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Comment priver un enfant de son père/2

Posté par traverse le 25 novembre 2009

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Ce livre fort,dérangeant, marqué par une volonté de rationalité courageuse et sobre, était tombé dans ma boîte il y a quelques mois. J’en avais fait une lecture marquée par la mise à plat de nouvelles stratégies dans la guerre des parentalités, des désirs déconfits ou de je ne sais quelle terrible vengeance à l’oeuvre…Ce n’était pas la guerre contre « un » père mais contre « le » père qui frappait dans ces affaires. Père à abattre, mâle à détruire, nom à gommer, tout semble bon quand la guerre perverse a lieu.

L’auteur, Marcello Sereno, a connu et connaît ce tunnel qu’il ne peut traverser que porté, dit-il, par sa volonté de justice, sa soif d’éclaircissement et ses proches, si proches.

L’émission de Martine Cornil ouvre la réflexion.

Ce vendredi 27 novembre, de 10 h à 11h30, dans son émission de radio « Tout autre chose », sur la Première (RTBF),

Martine Cornil évoquera le livre de Marcello Sereno, Comment priver un enfant de son père, Un dysfonctionnement ordinaire de la justice. (Ed. Jeunesse et Droit, 2009) et en lira des extraits.

Participera notamment à l’émission le psychologue Yves-Hiram Haesevoets.

Ci-dessous, la thématique du jour, telle qu’elle est présentée sur le site de la RTBF.

Pour ceux qui n’auraient pas l’occasion de l’écouter en direct,

l’émission est bien sûr podcastable sur le site de la RTBF.

QUELLE PAROLE POUR L’ENFANT DEVANT LA JUSTICE ?

Présentation : Martine Cornil

En cas de divorce, de séparation des parents, ou dans des cas plus graves comme la maltraitance ou les abus sexuels, quelle place donner à la parole de l’enfant ? Il existe toujours un mouvement de balancier entre croire et discréditer la parole de l’enfant. La vigilance reste donc de mise étant donné que d’une part, les adultes abuseurs, peuvent tenter de déstabiliser l’enfant, de le faire passer pour un menteur, d’exercer des pressions et que d’autre part, il reste des théories tenaces autour de  » l’enfant pervers polymorphe, menteur confondant ses rêves et la réalité « . Légalement, que vaut la parole d’un enfant en justice ? Quel est son poids ? Existe-t-il des outils scientifiques d’évaluations des témoignages ?

Ces questions et d’autres seront posées aux spécialistes en studio

http://www.lapremiere.be/rtbf_2000/splash_screens/premiere_splash.html

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Pourquoi ce soir de janvier

Posté par traverse le 21 novembre 2009

Pourquoi ce soir de janvier ai-je soudainement envie de vous écrire cette lettre qu’en plus, je ne vous enverrez pas ?
Est-ce cette brochure de voyages ramassée distrai- tement au pied du lit, ouverte sur la page d’une escapade dans le Roussillon, avec séjour dans cette petite ville devenue votre lieu de résidence ?
Est-ce l’enveloppe échouée dans ma boîte aux lettres, dont le timbre français émerge parmi les dernières cartes de vœux et qui renferme ce merveilleux cadeau qu’est votre amitié ?
Ou est-ce le vieux cahier oublié au fond d’un tiroir, retrouvé par hasard ce matin, entre l’Horace de Corneille et l’Antigone de Jean Anouilh ?
Ce cahier, je le reconnais ; il m’a accompagnée tout au long de mon ultime année du secondaire et jamais je n’ai eu le cœur de le brûler. Il me semble que j’aurais supprimé un morceau de vie, une part de moi-même, un souvenir lumineux. Sur l’étiquette délavée, je lis « Rédaction ». Et lentement, je feuillette ces pages recouvertes de caractères serrés, découvrant, surprise, mes dissertations de jeune fille, en réponse aux titres que vous nous donniez, proverbes populaires ou phrases d’auteurs pleines de sagesse. Au bas d’une feuille, mes doigts glissent sur l’appréciation à l’encre rouge, effleurent votre écriture, comme une caresse tardive…
J’avais seize ans. Le jour où vous êtes entré dans la classe, vous avez fait irruption dans ma vie. Les yeux baissés, vous avez pris place derrière le bureau ; seules
vos mains trahissaient cette furtive nervosité du professeur devant son premier cours. Moi, je ne pouvais que vous regarder, immobile, en proie à un sentiment étrange, une émotion nouvelle.
Je ne connaissais pas grand-chose aux garçons, n’ayant pas de frère, et encore moins de petit ami. A l’époque, la qualité suprême était d’être une « fille sérieuse » qui ne sortait pas, ne flirtait pas, ne couchait pas. Dans cette école dirigée par des religieuses, nous recevions une éducation sévère, teintée d’idéalisme, mais empreinte de tabous et d’interdits, qui devait faire de nous des épouses dociles et des mères de famille dévouées.
De toute façon, les garçons de mon âge ne m’in-téressaient guère. Ce n’est qu’à la sortie du cinéma que je les regardais à la dérobée, ne reconnaissant pas du tout dans ces types bruyants et boutonneux un mari potentiel. Car en ce temps-là, lorsque vous rameniez enfin un mâle à la maison, il fallait l’épouser ! Mes coups de cœur se limitaient à la belle virilité de Grégory Peck, et les chansons douces de Luis Mariano me berçaient encore d’illusions. Vous comprendrez peut-être que, face à vous, cet homme de dix ans mon aîné, beau, raffiné, intelligent, secret, je me suis sentie vaciller et sombrer doucement. Que se passait-il ? Pourquoi mon cœur s’emballait-il à votre approche, pourquoi ce désarroi lorsque je devais vous parler, tremblant sans raison ? Pour la première fois, j’étais tombée amoureuse.
Maladroite, je ne savais que faire de ce sentiment, mélange d’admiration et de respect, qui augmentait encore ma timidité et me paralysait lors des lectures à haute voix. Vainement, j’essayais de combattre ce malaise grandissant, embarrassée devant vos remarques, bredouillant de vagues réponses, maudissant cette rougeur qui trahissait cruellement mon émoi.
Ce qui m’a sauvée, c’est l’écriture. Ce que je ne pouvais dire, je l’écrivais. Sous le couvert d’une dissertation, contournant quelquefois le sujet, j’y glissais un sentiment intime, une allusion romantique, un désir latent. Peut-être avez-vous lu entre les lignes, devinant ce rêve fou qui me hantait, ajoutant à l’encre rouge un commentaire personnel qui transformait ce cahier en trésor. Mais mon bonheur était total lorsque, à la lecture d’«Antigone », vous me choisissiez comme partenaire pour le dialogue d’amour entre l’héroïne et son fiancé Hémon. Ces paroles empreintes de promesses et de passion, c’est à vous que je les adressais, sous le regard goguenard de mes compagnes de classe, pas dupes…
- Tu m’aimes, n’est-ce pas ? Tu m’aimes comme une femme ? Tes bras qui me serrent ne mentent pas ? Tes mains posées sur mon dos ne mentent pas, ni ton odeur, ni ce bon chaud, ni cette grande confiance qui m’inonde quand j’ai la tête au creux de ton cou ?
- Oui, Antigone, je t’aime comme une femme.
- Quand tu penses que je serai à toi, est-ce que tu sens au milieu de toi comme un grand trou qui se creuse, comme quelque chose qui meurt ?
- – Oui, Antigone.
Disparu l’embarras, envolée la timidité, je parlais, j’avouais, je débordais, j’éclatais de joie, de ferveur, de bonheur. Peu importe les commentaires, les moqueries, les petits sourires en coin. Après tout, c’était du théâtre…
Je ne regrette rien de cette période un peu trouble de ma jeunesse. Dans ma tête et dans mon cœur, je vivais une ébauche d’amour, fou , parce qu’impossible, ardent, parce que pas encore maîtrisé, pur,parce que platonique.
J’ai toujours su que c’était vous qui auriez pu me prendre par la main pour m’emmener dans l’aventure de la vie, au-delà des préjugés, bien plus loin que les interdits, tout au bout de mon rêve. J’ai toujours cru qu’entre nous existait une onde de sympathie réciproque, une muette complicité, un soupçon de tendresse. Car vous ne pouviez ignorer cet attachement secret que, prudent, vous n’encouragiez pas. C ‘est seulement en fin d’année, lorsque vous m’avez félicitée pour mon diplôme, que votre poignée de main chaleureuse s’est assortie d’un clin d’œil souriant.
J’ai clôturé cet épisode en rentrant dans la vie d’adulte. Réalisant que l’existence me réservait bien d’autres rencontres, je constatais à regret que la magie du premier amour ne se représentait jamais. Observant parfois avec amertume que les plus grandes passions résistaient rarement à l’usure du quotidien, j’idéalisais – à tort — ce souvenir resté en suspens dans le temps.
Des années plus tard, j’ai reçu de vos nouvelles par mes nièces, qui, fréquentant la même école, vous avaient également comme professeur de français et d’histoire de l’art. M’invitant à l’occasion d’une journée « portes ouvertes », elles m’ont entraînée vers vous, m’ont présentée, malicieuses, surveillant mes réactions, conscientes de mon émotion.
Et puis vingt ans après, lors d’un voyage organisé dans la région de Perpignan, je me suis rendu compte que notre hôtel se trouvait seulement à une trentaine de kilomètres de votre demeure. Après une longue hésitation, j’ai composé votre numéro de téléphone découvert dans l’annuaire. Je voulais vous revoir, éprouver ce qui restait de ce premier émoi, boucler la boucle, quitte à être déçue, ou pire, ridicule. Vous vous souveniez de moi – on n’oublie jamais sa première classe – et vous m’avez invitée à passer la journée chez vous. Renonçant à l’excursion prévue, j’ai quitté le groupe et pris l’autobus à la gare routière, prête à la rencontre, étonnamment sereine.
J’ai rejoint la propriété entourée de cyprès, face au Canigou, votre refuge secret, votre paisible retraite. Nous nous sommes reconnus, embrassés, tutoyés. Je vous retrouvais avec émotion, homme élégant, grisonnant, certes, mais avec le même regard intense qui m’avait fait chavirer et le même sourire à peine ébauché flottant autour des lèvres. Vous m’avez annoncé la douloureuse nouvelle du décès de votre épouse un mois auparavant. Longuement, à l’ombre du pin parasol, nous avons bavardé, dans la quiétude de cet après-midi d’été qui reflétait aussi ma tranquillité d’esprit, consciente que ma folie d’ adolescente s’était heureusement transformée en une affectueuse amitié d’adulte.
J’étais en paix.
Mais tout autour des cyprès immobiles, entre les massifs de lauriers roses, par-delà l’eau azurée de la piscine flottait encore un léger parfum de nostalgie, un secret murmure de non-dits. Et attentive à ne pas briser le charme de ces retrouvailles, j’ai enfermé le souvenir, intact, comme un joyau précieux, dans l’écrin de ma mémoire.

