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Ecrire un récit de vie comme une reconnaissance de soi

Posté par traverse le 26 juin 2008

 

 « On ne peut communiquer une expérience sans raconter une histoire » 

Walter Benjamin 

 

Si nous observons la rue à travers la fenêtre, ses bruits sont atténués, ses mouvements sont fantomatiques et la rue elle-même, à cause de la vitre transparente, mais dure et rigide, paraît un être isolé palpitant dans un « au-delà ».
Mais que l’on ouvre la porte : nous sortons de l’isolement, nous participons de cet être, nous y devenons agissants et nous vivons sa pulsation par tous nos sens (…)

 

 Vassili Kandinsky, Point et ligne sur plan. 

  

Ecrire en atelier suppose une attitude d’écoute active de la part de l’animateur…Il accueille littéralement les hésitations et les désirs d’écriture des auteurs sans les formaliser autour de modèles trop établis. Par contre, il stimule en contraignant l’auteur à passer par des « balises » obligées, afin de lever l’inquiétude individuelle et de placer le participant dans une sorte de « partie de mots », comme il y a des parties de cartes, des jeux, etc.… 

La lecture des textes est extrêmement importante, et périlleuse : c’est un moment où le groupe constate l’efficacité, la drôlerie, l’inventivité, le jeu sur les clichés…et où il accède, par connivence, dans l’univers particulier des auteurs qui le constituent. 

Mais de quelle lecture s’agit-il quand on parle de lecture en Atelier ? De quelle écoute prétend-elle s’enrichir ? 

Il faudra prendre garde à écouter le texte avec la distance bienveillante qui permet alors les effractions. Il s’agit bien d’un autre qui parle quand il lit un texte, son texte. 

Une oreille qui écrit 

Un auteur lit son texte mais ce n’est plus son texte qu’on entend, c’est son corps et sa voix et son visage, et ses mains et ses yeux qui lisent et qui tissent autour du texte un autre texte : le contexte. Ce texte de l’affect qui fait le ferment d’un atelier d’écriture. Car dans un atelier, rares sont les moments où on lit, on parle les textes surtout, pour les faire entendre. On ne les donne pas à lire en lectures silencieuse dans un premier temps. Du moins je rappelle ici une pratique courante et générale. Des exceptions existent, bien sûr, et elles produisent alors d’autres écoutes et d’autres réactions… 

Le texte se loge alors dans notre oreille interne et il insémine du sens en nous à notre insu. Le texte porté par la voix produit le système d’écoute d’un auteur lu par un autre à un troisième…Les quiproquos sont inévitables. Soyons donc attentif à ne pas les provoquer de façon violente et injuste. 

Le corps parle dans le texte…Cela laisse entendre que de la matérialité, de la corporalité, mais aussi du souffle, du parlé-chanté, de la musique traverse le corps en lieu et place du texte…Cela laisse entendre que la voix fait vibrer, trembler la structure atomique des organes. Les résonateurs sont en place et le texte inspire ou expire à travers eux… 

Mais que font surgir en nous ce son, cette musique, cette scansion, ce rythme ? Que font-ils dans ces impasses ou ces carrefours matériels que constituent nos lieux de résonance corporels ? Comment la voix prend-elle place dans l’écrit ? Comment le corps laisse-t-il la place au texte ? Et de quelle façon ? 

Dans la scansion, le rythme, la voix se loge dans l’écriture ; par la ponctuation, la pensée et le souffle du narrateur s’articulent, par le dessin des phrases, une intention s’impose. 

L’oralité, c’est aussi la matérialité de l’origine du narrateur, ses hésitations, ses pulsions, sa position dans la hauteur du regard et de la parole… 

L’oralité dans l’écriture, c’est de la musique, du son, de la parole qui bousculent l’idée lointaine du son de la phrase (la résonance de la mémoire). 

C’est du son qui se laisse entendre au centre de la phrase et non dans l’arrière-salle de la littérature… 

L’oralité, c’est une bouche dans le texte qui articule autre chose que de la mélodie convenue. Elle profère plus qu’elle n’énonce, elle projette plus qu’elle n’évoque… 

Le Grand Récit 

Mais ce qui importe c’est de se souvenir que ces dérives peuvent produire un sens nouveau chez l’auteur lui-même. Et le récit de vie par le passage par les étapes des stéréotypes, relie de façon commune tous les participants dans le Grand Récit du temps, de l’époque (The Narrative, comme disent les anglo-saxons). Le Narrative génère des lieux communs (le réchauffement de la planète, l’immigration, le sida, la disparation du travail et des valeurs, …). En réalité, chacun vit autre chose que ce qu’il se sent obligé de dire. Les thèmes forts portés par les politiques ne sont pas nécessairement ceux que ressentent comme importants les gens. D’où c sentiment de divorce entre la valeur, la réalité de la vie et les discours qui la coordonnent. 

