Transmettre, ce n’est pas donner.

Posté par traverse le 29 juillet 2007

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Pour la magasine Reliures, hiver 2006-2007

            Transmettre, ce n’est pas donner, c’est alerter, faire un signe, tenter de déchirer l’indistinct et le confus qui nous rassemblent,  dégager des éléments que nous jugeons utiles, singuliers, importants ou même urgents de renvoyer à l’avenir. Transmettre, c’est décider de léguer et non laisser en héritage. Transmettre c’est faire le choix de trier, d’octroyer de la valeur de transmission, une plus-value de la chaîne collective, transmettre, c’est affirmer un sens et une idéologie familiale, sociale, civilisationnelle. Et la transmission me semble des plus en plus appartenir au politiquement correct sociétal. « On » le dit mais « on » ne le fait pas. C’est le paradoxe de la double morale. Pourquoi ne le ferait -« on » pas vraiment ? Pour une raison simple : nous sommes, occidentaux, et donc, de plus en plus velléitaires en matière de valeurs culturelles. Nous savons, intimement, qu’une valeur c’est une « chose » un comportement, un état, une idée…circonscrites dans un espace et un temps. Et ces valeurs contextuelles nous font peur, elles supposeraient que nous soyons capables de les identifier, de les nommer, de les défendre. Ce dont je doute chaque jour un peu plus.             L’autocensure que nous vivons en ces temps de confrontation aux débordements religieux de tous ordres dans l’espace public laïc, et surtout aux affrontements sémantiques radicalement différents entre l’espace-temps de l’Islam et le contexte occidental nous oblige à penser et à repenser sans cesse cette question des valeurs et les conditions de leur transmission. Nous y pensons mais nous hésitons à les nommer : temps pusillanime où la critique donne droit à accusation de jugement blasphémateur (et à l’abjecte fatwa) et où la transmission des dites valeurs correspondrait à une quelconque protection civilisationnelle. Bref, n’importe quoi pour ne pas parler. Et parler, débattre, nommer, c’est transmettre. Cette transmission apparaît à nombre d’acteurs de la vie intellectuelle et sociale comme de plus en plus difficile dans l’espace démocratique. Dans les élites, la transmission est un acte de foi, un acte de base, un réflexe. Dans l’espace démocratique, la transmission apparaît comme un acte traditionaliste, conservateur, presque archaïque alors que nous sommes dans le temps de la superposition du passé, du présent et de l’avenir. Les technologies de l’information et de la communication nous leurrent suffisamment à cet endroit… 

            Transmettre, c’est un acte de foi, un acte politique, un acte qui touche au mystère de la fondation et à la perpétuation de la mémoire, donc du choix…                                                                         

                                                                       1. 

            Qu’en est-il en matière de transmission quand il semble que le présent, déjà, n’est perceptible et compréhensible que par très peu, c’est-à-dire, par une élite, qui est de moins en moins…une élite du peuple ? Car c’est de l’élite qu’il s’agit souvent quand on parle de transmission : la formation, l’apprentissage,…sont le fruit d’une relation d’enseignement appelée anciennement relation du Maître au Disciple et que nous cherchons à définir aujourd’hui avec le maquillage sémantique qui convient à l’époque : écrivant, apprenant, arrivant,…et Formateur, Pédagogue, bref, plus de statuts, rien que des fonctions et des rôles.             La transmission est donc dans une crise banale mais vite repérable : qu’est-ce qui semble le plus important à une petite partie de
la Planète aujourd’hui (très petite en fait, disons les quelques millions de personnes en paix relative, dans une société post-industrielle et suréquipée par les nouvelles technologies de la …transmission) ? La prétendue et éventuelle disparition de notre Planète, justement. Ce n’est pas rien comme information, cela devrait nous arrêter de mener toute action hors celle de la sauver et de nous sauver et justement, cette transmission ne fonctionne pas. Nous sommes convaincus que le spectacle de notre disparition est fascinant, chargé d’émotions, mais nous n’intervenons pas (
la Belgique en la matière peut juste se taire, semble-t-il, quand nous lisons les rapports d’Experts à propos de son laxisme en la matière. Ne parlons pas de la puce, évoquons l’éléphant : les USA, la nouvelle Russie et consorts, une grande partie de l’Asie,…). Bref, on s’en fout littéralement. La transmission est là un vain mot, c’est juste l’occasion d’organiser le spectacle du Titanic, on se met sur le quai, on voit le Navire couler, les victimes appeler à l’aide et on applaudit. Le problème, c’est que dans
la Société du Spectacle, le Quai, c’est le Titanic et il n’y a plus personne alors pour applaudir. 