Françoise Hiel

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(en écho au texte d’Isabelle Telerman qui réagissait à mon texte A l’Amour fou…)

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Depuis trop longtemps je rêvais de Varsovie.

Posté par traverse le 16 novembre 2009

Depuis trop longtemps je rêvais de Varsovie.
J’avais vingt ans et je voulais me plonger dans l’Histoire comme d’autres se jettent dans les flammes. John Le Carré, Iann Flemming, Samuel Fuller, plus que Trostky ou Lénine étaient mes guides. Je ne me l’avouais qu’aux heures flottantes de l’aube, quand la vodka ouvrait en moi des champs d’émotion que je m’empressais d’oublier le petit matin.
Le Mur était toujours debout et protégeait chaque camp de sa réalité. La guerre froide ronronnait entre menaces et injures, trahisons et assassinats masqués Un ami polonais m’avait un jour tendu, sourire en coin dans sa belle moustache noire, la photo d’un motard couché sur sa machine, la pédale effleurant à peine les parois de bois du cylindre d’entraînement, le visage dur, froissé par l’effort… « Tu vois, camarade, c’est ça le socialisme : toujours plus près du sol, toujours plus vite, à la limite de l’équilibre…Mais la pédale va un jour accrocher le bitume et ce sera la fin…dans la liesse populaire et des orgies de bière et de saucisses… ».
Juliusz s’est mis à rire en nous servant une nouvelle vodka…Je ne trouvais pas ça drôle. A la fin de la nuit, je décidais de vérifier la course des motards au cœur du stade : à Moscou.le monde semblait intéressant, l’Histoire mettait tout en pièces. C’était un âge bête, élémentaire, satisfait de mensonges, à l’abri des paris de l’intelligence. Chacun marmonnait ses évidences en roulant des yeux et comptant ses morts.
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Nous croyions connaître, pour l’avoir écrit et visionné tant de fois, le film de ce qu’il nous plaisait d’appeler notre aventure. Oui, j’allais aller au cœur du stade, dans la maison de l’ennemi, j’allais à Moscou… A Moscou! A Moscou !
Cette décision que nous communiquions à qui voulait l’entendre nous enfermait déjà dans l’inquiétante beauté du voyage. Partir à Moscou, c’était pénétrer dans le Palais des Glaces. On ne savait comment en sortir et nous butions contre notre propre image alors que nous croyions franchir enfin la dernière porte. Un chapelet de recommandations se dévida peu à peu pour nous.
Le froid …
Nous devions nous protéger de l’hiver russe et du charme glacé de Moscou. Mon ami polonais me décrivait des souvenirs de voitures enneigées, perdues hors du circuit des routes, les occupants gelés au volant, des rails traversant la plaine dégagés au lance-flammes…Le froid peu à peu s’installait en nous comme semblait brûler chez nos compagnons la joie d’en être écartés définitivement.
A force de l’entendre cité, décomposé dans tous ses effets, insulté (crachats à chaque coup sur le pavé bleu du bistrot), nous vivions déjà dans sa hantise (ni peur, ni désir particulier, si ce n’est le très petit, tout petit regret de ne pas avoir été pris au dépourvu et d’avoir été avertis trop tôt des épreuves que nous réservait le voyage). Nous étions possédés par l’idée que le froid, que nous craignions sans l’avoir jamais vraiment éprouvé, nous envelopperait de façon crue et obscène.
De telle sorte que notre corps, souffle et sang mêlés, ne pourrait s’y soustraire et que nous allions nous soumettre. Nous étions certains de notre prochaine capitulation. Notre défaite ne faisait pas de doute, nous la savions inévitable, convaincus que la triste distance que nous mettions entre le monde et nous, des filtres que nous placions entre nos actes et l’image de nos actes ne suffiraient plus à nous protéger. Ce qui nous excitait, c’était plus l’incertitude des lieux, moments et conditions précises de notre engloutissement que ses circonstances que nous prévoyions misérables. Nous avions peur, nous nous savions veules et sans vigueur. Mais quel allait être le tracé, le parcours de la déréliction? Comment allions-nous nous perdre ? Quelles seraient les limites de notre lâcheté ?
Cela seul nous importait, connaissant de longue date notre incapacité à faire front, nous avions rassemblé nos dernières forces dans l’accomplissement de cet itinéraire pour toucher le désastre du doigt et nous y perdre enfin. Nous allions écrire l’herméneutique du lâche.
Moscou était sale et somptueuse, aveugle et sourde, lucide et tourmentée.
Ça a changé en mal, comme nous très souvent et brique par brique notre mur est tombé pour laisser entrer en nous le regret et la peur. Rien de pur ne devait passer et n’est passé. C’est pour cela peut-être qu’il nous faut aller à Moscou, Duda, Buca,…et en revenir sans illusions.

