L’isoloir

Posté par traverse le 10 juin 2007

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(Des assesseurs et témoins assis à une table. Ils murmurent entre eux s’échangent des papiers rient doucement. L’après-midi se traîne entre un citoyen et un autre. Entre une vieille dame l’air un peu égaré. Elle cherche l’urne des yeux puis les hommes et femmes rassemblés qui suspendent leurs manigances. Elle s’approche très digne.)

La vieille femme : C’est ici qu’on vote?

Un homme : Oui Madame là dans l’isoloir. C’est la première fois?

(La vieille femme ne répond pas) 

Une femme : Vous avez votre convocation ? 

La vieille femme : Oui la voilà, c’est çà, la voilà.

(Elle prend dans son sac une convocation manifestement pliée et repliée qu’elle tend aux mains tendues) 

Un autre homme : Votre carte d’identité s’il vous plaît. 

La vieille femme : Ici 

(Elle tend sa carte fièrement) 

Une autre femme : Permettez que je vous la prenne un instant 

(La vieille femme hésite à la tendre).

Simplement pour vérifier vos nom adresse et nationalité. 

La vieille femme : La voilà.  (Elle la tend du bout des doigts et regarde tout autour d’elle) 

L’autre homme : C’est la première fois que vous allez voter chez nous?

La vieille femme : Depuis la nouvelle loi.

La femme : Bien bien  Voulez-vous quelques explications?  

La vieille femme (interloquée) : Des explications? 

La femme : Ben oui, pour voter!  Il faut que je vous explique. 

L’homme : Notre système est quelque peu complexe. Il vaudrait mieux que nous vous expliquions comment faire. 

La vieille femme : Je sais comment faire.

La femme : Excusez-moi c’était pour vous aider.

L’autre homme : Bien, bien, alors je vous en prie, c’est par là. 

(La vieille femme suspend son mouvement hésite regarde vers la porte vers les fenêtres se concentre très lentement, prend sa respiration et se dirige d’un pas raide vers l’isoloir) 

L’homme (de loin) : il vous suffit de repérer le candidat de votre choix et de le pointer avec le crayon ad hoc.

L’autre femme : bleu.

L’autre homme : C’est çà, bleu. 

La femme : Attention Madame pas de rature, pas de dérapage, pas de trait au milieu de la feuille sinon votre bulletin sera nul, définitivement nul. 

La vieille femme : Et si je tremble?

L’homme : Il ne faut pas trembler, Madame, c’est important. 

La vieille femme : Justement, je tremble souvent quand c’est important. 

L’autre homme : Concentrez-vous Madame regardez faites comme moi..

(Il prend un crayon bleu et le pointe très fermement sur un carton. Il descend la mine lentement sur la feuille et « bleuit »une case. Un temps) C’est un exemple…  La vieille femme : Je ferai attention. A l’école quand j’étais jeune… L’homme : C’est bien maintenant allez . Vous voyez il y a du monde qui arrive. 

La vieille femme : D’accord j’y vais  (Elle se dirige vers l’isoloir tire la tenture très délicatement et pénètre dans la cabine. On n’entend plus rien. Grand silence. Les assesseurs parlent à voix basses) L’homme : Et un vote de perdu, un ! La femme : La pauvre. Vieille comme Mathusalem!  

L’autre homme : Elle n’y comprendra rien c’est sûr. 

L’autre femme : Encore du papier de gâché. 

La femme : Alors qu’on s’est battus pour qu’ils puissent voter! L’homme : Moi je n’y tenais pas particulièrement. 

L’autre femme : C’est important. En tant que femme… 

L’homme (qui la coupe) : ce qui est important pour nous ne l’est pas forcément pour eux !  L’autre homme : C’est vrai ça on ne peut rien là contre…

(Ils rient doucement)  La femme : Elle prend vraiment son temps.  L’homme : C’est l’Alzheimer  

(Il rit. Les autres sourient mais lui font signe de se taire et tendent l’oreille. On entend comme une voix murmurée une sorte de litanie qui s’entend très légèrement

La femme : Madame ça ne va pas 

(silence. On entend toujours la litanie)

L’homme : Madame on peut vous aider 

(silence. Toujours la litanie

L’autre femme : Il faut vous dépêcher Madame. Le temps presse. Les autres attendent. 

L’homme (en riant) : La démocratie n’attend pas. Toujours à l’heure, sauf quand il y a la Coupe.   

La femme : Madame  S’il vous plaît, répondez. 

(Silence. On entend toujours la litanie. L’homme se rapproche de l’Isoloir se penche et écoute. Il revient quelques instants plus tard en marchant sur la pointe des pieds. Retenant un fou rire) L’homme : Vous savez quoi  les autres, Elle dort ! L’homme : Non. (Il se retient de rire) Les autres : elle pleure  

L’homme : Non…elle prie 

Les autres (qui rient) : ce n’est pas possible ce n’est ni une église ni une mosquée ici! 

La femme : Faudrait la faire sortir. 

L’homme : C’est interdit. On ne peut pas la déranger. 

Les autres : C’est vrai merde! L’autre homme : j’y vais. 

L’autre femme : fais doucement elle pourrait mal le prendre et tu sais avec ces gens-là, c’est vite esclandre, scandale et compagnie.  La femme : Et alors ce sera pour notre pomme ! 

L’homme : Faut décider! La femme : Quoi?   L’autre homme : Si on votait?  