             La transmission est là en panne, elle participe d’un processus d’alerte, elle se met en scène, elle annonce elle-même ses vertus mais elle est inopérante. 

                                                                      

            Pour la première fois, une génération (ceux que nous appelons « nos enfants », nous les enfants du « baby-boom ») semblent hériter d’un bien-être ou d’un sentiment de bien-être plus bas que celui que nos parents transmettaient de générations en générations. Peut-être que le temps, justement est un facteur de désintégration du phénomène de transmission ? Peut-être que ce qui demeure, est ce qui a résisté à l’écrasement du temps (il n’y a plus suffisamment de temps, justement, pour… l’usure) et convenons que cela est de l’ordre de l’aporie et non de l’excès.             Ce qui est étrange dans ce phénomène de vitesse de l’oubli c’est probablement le sentiment que, au-delà du discours sur la transmission, ce qui se transmet chaque seconde, c’est justement des règles de bon usage, mais pas nécessairement de bien commun ou de morale collective. Ce qui semble se transmettre, ce sont des manières de faire usage mais pas de trouver sens à cet usage. Ce qui semble évident pour moi, comme enseignant, écrivain, praticien dans le champ de la formation c’est la fabuleuse capacité des nouvelles générations d’éviter l’information, d’esquiver le sens de la transmission, d’échapper au circuit des relais. Chacun pour soi sonne avec une réelle évidence pour les moins cyniques. Des pré-requis sont nécessaires pour que la transmission fonctionne : par exemple, l’éducation, la culture, la nécessité de se relier, le sentiment que cette reliance est une bonne chose et non un « fardeau public ». 

            Et que constate-t-on aujourd’hui, dans les débats médiatiques, dans la presse, dans les écoles, dans la vie ? Les nouvelles générations accusent les anciennes de ne rien leur avoir légué, si ce n’est des dettes (la dette publique de
la Belgique par exemple…qui a permis tant de développement industriel, urbanistique, universitaire, …mais au prix d’un endettement public colossal). Et ces dettes, il faudra qu’elles les payent. Avec quoi, disent-elles ? Avec des emplois précaires, une non culture, une non éducation (pauvre post Mai 68 !) et un sentiment très nettement partagé d’un « on y a droit »,  que « sans cela, ce sera très difficile », etc.…. 

                                                                      

            Qui a dit le contraire ? Qui a dit que ce serait facile ? Qui a dit que le bonheur individuel était au sommet de la pyramide individuelle et collective ? Qui a prétendu cela, si ce n’est les « voleurs de temps » ? Ceux que j’appelle les « voleurs de temps » sont ces voleurs de la perception de la durée, ces trafiqueurs des horloges historiques qui ont renvoyé l’histoire au battement de la pendule actualités,  ce sont ceux qui annoncent une société de droits alors qua la définition de cinq de ces droits fondamentaux n’est pas du tout évidente pour la plupart de ceux qui sont dans l’endroit de la paix relative…Les migrations sauvages et accélérées nous montrent à quel point nous ne sommes à peu près d’accord…sur rien à propos de ces cinq droit fondamentaux…   

