La confusion des débats

Posté par traverse le 29 mars 2010

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Ca y est, après la Vache folle, le Réchauffement de la Planète (voire), c’est le Voile…
Pas celui de Marie, non. Celui des femmes musulmanes qui tiennent à leur liberté de le porter n’importe où, n’importe quand. Et ce n’est pas une mince affaire, c’est une question qui excite les tenants de la démocratie souvent si légers dans leur dialogue avec l’histoire, la mémoire des luttes, la réalité des sociétés.

Le Voile, ce n’est pas une question de stylisme ou d’élégance non plus. Certaines le portent avec piercing, string et autres fariboles vestimentaires. D’autres s’en enveloppent comme pour se prémunir d’un contact impur avec le reste du monde. Dans le nouement dudit foulard, des règles subtiles nous disent à quelle tendance le voile fait référence.

Vous me direz qu’on s’en fiche ? Evidemment, la mode, c’est une question privée. Mais il ne s’agit pas de ça, voyons, il s’agit d’une question ESSENTIELLE dans notre monde de tOOOléérance (tiens, le tollé est rance ?). Il s’agit d’une question fondamentale alors qu’on pensait s’être débarrassé de ces signes religieux encombrants (…et prescrits, c’est ça le problème) en Europe il y a quelques dizaines d’années.

Mais non, on aime ça chez nous les débats vides, les prises d’otages morales « au nom du respect et de la liberté », on aime ça, le dialogue de cultures quand il s’agit de perdre son temps à côté de situations sociales lourdes : décrochage scolaire, fermetures d’entreprises, augmentation du coût de la santé, fatigue devant des délits commis avec une allégresse cynique et barbare et finissant régulièrement par…rien, rien du tout, voyons, pas de vagues.

La question démographique, les agressions systématiques à la vie privée par le Global numérique…ça ne compte pas, voyons, la question des questions c’est celle du Voile, du foulard, de la liberté religieuse, oh pardon, je ne sais plus ce qu’il faut dire, je ne sais plus ce que l’on peut dire, puisque la réalité est telle que dans la société de communication il faut surtout ne rien dire.

En fait, il n’y a probablement pas grand chose à dire si ce n’est « Mamzelle, sachez que votre liberté, la mienne, passeront toujours après les termes du Contrat social, que vos états d’âme, littéralement ne comptent pas plus que les miens dans la balance, que vous confondez la liberté avec l’hystérie de la liberté à tout prix, renvoyant ainsi l’équilibre social durement établi en matière de limites entre la sphère privée dans l’Espace public à une sorte de consumérisme du « c’est mon droit »… ».

Et votre liberté individuelle, vos états d’âme, les miens, ceux de mon voisin ont un espace pour être pris en compte : l’espace politique qui fait fi du religieux, qui tente de garder à distance les tenants du religieux. Mais aujourd’hui, les tenants du tout religieux le voient d’un mauvais œil. Nous sommes devant la montée des intégrismes naturels au nom des la liberté d’expression, et c’est le comble. Nous sommes aussi devenus une société de l’irresponsabilité, une société du « on » quand il s’agit de responsabilité et du « je » quand il s’agit du jouir.

L’avortement est remis fondamentalement en cause, le Créationnisme gagne dans toutes les écoles, des étudiants affirment que la laïcité est une « croyance comme une autre ». La confusion des genres intellectuels, l’agressivité verbale, la menace physique sont devenus la norme. Et je vois peu, tous religieux confondus, de manifestations pour cette absolue nécessité de la séparation des genres et de la reconnaissance que des systèmes marchent peu ou prou en fonction du niveau d’émancipation de ceux qui y vivent.

Cette émancipation devient un terme obsolète : elle n’existe ni dans le rapport à la consommation, ni dans la relation au monde du travail (le management nettoie le sang des murs, comme l’écrivait Jean-Pierre Le Goff, mais c’est le même qu’au 19ème siècle : violent et pervers), ni dans la sphère de l’éducation familiale (toute matière éducationnelle et morale, la hiérarchie des valeurs émancipatrices ont subi un transfert massif de l’aire familiale (familles multiples sans référents) à l’école, croulant sous les rendez-vous ratés (entre le savoir et l’épanouissement dans le travail, entre les relations de transmissions, entre les enseignants et les enseignés, entre l’Institution et les comportements privés (GSM en classe, rackets, porno langage, effritement des nuances relationnelles, cécité devant l’autre, …)

Olala quel sujet, le Voile ! Voilà un sujet majeur alors que la régression de l’inculture pseudo théologique s’installe dans les écoles devant des enseignants otages de la pression, des insultes, des anathèmes et des dénonciations pour discrimination des étudiants censés étudier pour se préparer à une vie active.

Et les débats culcul la praline se déclinent d’écoles en écoles, les mêmes nunuches s’appuient sur des vides culturels pour affirmer ou infirmer la même chose, « C’est dans l’Coran, ma Sœur, c’est pas dans l’Coran, mon Fère, j’te jure c’est dans l’Coran, ma sœur ! ». Et des animateurs, des profs, des invités en remettent une couche. Chacun a droit à l’expression, c’est entendu mais malheureusement entendu comme tel. Faudrait avoir un appui à son avis, mais ça, m’sieurs, dames, ce n’est pas nécessaire.

