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Journal d’une génération (qui connut le politique et fond dans l’émotion)

Posté par traverse le 24 mars 2010

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L’éternité, c’est quoi?
C’est la mer allée avec le soleil.

A. Rimbaud.

Toute génération connaît son point limite, celle des années soixante atteint sa maturité fatidique en l’an 2000. De sombres histoires d’Etats, des abandons ou des alliances nouvelles donnaient aux tyrans des airs d’humanité retrouvée. Hasan II accueillait le vieux Mobutu malade qui mourut dans le Royaume du Maroc moqué et trahi par la plupart de ceux qui l’avaient soutenu. On payait au Congo libéré par Kabila (père) un poulet en millions de « prostates ». C’était le nom donné par les Kinois aux Zaïres dévalués qu’on payait alors par liasses tombant en morceaux. Le Mur était définitivement en fragments (recyclés en souvenirs et en œuvres d’art) et avait entraîné avec lui des pans entiers de l’Histoire et des hommes. Des cultures s’étaient défaites d’un coup, le socialisme et le marxisme en avaient pris définitivement dans l’aile et la morale, celle que les naïfs assoiffés de pureté attendaient de l’Est ou d’Orient, nous prenait de court par son cynisme et son archaïsme violent.

L’armoire à secrets attendue était vide et ce qui en sortit ne fut qu’un bref moment de réjouissance presque ancienne : des hommes se gratifiaient de nouvelles reconnaissances et des frontières tombaient pour en laisser apparaître d’autres, lointaines et floues, celles de la pauvreté morale de tous, du désespoir de chacun et du vide d’idées fortes et porteuses d’espérances. La jouissance du libéralisme s’instilla au cœur de chaque mouvement humain, de chaque comportement. La fête, la jouissance, le plaisir, l’accomplissement effréné de soi devenaient les vertus cardinales de toute société démocratique.

Les effets collatéraux de l’antique « jouir sans entraves » (68 était refroidi et passé aux célébrations) se faisaient sentir au plus profond : les élites, même issues du travail et de l’ascenseur social ou culturel, étaient suspectes de tout, les pouvoirs confondus avec les plus nécessaires autorités et les médiocraties de tous bords trouvaient dans la socio-culture et la médiatisation perpétuelle des alliés de poids. Par la proximité des institutions culturelles dévouées au lisse et au contentement des fragiles marges intérieures de la classe des consommateurs et par notre sidération devant les dispositifs de réalité mis en place systématiquement (du plus bas, au plus haut, jusqu’à celui du Corps du Prince, de l’Elu, du Manager, de l’Intellectuel, de l’Artiste, de l’Expert,…), les épines tombaient une à une des roses auxquelles rêvaient encore la plupart d’entre nous.

Un lourd passé rentrait à nouveau dans l’Histoire en faisant ressurgir un présent tragique : les pauvres arrivaient en masse et les oasis où ils pensaient se reposer se tarissaient à vue d’œil. Des débats tonnaient un peu partout à propos des conditions de parcage des envahisseurs légitimes. La présence des plus démunis de la terre sur le sol des démocraties marquait le temps d’un nouveau désordre : celui qui devrait donner naissance à des valeurs de réconciliation humaine, à des rédemptions tant attendues chez l’Homme blanc. Mais les pauvres ne sont jamais ceux que l’on connaît, ils sont d’un autre ordre ceux qui nous déterminent à agir : ce sont des inconnus, des Gaspards arrivés dans un grand trouble dans nos villes bruyantes et qui posaient leur silence et leur besoin de consolation sur la table des Chevaliers du droit, de l’égalité, de la fraternité et de la liberté qui était déjà si encombrée des Dossiers infinis que les mêmes Chevaliers ne parvenaient à traiter dans l’esprit des Lois de la reconnaissance universelle.

Ce qui arriva alors, ce fut l’annonce d’une limite au passé sous la forme d’un Bug immense et rédempteur, un Tabula rasa qu’on espérait en secret. Les temps numériques allaient renvoyer les anciennes inquiétudes à l’an Mil et on en sortirait enrichis d’une terrible découverte : les temps avaient changé. Il ne se passa rien. La fête fut lourde à digérer et l’Europe, à cet endroit précis en profita pour frapper du poing le front de chacun en y laissant l’empreinte de l’Euro. C’était notre victoire, celle qui transformait les anciens chaos en monnaie d’espoir et d’entreprises communes.

Et pendant ce temps, les pauvres ne cessaient de s’agripper aux trains d’atterrissage des avions, de se réfugier dans les soutes des navires et des camions transporteurs…Des familles entières arrivaient dispersées et vivaient dans des conditions de clandestinité qui ne cessaient de moudre dans le cœur des hommes, des arrivants et des accueillants, ce qu’il y avait de plus ancien : l’évidence d’être chez soi et le rêve de se porter en dehors des enfers vers ce qui apparaît comme un lieu de bénédiction. Les uns et les autres se sont regardés sans se comprendre et ils ne pouvaient vraiment se parler car ils ne pouvaient se comprendre. Alors ils échangèrent des phrases rituelles : le nombre de viols, les violences de tous ordres passées dans les récits attendus, des catastrophes sans fin parfois incontrôlables. En face, en balbutiant presque, c’étaient des programmes, des urgences, des discours, des aides coordonnées, des emplâtres, des drames, des impasses, des colères rentrées.

(à suivre)

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