            Mais ce que ces Voleurs ont détruit c’est le sentiment qu’il fallait travailler en permanence avec deux vitesses : celle de sa propre histoire, faite d’événements, d’expériences…et celle de l’histoire collective qui renvoie nos désirs et croyances au rayon des « cerises sur le gâteau ». On a longtemps, depuis trente ans, confondu la cerise et le gâteau. Si tant est que nous soyons en état d’évoquer le moindre gâteau…             Nous avons longtemps été dans la confusion de ces instances majeures que sont le droit au bonheur et le devoir d’égalité. Nous avons fait comme si les deux valeurs étaient étales, s’harmonisaient, s’égalaient presque. Nous n’avons pas rappelé assez semble-t-il le prix et le poids de ces deux valeurs en matière de transmission. Par exemple que le bonheur est une « idée neuve en Europe » (1) et que ce bonheur, pour qu’il se transmette dans un autre état que celui que nous lèguent la publicité et le marketing des émotions, doit appartenir à un ensemble plus vaste, que condamne toute marchandisation, tout consumérisme (qui se rallient, comme nous le savons chaque jour, uniquement à des pulsions à assouvir ou à des frustrations plus ou moins alambiquées).       

                                                                      

            Cet état général, c’est le bien commun, le sens du bien commun,  fabriqué de ces actes, pensées, sentiments, rumeurs, angélismes, diabolisations, terreurs, utopies nécessaires au lien social et non nécessaires à un éros individuel…La transmission de cette matière (réelle et virtuelle, c’est-à-dire imaginaire) passe par des actes de reconnaissances réciproques. 

            Pour qu’il y ait transmission, il doit y avoir des synapses culturelles, autrement dit, des endroits dans les connexions neurologiques de la civilisation qui décident de s’aboucher pour faire passer des flux. Sans ces synapses, pas de transmission, le flux roule, coule mais ne transmet rien puisqu’il ne s’arrête à rien, qu’il ne s’interrompt pas. Ces synapses sont de plus en plus difficiles à créer en ce sens où le discours mondial médiatique et mondial, médiatique et démocratique mondial est, grossièrement énoncé, comme dans le long et infini ruban cathodique, « ne quittez pas ». C’est-à-dire, restez pour la pub, ne prenez pas distance, n’interrompez rien, restez confondus…             Pour qu’il y ait transmission, il doit y avoir projet d’avenir, utopie, vision, sentiment d’appartenance. Pour qu’il y ait transmission, on pourrait dire qu’il est nécessaire de ne pas confondre le lexique du Dialogue avec les bienséances de la servitude consensuelle. La transmission, ce n’est pas faire passer un message quelconque (pour cela, il y a (vait)
la Poste, diraient certains…), non, i l s’agit de passer le sens de la présence de cette valeur, le pourquoi de sa présence dans un ensemble plus vaste, le comment de son application, et les risques du passage à l’acte. 

                                                                      

            La transmission, aujourd’hui dans la matière du récit de vie, dont je m’occupe plus particulièrement (2) pointe toutes ces questions. De nombreux auteurs de textes de récits de vie veulent transmettre mais ne savent pas très bien à qui (hormis la famille proche qui s’empressera souvent de ne pas lire ou, mieux, de détruire, les actes de transmission…car ils dérogent à la parole collective familiale par exemple…). Alors, il écrivent, enferment leurs écrits (dans un coffre…) et attendent. Ce n’est pas transmettre, cela, c’est espérer, attendre, supposer.             En matière d’écriture de récits de vie, la question s’est donc posée du comment transmettre, du quoi et à qui ? Des initiatives individuelles et institutionnelles ont vu le jour et la recherche dans le champ des écrits de l’intime s’est nettement développée depuis les années 80 (3). Mais les questions de base demeurent. Comment faire en sorte que la transmission, pour atteindre à quelque vertu communicationnelle de base en ces temps multimédia, puisse échapper à la mise en spectacle, à la folklorisation même, et se réhabiliter en affrontant la question du sens de cette transmission. 

            C’est-à-dire : quel monde voulons-nous et pourquoi désirer le projeter dans l’avenir ? 

(derniers livres parus, L’échelle de Richter, nouvelles, aux éditions Luce Wilquin et D’un pas léger aux éditions le Taillis Pré) 

(1)   Gracchus Babeuf, Le Cadastre perpétuel, 1789 (2)   Les éditions et
la Revue Je (Collection de récits de vie dirigée par Daniel Simon aux éditions Couleur Livres, Charleroi. www.couleurlivres.be, www.traverse.be

(3)   Le Professeur Philippe Lejeune et son travail sur les Journaux intimes… http://www.autopacte.org/ 

 Questions du magasine Reliures

1. Je sais déjà que vous êtes écrivain, metteur en scène, auteur dramatique, co-directeur de la revue Je où l’on trouve entre autres des récits de vie, que vous animez des ateliers d’écriture et de la parole en Europe, en Afrique… Pourriez-vous, à ce tableau imposant, ajouter quelques traits significatifs de votre caractère ? 