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CENT MILLE MILLIARDS DE QUENEAU à la Maison du livre

Posté par traverse le 15 novembre 2009

>CENT MILLE MILLIARDS DE QUENEAU *

Voilà une exposition hors du commun, faite avec la dextérité que l’on reconnaît régulièrement aux organisateurs et aux artisans des événements de La Maison… Elle accueille le visiteur dans des embranchements de l’univers Queneau qui résonnent tous dans la même grave jonglerie des idées et des images, des pensées et des poèmes apparemment loufoques…

Un Queneau « lègué » tout entier, au défunt André Blavier et à la bibliothèque de Verviers. Ce Queneau en Wallonie s’y retrouve à sa pataphysicienne place…Il nous convainc aussi d’une évidence, son talent a bousculé, enivré les faibles, éreinté les forts et il se moquait bien des jérémiades de son temps. L’adopter aujourd’hui est rafraîchissant et tonique.

Jusqu’en janvier, allez vous frotter à la galaxie Queneau…

Vernissage le 12 novembre à 18h30
L’exposition est visible : du 13 novembre 2009 au 31 janvier 2010
les mercredis de 14h à 19h, les jeudis et vendredis de 14h à 17h
et les samedis de 10h à 13h ou sur rendez-vous.
Entrée libre.

Dans le cadre de l’exposition :

Oulipo-session, un concert de Carabosse * Queneau et l’étranger * Le queneauticien et le pédagogue * Levé de coude avec l’OuBreCPo *Goûter jeux de langue * Exercices de style, Texticules et autres queneauderies * Soirée jeux de langue * Queneau ou l’honneur du langage * Queneau, ses enfants, leurs queneries * Abécédaire de Queneau et le cinéma * En partenariat avec la Cinematek : Arithmétique – Le Chant du Styrène – Zazie dans le métro – Le dimanche de la vie – Landru * Stage d’écriture : C’est en écrivant que l’on devient écriveron

http://www.lamaisondulivre.be/evenements.htm#queneau

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« Mille milliards de poèmes » , la machine littéraire d’après Queneau par Robert Kaiser

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Nous n’irons plus à l’Amour Fou, les lauriers sont coupés….

Posté par traverse le 15 novembre 2009

(en réaction, en suite, en écho,…à mon texte déposé ici en septembre, « A l’amour fou« …Merci à Isabelle Telerman)

…L’adolescente hyper mûre que j’étais y fêta la fin de ses humanités, avec quelques autres rhétoriciens à la recherche de la gloire.
Nous accompagna ce soir-là un professeur de français qui enseignait dans la section moderne et qui ne côtoyait pas directement la crème gréco-latine dont nous faisions partie.
Mais la nuit, tous les chats sont gris et les petites heures effacent les disparités pour faire place aux confidences de conversations plus profondes, là où la différence générationnelle s’estompe et devient un vrai lieu d’échange.
Les professeurs de français restent des modèles inégalés en matière d’identification.
Celui-ci était un homme raffiné, à la silhouette mince, habillé d’un manteau gris de facture classique- malheureusement déjà marié et inscrit dans une relation plutôt épanouissante, ce qui chez moi reformulait dans une énième version les traces anciennes d’un Œdipe incomplètement résolu.
Avec lui, nous avons parlé des nouveaux philosophes-il n’y a pas de nouvelle philosophie, disait-il- et de livres bien sûr, surtout de ceux que nous n’avions pas lus.
A cette époque bénie où fumer dans un café était aussi naturel que se laver les dents- aujourd’hui, tout adulte placé dans une situation similaire oscillerait entre l’incitation à la débauche et la non-assistance à personne en danger-, j’ai grillé l’un après l’autre des petits cigarillos au tabac amer qui me piquait la langue en fin de nuit. Mais la féminité naissante est à la recherche de confirmation et fumer permettait de se projeter de profil, la cigarette entre les lèvres, tandis que le pouce allumait d’un mouvement sec la flamme d’un briquet, ou d’animer la main d’un mouvement gracieux, ce qui symbolisait l’autonomie réelle, en puisant dans le réservoir des identités multiples offertes au cinéma.
Je me souviens d’ être rentrée à l’heure où il est trop tard pour aller se coucher . J’ai rebondi dans la journée naissante avec l’impulsion d’une balle de tennis et n’ai conservé de cette nuit blanche aucune autre stigmate qu’une sensibilité linguale à chaque gorgée de café.
Plus tard, dans une tranche de vie où j’étais convaincue de le rencontrer, je suis retournée à l’Amour Fou, face à un jeune ténébreux torturé par un hypothétique avenir littéraire et dont les postures inspirées me réduisaient à un état de sidération peu productif.
Depuis, j’ai appris que l’amour n’est pas cette acidité du manque célébrée par les Romantiques, pas plus que la négation du lien au profit d’une liberté farouchement préservée, encore moins des conflits tumultueux qui masquent l’absence d’intimité.
Plus récemment -ce qui signifie dans un temps encore si proche et pourtant déjà éloigné-, j’ai rejoint un homme à l’Amour Fou, avec la fraîcheur d’une jeune fille qui s’échappe de l’autorité paternelle.
Je m’étais laissé séduire par sa présence discrète et par le contenu poétique de ses petits mots. Un soir, il m’avait délicatement débarrassé de mes vêtements. Transgressant la règle la plus élémentaire de protection, je ne m’étais pas résolue à rompre le charme de l’instant en sortant d’un tiroir une petit boite plate, que j’aurais tendue avec un sourire embarrassé qui aurait signifié : sers-toi….
Aussi me suis-je rendue le lendemain matin à la pharmacie la plus proche. Au comptoir, j’ai commandé le plus naturellement du monde une pilule du lendemain que, de retour à la maison, j’ai avalée sans délai.
Au fur et à mesure que s’écoulait la matinée, j’ai ressenti la fatigue occasionnée par la dose exorbitante d’hormones que je m’étais infligée. Les yeux rivés sur l’horloge, j’ai guetté minute par minute la survenue potentielle d’une déferlante nauséeuse qui aurait définitivement compromis le traitement.
Midi a sonné et avec lui s’est envolé tout risque d’effet secondaire.
Je me suis rendue au rendez-vous et je me suis attablée face à cet homme que je découvrais, dans cet endroit qui n’avait conservé du passé que le nom, décoré de toiles monochromes et éclairé par la majesté d’une suspension baroque, focalisant le regard dès l’entrée.
Comme une jeune femme qui attend un heureux événement, j’ai été incapable d’avaler quoi que ce soit
Mon convive commanda une salade périgourdine, qu’il mangea de bon appétit. A plusieurs reprises, il interrompit le récit de sa vie antérieure pour me demander si je me sentais bien.
Aujourd’hui, lorsque nous évoquons lui et moi nos débuts, il me voue une reconnaissance éternelle de nous avoir épargné les soucis inutiles d’une grossesse non désirée et il reconnaît volontiers de ne pas avoir anticipé grand-chose. En effet, si à mon âge procréer ne serait plus raisonnable- nous avions chacun déjà fait des enfants…-, la probabilité de tomber enceinte est toutefois loin d’être nulle.
Aussi, à chaque jour passé ensemble, il me bénit d’avoir jeté les bases d’un avenir à deux.

Isabelle Telerman.
5 novembre 2009

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La longueur du court

Posté par traverse le 15 novembre 2009

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Entretien avec Jacqueline de Clercq à la Librairie Au Fil des pages, La Hulpe, 10 octobre, (organisation Plumes Croisées)

La lecture ici même de l’excellent, Comment écrire un texte long ? est à l’origine de ces lignes. Et tant qu’à jouer les pro-longations paradoxales, salut l’oxymore…

Dans les Leçons américaines , Italo Calvino écrit, « je rêve d’immenses cosmologies, de sagas et d’épopées encloses dans les limites d’une épigramme ». Ah ! ces écrivains, d’incorrigibles rêveurs… Souhaiter faire tenir dans une pièce de huit à dix vers, l’histoire de la création du monde, voire de l’univers, les récits fondateurs de l’humanité et les incommensurables épisodes de l’aventure humaine… est-ce bien jouable ?

