Bruxelles, Babel, babil et sabir

Posté par traverse le 13 mai 2007

maison.jpg                                     

Lisbonne où je marche 

fait résonner Bruxelles doucement, 

dans l’ombre de la statue de Pessoa 

face à la coque muette 

de la radio d’hier, 

superbe I.N.R., 

centre du monde 

et de la place Flagey! 

L’amiante et le silence 

règnent en maître aujourd’hui 

dans cette ancienne 

Maison de
la Parole… 

Les tramways qui cahotent 

et ferraillent dans les deux capitales 

se renvoient l’écho 

d’un siècle à un autre 

ces deux villes ont la même échéance 

qui est de réconcilier un univers 

qui se chamaille 

à plusieurs voix. 

« Bruxelles, c’est le monde! », 

dis-tu souvent 

en rentrant de voyage, 

c’est un monde 

où les grandes gueules 

flirtent avec les petits aboyeurs, 

un monde qui hésite encore à choisir 

la pacification 

des langues somptueuses 

qui se mêlent sans ne nier 

en riant à pleine gorge 

des esperantos de l’avenir! 

Bruxelles cherche son plaisir 

dans la décomposition des grammaires 

et des syntaxes arrogantes, 

elle cherche dans ses cafés sans ramage, 

ses restos à deux sous, 

dans les cours et les impasses, 

une langue à baragouiner 

à côte des exigences du commerce, 

Bruxelles apprend au jour le jour 

et encore plus la nuit 

à parler un babil 

qui rêve de Babel, 

une langue 

que Racine bat du pied 

et que Lope de Vega entonne 

en dressant ses tréteaux, 

une langue que Ghelderode 

éclaire de son encanaillement, 

une langue farouche et douce 

comme le miel du Maroc, 

verte comme les campagnes 

et les gorges roumaines, 

une langue où les vignes du Porto 

sont ouvertes à tous vents, 

une langue piquée d’olives de Sicile 

et de citrons des Asturies, 

la musique de Bruxelles 

cherche son tempo 

dans cette magnifique cacophonie, 

elle vibre des raclures de gorge 

et des you-yous perdus, 

c’est en marchant la nuit 

au coeur de l’Alfama 

que les Marolles 

laissent entendre de loin 

des refrains d’insultes 

et des chansons d’amour. 

Babel est en chantier, 

Babel est généreuse 

pour qui veut la défendre, 

Babel postillonne, 

éructe, cherche querelle 

aux escrocs en tous genres 

qui mêlent le strass au stress 

et jouent les amnésiques, 

oui, Bruxelles 

a la mémoire des gens 

qui vivent sans dorures. 

Mais lorsque Babel 

est sous les bombes, 

Babel a froid, Babel a faim 

et Bruxelles reconnaît 

la cadence des bottes, 

Babel se cache 

et Bruxelles parle au pas 

en réveillant en elle 

ses injures les plus graves, 

elle connaît la souillure, 

l’usure et la fatigue 

mais Bruxelles, 

capitale et faubourgs, 

donne à entendre aussi 

un étrange crédo, 

elle croit en la lenteur des choses, 

elle marche 

au milieu des cris et des appels 

en balançant des hanches 

qu’elle croit toujours belles, 

elle fait la sourde oreille 

à la colère de ceux 

pour qui la dignité 

est la seule beauté, 

elle s’enfonce dans un rêve 

où Babel rutile 

de ses plus beaux atours, 

où le babil s’articule 

le petit doigt en l’air 

un Babel sans sabir 

et parlant d’une seule voix. 

Peu importe! 

Bruxelles au parler guttural 

sait aussi résister 

à l’appel des sirènes, 

elle est fouettée 

des mille langues 

qui la poussent 

hors du couvre-feu du jour, 

elle rit et parle fort 

dans l’étuve 

des nuits électriques, 

elle jazze 

de bières en bières, 

de terrasses 

en caves enfumées, 

au milieu de la nuit, 

c’est une certitude, 

soudain 

tout se met en place, 

les enfants s’envolent 

dans un ciel embrumé, 

les vieux marchent en marmonnant 

leurs premiers mots d’amour, 

les passants ronchonnent 

en accusant le temps 

des pires avanies, 

mais ils vont sans crainte 

entre les apostrophes des soûlards infinis 

et les cris colorés des commerces. 

Bruxelles n’a rien à perdre 

à laisser ses frontières flotter 

dans les eaux de
la Senne, 

elle coule sous les arches 

d’un Boulevard carotide, 

Bruxelles emporte ainsi 

dans ses eaux catacombes, 

un siècle finissant, 

Babel commence enfin, 

Au centre de Bruxelles. 

 

Septembre 97 – février 98.

(a fait l’objet d’une création radiophonique avec l’aide CSR) 

Une Réponse à “Bruxelles, Babel, babil et sabir”

  1. sandrine dit :

    merci mes amis c’est beau votre blog, bonne continuation :)

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