La longueur du court

Posté par traverse le 15 novembre 2009

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Entretien avec Jacqueline de Clercq à la Librairie Au Fil des pages, La Hulpe, 10 octobre, (organisation Plumes Croisées)

La lecture ici même de l’excellent, Comment écrire un texte long ? est à l’origine de ces lignes. Et tant qu’à jouer les pro-longations paradoxales, salut l’oxymore…

Dans les Leçons américaines , Italo Calvino écrit, « je rêve d’immenses cosmologies, de sagas et d’épopées encloses dans les limites d’une épigramme ». Ah ! ces écrivains, d’incorrigibles rêveurs… Souhaiter faire tenir dans une pièce de huit à dix vers, l’histoire de la création du monde, voire de l’univers, les récits fondateurs de l’humanité et les incommensurables épisodes de l’aventure humaine… est-ce bien jouable ?

Comme une seule gorgée de vin suffit à savoir si le breuvage est long en bouche, certains textes très brefs entretiennent un rapport similaire avec la durée de l’effet produit par la dégustation d’un bon vin. Ces petits textes-là sont… longs à l’oreille, ils s’y installent durablement, sans doute parce que le lecteur le veut bien et quelque part, avec sa complicité, mais aussi parce qu’ils appartiennent à une temporalité littéraire particulière au sein du « temps du texte » ou « temps de la métamorphose » comme l’écrit Maurice Blanchot. « Cet autre temps, cette autre navigation qui est le passage du chant réel au chant imaginaire, chant énigmatique qui est toujours à distance et qui désigne cette distance comme un espace à parcourir et le lieu où il conduit comme le point où chanter cessera d’être un leurre » .
Chanter sera d’autant moins un leurre, et le vœu de Calvino d’autant moins irréaliste, que la métamorphose par la médiation de l’imaginaire sera initiée comme par défaut, au sens où le langage informatique utilise cette expression, c’est-à-dire comme si un logiciel ad hoc téléchargé dans le programme de l’ordinateur en assurait automatiquement le « traitement ». Bonjour le rêve analogique !…

Il n’en demeure pas moins que l’écriture de la forme brève – nouvelle, aphorisme, poème court en vers ou en prose, mythe, conte, fable, etc. –, du fait même de son format, induit une condensation, une densité et une économie d’expression qui loin d’enfermer le récit dans les limites typographiques du texte, tout à l’inverse l’ouvrent en creusant entre les lignes, et parfois même entre les mots, des propositions d’échappées qui pour être implicites n’en sont pas moins bien réelles. Ce sont ces chemins de traverse présents en creux qui portent les longues durées de ces courts récits narratifs. C’est parce que le conte ne perd pas de temps, préférant aller toujours à l’essentiel que décrire par le menu détail les tenants et les aboutissants de l’histoire, qu’il booste l’imaginaire du lecteur et le tient en haleine. En cela, les formes de la fiction brève s’apparentent, sinon à la poésie proprement dite, du moins à l’écriture poétique pour laquelle le suggérer exprime un idéal.

Un très grand nombre d’écrivains pratiquent ce type d’écriture. Si je devais n’en citer qu’un, je choisirais Jorge-Luis Borges, passé maître dans l’art du raccourci, et parmi ses innombrables nouvelles, je prendrais La Demeure d’Astérion . Ou comment, en quatre pages, Astérion/Borges nous « raconte » le mythe du labyrinthe, le combat de Thésée contre le Minotaure, le rôle de sa sœur Ariane, l’état de la thalassocratie minoenne, l’architecture palatiale de la Crète antique… juste en nous faisant visiter sa maison et, comment, cerise sur le gâteau, il termine par une chute qui relance à l’infini le récit. Du très grand art !

Jacqueline De Clercq

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Les « lettres » de Jacqueline De Clercq méritent bien une histoire !

