A l’amour fou

Posté par traverse le 8 octobre 2009

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(un soir à Anderlecht)

…A l’Amour fou, j’avais un jour déposé sur la banquette un recueil de nouvelles, que je venais de terminer et qui pesait dans ma main des mois de grignotement des heures de la nuit, j’étais amoureux et je lui dis que nous pouvions aller je ne sais plus où, pour marcher un peu avant d’aller plus loin, et la salle en longueur, la fumée des cigarettes (quel bonheur, ça empestait à l’aise), le parfum de la fille, les lumières du dehors, l’addition en sortant, j’avais tout oublié. Le lendemain, retour et plus de nouvelles. La fille était restée et j’ai dû écrire tout autre chose…

Une autre fois j’y avais retrouvé un ami polonais qui venait de Varsovie, il m’attendait devant un thé fumant, ses moustaches lui donnaient un air d’anglais désargenté, c’était comme un cliché de l’Europe du temps, il avait l’air, et c’était tout ce qu’il avait… Ses zlotys ne valaient rien au-delà du mur. Le reste tenait, je le compris bientôt, dans son sac à dos bourré jusqu’à la gueule de conserves de canard en gelée (…kachka…toujours kachka…au cas où, disait-il, c’est tout ce qu’il avait pu emporter pour ne pas crever de faim) et de champignons des bois en bocaux, interdits à l’exportation, des produits de luxe, une valeur nationale, un patrimoine de pourriture, ajoutait Florian. Se faire piquer avec ces bocaux à la frontière vous garantissaient les pires ennuis. Innocemment, j’en ai passés des dizaines à chaque fois, avec des vinyles de jazz, des affiches de théâtre et des carnets de moleskine, des centaines, où je note encore aujourd’hui les bribes d’une vie qui s’est vite désencombrée des bêtises obligées et des admirations forcées. Le communisme froid de la RDA, traversée au pas de course pendant le trajet retour vers la Belgique immobile, me donnait de ailes, et du coeur au ventre.

Florian m’avait confié un soir de trop de vodka « Vous voulez le socialisme? Allez, prenez-le, nous vous le laissons volontiers…Nous, nous cherchons autre chose… ». Je ne suis pas sûr qu’ils aient trouvé ce dont ils rêvaient,…Chez eux aussi, l’hyperbole de la vanité et de la vulgarité est devenue la morale des pauvres, aujourd’hui bardés de visas. J’en vois chaque jour au coeur de Bruxelles, oscillant d’une jambe sur l’autre sur les trottoirs, buvant les yeux fermés leur canettes de 50 cls de bière, puis s’affaissant pour cuver au pied d’un immeuble. Ils sont chez eux, dans cette bulle alcoolique où des airs de polonité doivent leur arriver dans des bruits de trams et de sirènes. Ils sont abattus, frappés comme des boeux à l’abattoir, d’un coup sur la tempe, mais l’agonie est longue et le prix de la bière monte.

Je pense souvent à Florian qui annonçait il y a vingt-cinq ans ce que je note aujourd’hui sur ces carnets d’une époque tranchée. La bêtise des affaires, la violence des communicateurs, l’émotivité si mal jouée des politiques et le cynisme comme viatique de base.Je les vois, ces nouveaux polonais travaillant comme des sourds avant de retourner chez eux se construire une baraque à Gdansk, avec écran plat, surgélateur et console de jeux intégrée. Entre deux chantiers, ils chantent et boivent comme des trous. Ils travaillent pour demain, et demain est de plus en plus loin. Comment vas-tu Florian?

(L’Amour fou, bar resto d’Ixelles bien connu et, heureusement parfois mal fréquenté, a fermé cet été…)

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