Je voudrais tant entrer dans le ciel

Posté par traverse le 18 avril 2007

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Je voudrais tant entrer dans le ciel et me hisser jusqu’au seuil des silences, ne plus apercevoir du monde qu’une lointaine image où j’irais dans des taillis de souvenirs, de rencontres parfaites et de désirs perdus. J’aimerais vivre cette espèce d’oubli qui fait d’un accident une vague ponctuation dans des flux de présent. J’aimerais signer ce bail avec le vague et l’indécis pour connaître le doux ennui des enfants sans avenir.

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Elle avait à la cheville une ombre

Posté par traverse le 17 avril 2007

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Elle avait à la cheville une ombre comme un bracelet et prenait le soleil devant un café en chipotant le sucre qu’elle hésitait à laisser tomber dans la tasse. Un nuage est passé et le sucre a glissé et commencé à fondre. Elle a regardé la mousse se refermer et des larmes sont venues comme si de rien n’était.

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Le bazar de la charité

Posté par traverse le 17 avril 2007

      La ville est coincée entre usines, crassiers, terrils et terrains vagues. 

      Des nuages bas capitonnent les toits, la poussière donne à l’ensemble un air de vieille fille trop fardée. Des vélomoteurs, des gens, des voitures, de la pluie. C’est souvent la seule grâce de l’endroit. Les lignes de bus ont été supprimées dans le coin, trop d’agressions, de grèves larvées, de mauvaise humeur, les habitués se débrouillent, ils marchent, ils sortent moins, ils s’organisent pour aller travailler, rentrent plus tard, grognent et votent comme ils gueulent, entre deux portes, en attendant d’avoir mieux à faire.                

     Le stade est immense, la foule s’y presse lors des matches et des monceaux d’ordure font un tapis d’honneur à la police qui n’en peut plus de cette aire à castagne. C’est là que le réel est en goguette, de semaine en semaine, sans surprise, la bière coule, la morve s’étale, les tripes se gonflent de hargne, la joie déborde, le sport réconcilie enfin cette misère avec elle-même.         

     En contrebas, la rue des putes. L’Afrique tient le haut du pavé, comme partout, quelques vieilles aussi qui ont fini bientôt leur temps. Elles sourient car elles savent que pour elles, le reste, il faudra le vivre entre parenthèses mais au chaud, en peignoir, savates confortables et télé ronronnante. La sortie à la superette du coin, une bière par ci, par là pour saluer ceux qui se souviennent encore de vous.             

      Plus loin, ouvert sur un parc à containers, l’entrée du tronçon de métro abandonné, il paraît qu’il y a eu des éboulements, qu’on entend des bruits, que des sales bêtes y rôdent, que ça devait être remis en chantier l’année prochaine mais l’année prochaine, c’est hier depuis dix ans… Noir. Un peu plus loin,  lucioles sur les murs, un briquet peut-être, une flamme, un crachat de clarté dans le cul des immondices.            

