… ma colère passée

Posté par traverse le 15 janvier 2007

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2. 

… ma colère passée, avalée, bue jusqu’à la lie, étourdie, étranglée, ma colère dont je cherche ici la première nourriture, qui rendra justice pour ce qui est tombé sous la herse des larmes, pour ce qui a été vendu à l’encan des évidences, pour qui s’est endormi en rêvant de sentinelles, oui, dans le jardin où je vis j’aimerais me coucher au milieu du combat des chairs brunes et sucrées et chanter au centre de la chambre de son ventre mais je ne peux que rappeler à moi la voix forte de la colère qui est comme une épine plantée dans le talon et dire au milieu de ces rêves de chairs, de caresses et d’emportements, dire que ne vis pas dans un château de verre, que le monde vient jusqu’à moi à travers mes cinq sens, que le sommeil ne m’est plus d’aucun secours si ce n’est à perdre l’usage ébloui de la parole, dire qu’à l’époque, au début, dans un temps que je n’ai pas connu mais je vous en assure, que j’ai mille fois revisité, dire que je n’avais aucune idée de ce que pouvait être la colère et que je ne le voulais pas, aucun désir de céder à cette compassion des apostats, aucune inclination pour le goût des renoncements ou des arrachements infructueux au sirop et à la moiteur du monde, rien qui me désigne comme objet livré à cette sainte déraison, non vraiment rien et surtout pas l’emportement ni la hargne ni la furie ni la mise hors de soi mais la simple colère, la terrible et impitoyable colère qui n’attend que la nuit pour s’en prendre à la simplicité impitoyable du mal, c’est-à-dire cette impossibilité, à jamais, de dire aux murs qui se referment qu’ils ont toute raison de masquer le monde et de nous encercler dans cette nuit sans étapes, sans fin, éperdument recommencée dans tout renoncement à la moindre singularité, cette colère qui interdit l’impureté du massacre, qui fait rengainer le sabre dans le fourreau au milieu de la bataille parce que votre plus évident ennemi vous a craché au visage et que vous, Mahomet au coeur du carnage et de vos rêves de lumière, vous avez essuyé ce crachat en ravalant ce qui n’était plus qu’une simple éraflure sur la joue de votre orgueil, un souffle qui ne vous atteignait plus, une ombre effacée dans le retrait de votre regard, oui, cette colère qui crépite ou qui cuit à feu lent sur le visage de ceux qui viennent de tout perdre et qui sont renvoyés au lieu commun de l’indignité, cette colère comme une chronique des temps de l’infamie, une colère qui tombe au coeur des hommes comme un oiseau mort changé en vermine en plein vol, une colère qui déroule ses eaux calmes aux quatre saisons et qui emporte des cités dont les barrages ont cédé aux premières insultes, une colère enfin apprise dans l’expérience du corps qui s’effondre, du corps qui décline ses adjectifs de fatigue et de l’amour qui se confond si souvent avec le refuge du sommeil et les funérailles des éblouissements, cette colère qui a trouvé refuge dans l’ancien temple, dans la maison du doute et de l’inquiétude où culmine l’horreur du temps et la passion de la durée, cette colère qui me rend plus coupable qu’autrefois et autrefois se dissout en moi à chaque instant comme on déplace un rocher pour masquer la vallée et c’est alors une tumeur plantée au milieu de l’entrelacs des muscles, des nerfs et de la graisse que vous avez tant aimé alors que ce corps qui est le vôtre n’avait pas encore livré toutes ses conséquences, qu’il était offert sans gratitude à la beauté des langues étrangères, aux doigts agiles et odorants, aux vertus humides, aux dents des passagères et à leurs paroles qui vous paraissaient invulnérables, à cette dévoration primitive où vous avez chanté le mouvement du sang et l’absence de miracles parce que c’est dans la présence du sang que vous voyiez tout miracle et que vous vouliez effacer le pourrissement de votre vocabulaire et que vous ne le pouviez qu’à condition de mourir à l’instant et que cela vous ne le vouliez pas et j’ai eu raison d’entrer dans cette colère, enfin, je pensais, non je ne croyais pas, je la colère cette croyance, je pensais donc –mais je ne suis pas sûre de tant penser aujourd’hui, peut-être un peu de croyance malgré tout parce que cette croyance c’est le refuge des imbéciles et je suis tout autant qu’avant, imbécile, quand je ne faisais que penser ma crédulité et la tordre et lui faire mordre la poussière et le sang et l’eau et toutes ces humeurs que l’humanité peut sécréter malgré elle- pouvoir me battre avec les armes de l’ordinaire, sourire, hochements de tête, respiration contenue, regard franc, parole claire, je pensais donc pouvoir couvrir les autres pans de ma déstestation de cet enfermement qui faisait que mon corps était tout entier enfermé dans l’ordre du renoncement ou de la victoire, et je savais qu’il était puéril, oui puéril de tenter cette chose qui est d’échapper à ce qu’on ne veut pas, ou plus, ou jamais, je savais qu’il me fallait aller plus droit, plus intensément vers le cœur de cet embarras qui est au fond chacun qui renonce soudain aux tourbillons et qui se hisse un peu hors de lui, je savais que peu de calme allait surgir de cette façon de dire non, de me hisser hors de moi pour dire enfin pleinement oui à ce qui ne me colérait pas entièrement –je dois vous dire ici que ce passage du non vers le oui a besoin d’une irrémédiable blessure, quelque chose que personne ne pourra toucher sans se brûler les mains, il faut cette marque que chacun peut reconnaître mais qu’il ne faut pas tenter d’effacer, oh combien de fois avez-vous tenté de l’effacer cette terrible marque ? combien de fois avez-vous tenté de la réduire, de la circonscrire à quelque chose de supportable et pourquoi pas d’utile ? combien de fois n’avez-vous pas fui devant cette marque que vous vous reconnaissiez et que vous aviez patiemment gravée depuis que vous pratiquiez encore le babil des survivants ? 

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