Le brûle-tout

Posté par traverse le 8 décembre 2008

jar001.jpg Des briques en papier journal compressé, des débris de toutes sortes, des déchets glanés au fil des promenades, des saletés sans pareil reconverties en combustibles, c’était ça sa vie. Tenir avec la merde des autres, la façonner pour l’enfourner ensuite dans la gueule de son brûle-tout, tout au fond de la cuisine. 

Il a tout brûlé jusqu’à ce que la cheminée s’encrasse et que ce soit la maison qui prenne feu, un soir de dimanche, quand tout le monde cuvait les malheurs du jour et se préparait à fatigue de la reprise. Ca avait flambé si vite que sa femme partie faire quelques courses découvrit un tas de brandons presqu’éteints à son retour. Un trou dans le paysage, un trou noir, voilà ce qu’était devenu sa vie en cette fin d’après-midi. Sa femme le regarda longtemps dans le désir de le tuer, de le détruire définitivement et lui prit la main. Ils s’assirent tous les deux devant les cendres et ne pleurèrent pas. Tout était presque froid et la nuit estompait déjà cet encombrement de misères. 

Trois mois plus tard exactement, il avait reconstruit, dans un torchis solide sa cabane et sa femme s’activait de tous côtés pour donner à leur terrier un air de maison. Il avait sauvé le brûle-tout de l’incendie et il demanda à sa femme de l’approvisionner en charbon de bois dorénavant. Il fallait bien que les ruines consumées servent encore et elle dut brûler sa maison une deuxième fois. Son mari se chauffait des souvenirs comme d’autres se saoulent lentement en prétextant le désastre de leur vie alors qu’ils sont surtout dans le goût d’une ivresse qui leur permet à bon compte d’échapper au galop du monde. Les années passèrent entre les épaules des géants qui se méprisaient au-delà de toute convenance. Les blocs s’affrontaient en égrenant les massacres comme d’autres des chapelets. Les vies ne valaient rien mais chacun aujourd’hui dans le flux des technologies douces s’en rendait compte et un désespoir infini emplissait jusqu’au cœur des enfants. Les parents parlaient du monde devant eux comme si la fin était pour demain et ils oubliaient qu’ils fabriquaient ainsi des sauvages prêts à tout pour survivre, des enfants sourds et avides, des adolescents égoïstes et désespérés. Ces femmes et ces hommes qui prenaient leur marmaille pour des victimes expiatoires entraient ainsi dans un monde où la vertu n’avait plus court et le respect, cet immonde respect que les populaces évoquaient comme un dieu Baal sans pardon, couvrait tout de son obscure et infinie bêtise. La censure avait un nouveau nom que les engourdis d’émotions répétaient sans vergogne comme une antienne. Les temps étaient rudes et l’embolie proche. 

L’homme et la femme vivaient, vivotaient, survivaient et claquaient le reste comme du mauvais vin, d’un coup, sans respirer en nettoyant la première rasade d’une deuxième jusqu’à ce que le goût s’éparpille dans des venelles d’alcool où ils allaient bras dessus bras dessous, enfin libres dans leur bulle éthylique. On chercha à les remettre en selle. Des aides sociales arrivèrent, juste insuffisantes que pour vivre. Alors, ils suçotaient ces renforts et pissaient chaque matin sur quelques mots de vocabulaire qu’ils aveint écrit à l’huile de moteur sur les pavés de leur cour : respect, dignité et toutes ces choses qui flottaient dans l’air comme de sales virus avant les premiers gels. Ils pissaient et les mots rayonnaient dans des coulis poisseux qui allaient se perdre dans le tout-à-l’égout. 

La vie l’emporte sur ce qui la menace, quel que soit le prix des victoires, et le couple prit ses aises dans ces comptoirs sinistrés des anciennes cités ouvrières. Il tenait bon, s’épouillait consciencieusement de toutes les simagrées morales qu’on tentait de lui faire avaler. Ils étaient sans espoir mais libres, enfoncés dans la vie sans rémission, acharnés à ne faire confiance qu’aux malins et à fuir les idéalistes qui sont des agents de malheur absents à l’appel des troupes. Mais chaque jour leur système vacillait, les efforts pour se protéger du mal commençaient à tourner court. Leur inquiétude était cotée en Bourse, comme toute la cohorte de leurs émotions. Elles servaient à vendre, à conquérir des marchés, à avilir des nations pour mieux les conquérir. Tout s’effritait dans des cynismes bon teint mais la peur gagnait le ventre de chacun. De vielles rancunes s’avivaient, des terreurs passées remontaient à la surface, les ombres de l’avenir prenaient les formes du passé et la bricole remplaçait l’audace. 