            Tout ce que je fais et ferai encore, s’il m’est donné de continuer, c’est de tenter de dégager dans le bouillon des lieux communs, quelques traces d’authenticité et d’intégrité. Il me semble que nous n’avons jamais autant bavardé des questions les plus lourdes, les plus graves en nous foutant royalement. 

            Je tiens à cette « grossièreté », elle n’est rien en regard du flux d’âneries consensuelles qui mettent en place quelque chose que nous voyons avancer de toutes parts, la grande médiocratie européenne.             J’insiste tant que je le peux sur ce formidable et confortable sentiment de culpabilité qui nous renvoie avec allégresse aux « tous victimes » qui nous permet de ne plus sortir dans le monde mais de nous protéger du monde. Pascal Bruckner en parle très précisément dans son récent livre (1) et je suis, sans cesse, en lutte contre cette sorte de refoulé que l’Européen moyen ( la classe moyenne européenne issue des avancées démocratiques de la culture et de l’enseignement) qui nous interdit aujourd’hui le combat. 

            Quel combat ? Celui pour les valeurs qui sont les nôtres (celles des Lumières, par exemple) et qui sont chaque jour plus fragilisées par manque de détermination de notre part.  Cela permet, cette sorte de mea culpa, de ne pas affronter, de ne pas se projeter, de ne pas imaginer, mais de pardonner, d’aller dormir et de ne plus construire (toujours au risque des tourments de l’Histoire)….             Voilà mon trait de caractère, celui que l’histoire forge en moi. 

            L’autre : une extrême paresse, un goût pour ne rien faire, me promener, flâner, laisser filer les pensées, accueillir des images, vivre en marchant « d’un pas léger » (c’est le titre de mon prochain recueil de poèmes à paraître en décembre au Taillis Pré…).    

2. Pourquoi s’inscrit-on dans un atelier Récits de vie ? Pour y trouver le sens de sa propre vie? Pour transmettre ? Et transmettre quoi ? 

            La participation à un Atelier d’écriture de récits de vie est souvent liée à trois motivations essentielles, différentes et non contradictoires. Ammemarie Trekker (2), qui vient de publier un livre essentiel à ce propos, décrit très précisément motivations et étapes. Je la rejoins sur de nombreux points, et entre autres sur cette croyance que l’écriture de récit de vie participe de la résistance au grand « on » général…             La première, qui me semble la plus généralement partagée : mettre de l’ordre dans le chaos de sa mémoire, réorganiser la perception puis le souvenir du cursus de sa vie. Cette motivation est essentielle puisque nous sommes dans un double mouvement : pour vivre, il est capital d’oublier, c’est notre condition, notre socle commun. Etre homme, c’est oublier. 

            Et par ailleurs, il est essentiel de nous souvenir pour pouvoir projeter, survivre et peut-être vivre. Cette mémoire (mieux qu’un « devoir ») est un travail. Cela ne va pas de soi. C’est souvent embarrassant la mémoire. Surtout dans une époque sans mémoire.             Celle que nous vivons est dans la transe de la mémoire alors que tout nous montre (même les technologies « nouvelles » sont des technologies de l’effritement, de l’effacement, du fragile…) que nous n’en n’avons cure. Juste quelques souvenirs, des incidences, des épisodes perdus dans le flou, bref, de la poudre de mémoire jetée aux yeux des enfants du siècle (pour consommer, accepter la perte, renoncer aux valeurs de base, il faut que nous soyons isolés de la mémoire dans le fatras des souvenirs événementiels et sans consistance…). 

