté d’elle , elle lui tient la main, qui refroidit chaque jour mais elle s’en satisfait, pourvu qu’elle ne marche pas seule, qu’elle avance dans la l’allée des souvenirs et des reconnaissances, que sa chair tienne encore le temps des litanies prochaines, il en faut de la force, du poids et des appuis pour faire entendre le grognement des femmes insatisfaites, des femmes enfournées dans des histoires médiocres et qui rôtissent une vie jusqu’à perdre le goût des sucres et des sels, cette femme ne parle plus, elle ricane, elle beugle, elle chicane chaque jour, … 

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