Comme une seule gorgée de vin suffit à savoir si le breuvage est long en bouche, certains textes très brefs entretiennent un rapport similaire avec la durée de l’effet produit par la dégustation d’un bon vin. Ces petits textes-là sont… longs à l’oreille, ils s’y installent durablement, sans doute parce que le lecteur le veut bien et quelque part, avec sa complicité, mais aussi parce qu’ils appartiennent à une temporalité littéraire particulière au sein du « temps du texte » ou « temps de la métamorphose » comme l’écrit Maurice Blanchot. « Cet autre temps, cette autre navigation qui est le passage du chant réel au chant imaginaire, chant énigmatique qui est toujours à distance et qui désigne cette distance comme un espace à parcourir et le lieu où il conduit comme le point où chanter cessera d’être un leurre » .
Chanter sera d’autant moins un leurre, et le vœu de Calvino d’autant moins irréaliste, que la métamorphose par la médiation de l’imaginaire sera initiée comme par défaut, au sens où le langage informatique utilise cette expression, c’est-à-dire comme si un logiciel ad hoc téléchargé dans le programme de l’ordinateur en assurait automatiquement le « traitement ». Bonjour le rêve analogique !…

Il n’en demeure pas moins que l’écriture de la forme brève – nouvelle, aphorisme, poème court en vers ou en prose, mythe, conte, fable, etc. –, du fait même de son format, induit une condensation, une densité et une économie d’expression qui loin d’enfermer le récit dans les limites typographiques du texte, tout à l’inverse l’ouvrent en creusant entre les lignes, et parfois même entre les mots, des propositions d’échappées qui pour être implicites n’en sont pas moins bien réelles. Ce sont ces chemins de traverse présents en creux qui portent les longues durées de ces courts récits narratifs. C’est parce que le conte ne perd pas de temps, préférant aller toujours à l’essentiel que décrire par le menu détail les tenants et les aboutissants de l’histoire, qu’il booste l’imaginaire du lecteur et le tient en haleine. En cela, les formes de la fiction brève s’apparentent, sinon à la poésie proprement dite, du moins à l’écriture poétique pour laquelle le suggérer exprime un idéal.

Un très grand nombre d’écrivains pratiquent ce type d’écriture. Si je devais n’en citer qu’un, je choisirais Jorge-Luis Borges, passé maître dans l’art du raccourci, et parmi ses innombrables nouvelles, je prendrais La Demeure d’Astérion . Ou comment, en quatre pages, Astérion/Borges nous « raconte » le mythe du labyrinthe, le combat de Thésée contre le Minotaure, le rôle de sa sœur Ariane, l’état de la thalassocratie minoenne, l’architecture palatiale de la Crète antique… juste en nous faisant visiter sa maison et, comment, cerise sur le gâteau, il termine par une chute qui relance à l’infini le récit. Du très grand art !

Jacqueline De Clercq

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Les « lettres » de Jacqueline De Clercq méritent bien une histoire !

Bruxelloise, Jacqueline De Clercq « raconte » la langue et la développe dans une passionnante intrigue édifiée aux sources mêmes de la légende et du vécu. Quinze Histoires de lettres qui associent la fiction littéraire et la réalité dans un même projet de vie.
Dans un recueil de fictions brèves, l’auteur de Madame B. et du Dit d’Ariane nous apprend, non sans humour et avec quel esprit !, que le choix des signes n’est jamais innocent et que le bonheur d’être s’inscrit naturellement dans les rayons d’une bibliothèque ! Certains ont peut-être oublié que l’écrit procède d’une disposition « naturelle » qui est bien davantage qu’une représentation du monde… Nourrie d’une vaste culture, Jacqueline De Clercq possède aussi les clés de sa diffusion. Aucune lourdeur dans tout ceci, rien que le récit du monde, la fiction du naturel humain, instruit par les chicanes de l’existence. L’auteur prête sa vois aux personnages d’un autre temps, avec le naturel d’une femme érudite que rien ne viendra distraire, surtout pas le passage du temps.
Le scribe de la tombe est une petite merveille de délicatesse et de profondeur : « J’aime ces heures où nous étions réunis dans la salle de séjour, assis sur les nattes qui couvrent le sol, voyageant sur la barque que nous offrait Neferhotep. » Ce que nous savions déjà (ou ce que nous devinions), Jacqueline De Clercq nous l’apprend, avec une telle sûreté de ton que notre ingénuité intellectuelle s’accorde à sa voix ! De fait, nous écoutons « la voix » autant que « le récit », sans doute parce que ses modulations sont pour nous des chemins de traverse. Rien n’a dépassé le charme du « conteur » et, à dire vrai, la personnalité même des interprètes ravaude des pans entiers de notre sensibilité : Parce qu’il fut modelé dans l’argile, Adam est appelé l’homme de la terre ou le glébeux. Issu de la poussière du sol, il y retournera lorsque chassé du paradis pour faute grave, il deviendra mortel ainsi que sa descendance. » Cet extrait issu de Dans l’écart d’une lettre, nous confronte à notre précarité, certes, mais il nous ramène à un « soulignement » en bas de page, sorte de didascalie qui conforte l’intensité de notre vie intérieure : en hébreu, âdamâ désigne l’argile, la terre, la poussière. La curiosité du lecteur est aussi attisée par des observations sémantiques pointues et accrocheuses : Selon qu’il est utilisé au singulier ou au pluriel, le mot « aménité » ne signifie pas du tout la même chose, mieux, son sens se retourne comme un gant, l’envers n’ayant plus rien en commun avec l’endroit. » Dans Les arbres des Livres, l’auteur nous passionne quand il évoque la relation entre l’arbre et les dieux : « En se référant de la sorte à l’arbre, les Ecritures prolongent un usage en vigueur chez les Anciens. En Grèce, puis à Rome, chaque dieu était déjà associé à un arbre sacré : à Jupiter, le chêne, à Apollon, le laurier, à Minerve l’olivier, à Hercule, le peuplier… si bien que les panthéons antiques étaient à l’image d’un jardin ou d’une forêt. » Avec Les cailloux du Petit Poucet, c’est une lecture très contemporaine du conte qui nous est ici proposée comme origine de la langue des rap, slam, texto, graf et autre tag de la culture urbaine. Dans Le corps écrit, De Clercq fait un inventaire brillant et amusé des outils stylistiques du less is more qu’elle affectionne : « …je me mis à naviguer sur l’océan des tropes dont les noms tarabiscotés, « apocope », « tmèse », « ellipse », « litote », « oxymore » ou « hypozeuxe » m’ont toujours paru aussi magiques, et difficiles à retenir, que les personnages de Tolkien, peut-être en raison de leur ressemblance… »
Entre Umberto Eco pour qui une œuvre qui « suggère » se réalise en se chargeant chaque fois de l’apport émotif de l’interprète (le lecteur) et Roland Barthes qui précise le sens tremblé et le sens fermé, Jacqueline De Clercq attise la réflexion, l’exhibe avec finesse et l’introduit dans un cadre fictionnel évocateur…
Un véritable joyau !

Michel Joiret, in LE NON-DIT, n° 85, octobre 2009

HISTOIRES DE LETTRES Fictions brèves,
Jacqueline De Clercq
Paris, éd. L’Harmattan, 2009, 153 p.

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Jodi, toute la nuit dans Indications

Posté par traverse le 6 novembre 2009

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Voici un article de Carmelo Virone… qu’il m’autorise à déjà faire circuler
- Aujourd’hui même ?
- A partir de 15h 17 !
- Je triche un peu ? A peine seulement ?
avec les mentions d’usage… écrit pour le site de la revue Indications
www.indications.be

ddl
alias VbD

Je dis toute la vie

Didier de Lannoy s’était fait connaître en 1998 par un premier roman peu banal, Le cul de ma femme mariée (éditions Quorum). Il s’agissait d’une sorte de lettre ouverte à la compagne aimée et désirée, portée par une écriture inventive, carnavalesque, jubilatoire. Pas d’intrigue dans ce texte, mais l’aventure d’un langage qui se cherchait : « Mais c’est difficile de t’écrire aujourd’hui (disait le narrateur de ce livre). Tout a toujours été dit, par tout le monde et de toutes les façons possibles. Tout a toujours été lu et je dois te trouver une place à toi toute seule dans cet embouteillage grotesque. »

Parmi les procédés d’écriture mis au point par de Lannoy figurait un certain art du collage, de la citation, qui – pour le dire vite – lui permettait, par une série de télescopages, de faire voir l’inanité des langages dominants et bien-pensants.