     L’homme est assis dans l’ombre de la borne d’incendie, godillots défaits, il s’essaye à relacer ses chaussures désaccordées, il porte veston et chemise à carreaux, il se masse les chevilles…Il marmonne, déblatère, agonit d’injures des ombres sur les murs…Sais pas, avais imaginé autre chose : des lumières, des lumières un peu partout, des lumières pour éclairer la marche dansée des porcelets, de la lumière pour éclairer les animaux, de la lumière pour éclairer la joie des pourceaux quand ils arrivent où ils rêvent d’aller. Ils viennent, le groin en avant, ils ne parlent pas de langue respectable, habitants des frontières, ils approchent à petits pas, sans illusion sur la grandeur de l’Empire mais convaincus de l’abondance de sa graisse, ils vont se nourrir sur la bête sans craindre la faillite de la maison qu’ils ambitionnent d’occuper, ou l’étable, le plus petit recoin si nécessaire, mais dans la maison, sous le toit de la maison ou dans la porcherie, dans la boue même, mais sous le toit de la grande maison, loin des vents, des conversations de négrier, loin du chaos des matières…Ta gueule ! Tu cause trop, tu t’emportes, tu t’imagines qu’ils vont t’entendre ? Cette semaine, je déménage…citoyen…voyageur…ce sont les soldes…personne ne sait quels pieds il va lécher ce soir, le citoyen, ouin-ouin, ne sait si sa maison, sa belle maison de rêve existe réellement, en un endroit sans doute plein de lumières et de soleil le matin quand il ouvre les yeux et que les rayons lui tombent un peu dans l’œil et que ça l’aidera à regarder le monde, ah sa maison, sa belle maison de rêve…. Vos gueules ! Grâce à toi, nous ne nous échappons pas, Seigneur des Suées, Enfant des génu et cruci-flexions, restons sur le bon chemin, alléluia, la commune entente des hommes nous laisse croire à l’accalmie. Merci ! Merci ! Putain, oui, merci et encore merci pour la maladie, les pieds gelés, la désolation, la tristesse infinie qui nous enferme dans cette journée, année, histoire perdue…Merci, enfermez-nous et jetez la clé, disparaissez, oubliez, colloquez, écrivez,…Un jour des types viendront, ils diront « la guerre est finie », oui, oui, finie, les budgets ont crevé le plafond, production effondrée, trop cher la mort, vaut plus le coup, intérêt à trouver autre chose, trop cher, désespérant comme ça, devient trop chère la barbaque à cuire, les crânes à trépaner, corps sciés et tous morceaux perdus au bord des routes, trop cher, la marche, exil et diarrhée, trop cher, extinction, trop cher, putréfaction et enquête, ONU, MONUC, mon cul, réfugiés et yeux rouges, secours islamique et tout le tintouin vert la main sur le cœur, vociférons, vociférons encore, vociférons toujours, ils diront aussi des choses sans importance « les taux montent, les intérêts diminuent », ils demanderont pardon, ils demandent toujours pardon…Alléluia encore « je demande pardon au nom du peuple, de la nation et de mon compte en Suisse… », pardonnez s’il vous plait ce que nous allons vous faire dès ce soir, pardonnez pour dans cent ans encore que les soirs suivent et succèdent aux soirs que nous ayons le temps de pardonner encore et toujours le temps où nous avons inventé le pardon, douce musique du pardon, exigence, grandeur, mémoire, avenir, pardon. Pardon ? Pardon ? Que dalle, rien, rien du tout, rien, plus de sang, serpillière et tribunal international, plus jamais, plus jamais quoi, quoi, quoi, quoi ? Plus blanc que blanc le pardon ammoniaque, plus détergente la parole des frères abstinents, plus, toujours plus, demandent toujours pardon un jour ou l’autre, le plus tard possible, quand ça ne sert plus qu’à eux, le pardon, chrétien, mon chien, mon pauvre chien de pardon rien que pour moi et mon engeance de pardon, pardon, voilà la grandeur du pardon, du grand pardon, de l’admirable et vénérable pardon dont l’Empire a besoin pour rester l’Empire aux yeux clairs et à l’âme détergée…Putain de bordel de merde de pardon…              C’est pas de la tristesse qui sort en vagues de sa bouche, à l’homme tout raplapla, comme un filet d’une légère salive, mais de l’aigre bave de rancune qui lui coule entre les lacets. Il se relève, sa besogne achevée et se dirige vers la bouche de métro noire comme un terril fumant. Il n’y voit rien mais quelqu’un l’appelle, le tire vers ce néant obscur…              Le Chien avance, une poitrine large, des épaules qui font craquer une veste de cuir jaune, il balance une cane et frappe le sol en scandant : Je vous veux disponibles, attentifs, misérables et dépendants, je vous veux comme ils sont là-haut, veules et dépendants, bavotant d’espoir devant les urnes, ricanant quand leur meute gagne, clamant des raisons raisonnablement idiotes quand leur clan prend la raclée mais je veux moi que vous le sachiez, c’est la première condition, ils sont misérables et puissants, méfiants, perclus de culpabilité, lissés d’une morale qui ne tiendrait pas deux jours au creux des pires ennuis, adeptes du dialogue, parlotant et n’écoutant rien, les voilà ceux que vous devrez plumer, les voilà tels qu’en eux-mêmes, frustrés et méchants dans l’âme mais prêts à tous les compromis…pour garder de quoi faire les commissions. Première condition… Humilité ! Baisez ici l’orgueil jusqu’au trognon, l’humilité vous dis-je , l’humilité enfoncée jusqu’au fond du rectum des palabres, tout au fond repoussez l’orgueil et la mansuétude, étranglez la rage et la colère, laissez votre morve au vestiaire, brûlez votre désir de vengeance, étranglez en vous rébellion et dignité, redevenez de petits enfants matés, demandez, quémandez, sans droit et sans illusion ! L’Empire a ses lois, toutes destinées à protéger l’Empire, chacune écrite du sang des soldats de l’Empire, vous n’êtes que va-nu-pieds, destinés à ne connaître que de loin son éminente existence, alors taisez-vous et écoutez ! Silence !             