            C’est la société du spectacle, nous le savons, qui l’a emporté, de façon radicale et démocratique (la soirée de commémoration et de fête des 50 ans du JT, par exemple, renforçait encore cette impression. Tout était digne, sobre et les images de la guerre, de
la Serbie,…étaient encadrées des paillettes et du décorum…Bref, cette mort-là ne faisait pas mémoire, seulement événement. Cette guerre d’il y a à peine dix ans en Europe était égale au grand Eddy Merckx ou à Jacques Brédael. Ces morts là, ce soir-là, c’était de l’illustration conviviale.). 
            Donc, la mémoire, c’est essentiel mais pas nécessaire. Nous vivons très bien dans l’oubli et le flottement. Les personnes qui cherchent à faire ce travail sont animées d’une volonté farouche de traverser les opacités, de révéler les éblouissements anciens, de faire trace. Cette écriture, nous le savons, ranime la mémoire, l’organise, revivifie les flux neuronaux et crée de nouvelles synapses. Bref, cette motivation entraîne les auteurs à de nouvelles ouvertures mémorielles et les engage dans un creusement souvent passionnant. Il est entendu que cette démarche n’exclut en rien douleurs et mécomptes, c’est le prix du ticket pour accéder à ce niveau. Mais le bonheur de (re)découvrir est toujours plus fort. 

             La deuxième motivation, c’est la transmission. Sous toutes ses formes. C’est-à-dire que la transmission, comme nous le savons, se fait très souvent à l’aveugle en matière de récit de vie ou de journal intime. C’est le professeur Philippe Lejeune (3) qui rappelle que la famille est un haut lieu de dangerosité pour les écrits intimes et singuliers. 

            En général, la famille liquide cette mémoire singulière, elle ignore la voix privée au profit du consensus familial. La façon de préserver cette mémoire et de faire acte de transmission, c’est justement de rendre public le texte. Cette publicité interdit la liquidation ou le déni aussi facilement. Enfin, la transmission interroges les liens familiaux. Qui suis-je pour prétendre léguer quoi que ce soit. A qui, directement ou indirectement… ?             La solution souvent adoptée par les personnes avec qui je travaille consiste à écrire, souvent à illustrer de documents iconographiques privés, de photocopier ou de matérialiser en livre (petit tirage digital) et/ou de placer dans un coffre le document jusqu’à la disparition de l’auteur. Que de précaution, donc, pour transmettre. 

            C’est le philosophe Walter Benjamin, qui écrit dans le Narrateur que « aujourd’hui, les hommes ne savent plus raconter d’histoires ». Il ne parlait pas de talent, mais de nécessité et de légitimité dans le fait de transmettre en racontant. Je pense que nous sommes nombreux aujourd’hui à prendre conscience de ce flux vers le grand oubli et que nous réagissions de toutes parts.             Cette transmission est essentielle pour nous relier à l’histoire, pour lui donner le visage polymorphe de nos expériences et témoignages, pour résister à la parole commune, pour faire état des liens humains et culturels, pour ne pas nous croire « remplaçables » comme on dit « jetables », ainsi que l’époque le prêche, même si nous sommes fragiles et volatiles… 

            La troisième voie, c’est l’édition, le passage au public, la volonté de faire état d’une création. C’est la voie la plus complexe car elle pose autrement la question du Je et de la responsabilité de l’auteur. Mais ça, c’est une autre histoire, c’est l’histoire de la littérature, alors que précédemment, nous étions strictement dans le champ de l’écriture. 

   3. Vous voyagez dans de nombreux pays. L’idée de la transmission est-elle plus ancrée dans certains pays que dans d’autres ? 

            Bien entendu, nous sommes en cette matière au plus bas. Prenons un exemple, nous ouvrons le tiroir à photos, celui où aboutissent les photos de famille, de vacances, etc (bientôt les films digitaux) et très vite, nous ne connaissions plus la génération…des grands-parents ! 

            Ce n’est pas une outrance que de rappeler cela, les failles décomposées et recomposées connaissent ces trous de liens familiaux. Le texte, le tissu familial a des accrocs, de plus en plus lâches et parfois, la déchirure a lieu. Comme nous ne sommes pas dans un temps de la réparation, mais dans celui du remplacement, on passe à autre chose…             Et il ne s’agit pas de citer uniquement l’Afrique pour nous confronter à cette question. Là aussi, les maladies épidémiques ou endémiques, les guerres les déplacements de population, l’absence très souvent d’une administration fiable et organisée creusent les trous de mémoire. 