Un second roman a paru en juin 2009 chez Couleur Livres, Jodi toute la nuit, également d’une grande audace formelle. A commencer par l’organisation du texte sur la page : lorsqu’on ouvre le livre, en effet, passée la préface de Jean Bofane, on découvre deux colonnes de phrases, deux discours qui se déroulent en parallèle. Le premier évoque l’histoire de Jimmy, Ch’immy plutôt, car tous les sons (s) et (j) sont remplacés dans cette partie de récit par la chuintante (ch) : « Lui, ch’était un pauv’ type, ch’était un type foutu, y n’avait pas été ac’hez malin pour tenir un ch’tylo et pour faire des études. Et puis y ch’piquait, y ch’piquait vachement. Il était accro. Complètement accro. » A droite, le texte présente le personnage d’Elridge, chanteur dans un cabaret. L’essentiel de la colonne est consacré aux paroles de la chanson qu’il est en train d’interpréter sur la scène. Cette co-présence spatiale suggère que, pour ces deux personnages, le temps est simultané.

Le dispositif se prolonge tout au long du livre, entrecoupé de passages de texte suivi, ce qui rend malaisée toute tentative de résumé. Se pose aussi, au début du moins, la question du sens de la lecture, puisque notre perception d’un texte en prose est inéluctablement linéaire : par quel bout commencer ? Mais bien vite, on se laisse prendre par cette polyphonie et on entre dans la nuit de New York, dans le cabaret où travaillent Eldridge, Jodi, Linda, dans la rue où Jimmy marche vers son destin, et le texte bruisse de tous les bruits de la ville.

Les itinéraires de ces personnages convergeront dans un fait divers violent et tragique. Mais au-delà de son intrigue, la grande force de ce roman tient dans sa langue – dans ses langues, devrait-on dire, parce que des mots anglais se mêlent régulièrement au français mais aussi, parce que, comme le précédent roman, Jodi, toute la nuit procède par citations de fragments discursifs issus d’horizons différents. Ainsi, par exemple, pour désigner les exclus de la société de consommation, qui errent dans la nuit, l’auteur écrit-il : « Les personnes dans ce genre-là ne cherchent pas à intégrer un groupe industriel disposant d’une expertise mondialement reconnue et d’atouts déterminants dans un secteur en pleine expansion marqué par une évolution rapide. » Un passage où l’on reconnaît aisément le style des offres d’emploi pour jeunes cadres dynamiques telles qu’en publient tous les journaux. Ailleurs on trouve un décalque des poncifs politiques de l’extrême droite américaine ou encore une paraphrase de l’Apocalypse, adaptée au goût du jour, qui rappelle les propos des conservateurs religieux : «… tandis que des épidémies et des sécheresses et des famines et des cyclones et des tremblements de terre s’abattront sur tous les continents et que des tornades frapperont le Kansas et le Missouri et que des vents souffleront à plus de 250 km/h… »

Le travail et les jeux linguistiques ne se limitent pas à ce dialogisme intertextuel, mais portent sur la substance même de la langue : notamment, avec des altérations phoniques, comme on l’a vu dans le passage sur Jimmy/Ch’immy, ou des altérations lexicales, comme dans cet autre extrait où le découpage arbitraire des mots, les lacérations du vocabulaire se font le reflet des blessures et déchirures dont souffrent les personnes : « Insom. Niaques. Trem. Pés jusqu’aux. Os. S’abritant de. La pluie sous. Des cou. Vercles de pou. Belles Squat. Tant les tom. Bes des bour. Ges dans les cime. Tières fri. Qués bu. Tant contre. Les croix se pren. Nant les pieds dans les cou. Ronnes mor. Tuaires cra. Chant à la fi. Gure des mé. Decins-flics des psy. Chologues-fonc. Tionnaires et. Des ébou. Eurs sociaux. »

Dans tous ces discours en mosaïque se font entendre l’arrogante brutalité des oppresseurs et les grondements de révolte de ceux qui n’ont plus rien à perdre aujourd’hui, mais aussi les paroles fragiles et poignantes de divers personnages dont Jodi, qui parle de la difficulté de vivre quand on est pauvre, de sa quête d’amour ou de la violence faite aux femmes.

C’est une des gageures de ce roman : réussir à mener à bien une passionnante entreprise expérimentale tout en créant des personnages dont on se sente proche, car le blues qui imprègne leur sang est aussi le nôtre.

Carmelo Virone.

Didier de Lannoy, Jodi toute la nuit, Charleroi, Couleur Livres, collection Je, 2009. 128 p., 13 €. Préface de In Koli Jean Bofane.

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Pas de soucis

Posté par traverse le 5 novembre 2009

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Il y a une dizaine d’années j’animais une suite d’Ateliers d’écriture dramatique autour des « Scènes d’amour et de guerre » au Maroc, en Tunisie, au Congo RDC, en France, en Belgique, au Portugal, et en Roumanie. Je cherchais , dans ce projet, à relier les visions de la guerre et de l’amour qui se projetaient dans le théâtre contemporain de ces pays. A chaque fois, les scènes de guerre étaient plus puissantes que les scènes d’amour. Je croyais y déceler un signe de ce qui s’imposait peu à peu où que j’aille, l’ »homme en guerre » (1) était le nouveau personnage du vingt et unième siècle à venir.

Nous y sommes, comme si l’époque avait produit la forme inversée d’un romantisme résurgent: la version ancienne de l’amour et de ses tensions existentielles (la mort et le suicide(2) comme esthétique d’une vie) deviendrait celle de l’homme ou de la femme bardé(e)s de guerre et de discours guerriers. Ils sont dans des rêves d’amour et d’extase, alliant sacrifice et joie jusqu’à la dispersion organique finale dans des explosions plus médiatiques d’heure en heure.

Ces hommes en guerre, ce sont aussi les travailleurs désespérés séquestrant, enlevant, menaçant, disposant bombes et discours où une caméra est plantée et cherchant désespérément à occuper le vrai théâtre des opérations, celui du plateau de télévision ou le flux perpétuel du Net.

Andy Warhol annonçait avec une prescience qui n’était pas son moindre talent que chacun serait un jour célèbre un quart d’heure. Aujourd’hui, le quart d’heure a rétréci. Il occupe fugacement les lèvres du narrateur, du présentateur, du journaliste pendant quelques secondes, le temps de dire, d’annoncer, de révéler, de comptabiliser, d’énoncer sur le plateau ou dans la vidéo placée sur la Toile, la colère, la guerre personnelle, la frustration, le sentiment de déni et le besoin de justice de chacune et chacun. Ces quelques secondes sont chassées par d’autres secondes annonçant les mêmes extases, les mêmes événements, les mêmes catastrophes qu’il y a quelques secondes.

La célébrité, ma foi, est de plus en plus courte et la mort n’y trouve pas son compte. Peut-être faut-il dès lors, consciemment entraîner un maximum de vivants (appelés dans ce cas, victimes…) dans sa propre perte, pour faire poids, pour augmenter sa mise? Peut-être.

Dans tous les cas, l’homme en guerre rôde, dans les écoles, dans les entreprises, dans les banques, dans la Bourse, dans les médias, dans la politique, mais probablement plus encore dans les insatisfactions, les frustrations qui grondent et qui font que des jeunes enfants déjà, entièrement reliés à l’impuissance volontaire de leurs parents (le nombre ici est indéfini et toujours variable) et tremblants de provoquer la colère de leur progéniture, connaissent le pire, le dégoût de soi. Ces enfants sont nés dans la guerre la plus intime, la guerre contre soi, celle qui avance chaque jour et enfonce un peu plus la lame dans les chairs, comme pour y chercher une limite toujours repoussée dans le dehors et intimement reconnue dans le dedans: celle des côtes, du coeur ou enfin, de l’expire final.