     L’homme aux lacets écorchés se redresse dans ce foutu bazar qui traîne tout autour d’eux. Il craint le Chien et le respecte comme on aime un bâton qui vous caresse le dos. Il parle fort comme s’il voulait dompter la canne qui crachait ses étincelles au sol où marche le Chien en élu de cette racaille cosmopolite.            

     J’enterre déjà, je bêche, j’enfouis tout le bazar, Père Chien, je fends, j’ébouillante, je tiraille, j’écorche mais je me tais et j’écoute, je suis toute cette peau déroulée, crevassée un  peu partout qui claque au son de tes paroles. Quand ma mère est morte, paix sur elle et en nous, j’ai rassemblé toutes ses affaires, des choses, petites choses, trésors qu’elle avait assemblés toute une longue vie. Trois fois rien, une brouette pleine, c’est tout. Voilà. Suis ici pour entendre la langue râpeuse des insultes, pour attaquer la bête du Dessus et lui ronger la laitance !                   Et Maître Chien, du bout des doigts lui lance comme on donne l’aumône : L’Empire, seul doit t’occuper l’esprit, tu n’es plus rien hors de lui, alors apprends à le respecter…et à le troncher dans les règles de l’art, dans la béatitude démocratique, apprends ici ce que tu feras là-haut, ils sont faibles et lassés d’eux-mêmes mais ils ne le savent pas encore. Allez, camarade, Crapaud, mon ami, Crapaud des sourires et des lacets brouillés, apprends Crapaud et Prince là-haut deviendras.                   Et Crapaud s’agenouille, il apprend, il fait la flexion nécessaire à tout bon élève, il plie le jarret. Je m’excuse auprès de l’Empire, de l’Empereur, de l’Impératrice, des petits emprunts ou tout ce que vous voulez, au nom de l’histoire de ma famille, de ma mère et de sa mère, de la piétaille mienne, je m’excuse, littéralement, je m’excuse et je m’excuse encore…C’est bon ?                  On entend battre une semelle tout près, comme des baguettes sur une caisse claire, et des allez, vas-y qui fusent, des encouragements, des vivats, une gouaille, de la joie, une femme qui approche…            

