Les boeufs

Posté par traverse le 30 décembre 2007

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Il se dit que toute frontière avait du sens. Elle servait à sortir ou à entrer, elle servait plus généralement à marquer l’endroit au-delà duquel plus rien n’était pareil. Il se dit que ces choses semblables qu’il trouvait des deux côtés de la ligne n’étaient pas pareilles puisque la ligne existait. Et que cette ligne créait une certaine beauté dans le paysage. Elle filait à travers le brouillard, les prés et les villages, elle s’enroulait autour d’une enclave pour se redéployer un peu plus loin et c’était cette dispersion qui créait cette beauté.  Rien n’était juste, cohérent, géographique, historique, rien ne sonnait haut et clair dans le cœur des hommes qui peuplaient ces terres, rien n’apparaissait comme un trait de génie mais plutôt comme un repentir, une esquisse mille fois tracée et qui trouve sa netteté peu à peu dans le flou qui la porte. La frontière avait été posée sur les terres comme un collier sur la gorge d’une femme acariâtre mais qui se sait trop aimée.  Les imperfections coulaient dans les plis de l’horizon et chacun y trouvait de la beauté. 

C’est là qu’il grandit. C’est là qu’il apprit à sauter la ligne en rentrant de l’école, d’un seul pied parfois, les yeux fermés pour profiter de cette étrangeté qui le noyait quand il retombait plus loin qu’il ne l’avait imaginé. En grandissant, il s’efforça de sauter la ligne de plus en plus loin. En sautant, en exerçant son corps à cette légèreté, il acquit lentement une autre qualité qui flottait en lui et qu’il ne pouvait nommer. Il ressentait comme une joie, un bonheur sans effusion particulière. Il sautait et dans l’arc qui le portait comme un souffle emporte un noyé d’un coup vers la surface, il voyait cette terre tout en dessous comme une abstraction, des verts accolés à des bruns, des ocres rongeant l’acier pâle des fleuves, des arrondis tranchés par les autoroutes qui irriguaient tout.  Cette sorte de distance avec le ciment ou la glaise lui en apprit sur lui plus que ses professeurs n’avaient pu le faire pendant ses études, plus que ses Maîtres n’auraient espéré … Il volait littéralement, hors de lui, dans la présence des choses mais sans accrocs particuliers avec la matière. Et chaque fois qu’il retombait un peu plus loin que le jour précédent, il percevait plus fort, plus intense cet arrachement à la gravitation. 

Sa vie, en somme, s’éclairait de ces vols enthousiastes dans le ciel peuplé des nuages du Nord. De là-haut, il n’entendait plus que très faiblement les bruit des hommes et ça le ravissait. Une partie de sa vie fut ainsi volatile. Il s’arrachait des horizons de betteraves et de pommes de terre pour gambader dans des azurs cotonneux. Il était bien, séparé de tout, et la ligne tout en bas ne faisait plus aucune trace dans son esprit. Elle n’était qu’un trait parmi les traits, une faille entre les failles, un porche virtuel. Il allait ainsi, sautant et gambadant, heureux de tout, ébloui et distrait. 

Un jour, il ne sait plus exactement si c’était en semaine ou un dimanche, lors d’un saut coutumier il sentit ses poumons avivés d’une puanteur nouvelle, une odeur excrémentielle lui monta au nez et son vol en fut ralenti. Il tomba moins loin que d’habitude et ses membres subirent une secousse inaccoutumée. Il se remit sur pied, vite fait bien fait, mais il fut troublé par cette invisible agression. Il se promena dans la campagne le jour suivant mais ni remarqua rien de particulier si ce n’est une légère brume au sol. La semaine suivante, il s’entraîna à nouveau, muni d’un pince-nez. 

Il prit son élan et sa trajectoire n’atteignit pas la courbure rêvée. Une sorte d’acidité lui piquait les yeux et il retomba plus près de la ligne que jamais. Il s’ébroua, rassembla ses forces, se remit en piste et s’élança. Quelque chose de puant le clouait au sol. Du plomb. De la bouse fraîche, une motte sans halant, voilà ce qu’il devenait. Les entraînements furent repensés. Il savait que les indicateurs d’une réussite n’étaient pas seulement liés aux obstacles visibles, aux contreforts d’un terrain apparemment plat, aux assauts du vent ou aux puissances infiniment changeantes de la lumière. Il savait que le cœur de l’homme était le seul lieu où les batailles se livraient. C’est dans les temples que la guerre se gagne, disait le sage. Et il reconduisit ses décollages avec plus d’attention à l’imperceptible que jamais. 

Il comprit qu’il lui fallait mieux regarder le sol, s’approcher des êtres qui y couraient égarés depuis toujours, prêts à toutes les catastrophes pour se rassembler et vivre la chaleur des certitudes. Il modifia donc ses données balistiques et envisagea des paramètres nouveaux. Par ouï-dire il avait appris que l’infection retombait toujours sur le sol et que les effluves se dissipaient à l’instant dans la vapeur des altitudes. Son odorat s’était affiné mais sa vue baissait. Il sentait le monde mais n’en voyait plus que de lointains contours. Il lui fallait redescendre et observer le grouillement pour mieux en tenir compte dans ses rêves d’envol. Sauter dans les airs infectés était maintenant son lot. 

La ligne ne bougeait pas. Il avait perdu de son énergie d’antan. Les villes, les champs, les routes étaient si belles de là-haut, sans ceux qui y vivaient, loin  des contingences de ses contemporains. 

En apnée, les yeux fermés, il ne savait comment exactement, mais il devait poursuivre son entraînement, c’était en lui comme une mission, une injonction secrète : sauter la ligne, éternellement, comme si elle n’était plus qu’une invite à un sublime dépassement. En aveugle il se remit à sauter et peu à peu il se dispersa dans les nuages et retomba là où il ne le devait pas. La puanteur l’avait détourné de sa trajectoire. Il atterrit dans des terres étrangères, bien loin de la ligne et il perdit ses marques. 

Il erra tout un temps dans de vagues régions. Personne ne fit attention à lui. La puanteur était semblable mais il avait perdu le goût des sauts et des exercices extravagants. Il trouva d’autres lignes mais le plaisir de sauter s’était éteint. 

Il était devenu une masse trop lourde, un corps sans élégance, il s’encombrait lui-même. Les temps étaient rudes pour les sauteurs ratés.  L’époque réclamait des boeufs. Il l’avait oublié. 

30 novembre 2007

Paru dans Marginales « Le terme, vraiment? » n° 268, hiver 2007.

http://www.wilquin.com/marginales/

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