Le studio des anges

Posté par traverse le 13 mars 2007

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              « Les portes du studio me font toujours penser à l’entrée vulgaire et faussement discrète des claques de province », se dit la femme en franchissant le seuil de parquet rose. L’assistant tient le battant d’une main et la salue d’un sourire brillant. Elle fait trois pas, lève la tête, repère lentement les lieux. Par où sortir dans le cas où…    Des fenêtres taillées dans le toit matelassé ouvrent sur les nuages qui passent lentement en accrochant les dernières ombres du ciel. 

         « Qu’est-ce que je vais devoir faire ? » Elle marche en léger déséquilibre sur ses nylons noirs, les plantes des pieds arquées, posant les orteils dans des flaques de lumière, elle  imagine une marelle géante où elle devra bientôt se livrer. Le paradis n’est pas loin…             « Rien ne sert de courir… ». Elle s’arrête net, la voix du maître résonne bizarrement dans cet espace fait pour l’illusion du bonheur : dure, métallique, aux accents numériques. Elle hésite un instant et se souvient que son hôte souffre d’une trachéotomie qui donne à sa voix une vibration étouffée d’un souffle permanent. C’est une voix sans nuances, tout en hausses ou baisses de volumes mais sans ces subtiles variations qu’une tessiture peut donner au discours. Il parle pour parler, sans aucune autre intention que de communiquer. Plus jamais, depuis son opération subie à la suite d’un accident de voiture où il s’écrasa le pharynx contre le tableau de bord, plus jamais il ne s’aventura dans la moindre conversation intime. Il ne parlait que pour lancer ses ordres de cérémonie photographique. Il parlait comme il évaluait la lumière : avec précision et distance. Sans hésitation, sans ces avancées, ces arrêts brefs, ces reprises dans le phrasé qui dévoilent le parleur autant que le chasseur. 

            « Rien ne sert de courir… ». La voix fait naître en elle à l’instant le désir de quitter cet endroit qu’elle sait marqué de bien des chutes.          « Peut-être que maintenant est plus difficile que plus tard mais c’est toujours une question de point de vue, chère…Le plus dur reste à venir, quand plus rien ne pourra être joué, que les carottes seront cuites, si j’ose me permettre…C’est alors que tout sera effroyable, nous le savons : pas de rewind, rien que du record… ».Et il se met à rire de sa voix sans accent. 

          « Pourquoi rester ? »          Le maître répond, comme s’il avait perçu la question de son oreille affûtée aux moindres états d’âme : « Pour être aimée, très chère, pour être aimée… La photographie n’est qu’un prétexte…Allons, chère amie, au travail ! » 

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