Flaubert ne sera pas à la Foire du Livre…

Posté par traverse le 11 février 2010

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Manuscrit de Flaubert

Publication du cinquième tome de sa Correspondance dans la Pléiade. L’auteur de «Bouvard et Pécuchet» traque la médiocrité de son temps… et du nôtre.

Prenons Flaubert le samedi 27 septembre 1878 dans le «Journal» d’Edmond de Concourt
:

«Flaubert, à la condition de lui abandonner les premiers rôles et de se laisser enrhumer par les fenêtres qu’il ouvre à tout moment, est un très agréable camarade. Il a une bonne gaieté et un rire d’enfant, qui sont contagieux; et dans le contact de la vie de tous les jours se développe en lui une grosse affectuosité qui n’est pas sans charme.» Ce Concourt ne comprend rien, cela va de soi, mais il nous donne une précieuse information sur l’ouverture des fenêtres. Flaubert étouffe, il suffoque, son «Bouvard et Pécuchet» lui donne un mal fou, c’est un bouquin infernal, atroce, qui le mène droit à la mort. «Mon but secret est d’abrutir tellement le lecteur qu’il en devienne fou. Mais mon but ne sera pas atteint, par la raison que le lecteur ne me lira pas. Il se sera endormi dès le commencement.» On n’a pas assez insisté, à mon avis, sur la découverte fondamentale de Flaubert, son trait de génie, sa passion, sa rage. Sartre a eu tort d’inventer pour lui le rôle d’«idiot de la famille», alors qu’il aura été le premier à sonder ce continent infini, la Bêtise. De ce point de vue, Flaubert, c’est Copernic, Galilée, Newton : avant lui, on ne savait pas que la Bêtise gouvernait le monde. «Je connais la Bêtise. Je l’étudié. C’est là l’ennemi. Et même il n’y a pas d’autre ennemi. Je m’acharne dessus dans la mesure de mes moyens. L’ouvrage que je fais pourrait avoir comme sous-titre : «Encyclopédie de la Bêtise humaine».»

Bêtise de la politique, bêtise de la littérature, bêtise de la critique, médiocrité gonflée à tout va, il faut dire que la fin du XIXe siècle se présente comme un condensé de tous les siècles, ce qui a le don de mettre Flaubert en fureur. Le pouvoir est bête, la religion est bête, l’ordre moral est insupportable, bourgeois ou socialistes sont aussi imbéciles les uns que les autres, et ce qui les unit tous, preuve suprême de la Bêtise, est une même haine de l’Art. «Qui aime l’Art aujourd’hui ? Personne, voilà ma conviction intime. Les plus habiles ne songent qu’à eux, qu’à leur succès, qu’à leurs éditions, qu’à leurs réclames ! Si vous saviez combien je suis écoeuré souvent par mes confrères ! Je parle des meilleurs.»

Il faut lire ici (ou relire) la grande lettre à Maupassant, de février 1880, elle est prophétique. Un programme de purification du passé est en cours sous le nom de moralité, mais en réalité (et nous en sommes là aujourd’hui) par la mise en place d’une conformité fanatique plate. Il faudra, dit Flaubert, supprimer tous les classiques grecs et romains, Aristophane, Horace, Virgile. Mais aussi Shakespeare, Goethe, Cervantes, Rabelais, Molière, La Fontaine, Voltaire, Rousseau. Après quoi, ajoute-t-il, «il faudra supprimer les livres d’histoire qui souillent l’imagination».

Flaubert voit loin : les idées reçues doivent remplacer la pensée, il y a, au fond de la bêtise, une «haine inconsciente du style», une «haine de la littérature» très mystérieuse, animale, qu’il s’agisse des gouvernements, des éditeurs, des rédacteurs en chef des journaux, des critiques «autorisés». La société devient une énorme «farce», où, dit-il, «les honneurs déshonorent, les titres dégradent, la fonction abrutit».

Renan se présente à l’Académie française ? Quelle «modestie» ! «Pourquoi, quand on est quelqu’un, vouloir être quelque chose ?» Savoir écrire et lire est un don, sans doute, mais aussi une malédiction : «Du moment que vous savez écrire, vous n’êtes «pas sérieux, et vos amis vous traitent comme un gamin.» Bref, l’être humain est en train de devenir irrespirable. En janvier 1880, vers la fin de son existence physique de saint halluciné, Flaubert écrit à Edma Roger des Genettes (sa correspondante préférée, avec Léonie Brainne et sa nièce Caroline, plutôt des femmes, donc) : «J’ai passé deux mois et demi absolument seul, pareil à l’ours des cavernes, et en somme parfaitement bien, puisque, ne voyant personne, je n’entendais pas dire de bêtises. L’insupportabïlité de la sottise humaine est devenue chez moi une maladie, et le mot est faible. Presque tous les humains ont le don de m’exaspérer, et je ne respire librement que dans le désert.» Simple question : que dirait Flaubert aujourd’hui ? Autre prophétie pleinement réalisée : «L’importance que l’on donne aux organes uro-génitaux m’étonne de plus en plus.»

Allons, bon : le sexe lui-même est en train de devenir Bête.

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur

La rage de Flaubert

«Correspondance, tome V», par Gustave Flaubert, Gallimard, la Pléiade, 1584 p., 55 euros (jusqu’au 31 mars 2008, 62 euros ensuite).

Une Réponse à “Flaubert ne sera pas à la Foire du Livre…”

  1. Valentini dit :

    En garde, à Perpignan
    géant, il se planta

    Bibendum à bibi

    A la rêverie
    carpe-cuir toute ouïe
    au fil du miroir
    muette beuverie
    jusqu’à l’aporie
    pi pot du grand soir!
    Le grand homme au matin couard
    sortant de la Beurrerie
    Nationale entre au gueuloir
    heureux de la sauterie
    scala-santa en sautoir.

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