La bibliothèque de Robinson

Posté par traverse le 24 mai 2009

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Quel est le livre que tu emporterais sur une île déserte ? Quelle serait ta bibliothèque idéale ? Quelle est la plus haute valeur que tu accordes aux livres que tu aimes ? Je n’ai jamais pu répondre clairement à cette question et je ne choisirai jamais l’entourloupe qui serait de répondre, un dictionnaire. Ca me semble une confusion de taille que de prendre un lexique, même de taille imposante et dont la fréquentation quotidienne  me le fait tenir en si haute estime et parfaite connivence pour une œuvre qui a vocation de me perdre dans les dédales d’une histoire ou la haute tension du poème. Donc, qu’emporter sur cette fichue île ? Peut-être, des listes, des inventaires primordiaux, des chapelets de titres mystérieux ? Oui, je préfère être renvoyé à l’œuvre énigmatique que de confirmer tout ce que j’ai aimé. Je sais que la fidélité s’use au fil du ressassement et un livre qui me bouleversa a intérêt à se désintégrer lentement dans les intermittences de la mémoire et de la réinvention. La Bible, le Coran, bien sûr, mais ce ne sont pas des livres dans le sens où je l’entends ici, ce ne sont pas des œuvres d’imagination qui se donnent comme telles et je suis renvoyé, quand je me plonge dans la lecture de telle ou telle nouvelle traduction, un jour de pluie et de mélancolie, à un étrange état, je frissonne à l’idée de tout ce que ces textes, merveilleux et complexes, terribles et apaisants, ont élevé comme barrages à la barbarie qui nous est si commune et ont, dans le même temps, creusé comme abîmes où nous nous jetons avec enthousiasme. 

Donc, la question ne renvoie pas à la qualité du livre mais à ce qu’il offre comme résistance au temps qui passe et qui use toute aspérité, même la plus aimable. C’est peut-être un livre lisse, aux charpentes parfaitement emboîtées, un Kafka, par exemple, toujours si simplement effroyable, un Borges, froid comme une éternelle apnée, ou dans un autre registre, Rabelais, Cervantès, Montaigne, apparemment éloignés de nous de quelques siècles et qui, justement, dans ce très court écart, renouent avec le besoin originel de littérature. Ils donnent à voir comment la machine se met en route dans la jouissance des débuts et ça permet, sans cesse, de tout recommencer. 

Les livres d’aventure ont été ma bibliothèque de Robinson jusqu’à l’âge tardif de l’adolescence. Je m’y enfermais des semaines durant et voyais la fin venir avec une douleur qui me serrait le cœur pour de vrai. J’y ai appris la beauté des combats sans issue, le charme des défaites annoncées, les fugaces victoires arrachées à la nuit des pauvres et la fascination du surhumain. Quant à construire une bibliothèque pour exilés, ou une bibliothèque de malade (quand je serai malade, je lirai ça et ça, quand je serai malade, je lirai enfin tel ou telle…), autant choisir l’aventure, c’est-à-dire un genre que ne pratiquent pas les  prisonniers. 

Cette capacité des héros de la littérature populaire d’aventure à nous hisser hors de nous dans les temps les plus gris (Bob Morane, James Bond, Harry Dickson, Arsène Lupin, Sherlock Holmes, Les Trois Mousquetaires, Le Comte de Monte Cristo, les Misérables, Le Dernier des Mohicans, La Guerre des Mondes, Le Tour du Monde en Quatre-vingt jours, …) me donnait du courage de vivre et le surnaturel me l’enlevait. Des livres aussi majestueux que Moby Dick, Dracula, Frankenstein,…que je place au sommet des livres qui m’ont emporté, me laissaient assommé ou hagard dans la redescente sur terre. Je n’aurais jamais aimé, enfant,  Harry Potter, car il échappe justement aux qualités de l’aventure qui sont de donner au héros les simples moyens du lecteur et de le mettre en situations surhumaines, comme rêve de le faire le lecteur lesté de contraintes et de craintes. 

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