     Maître Chien qui chicane mais qui apprécie et la canne à nouveau qui frappe le parterre des désolés. Il avance dans la profondeur des puanteurs de tout-en-bas, il ajuste ses coups mais les dos tiennent bon. Je vous prie, tas de morveux de faire entendre la voix des repentances et des coupables sollicitations. Tendez la main, réclamez, faites amende honorable, baissez les yeux, hissez vos morveux à hauteur du cœur de l’ennemi, laissez pendre vos mâchoires, glissez l’œil sous la ceinture, affaissez-vous, à genoux et demandez pardon, et miracle, l’aumône tombera avec un zeste d’injure parfois mais c’est le métier qui rentre, allez, je répète, pénitence et soumissions. Et les autres, du plus profond de la caverne, Obéissance et Soumission, ils vitupèrent, crient et se mettent à pleurer, ils y croient, c’est que le Maître exige, l’engagement dans la relation aux cocus.                   Et voilà Chien qui accueille femme Loutre, pas mal foutue pour cette racaille de bas étage, savent tous qu’elle sait s’y prendre en gardant l’œil vif et en tendant la main au bon endroit. Certains là-haut, les tient par les couilles, se sont lâchés un jour, réunions trop longues et trop arrosées, négociations subtiles et saloperies nouvelles, ont le cœur tendre malgré. Alors, elle traine dans les périphéries de l’Administration. Un coup vite tiré permet de faire connaissance et de préparer les ripailles futures. Pas maquillée, un peu de khôl autour des yeux, pour agrandir et cerner le regard du vicelard abordé.                    Elle tape les mains, embrasse, gratouille un peu la graisse de tous ces paresseux et dit. Je sais reposer mon oreille sur le ventre de ceux que je sers et j’entends battre le cœur de leur progéniture, cœur palpitant de la joie d’être encore enfoncé dans le sacrement placentaire, je sais les unir à la jubilation du temps qu’ils ont encore à passer ci-bas, du temps qui nous vient de l’avenir et vous mon cher et vous en train de vous curer les naseaux, remerciez ce qui nous reste ci-bas, la haine augmente la pression, la croix et le croissant s’agonisent d’injures là-haut, tout s’y met, la peur et l’intérêt que fabrique la peur…                    Mais le Chien intervient, Loutre n’est pas là pour vaticiner mais pour apprendre à mendier, faut la rappeler à l’ordre. Petite fille, tiens ta langue quand tu parles d’avenir. Nous sommes ici, dans des catacombes somptueuses, métro construit, travaux arrêtés, voie sans issue, lieu de répétition, d’entraînement et de cruauté. Faut tout abandonner avant que de venir ici, hormis hargne, courage et opiniâtreté. Ce qui se passe là-haut mérite notre plus grande attention, notre plus fine écoute. Ils ont la faiblesse de l’arrogance, corps tout entier lancé dans la molle putréfaction de leurs anciens remparts, âme sinistrée, cœur désolé, engeance encore abâtardie par le souvenir des fiefs et des vassaux. Et vous, solitaires et violents ne devez accorder aucun pardon si ce n’est aux mourants et aux enfants, faibles extrémités de cette masse cannibale où vous rêvez d’entrer…Des excuses ! Il faut exprimer des excuses aux plus chanceux et abattre les malchanceux, c’est la loi de notre survie, compassion et sornettes n’ont pas vraiment cours; manuels, émissions, discours, prises de conscience et de poids, accords et destructions, signatures et ratures, excuses, demandez mille excuses ! Fabriquez, fourbissez vos excuses ! Je suis Maître Chien, larbin velléitaire, serviteur des défaites dorées… Et je connais…la mu-si-que !            

     Et tous de crier en chantant presque : la mu-si-que ! La mu-si-que ! Et c’est de la joie devant tant d’humilité que Crapaud et Loutre clament, de l’allégresse d’être conduit par si talentueux monarque.                     Il passe maintenant à choses plus sérieuses : répétitions, entraînement, drill de canailles. Redressez-vous Loutre et vous Crapaud, de la tenue, pas cette ligne cassée qui n’inspire que dégout et retrait. Redressez-vous et puis, dépliez-vous en suivant une ligne morale. Mendicité et charité sont des vertus qui ne cherchent qu’à s’associer, de l’un à l’autre, d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre, charité bien ordonnée commence par soi-même, n’oubliez pas et c’est à eux qu’ils donnent quand ils abandonnent monnaie sonnante et trébuchante dans votre gamelle, à leur double coupable, à leur ange de misère.                   Il prie maintenant Dame Pélican de sortir de l’ombre. Elle est sertie d’un voile, une torche de coton noir qu’elle s’enroule sur le crâne, comme une chandelle de malheur qui avance vers eux en poussant son landau. Elle a la tête toujours penchée sur le côté, du profil de pitié qu’elle offre au plus offrant. Elle marche lentement dans l’ombre des poutrelles et le bébé se tait, habitué, drogué, que sais-je, il joue déjà son rôle et pleurera bientôt mais il s’économise. La charité, Madame, Monsieur, la charité, un peu de charité pour une mère cassée par la misère…              Maître Chien intervient alors dans une fureur qui indigne chacun un bref instant. Vous avez de la santé encore suffisamment, vous êtes là, le bras tendu, vous devriez vous bouger, refuser cette indignité !              Et Crapaud dit à Loutre en un souffle, ça c’est le début, il se chauffe, tu vas voir…         Mais Pélican n’entend cette colère que comme un encouragement, elle sait que ce commerce est un des plus subtils qui soit. Vous avez raison, mon bon monsieur, de la santé, j’en ai, suffisamment que pour tendre ce bras, relever la tête et supporter votre regard tout dans la honte de cet état de morve que je vous offre ainsi, je suis en plein santé, oui, monsieur, il m’en reste et encore et encore tellement probablement mais ici, dans ce landau, ma vie se repose, elle est encore jeune mais je la vois grandir chaque jour et bientôt elle me rattrapera et mon tour finira.             