Peut-être est-ce aussi la raison pour laquelle, le « pas de soucis » journalier nous est asséné à chaque occasion. Est-ce un « no trouble » mal intégré ou une sorte d’incantation permanente, comme ces religieux qui égrènent leur chapelet infiniment dans un acte réflexe? Ou une façon de garder la distance, celle du « rien à dire, tout à communiquer »? Je ne sais. Mais chaque jour, je les compte. Hier douze, avant-hier, dix-huit, la semaine passé, quarante-cinq en quelques jours, etc…Je suis donc entouré d’une sollicitude infinie. Je suis heureux.

Bien sûr, j’ai tenté d’expliquer que le souci de soi était la première position à tenir, que nous étions reliés au souci de soi dans la question philosophique de base ou dans la morale quotidienne, que je ne supportais pas que l’on interfère ainsi dans mes préoccupations et que les soucis que j’avais ou que je me créais m’appartenaient en propre, que c’était plutôt, à mon sens, un acte de liberté et d’attention, en tout cas, un sentiment de lien de soi et aux autres. Rien à faire, pas de soucis revenait, revient…Et mon souci grandissait.

« Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés ». Dans « Les animaux malades de la peste », La Fontaine, à lire et relire chaque jour, nous met en garde et peut-être qu’écrivant ce billet, je lui donne raison…N’empêche, ces hommes en guerre et la Catastrophe (Paul Virilio, Université de la Catastrophe) annoncée à chaque instant ne semblent finalement que de virtuels ennuis, la réalité, elle, aime à se la jouer « protégée » par une antienne jouant de l’innocence générale: « pas de soucis ».

1.Franck Venaille, L’homme en guerre.
2.Goethe, Les souffrances du jeune Werther

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Le rire et les larmes de l’Atelier

Posté par traverse le 4 novembre 2009

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« Les Funérailles de Mona Lisa » de Yan Pei-Ming
Le fameux regard à travers les coulures de peinture
Salon Denon au Louvre

Je ne peins pas l’être, je peins le passage,
Montaigne.

Des larmes parfois viennent dans le cours d’un Atelier : larmes versées, larmes retenues, larmes avalées, larmes en brume, larmes effacées, larmes reniflées, larmes de chacune et de chacun passées par les yeux d’un(e) seul(e), soudain, alors que son texte est lu dans l’Atelier. Ces larmes viennent parfois, effleurant le visage de tous, dans le silence de cet instant où la vie de l’auteur et de son texte font collision dans ce qui est entendu et qui n’était pas, croyait-elle, croyait-il, énoncé aussi clairement. Notre oreille a entendu, l’auteur, dans la distance de l’écoute de son texte lu par l’autre y reconnaît soudain un affleurement d’autre chose de plus enfoui.

Les larmes circulent à la surface de la plupart des grands textes de la littérature et nous renvoient alors à notre source intime que le texte dénonce dans un éclair. Le texte a déplacé notre curseur de perception, notre conscience d’être au monde, à l’insu de notre attentive retenue.

Des larmes, on pourrait faire une histoire collective qui irait des larmes sur soi aux larmes pour ou sur les autres (ce qui n’est évidemment pas la même chose), des larmes confuses qui noient joie et conscience de cette joie fugace qui aura disparu quand les larmes seront sèches et aussi les larmes officielles qui resserrent le clan, larmes qui nous trahissent, qui disent ce que le langage ne dit pas tout en faisant éclater un récit secret à l’entendement de tous…

Les larmes dans l’Atelier viennent donc rarement et durent très peu de temps dès lors que l’auteur est accueilli dans ce moment rare et que l’animatrice ou l’animateur referme cet instant de la meilleure façon, celle qu’il a prévue (à ces larmes soudaines, il faut se préparer bien avant l’Atelier et ne pas les craindre, ni les amplifier en entourant l’auteur d’une sollicitude qu’il refuse si souvent à l’instant qu’on lui manifeste hors propos, celui de la rigueur, du texte, de la loi de l’Atelier) et qui convient à chacun et à tous. En général, j’ai à l’esprit qu’au théâtre, les larmes, chaque soir, lavent le théâtre pour qu’on puisse encore y jouer à neuf, chaque lendemain. Je dis donc simplement « Ne vous inquiétez pas, cela nettoie l’Atelier … » et des rires alors viennent, qui chassent ces larmes intruses et toujours prêtes à se faire entendre.

Le propre des larmes, c’est qu’elles font remonter une voix de l’intérieur, une voix accompagnée d’un texte inouï qui échappe à la maîtrise ou à la régulation du genre. Hommes et femmes y participent mais dans des circonstances et des théâtralités diverses. Cette théâtralité n’est pas jouée mais elle s’organise cependant dans une sidérante vitesse. A peine entrevues, à peine distraites par le silence, le visage qui se baisse et se relève vite comme débarrassé d’une ombre ancienne qui vient de s’échapper un peu.

Tout le reste est dans le texte et ce face à face avec l’auteur qui vient de passer sous la herse invisible des larmes nous est confié. A nous alors d’y revenir à l’instant, de remettre en jeu le texte, rien que le texte et de laisser un moment l’auteur se refaire un présent d’écoute pendant le temps du commentaire du texte, rien que de son texte, dans la ferme douceur de la pudeur.

Et le rire, déjà nommé ici ? Pas d’Atelier sans rires, et sans rire pas d’écriture me semble-t-il. De ce rire qui explore bruyamment ou pointe distinctement le bref instant du texte où l’écriture va enfin au bout de sa logique, qui n’est la plupart du temps en rien l’enjeu conscient de l’auteur et de son texte, il est souvent question dans l’Atelier. Bien sûr, nous rions, nous, lecteurs et auditeurs du texte, nous savons à l’instant ce qui fait vérité ou sincérité dans le flux des phrases. Vulgarité ou science savante n’y peuvent rien, le rire vient quand le texte bascule tout-à-coup dans une évidence qui déplace entièrement l’écoute ou la lecture dans une relation à sa propre histoire.

Le texte fait irruption en nous à l’endroit le plus vif, souvent le moins glorieux, très souvent trivial mais cette banalité apparente gronde sourdement des choses vues et tues qui nous relient. Et des rires souvent viennent redonner énergie à l’ensemble : à la lecture, à l’Atelier tout entier, à ce qui nous tient là, le soir souvent, assemblés pendant que dehors il vente, il pleut ou lorsque le soleil nous reproche ce labeur volontaire, cet Atelier librement rejoint.

Les rires sont probablement ce qui me retient depuis si longtemps dans l’aventure des Ateliers. Toute la gamme des rires. Sauf un, celui du mépris, jamais entendu dans aucun Atelier et pourtant ce ne sont pas des endroits de vertu particuliers. Alors qu’à l’école, oui, souvent, et pas uniquement des élèves…Ce rire nourri dans l’Atelier est probablement l’antidote aux usures, à l’ennui soudain, à la fatigue, au trop plein d’émotions, à la joie d’apprendre, à l’éblouissement du faire, du refaire et soudain, ça tient à l’oreille de tous

Des larmes comme des glossolalies de reconnaissance, des rires comme bannières déployées dans l’assemblée du travail et de l’invention : de tout, avec le texte pour faire entendre dans le premier temps de l’Atelier, celui de l’écoute et de la lecture, cet endroit où nous déclarons malhabilement où nous rêvons d’aller confusément.

Cf. L’Histoire des larmes, spectacle de Jan Fabre

http://www.theatre-contemporain.net/spectacles/LHistoire-des-larmes/

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Comment écrire un texte long?

Posté par traverse le 3 novembre 2009

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« Le projet de toute vie est de trouver une forme »
Hölderlin.