Les récits de vie, s’ils sont bien menés vers leur émergence devront affronter cette discordance entre le Narrative, le Grand Discours et la réalité prégnante des sentiments, des peurs, des désirs, des projections, des priorités des personnes en recherche. 

Mais cela est évidement souvent politiquement incorrect. Et cette incorrection touche aux croyances de la démocratie et non à ses questions, à ses nécessités, à ses pragmatismes, à ses obligations, à ses impasses… 

La Socio-culture a comme mission principale d’induire, de soutenir et de répéter ce Gand Discours d’une moralisation générale  ( la cigarette, l’excès de vitesse, les comportements à risque, la xénophobie et le racisme, toutes les assuétudes sont normalisées de la même façon en leur affectant le même : discrédit moral…ce qui correspond en réalité à pulvériser l’idée même de morale par une égalisation consensuelle émanant d’un contexte socioculturel toujours plus normatif.). 

La norme ou le sens ? 

Comment amener à écrire un public de demandeurs d’emplois, de chômeurs, de sans emplois, de travailleurs sans emplois, de travailleurs en recherche d’emploi, etc…si on aborde pas dans l’atelier ce qui fait tache, ce qui touche à la misère sexuelle, morale, spirituelle, sentimentale, physique de ces personnes aux abois et qui se voient traiter comme si elles étaient une catégorie parmi tant d’autres ? 

Comment faire émerger quoi que ce soit d’utile à la personne si l’atelier d’écriture, dans ce cas, n’affronte pas les questions qui fâchent…et qui relient ? 

Pourquoi alors ces ateliers ? Pour relier dans la morale commune (« on s’occupe de nous ! », pour donner du travail aux formateurs, pour rendre lisible la chaîne d’attention, de solidarité ou de compassion (le terme sera celui du « bord philosophique approprié »…), pour satisfaire aux attentes communes, pour tenter de s’approcher, à son insu des grandes questions (triviales, sales, dérangeantes,…). 

Dans un livre récent, Vincent De Raeve tente de dire ces questions sans en hystériser le vocabulaire, les positions morales, les jugements. Il voit et dit. Et c’est beaucoup plus terrible, que de voir et juger à l’aune d’une résolution morale commune.(1) 

Bien entendu, tout récit de vie implique la question de l’estime de soi, du Contrat social (vivre ensemble) et de la culture et des valeurs (vivre côte à côte). Et ces trois dimensions, sont quoique disent les auteurs, les animateurs et les lecteurs, contenues dans chaque texte, quelles que soient ses qualités littéraires. Il suffit de lire, d’écouter et de se représenter ce qui est écrit et non ce que nous voulons entendre… 

Fais semblant de tousser 

Un médecin me disait récemment son trouble devant des jeunes patients qui restaient muets devant son invite à tousser lors de l’auscultation. Comme la situation se répétait, il se dit que peut-être ces enfants qui n’avaient aucun besoin de tousser se demandaient très certainement quelle mouche le piquait de les inviter à tousser alors que rien ne leur piquait la gorge ou les poumons. Une mère, un jour, pour aider, souffla à son gamin de faire semblant. « Fais semblant de tousser ». Et il toussa comme il le fallait. Le jeu valait le réel…et le médecin put terminer son travail. 

Dans l’écriture d’un récit de vie, il y a  un passage par ce « Fais emblant de tousser »…Ce sont les lieux communs, les clichés, les passages par la une hypostase, une façon de transiter par un terme pour en évoquer un autre…Mais ces passages obligatoires font entendre le sens intime et nous donne en représentation un écho, une résonance de ce que nous voulons faire entendre. 

Ouvrir cette boîte à clichés que nous portons en nous, c’est peut-être la mission de l’’animateur d’un atelier de récits de vie. Et cette ouverture passe, à mon sens, par des étapes systématiques et systémiques. 

Nous sommes d’abord confrontés à la question de l’origine le nom, le Je initial, le nom propre. Cela constitue une des premières étapes de notre récit. Puis, celle de la relation à l’Autre, puis celle de son « auto-louange » ou de sa reconnaissance bienveillante, puis par la nomination des affects flottants en nous, puis… 

Toutes ces étapes sont constitutives de l’écriture mais elles peuvent apparaître dans le désordre le plus complet. Chaque animateur prendra soin d’établir une cohérence systématique des étapes (à lui de les reconnaître dans la culture du groupe, par exemple) et de les conduire dans une résonance systémique. Ces étapes vont produire des systèmes d’écriture, des interactivités mémorielles, des souvenirs contextualisés… 

Le travail sur la qualité narrative sera donc le fil conducteur principal et non la question du bien, du beau, du bon…La qualité narrative est nécessaire pour permettre l’émergence de sentiments, d’émotions de non-dits,…et cette qualité est reconnaissable à ce qu’elle produit un système d’écoute et de lecture… 

Dominique Dussidour rapporte ce que le peintre Paul Cézanne racontait: « Rappelez-vous Courbet et son histoire de fagots. Il posait son ton, sans savoir que c’était des fagots. Il demanda ce qu’il représentait, là. On alla voir. Et c’était des fagots. » Des fagots ou pas des fagots, c’est de peu d’importance. L’important est que Courbet a eu besoin, là, dans l’espace de sa toile, d’une touche de brun et qu’il l’a posée. 