             Les pays nouvellement entrés dans l’Europe des vingt-cinq doivent aussi faire ce travail, je pense à
La Pologne et la question juive,
la Roumanie et la collaboration de certaines fractions de la population, …sans oublier le travail de mémoire en regard des exactions et crimes des polices secrètes et politiques,…Bref, c’est aujourd’hui, me semble-t-il le travail de deux ensemble : les écrivains, les artistes et le monde associatif.      
            Les Institutions, les Etats sont très embarrassés dans ce processus. Ce qui compte, c’est la croissance à n’importe quel prix. Pensons au Chili, à l’Argentine, au Brésil, …partout le travail de mémoire a été volontairement gelé, pour aider à l’union nationale économique. 

            Mais les morts, dans le terre remontent, les spectres nous mordent le bout des pieds et d’autres se souviennent à notre place avec opiniâtreté. C’est de cette transmission que nous devons aussi parler me semble-t-il, la transmission de l’horreur, de la commune et banale horreur historique dont nous sommes les acteurs cachés.              Nous sommes donc fortement liés à cette question en matière de qualité des réseaux de transmission et de leur légitimité sociale et culturelle. Et chez nous, en Belgique  plus précisément, nous savons à quel point nous avons fait une formidable économique de l’étude de l’histoire. 

            Le Trou de Mémoire chez nous est un art national. C’est peut-être la condition absurde de la continuité…   

4. Qu’aimeriez-vous personnellement transmettre en priorité ? 

            Quelques questions…             Quel est le prix que chacun d’entre nous paye pour être aimé, comment ne pas trahir le matin ce qui importait le soir, pourquoi la parole éveille en nous, plus que du sens, des échos d’avant, des poèmes, quelques livres, des recettes de cuisine et le sentiment que tout va si vite…Mais ça ne set à rien, et nous le savons. 

             Mais plus concrètement, j’ai décidé d’agir en tant qu’éditeur pour soutenir ce mouvement des écrits du JE…Aux éditions Couleur Livres (4) j’ai créé une collection de livres de récits de vie. Le premier paru, L’usine, de Vincent de Raeve  fait événement parce qu’il participait de cette mise à jour de ce qui semblait confus et presque secret, le travail en usine et le prix humain et familial quotidien à payer.. Cela dans une écriture forte, décantée de tout effet, lapidaire parfois (5). Et aujourd’hui,la Revue Je, la première revue trimestrielle de récits de vie, permet l’accueil de textes, de témoignages, de réflexions et d’informations. Cela participe du travail du Petit Poucet, mais cela existe et excite l’intérêt de plus en plus de lecteurs… (6)…Je m’en réjouis, évidemment. 

            Nous avons plusieurs livres à propos du deuil en préparation et nous venons de faire paraître La dernière fois, de Jean-Claude Legros, écrivain et voyageur alpiniste, qui nous a offert une suite de « dernières fois ». Ce sont des actes de transmission à l’état pur. (7)             C’est cela aussi le paradoxe de la transmission. Nous transmettons souvent des choses que nous ne pouvons reconnaître qu’à l’âge où nous les transmettons, avant, elles semblent invisibles…Et cela est juste. 

(1)    Pascal Bruckner, La tyrannie de la pénitence, Grasset, 2006 

(2)    Annemarie Trekker, Les mots pour s’écrire, éditions L’Harmattan, Paris, 2006. (3)    Philippe Lejeune, site Autopacte, http://www.autopacte.org/ 

(4)    Couleur Livres, Charleroi (www.couleurlivres.be(5)    Vincent de Raeve, L’usine, (préface de François Bon) éditions couleur Livres, collection Je, 2006 

(6)    Je, la revue des récits de vie (le deuxième numéro est consacré à La première fois, le suivant à Ecrire le deuil…). Abonnement : (7)    La dernière fois, Jean-Claude Legros, (préface de Jean-François Salmon) éditions couleur Livres, collection Je, 2006 

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