L’autre femme : T’es fou ça ne sert à rien de voter faut y aller. 

La femme : Oui elle va finir par foutre le bordel si ça continue. 

L’homme : Bon j’y vais moi. Tant pis. Vous me couvrez…

Les autres : Oui!

(Il se déplace lentement vers l’isoloir et tend l’oreille. On entend de plus en plus haut la litanie des noms de femmes que la vieille chante lentement dans sa langue. L’homme revient à pas de loup) 

L’homme : Elle prie c’est certain  La femme : Madame. (très fort) Madame   La vieille femme (qui interrompt sa mélopée) : Oui   La femme : Madame il vous faut sortir, votre temps est écoulé, une autre personne attend pour vous remplacer…  

La vieille femme (de derrière le rideau) : Ca fait si longtemps Laissez-moi encore un peu.   

L’homme : Là, les ennuis commencent. 

L’autre femme : Laissez-moi faire…(elle se dirige vers l’isoloir ouvre le rideau et trouve la vieille en train de s’essuyer les yeux) …mais madame il ne faut pas vous vous sortez vous glissez votre bulletin dans l’urne et hop la démocratie est en boîte si vous me permettez. 

La vieille femme : ne faites pas attention je pensais à mes filles à ma mère à mes sœurs aux femmes comme vous. 

L’autre femme : Comme moi? Voyons madame, ça n’a rien à voir. 

La vieille femme : que du contraire ça a tout à voir.  L’autre femme : je suis ici depuis plusieurs générations et je vote pour la quatrième fois madame c’est une habitude presque une obligation. 

La vieille femme : oui une obligation c’est ça (silence) laissez-moi maintenant. 

L’autre femme : mais ce n’est pas possible voyons madame il faut sortir maintenant (à son collègue). Tu veux m’aider?

L’homme : qu’est ce qui se passe?  L’autre femme : Madame ne veut pas sortir de l’isoloir. 

La vieille femme : je pense à toutes les femmes de ma famille je vote en leur nom. 

L’homme : un homme une voix pardon une femme une voix allez madame il est temps de sortir.    La vieille femme : combien de temps me donnez-vous encore?  L’homme : Euh je n’en sais rien madame. Comment voulez-vous que je réponde à des questions aussi indiscrètes et intimes? 

La vieille femme (interloquée): Je voulais vous demander combien de temps vous me donniez encore pour occuper cet… 

L’homme : i…soloir.  La vieille femme : C’est ça, je voudrais connaître le temps qui m’est ici légalement imparti.  L’homme (qui se dirige vers ses collègues) : vous connaissez le temps imparti au vote pour chaque citoyen vous? 

La femme : Non, un certain temps, c’est tout. 

L’autre femme : le temps de noircir sa case et hop, dehors!

(Elle rit. Ils rient tous doucement) 

L’homme : Le temps imparti? Elle se moque de nous, ma parole. 

L’autre homme : j’y vais et ça ne va pas traîner, vous allez voir.

(Il se dirige vers l’isoloir. La vieille femme l’attend tout en sourire).  La vieille femme : vous venez me dire que mon temps est fini c’est ça? 

L’autre homme (mal à l’aise se tourne vers ses collègues) : Il faut comprendre madame, ça doit rouler, c’est la démocratie, une machine bien huilée qui roule et qui ne s’interroge pas aussi longtemps que vous ne le faites. Vous imaginez si chacun était ému pour si peu, voyons! C’est tout simple, vous entrez, vous noircissez, si tout le monde prenait le temps que vous prenez, on y serait encore la semaine des quatre jeudis. 

Les autres : C’est ça, c’est impensable, madame, il faut que ça tourne. L’alternance vous connaissez. La vieille femme : Non.  Les autres : Le changement : un homme puis un autre. 

La femme : Il y a des femmes aussi.  L’autre homme : Oui les hommes et les femmes élus par le peuple sont désignés par le peuple voilà. 

La vieille femme : Et vous ne prenez pas votre temps pour une chose aussi grave.  L’autre homme : Mais il y a eu la campagne, les journaux, la radio, la télévision, le Net, les tracts, les affiches!

La vieille femme : Non je veux dire, vous ne réfléchissez pas longtemps avant une chose aussi grave? C’est quand même plus important que de faire le pain. Et pourtant quand je fais mon pain, je me concentre, il suffit que j’oublie le levain ou un tout petit peu de sel et cette pincée oubliée sera fatale pour le goût de ceux qui le mangeront. 

L’autre homme : Oui vous avez raison on faisait comme ça chez nous aussi avant c’est vrai mais maintenant c’est la dernière fois avant l’électronique alors vous pensez vos histoires de pain.   

La vieille femme : Laissez-moi, je m’interroge (l’autre homme se dirige vers les assesseurs).

L’autre homme : C’est la fin.  La vieille femme : Je prends le temps de m’interroger et dès que je saurai pour qui voter et donner avec honneur mon vote je sortirai d’ici et je rentrerai à nouveau chez moi dans la tribu des hommes.  (Les assesseurs se regroupent autour de leurs papiers se lèvent regardent l’urne et leur montre. Un long silence s’installe) 

L’autre femme : C’est foutu.  La femme : Le conseil d’Etat.  L’homme : La Cour de Strasbourg. 

L’autre homme : Ou peut-être pire. Qui sait.

(Publié dans Démocratie mosaïque, éditions Lansman)

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