Et Dussidour ajoute : « Auparavant, une fois que j’avais posé une touche de brun (ou de ponctuation, ou de dialogue) moi aussi j’allais voir si c’était des fagots. Et c’était des fagots. Maintenant je ne vais plus voir. » 

 

Ecrire un récit de vie suppose de laisser émerger souvenirs, faits, dates, circonstances et d’accorder ces événements dans le sens d’une « histoire », la sienne. On pourrait dire que le récit de vie tente de rassembler « les » histoires d’une même personne: histoire familiale, amoureuse, professionnelle,…Ces histoires se profilent dans la matière du récit. Ce n’est pas la fiction qui est en jeu mais la tentative de ne pas faire de fiction… 

Le projet est évidemment impossible: toute écriture est une représentation, donc une fiction aussi minimale soit-elle. 

Ecrire un récit de vie, c’est donc accepter de raconter une vie qui aura « infusé » dans la mémoire (de la sienne, de celle des autres) et d’en reconnaître les signes forts tout au long d’une chimie étrange qui s’appelle l’écriture… 

Le Récit de vie se situe dans un lieu au croisement de multiples chemins ou positions d’observation: la mémoire affective et collective, le souci de soi et de la reconnaissance de son identité, le désir de « révéler » (dans le sens photographique…) son expérience, son aventure humaine… 

        Ni légende, ni roman, ni poème épique, le Récit de vie raconte entre soi et les autres cet écart où chacun tente de se reconnaître… 

 

Qu’est-ce qui nous incite à apprendre ? La vie traversée d’écrans, d’obstacles à surmonter, la joie d’être ici, le hasard des rencontres, des expériences diverses qui nous laissent relativement insatisfaits de l’état de nos savoirs, des évènements, des lectures,… ? 

Se poser la question de l’état des lieux de nos connaissances multiples. S’interroger sur ce que nous avons appris et qui nous a fait bifurquer de notre parcours de vie peut nous aider à faire face à de nouveaux choix en nous faisant prendre conscience de notre capacité à peser sur ces choix. 

Trois étapes constitutives du récit 

Pour le philosophe Paul Ricœur (cité par G. Pineau), la construction historique du récit de vie passe par trois phases : 

-          Préfiguration du récit dans l’expérience temporelle vécue 

-          Configuration de l’expérience vécue par la narration. La mise en intrigue. 

-          Refiguration de l’expérience par l’acte de lecture (2) 

Ces pratiques obligent à repenser  la rationalité et la rigueur des méthodes et des analyses théoriques proposées, le processus de formation, le sujet, l’auteur et son développement, son historicité,  traversés par des contextes culturels, traumatique, historiques, etc…, les cadres de référence, les « grilles », les systèmes,  à partir desquels s’effectuent la construction et l’interprétation des récits. 

        Ecrire un récit de vie, c’est donc tenter de se transmettre et de transmettre du bien commun, du sens commun,  fabriqué de ces actes, pensées, sentiments, rumeurs, angélismes, diabolisations, terreurs, utopies nécessaires au lien social et non nécessaires à un éros individuel…La transmission de cette matière (réelle et virtuelle, c’est-à-dire imaginaire) passe par des actes de reconnaissances réciproques entre l’auteur et le lecteur. 

        La transmission, aujourd’hui dans la matière du récit de vie pointe toutes ces questions. De nombreux auteurs de textes de récits de vie veulent transmettre mais ne savent pas très bien à qui (hormis la famille proche qui s’empressera souvent de ne pas lire ou, mieux, de détruire, les actes de transmission…car ils dérogent à la parole collective familiale par exemple…). 

Alors, ils écrivent, enferment leurs écrits (dans un coffre…) et attendent. Ce n’est pas transmettre, cela, c’est espérer, attendre, supposer. 

        En matière d’écriture de récits de vie, la question s’est donc posée du comment transmettre, du quoi et à qui ? Des initiatives individuelles et institutionnelles ont vu le jour et la recherche dans le champ des écrits de l’intime s’est nettement développée depuis les années 80. Mais les questions de base demeurent. Comment faire en sorte que la transmission, pour atteindre à quelque vertu communicationnelle de base en ces temps multimédia, puisse échapper à la mise en spectacle, à la folklorisation même, et se réhabiliter en affrontant la question du sens de cette transmission ? 

        C’est-à-dire : quel monde voulons-nous et pourquoi désirer le projeter dans l’avenir ? 

 

(1)      Carnets d’un garde-chasse de Vincent De Raeve, éd. Couleur Livres, collection Je, 2008. 

(2)     Orofiama R., Dominicé P. (dir.) Les histoires de vie : théories et pratiques, éducation Permanente n°142, 2000 

 

 

  

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