     Maître Chien ne l’entend pas de cette oreille et beugle. Qu’est-ce que c’est toute cette salade ! Tout ce que je vois, c’est une femme encore forte et en bonne santé qui demande l’aumône et traîne son moufflet dans les ordures du monde…              Pélican veut répondre mais Chien surenchérit…Ca vous fâche, n’est-ce pas ? Combien doit-elle se faire sans rien faire ? Bonne question, hein ? Donner ou ne pas donner, voilà la question ! Mais franchement,  Pélican, je parle trop et vous retiens, vous qui êtes en bonne santé et moi qui le suis tout autant, nous avons peu de choses à nous dire, Madame, c’est vrai, peu de choses à échanger, rien à nous vendre ou à acheter, rien à nous disputer. Sommes trop égaux, faut que l’un de nous bascule et ce sera vous, Pélican, reprenez.         Pas les moyen, Maître, les pauvres se battent toujours entre eux, la loi voudrait qu’ils s’en prennent aux plus grands au nom de la morale ou de quelque chose d’approchant, mais non, ils s’attaquent aux petits, ils volent les moineaux, jamais les aigles, croyez-moi, Maître, je suis un moineau, un moineau déplumé qui ne demande qu’à se sauver, alors, je vous en prie, aidez-moi, au nom de la dignité que nous respectons, Maître, vous et moi de la même façon…                   Mais Maître Chien n’en finit pas de se reprendre, de poursuivre sa route, d’éduquer la piétaille à de plus valeureuses victoires, ,il sait que là-haut la fureur des débats n’est là que pour distraire, que le gâteau rétrécit et qu’il faut s’armer de patience et de canailleries secrètes pour garder la cité dans les termes du contrat. Il sait cela et construit son clan lentement et sûrement. C’est eux qui partiront au front et lui, Maître Chien, sera déjà ailleurs quand ils tomberont sous l’opprobre et les arrestations de toutes sortes car c’est un métier subtil et dangereux que de trôner sur une cité de charité, alors, il les tient d’une main ferme et ne leur laisse que peu de bride.                