« Comment écrire un texte long? » Souvent cette question m’est posée dans l’Atelier d’écriture. Ou encore: « Je parviens à écrire des textes courts et pas des longs, comment faire pour gagner de l’ampleur? »…

En souriant, on pourrait répondre qu’en mettant bout à bout des textes courts, cela en fait un long. Comme la vie, jour après jour, empile lentement le temps, puis soudain, la forme se dessine : vague ou nette, en suspens ou rectiligne, en à-coups ou circulaire,…Le dessein et le dessin se confondent enfin. Mais il faut attendre assez longtemps avant de s’en apercevoir…C’est le seul inconvénient du système: attendre et voir, cela prend du temps. Pourtant, cela me semble être la vraie réponse. Arrêtons de rebondir, de courir derrière la bonne idée, de cumuler les bonnes idées (ce qui aujourd’hui après plus d’un siècle d’Instruction publique ne semble pas un inconvénient majeur…) mais laisser venir la bonne situation, celle qui s’impose d’elle-même, sans en référer aux discours généralistes, bénis-oui-oui qui tirent vers les bonnes intentions ou les sentiments d’agrément. Surtout ne pas aller dans des endroits râpeux, difficiles, voire ignobles, surtout ne pas aller vers ses souvenirs singuliers !

Nous sommes régis par l’universalité, et donc, l’individu, quoiqu’on dise a mauvaise presse. Je ne suis pas sans savoir que les récits de l’intime, ceux du moi, (journaux, récits de vie,…) passent aussi par cette machine à réguler: chacun son cancer, sa détresse, sa violence, ses abandons et ses amours mortes. Et le bonheur est chose rare et difficile à écrire hors les niaiseries des « petits moments »…Ce bonheur, probablement aussi passe par des gorges difficiles, des embûches violentes. De plaisir nous pouvons parler puisqu’il est passé sur la place publique, mais de bonheur ou de ce manque de bonheur, de ce rêve de bonheur, comment en évoquer l’obsédante présence ? Donc, consentement au contentement.

Comment donc écrire un texte long et pourquoi ce désir répété? La plupart des participants aux ateliers d’écriture ne fondent pas de grands espoirs littéraires ou d’éternité. Ils ne sombrent pas non plus dans la niaise croyance de ceux qui ne connaissent pas le mouvement interne d’un Atelier d’écriture (je ne peux parler que de ceux que j’ai fréquentés et de ceux que j’anime, bien sûr. Bien que j’aie une idée relativement précise sur les stratégies générales des Ateliers) qui est de croire en une quelconque génération d’écrivains issus des « écrivants » (quel terme étrange, comme celui d’ « apprenant »…Travaillant régulièrement avec des personnes âgées, je leur ai soufflé récemment que c’était probablement des « oubliants » et ils ont ri de ces néologismes qui ne sont pas éloignés de l’écho des « méprisants »…).

Non, ils savent qu’ils viennent en Ateliers pour avancer au coude à coude, épaule contre épaule, le désir ranimé par les échéances et les fusées de l’Atelier. Ils viennent pour ne pas céder au lent glissement de la procrastination : demain, j‘écrirai, ma vie est un roman, etc.…Ils écrivent pour mettre de l’ordre dans leur chaos qui est celui de tout être et ils écrivent aussi pour y créer la joie (je n’ai pas encore céder ici au mot « plaisir ») de se constituer une colonne vertébrale plus solide, plus consciente, plus responsable. Certains viennent aussi avec le désir de se mettre à jour avec eux-mêmes et ne prennent pas leur besoin d’écrire pour une hypothétique thérapie ou un quelconque rendez-vous masturbatoire. Elles et ils écrivent pour renoncer pour s’éloigner, pour se retirer dans des endroits difficilement accessibles à la paresse de l’âme (ou de ce que vous voudrez bien entendre ici : estime de soi (pour le développement personnel), spiritualité, conscience, « être au monde »,…)

Les auteurs participants aux Ateliers (on est auteur d’un crime, pourquoi pas d’un texte, même si malhabile, ou rare, ou unique ?) sont livrés à eux-mêmes si ce n’est qu’ils sont accompagnés par l’animatrice ou l’animateur et surtout par les autres auteurs participants au même rendez-vous. Alors, pourquoi veulent-ils écrire un texte long si souvent ? Je me suis souvent interrogé sur la difficulté à clôturer un texte, à le déployer dans son espace nécessaire, à le disposer dans un temps qui convienne autant à l’auteur qu’au texte, qu’au lecteur. Et ce temps probablement est un temps indissociable de l’histoire intime de l’auteur, de sa capacité à imaginer la fin d’une histoire (la fin de son histoire ?), de ceinturer le temps et de le projeter, transformé par l’écriture, dans l’espace d’un texte.

Alors pourquoi des textes courts ? Par paresse ? Je ne pense pas, trop d’exemples de courts textes prouvent le contraire. Par manque d’imagination ? Qui prétend encore qu’il faille de l’imagination pour écrire ? Par manque de cette puissance de chacune et de chacun qui nous assaille si souvent, cette puissance d’être au monde et de voir et de regarder, et d’entendre et d’écouter le monde en nous et autour de nous ? Peut-être, par à-coups, par vagues, sommes-nous tantôt absents, tantôt présents ? Et ces Ateliers forcent la reconnaissance de cette obligation de présence…

Et si les textes courts n’étaient pas tout simplement issus d’un souffle court, d’un sentiment de temps court, de longues absences au monde, de trop longues et lourdes « vaisselles » ? De la peur, simplement à descendre dans la langue qui est toujours, quoiqu’on dise ou pense, une des formes de la Chambre de Barbe-Bleue ? Peut-être.
Mais sûrement que des traces de toutes ces contingences existent en nous et nous animent ou nous agissent, contre le texte, pour le vide, pour l’absence, contre l’écrit, pour le vague et l’innomé…

Les textes longs (« Ecrire un roman ? Un travail de bœuf », Flaubert) supposent que l’auteur puisse accomplir un travail à long terme sur son propre temps. Qu’il le scrute sans se laisser séduire par le temps des autres, qu’il cesse de rebondir et qu’il s’immobilise, ou flotte dans le temps du texte, qu’il s’immerge dans le récit plus qu’il ne voudra se déployer dans les accidents de la vie. Vivre en apnée, littéralement, dans le temps du texte, tout en continuant sa course (ralentie) dans le temps de la vie. C’est ici que ça semble coincer : la vie et le texte seraient en opposition ? Je ne le pense évidemment pas. La vie doit entrer dans le texte et non être séparée du texte. Je pense plutôt que pour écrire un texte long, en tout cas, c’est ce que j’observe dans le mouvement des littératures et des oralités, il s’agit de faire entrer l’état de la vie dans le projet du texte.

Nous connaissons le corps du texte, le corps dans le texte, le texte dans le corps avec assez d’évidence aujourd’hui (Rimbaud, Artaud, Blanchot,…mais aussi les poètes comme Izoard, Verheggen, Maulpoix,…nous y conduisent sans cesse avec Barthes en ombre tutélaire). Dans cette avancée accélérée vers le micro-temps (Paul Virilio), il nous faut de plus en plus durement arracher du temps au flux de la vitesse et de l’inachèvement. L’écriture participe de cet arrachement et de cette avancée dans un temps plus dilaté qui est le temps de l’intime et du récit.

Ecrire un texte long, c’est donc aussi accepter de vivre une longue histoire, comme on vivrait une longue histoire d’amour, sans guetter le marché du désir tout autour de soi, et ainsi renoncer à ce plaisir mille fois répétable qui est de tomber amoureux, de vivre le saisissement de l’état amoureux, de se laisser envahir par la surprise d’un texte nouveau, et donc, court.

Les textes longs obéissent probablement à des lois internes qui ont plus à voir avec « l’être ici » de chacune et chacun qu’avec sa capacité à raconter de longues histoires, techniquement s’entend. Cette présence de l’auteur dans le texte long a à voir, me semble-t-il, avec la mort qui rôde dans chaque texte et qui nous renvoie à sa conscience répétée, ravivée. Cette mort qui traîne n’est pas sidérante ou invalidante, au contraire, elle donne un nom à cette angoisse, qui, par le passage au concret du texte
fait plaisir chez tant et tant sans que le bonheur d’avoir franchi une fois encore la ligne soit nommé. Etrange. Etrange cette obsession de la sémantique amoureuse dans les textes sur l’écriture : plaisir, désir, jouir,…Je ne nie pas ce surgissement inouï qui vient en nous soudain, mais je pense que cette marche lente dans le sens que le texte nous indique peu à, peu, avec ou non notre accord, fait la matière première d’un texte long et renvoie à la question du bonheur contenu plus que du plaisir révélé.

