Le livre noir de la censure

Posté par traverse le 21 juillet 2008

vendredi 18 juillet 2008, 11:32

POUR L’AVOCAT EMMANUEL PIERRAT, la censure est aujourd’hui omniprésente. Et nous sommes nos premiers censeurs.

« IDOMENEE » a été déprogrammée en septembre 2006, par crainte de représailles : on y voyait Mahomet, Jésus, Bouddha et Poséidon se faire décapiter. Elle fut reprogrammée peu après. © EPA.

ENTRETIEN

Dans l’avant-propos de son Livre noir de la censure, Emmanuel Pierrat décrit celle-ci comme « toute mesure visant à limiter la liberté d’expression, que ce soit a priori, ou une fois l’objet du litige entre les mains du public ». Il enchaîne, dans le premier chapitre du livre, intitulé « Les formes de la censure » (le seul qu’il signe, les autres sont confiés à des collaborateurs) par une série d’exemples approfondis qui viennent étayer sa thèse : la censure est omniprésente. À sa suite, dix autres auteurs (avocats, journalistes, philosophes…) l’analysent dans différents domaines : la loi du marché, les mœurs, la jeunesse, la religion… Sans oublier un édifiant chapitre consacré par Magali Lhotel à l’autocensure, qui rappelle qu’elle est « née de la manifestation de la liberté de l’auteur » et que, théorisée par Freud, « elle s’exprimait comme le libre choix à s’autolimiter dans ce qu’il (l’auteur) souhaitait divulguer de sa pensée au monde ». Une notion qui, comme la censure, a fort évolué… Emmanuel Pierrat nous en parle.

Selon vous, la censure, sous ses nouvelles formes, est plus pernicieuse qu’auparavant ?

Très nettement. Avant, il était plus facile de déterminer l’ennemi. On savait, en écrivant ou en publiant quelque chose, qu’on s’attirerait les foudres spécifiques de telle institution, de l’Église ou de l’État. Cette censure était dangereuse mais on savait où était le problème, on pouvait imaginer comment le contourner ; des systèmes de clandestinité se mettaient en place. Attention, je ne regrette pas la censure officielle ! Simplement, elle était plus claire.

Dans votre propre livre, il y a des moments où vous ne citez pas le nom des personnes que vous prenez en exemple, mais vous donnez assez d’éléments pour que le lecteur les identifie…

Oui, je m’autocensure un peu moi-même. Je n’ai pas envie de me ramasser un procès inutile. Même quand on gagne, c’est du temps, de l’énergie et de l’argent dépensés. Ici, je ne les cite pas car ça n’apporte rien à la démonstration. C’est l’exemple qui compte. Mon livre est un constat, un cri d’alarme. Attention, nous ne sommes pas dans les pires régimes qui soient. Mais nous sommes nos propres censeurs. On a peur de notre ombre, d’évènements qui n’auront pas lieu. À Berlin, par exemple, on a déprogrammé brutalement Idoménée, par peur des réactions, car on y voyait Bouddha, Mahomet, Poséidon et Jésus décapités. Il n’y a eu ni manifestation ni procès, alors l’opéra a été reprogrammé et il n’y a pas eu le moindre début d’accident. Cela montre qu’il ne faut pas trop s’autocensurer, sauf à bon escient, si c’est pour qu’un message passe sans être interdit totalement.

La législation évolue-t-elle avec les nouvelles formes de censure ?

La législation est compliquée. On est tenté de revendiquer la liberté d’expression, mais il y a certains messages dont on se dit qu’ils ne doivent pas être libres. Comment appréhender le négationnisme, par exemple ? Doit-on laisser de tels propos être mis sur la place publique pour être combattus ? Mais c’est courir le risque qu’ils soient pris au premier degré. Faut-il alors museler les négationnistes et les laisser s’épanouir dans une sorte de martyrologie ? Que faire de l’homophobie, du racisme ? C’est une vraie problématique.

Vous écrivez « L’utopie serait de tout publier ».

Oui, mais c’est un rêve. Il ne serait possible que dans un monde d’intelligence et de réflexion. Il y aurait une sorte de droit de réponse automatique. Mais ce serait contraindre le lecteur à tout lire.

Pour vous, la clause liée à la libération de Bertrand Cantat (l’interdiction de diffuser tout ouvrage ou œuvre dont il serait l’auteur qui porterait sur l’infraction commise et d’intervenir publiquement en rapport avec cette infraction) est une aberration ?

Une monstruosité. Interdire aux gens d’écrire en raison de ce qu’ils sont, c’est un recul absolu. Même les Etats-Unis, qui ont dû négocier les cas de serial killers qui écrivaient leurs mémoires, s’en sont sortis autrement. Le problème est que si on publie les livres de ces personnes, il faut leur verser des droits d’auteurs. C’est embêtant qu’ils s’enrichissent là-dessus. Pour Cantat, on est allé un cran plus loin. Qu’est-ce qui dit qu’il n’aurait pas fait un mea culpa ? Je n’aime pas qu’on l’empêche d’écrire quoi que ce soit. Le priver de paroles, ça va trop loin.

L’arrivée d’internet n’a pas permis la mise en place de nouveaux réseaux clandestins ?

Non, c’est une illusion. En Chine, de grandes compagnies occidentales ont déjà pactisé pour censurer certains contenus. La Toile n’est pas libre. En Chine, au Yémen et dans beaucoup de pays d’Afrique noire, il y a déjà des systèmes de contrôle. Internet est un outil technologique qui, malgré tout, nécessite des matériaux fixes : un satellite, une infrastructure, des fournisseurs… La censure s’exerce sur ces tuyaux. Florent Latrive aborde les cas de Google et de Yahoo, on a assisté à un autre exemple en Birmanie. Des images de la répression ont circulé sur la toile, alors qu’aucun reporter occidental n’avait été autorisé à Rangoon. D’un coup, elles ont été retirées. Et essayez d’envoyer des images du Tibet au départ d’un ordinateur à Pékin ! On a l’illusion ici qu’Internet permet une plus grande liberté. Mais des tribunaux lui ont déjà appliqué les mêmes législations qu’à des écrits…

Votre livre s’appellerait bien « Le livre noir de l’autocensure ».

C’est le visage le plus moderne de la censure. Aujourd’hui, en France comme en Belgique, il y a 1001 sujets qu’on évite d’office pour s’épargner les ennuis. Sarkozy ou votre palais royal, par exemple. Sarkozy a la main mise sur le triangle argent, pouvoir et média, notamment sur les médias d’état. Sur le net, on peut trouver une vidéo où on le voit, 20 minutes avant que la France prenne la présidence de l’Union européenne. Il pense qu’il n’est pas filmé, il donne des ordres. Le cameraman ne le salue pas, il dit « Ça va changer d’ici peu » ! Ces menaces permanentes suscitent l’autocensure.

ADRIENNE NIZET

sources: www.lesoir.be

 

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