     Allons, ma ménagerie,  un peu de sérieux et de civilité, s’il vous plaît, revenez à la réalité. Ce que vous voulez ? La guerre ouverte, l’insulte, l’imprécation, mais non, ici, rien de tout cela, le champ de bataille devra ressembler à celui de la paix, votre vocabulaire devra emprunter les tonalités les plus sourdes, les plus implorantes, il vous faudra tenter de soudoyer ce qui fait figure ici de morale mais attention, de la douceur, du tact, du goût. Jouons le face à face dans l’utopie de la réconciliation, faisons usage de notre sens des alliances, n’accordons à l’ennemi aucun pardon mais faisons lui entendre le chant sirupeux de la concorde, allons, en piste !                   Dame Loutre qui rouscaille du popotin s’en vient pour mettre son grain de sel. Elle se dandine en narguant Maître Chien et en laissant Ma’me Pélican toute désossée devant tant de morve. Crapaud se tait, il en bave pour elle depuis bien trop longtemps. Elle balaie chacun d’un regard conquérant. J’en connais qu’ont réussi à force de bras tendu, ont ouvert friterie et devenu marchand de hot-dogs et autres saloperies roboratives. Comment les faire ces frites, ces frites, bien carrées, ni trop longues ni trop épaisses, ces frites qui concentrent la perfection du monde que je vous dis, ces frites rassemblées en un seul faisceau, un fagot d’argent qui n’attend qu’à être plongé dans le saindoux. Aah, ça me le demandez pas, vous dirai rien, j’ai appris, c’est tout et je connais quelqu’un qui connaît quelqu’un à l’Administration qui me réserve un coin de paradis pour planter ma baraque…La frite est légère, c’est un bâtonnet d’encens qu’on s’enfonce dans le gosier, ça sent la faim vite rassasiée, la satisfaction, le bonheur presque, c’est ça, le bonheur. Rien, vous m’entendez, rien, n’échappe au goût attentif du client : l’excès de graisse qui flotte dans la surface rôtie des quatre faces, le rance d’une graisse que vous auriez laissé traîner trop longtemps dans le seau sous levier, ni cette âcre pesanteur de brûlé sur la langue quand les huiles sont recuites, rien…les frites, mes zamours, les frites, c’est du paradis qui fait la joie des émigrants. Les frites, c’est de la soie dans l’assiette du pauvre, c’est la nourriture des nuits pâles ou des ventres usés… De la graisse, des flammes, un couteau, des patates, de la matière nourricière, de la pomme de terre, de la matière pour rassasier, c’est tout, voilà le paradis que je me prépare. Voilà…                   Maître Chien connaît tous les trucs, les combines, les accords qu’il a appris là-haut, il a joué trop gros un jour et la bigote démocrate lui a raclé le râble. Descendu comme les Tours, en deux coups bien placés, il était conseiller, consultant, puis plus rien. Il attend car il sait que son tour se réchauffe, il va remonter un jour quand le karcher aura tout nettoyé. La presse est déjà prête, elle a besoin de vendre l’image d’un salaud qui a payé et morflé et tout ça. C’est de la morale pour aveugles et sourds et manchots mais c’est tout ce qu’on a aujourd’hui dans le magasin. Alors, il laisse passer les frites et il reprend en main son carré de grognards.                   Cela suffit ici, allez, vaquez là-haut, la nuit est accueillante, c’est l’été qui approche, le bonheur tout fragile des sorties printanières. Posez vos fesses aux sorties des cinés, léchez-leur les pieds et tirez-en un max. Ils sont heureux ce soir et ça ne durera pas, alors profitez-en, faites appel à leur cœur, surtout à leur conscience, à la belle droiture qu’ils croient porter en eux et frappez où c’est fragile, c’est là qu’est le pactole.               Grognements, applaudissements, rappels. Maître Chien est content, son cheptel a retrouvé tonus et bonne humeur. Ils vont se casser le cou, bavoter et trembler et les sous vont tomber. Ils longent le couloir encombrés de gravas. Ils marchent comme des aveugles, une main sur l’épaule mais ils savent que là-haut, c’est bien pire, ils sont seuls, apeurés, mal conduits et amers. Alors, ils vont payer, rouscailler et payer, s’énerver et payer, pleurnicher et payer, s’éloigner en payant et rien ne pourra les sauver de cette déréliction, ni amis, ni conscience, ni même l’Administration.             

     Dehors, la nuit est fade, tout flotte dans des odeurs de souffre refroidi. 

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Cette lampe dans le ciel

Posté par traverse le 13 avril 2007

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 Cette lampe dans le ciel que je vois chaque nuit, cet avion qui passe au-delà de la ville, ces hommes assis là-haut et qui me dévisagent en feuilletant le magasine qui s’est glissé entre la mort et nous, cette aube qu’ils emportent dans un crépuscule lointain est-elle aussi claire de ce côté du monde où ils vont et moi qui les regarde passer au-dessus du jardin, vais-je les accompagner longtemps dans la nuit qui confond mon désir et le leur de ne pas arrêter la promenade où nous allons serrés en attendant des siècles un instant de bonheur ? 

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Dans la casserole la lune est tombée

Posté par traverse le 2 avril 2007

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Dans la casserole la lune est tombée au milieu des patates et je me suis mis à saliver en remuant le tout, la cuillère de bois ameutait le passé dans l’attente du repas et je savais que la fraicheur du soir frissonnait dans cette écume blanche. J’ai laissé refroidir l’eau et ai dressé la table en voyant dans les assiettes jaunes un rien de mon histoire du début à la fin.

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