Ils avaient la trouille mais la vie suivait son petit bonhomme de chemin et ils comptaient sur le temps qui passe pour les enlever à leur insu à toutes ces simagrées et les laisser un soir sur le bord de la route, remplis comme des outres. Game over ! C’est ce que répétait l’homme. Game over ! Ca l’amusait cette façon d’adolescent de signer la fin. Ca l’amusait ces phrases toutes faites que les adultes bafouillaient sans plus les comprendre. Ca l’amusait tellement qu’il se saoulait chaque jour un peu plus. Comme une élégance qu’il se permettait alors que l’ivresse tombait dans le coeur des enfants comme un fil à plomb. 

Ils se saoulaient pour ne plus répondre aux semblants de phrases qu’on leur lançait encore, par compassion, par habitude ou dans une allégresse qu’ils avaient fini par comprendre. Leur pauvreté rassurait, elle était visible, exposée aux regards des plus faibles mais eux tenaient encore debout et la dégradation du couple, finalement, faisait chaud au cœur. Il tombait lentement jusqu’au KO final et dans ce mouvement, les autres se redressaient pour mieux voir. Des banques, des maisons bien pensantes, des politiques maladroits tombaient chaque matin et c’était pour beaucoup un temps béni ou enfin le sel de la terre vous piquait la langue. Une bonne guerre, ou quelque chose comme ça, c’est ce que disaient leurs mines apeurées. Ils rêvaient des Huns, des Barbares mais les appelaient de leurs vœux. Ils avaient l’air goguenard des gens au courant des secrets les plus fous. Et ils vivaient de plus en plus vilement, sans espoir, victimes de leur naissance plus que de leurs adversaires. 

Alors le couple apparut comme une providence dans ces airs de retraites. La femme avait grossi mais son sourire prenait de plus en plus de place dans un visage tout en chaudes rondeurs avinées. L’homme s’était tassé mais ses grands bras battaient toujours la mesure de son enthousiasme méticuleux. Ils étaient les vieux de l’impasse et on allait les consulter comme des pities clandestines. Le couple comprit l’aubaine. Les gogos étaient les héros du temps. Ils se faisaient plumer en direct, mépriser en gros plans, avilir en prime time sans broncher. C’était comme une deuxième nature chez beaucoup cette façon de se dégrader dans l’illusion de la sincérité. 

Ils recevaient maintenant sur rendez-vous. On leur glissait un billet, certains leur remplissaient le frigo comme si ils avaient ainsi bichonné leur âme. C’était navrant mais rentable. Il y en avait même qui pissaient comme les Maîtres le faisaient sur les mots d’huile noire. L’homme et la femme prospéraient dans cette impasse de prédictions qui prenaient les malheurs de chacun pour des aubaines. Il leur suffisait d’annoncer des temps de restriction qui augureraient d’une suite heureuse et chacun rentrait chez soi, le courage au ventre pour tenir un jour, une semaine de plus. 

Ces dieux de basse-cour faisaient concurrence à l’Imam du coin et au curé togolais qui poussaient ses ouailles devant lui comme un pâtre ses chèvres. Il n’avait pas perdu l’accent et on s’amusait à l’imaginer à la traite de ses plus fidèles brebis….Mais les affaires roulaient au temps du choléra. Chaque désastre valait sa part de semailles oratoire et le vin augmentait leur talent vaticinateur. Un jour, à bout d’arguments, l’homme annonça qu’une femme, seule une femme pourrait les sortir des ornières du passé. Comme une Jeanne des temps nouveaux, souriante et réaliste, généreuse et affairiste, simple et si complexe, comme la féminité….Il insistait sur cette idée : la féminité, les femmes et chacun y allait de son baratin tolérant. Les hommes étaient des guerriers et les femmes des nourricières, de grands seins répandus au-dessus des bouches affamées des enfants perdus du siècle… 

Et ils repartirent chez eux en amplifiant la nouvelle, une femme allait sortir des urnes comme un Sabra sort de l’ombre pour frapper. C’était la bonne nouvelle du temps. Une femme, finalement, l’idée était assez neuve, vu sous cet angle. Ils n’y croyaient pas vraiment mais cette idée apaisait. Le couple fignola ses fables, elle serait peut-être la première d’une longue lignée déjà de femmes au pouvoir. Mais  celles-là étaient des hommes comme les autres. Elles aimaient le pouvoir, la violence des affrontements, la banalité des mensonges. Ce qui allait arriver enfin, c’était le temps d’une nouvelle alliance, celle du féminin et de l’universel… 

Les clients abondaient et la joie revenait dans les cœurs. L’espérance était le prix commun auquel chacun était prêt à consentir. Et tant qu’à faire pourquoi pas une femme, après tout ? Le brûle-tout tournait à plein rendement, les fumées étaient plus légères et le couple peu à peu, dans ces temps si obscurs, se mit à prospérer… 

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