L’auteur dispose alors peu à peu de son temps dans le temps du récit (Merci Duras…) et les situations s’imprègnent du temps du narrateur comme l’auteur s’imprègne du temps du récit. Il quitte provisoirement son temps intime pour entrer naturellement dans la durée de l’écrit.Les deux temps s’imbriquent alors sans pourtant se confondre, c’est le temps de l’écrit.

Les Ateliers d’écriture, à mon sens, peuvent soutenir cet arrachement à la rapidité, sans ignorer les vertus de la vitesse d’écriture qui peut, paradoxalement, être un des moteurs de l’ampleur du récit : inscrire en filigrane dans le texte les mouvements de désir chaotique ou de fatigue éprouvée de l’auteur et donc, l’enrichir d’une matière temporelle nécessaire à son épaisseur et à son ampleur.

(Suite à un Atelier, octobre 2009)

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Des lettres tombent dans ma boîte de plus en plus rarement

Posté par traverse le 2 novembre 2009

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Des lettres tombent dans ma boîte de plus en plus rarement, ce temps est venu où le papier est lié à la chair, à la viande qui le touche et le lèche, le timbre, le plie, le transporte et le jette dans la borne postale ; lettres que l’on serre sur son cœur et que le temps et l’éloignement restituent à une sorte de testament fugace, de bref salut avant le brouillard du jour, d’incantation dans l’achèvement de la signature et de la relecture rapide avant le repentir. Lettres rares et toujours encombrantes, elles marquent le jour d’une annonce précise, je viens ou pars, je t’aime ou je te quitte, je serai là où tu seras, je n’irai pas au rendez-vous, je t’envoie mes amitiés alors que je ne voudrais te parler que de tendresse ou d’une admiration qu’on feint de ne plus éprouver alors que la lecture est en cours et que se lève en nous, parfois, un tel chagrin de n’avoir pas plus tôt répondu à son appel ou à ses vagues remontrances, … 

J’attends ce temps où je les écrirai moi-même pour ne pas perdre le goût des enveloppes ouvertes comme un cœur qui soudain se livre au détour. Les manies disparaissent de plus en plus vite, ne reste que du vague, de l’incertain et une certaine mollesse où des couteaux vengeurs s’enfonceront bientôt, fermez les yeux et pensez à cette femme, à cet homme, égarés sous nos toits, et qui souffrent de ne plus sentir sur leur joue la caresse de cette brise-là, celle qui descend de la colline et glisse dans la vallée avec tant d’attention depuis si longtemps pour les enfants du pays, à celle et à celui qui grattent ses dernières pièces pour téléphoner au pays, ca va ? ou ça ne va pas, et maman, et papa, et la santé, ah, ça va, et le compteur tourne et les ça va s’accumulent à prix d’or mais peu importe ce qui va ou ne va pas, c’est tout entier le corps et le chagrin d’être si loin  qui ne savent se dire, alors on dit ça va ou ça ne va pas, et on regarde sa montre pour compter combien de ça va ou de ça ne va pas encore on pourra prononcer. 

Plus de lettres envoyées, plus rien de griffonné sur des cartons de bière, que des mots si légers dans la lourdeur de la cabine et qui se dispersent à peine raccrochés. Ecrire, ça va ou ça ne va pas et le monde change à l’instant, écrire maman est morte et le père ne va pas aussi bien qu’il le dit, écrire un enfant nous est né et il porte ton nom, écrire la couleur des nuages dans  le souvenir des ciels, écrire la vague et le ressac, l’odeur qui traîne encore dans ta chambre, écrire une lettre, quelque chose qui se refuse à l’évanouissement et qui ravit le temps en l’enfermant dans une enveloppe rare, écrire et résister un court instant à l’inachèvement. 

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Trois poèmes traduits en arabe par le poète marocain Saïd El Baz

Posté par traverse le 1 novembre 2009

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ستظل هنا 

ستظل هنا، الغيوم تعبر فوق هامتك  فيما أنت تغسل روحك  لتبيعها، ستظل هنا، فيما الغروب يتجرّد من الهمسات، ستظل هنا مترددا في الشمس المائلة بداخلك كما لو كنت تدفّئ الميّت الآتي نافثا فوق راحتي يديه، ستظل هنا في هذه اللحظة داخل الفضائل الزهيدة، والموشّاة كلّها بسكّر الرغبات، ستظل هنا بداخل الكارثة سوّيا دون أن تدري من الدابة أين الظهر وأين صدرها. ستظل مثل من يبحر فوق لوح وسط عباب البحار لا يميّز حينها ما يدفعه للاطمئنان، وأنت إما شبح أو جسد يمتدّ لكن دون أن تصدّه هذه النصال التي تبترد بالجوار والتي ستنهال عليك قريبا، هذه المدية باردة حدّ أنّها لم تعد تضايقك في النعاس الذي يأتي إليك والذي تناديه، ستكون هذا الأمر الضائع، هذا الأبله بلا مصير المتدحرج بلا مطبّات والقادم ليرتطم هنا على حافة الأكواخ المشيّدة بأناة هنا وهناك، ستكون مندهشا من أنّك لم تعد تفهم شيئا، وأنّك لم تعد تميّز بين الليل والنهار، ستكون حيث كنت تحلم أن تكون بعيدا عن هزّات الشمال عن الوخزات والتمزّقات، العيون مازالت مغمضة من كثرة ما ارتقبت، الجلد في تمدد بياض المغاربيات، ونساء مفاجئات للجسد المشوّش كلّه بالرّيح، ربّما ستكون بالداخل أو بالخارج، الأغاني عذبة وهائجة في نفس الآن، الثغور تنتشي في قبلات النافورات الجامدة، النصال لبرهة لم تعد تتجه صوب صدغيك، وأنت في حلّ من الوعود القديمة سراويلك تسقط، قمصانك تتطاير، ونعالك تتخصّف، الأبله يجبن وهنا في بلاد المغارب القويةّ الآسنة وبلا مواراة، ساعتك الرملية تجهد نفسها في عدّ الوقت، أنت في الغرب، غرب « العربيات » المشؤومة، لقد وصلت إلى أرض من رخاء من مباهج وبؤس، و لم تعد سوى ظل في دولاب الظلال، تفتح فمك كي تغني وكي تقضم بملء الصوت وفي سرعة الجراد والأرانب البرّية، شفاهك على شفاه الصحاري، فيما أنت في هذا المكان من الزرقة حيث تأتي النصال أخيرا  لتنهال مجنّحة بين رفيف  طيور الدوري  فوق شجرة الزيتون.    

قصيدتان 

في الخارج وشوشة مبللة حيث تعبر السيارات، والسماء الرمادية ترتاح فوق صور مائية، في الساعات المسننة في الذكريات المدرسية، في العلل الزائفة، والرغبات الجارفة كي نكبر وكي نبلغ هذه الأسرار المخفية فوق الدولاب وفي عقول البنات، لكن اللون الرمادي يكاد لا ينتهي البتة من كيّ الشراشف المبسوطة لسموات بلا غيوم حيث ألتفّ محاولا نسيان حشرجة الكآبة. 

*** 

ربّما هي الرّيح، أو شيء سائل يتناثر في الهواء، حين لم نعد نفكّر في هذه  

الكارثة التي تتوكّأ على كاهل كل امرئ منّا، والتي تجعلنا يوما ما نستسلم بالمنكب بالورك، بالقلب أو بالعقل، نستسلم ولا شيء يتغيّر في هذه المادة الهشّة التي تنتقل من الواحد إلى الآخر وتمتدّ حتّى أنفاس الأشجار العظيمة. 

ترجمة : سعيد الباز 

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