Bruxelloise, Jacqueline De Clercq « raconte » la langue et la développe dans une passionnante intrigue édifiée aux sources mêmes de la légende et du vécu. Quinze Histoires de lettres qui associent la fiction littéraire et la réalité dans un même projet de vie.
Dans un recueil de fictions brèves, l’auteur de Madame B. et du Dit d’Ariane nous apprend, non sans humour et avec quel esprit !, que le choix des signes n’est jamais innocent et que le bonheur d’être s’inscrit naturellement dans les rayons d’une bibliothèque ! Certains ont peut-être oublié que l’écrit procède d’une disposition « naturelle » qui est bien davantage qu’une représentation du monde… Nourrie d’une vaste culture, Jacqueline De Clercq possède aussi les clés de sa diffusion. Aucune lourdeur dans tout ceci, rien que le récit du monde, la fiction du naturel humain, instruit par les chicanes de l’existence. L’auteur prête sa vois aux personnages d’un autre temps, avec le naturel d’une femme érudite que rien ne viendra distraire, surtout pas le passage du temps.
Le scribe de la tombe est une petite merveille de délicatesse et de profondeur : « J’aime ces heures où nous étions réunis dans la salle de séjour, assis sur les nattes qui couvrent le sol, voyageant sur la barque que nous offrait Neferhotep. » Ce que nous savions déjà (ou ce que nous devinions), Jacqueline De Clercq nous l’apprend, avec une telle sûreté de ton que notre ingénuité intellectuelle s’accorde à sa voix ! De fait, nous écoutons « la voix » autant que « le récit », sans doute parce que ses modulations sont pour nous des chemins de traverse. Rien n’a dépassé le charme du « conteur » et, à dire vrai, la personnalité même des interprètes ravaude des pans entiers de notre sensibilité : Parce qu’il fut modelé dans l’argile, Adam est appelé l’homme de la terre ou le glébeux. Issu de la poussière du sol, il y retournera lorsque chassé du paradis pour faute grave, il deviendra mortel ainsi que sa descendance. » Cet extrait issu de Dans l’écart d’une lettre, nous confronte à notre précarité, certes, mais il nous ramène à un « soulignement » en bas de page, sorte de didascalie qui conforte l’intensité de notre vie intérieure : en hébreu, âdamâ désigne l’argile, la terre, la poussière. La curiosité du lecteur est aussi attisée par des observations sémantiques pointues et accrocheuses : Selon qu’il est utilisé au singulier ou au pluriel, le mot « aménité » ne signifie pas du tout la même chose, mieux, son sens se retourne comme un gant, l’envers n’ayant plus rien en commun avec l’endroit. » Dans Les arbres des Livres, l’auteur nous passionne quand il évoque la relation entre l’arbre et les dieux : « En se référant de la sorte à l’arbre, les Ecritures prolongent un usage en vigueur chez les Anciens. En Grèce, puis à Rome, chaque dieu était déjà associé à un arbre sacré : à Jupiter, le chêne, à Apollon, le laurier, à Minerve l’olivier, à Hercule, le peuplier… si bien que les panthéons antiques étaient à l’image d’un jardin ou d’une forêt. » Avec Les cailloux du Petit Poucet, c’est une lecture très contemporaine du conte qui nous est ici proposée comme origine de la langue des rap, slam, texto, graf et autre tag de la culture urbaine. Dans Le corps écrit, De Clercq fait un inventaire brillant et amusé des outils stylistiques du less is more qu’elle affectionne : « …je me mis à naviguer sur l’océan des tropes dont les noms tarabiscotés, « apocope », « tmèse », « ellipse », « litote », « oxymore » ou « hypozeuxe » m’ont toujours paru aussi magiques, et difficiles à retenir, que les personnages de Tolkien, peut-être en raison de leur ressemblance… »
Entre Umberto Eco pour qui une œuvre qui « suggère » se réalise en se chargeant chaque fois de l’apport émotif de l’interprète (le lecteur) et Roland Barthes qui précise le sens tremblé et le sens fermé, Jacqueline De Clercq attise la réflexion, l’exhibe avec finesse et l’introduit dans un cadre fictionnel évocateur…
Un véritable joyau !

Michel Joiret, in LE NON-DIT, n° 85, octobre 2009

HISTOIRES DE LETTRES Fictions brèves,
Jacqueline De Clercq
Paris, éd. L’Harmattan, 2009, 153 p.

Une Réponse à “La longueur du court”

  1. ニューバランス 激安 dit :

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