Ce qui est important c’est que ces dames voilées et ces messieurs « dévoilés » (bien sûr, le port du Voile est un choix librement consenti par chacune …blablabla…Là, faudrait arrêter de prendre les citoyens pour des chicons…) s’expriment, et réclament, et opposent, et s’indignent et… Chacun a un avis, comme une bouche, des bras, un cul et beaucoup de vent qui circule dans tout ça.(1)Et chacun d’y aller du pour ou du contre mais toujours de la même façon : un peu de philo, un peu de « moi je pense », un peu de « je déclare », un peu de « respect » , un peu de « dialogue », un peu d’interdit et d’outrance, un peu de silence et le tour est joué.

Moi, la liberté, je veux ! Allons, Mesdames et Messieurs les Politiques, courageux et probes, conscients de la régression que suppose l’acceptation de tels comportements, dites-le net, vous ne savez plus que faire pour rester neutres alors que ces demoiselles ne le sont en rien. La trouille est aux commandes, le déni de débordement nous pète en pleine face, on rase les murs et on attend qu’une solution miracle nous vienne toute cuite sur un plateau.

Mais sont-ce ces demoiselles ou ces dames qui poussent le bouchon trop loin ou y a-t-il « derrière » elles des pouvoirs cachés ? Certes, la religion, le religieux considérés comme valeurs refuges et identitaires semblent le dernier refuge des citoyens qui se sentent solitaires et non solidaires (en Europe, Rien n’a été prévu, conçu, construit pour régler et réglementer les immigrations sollicitées par l’Europe, sauf des discours et des affirmations allant de concert avec les menaces et les ostracismes).

A peine vous interrogez-vous sur la question démographique des migrations, à peine êtes-vous ressenti comme un partisan des extrêmes. Ce serait intéressant de (re)lire Hannah Arendt à propos de ces façons de censure que la classe moyenne met en place à son endroit et des outils qu’elles inventent pour fustiger et exclure celles et ceux qui osent s’interroger sur les diverses dimensions des questions liées aux sursauts totalitaires.

Les flux migratoires (qui ont toujours existé et qui, personnellement, ne m’inquiètent en rien) sont ressentis, étant donné la question du nombre (liée, entre autres, aux perceptions territoriales), comme des situations historiques aux conséquences collatérales. La question peut et doit être posée, quitte à l’épuiser par l’étude du réel, sinon elle sera logée ou cachée dans d’autres choix dont l’extrême droite n’est qu’un des avatars.

Interroger, c’est ne pas souscrire au Discours lénifiant global. C’est ne pas Croire, c’est ne pas être obligé d’« aimer » l’autre. J’avoue n’aimer que les gens aimables à mon sens et ne pas m’inquiéter par ailleurs de vivre avec celles et ceux que je « n’aime pas ». La culture est faite pour le « vivre côte à côte » et non le « vivre ensemble » (dans une galère, on vit ensemble dans la seule loi du Tyran). Sachant que la Loi, issue du Débat politique est là pour nous protéger les uns et les autres, nous qui ne nous aimons pas suffisamment que pour être frères ou sœurs. Voisins suffit et la Loi est construite pour cette fonction. Le juridique corrigé par le religieux, voilà de quoi je vois venir les ombres les plus épaisses.

Ce n’est donc ni le Voile, ni quoi que ce soit de religieux qui soit inquiétant mais la façon dont le débat porté par les partisans du « tout religieux » parviennent de façon perverse à en déplacer sans cesse l’enjeu. Par la façon dont nous avons la Trouille de répondre NON et de le replacer ce Débat, cette Dispute, comme l’écrivaient les philosophes des Lumières, dans des espaces qui échappent au prurit du « C’est mon droit », par la façon dont la moindre question renvoie celui qui la pose à des positions que la socio-culture (un peu de tout et le tour est joué) diabolise de slogans à l’emporte-pièce. Propagande et culpabilité, voilà les armes qui font avorter les débats légitimes mais politiquement incorrects.

Je me souviens que dans les films de Fellini, des gamins soulevaient les soutanes des curés en s’en moquant. La calotte était ridicule, ça puait la contemption et le pipi mental… Fellini soulignait un peu avant sa mort qu’il ne pourrait plus, dans l’état actuel de l’Europe, construire les films qu’il avait réalisés des années 50 aux années 80. Impossible, plus de pognon pour ça, plus de producteurs pour payer un artiste qui montrait des gosses allant dans des bordels comme on va au cinéma (souvent, c’était mitoyen dans l’Italie qu’il nous racontait)).

J’aimerais qu’on puisse voir un gamin d’aujourd’hui relever les cottes du Nikab et faire un doigt d’honneur à la dame offusquée. Liberté de création voyons, gaillardise bien européenne. Mais non, ma grande, nenni mon grand, ça c’est fini, c’est un manque de respect coupable de flagellation et d’amputation. C’est au minimum des emmerdes sans nom. Ca s’appelle la régression au nom de Dieu.com.

Et ça n’en finit pas de bavarder au nom de la liberté alors que la tolérance est toute autre, c’est une façon de combattre et non d’accepter, une façon d’enfoncer les forteresses de bêtise (pas celle du voile, mais celle du débat autour de la …chose).

Le seul voile qui nous bouche la vue de l’avenir aujourd’hui, le pur, le vrai, le grand, c’est celui-là : le voile de la méconnaissance, de l’inculture et de la frustration. On venait d’en finir auprès des siècles de luttes, de sacrifices pour que la Cité ne soit plus empestée de ces effluves religieuses et des pestilences des potentats de la « banlieue Dieu » et hop, c’est r’parti pour un Tour. Et pas n’importe lequel, c’est le Tour de « je me tire dans le pied et j’aime ça ».

Parce que le Voile de quelques femmes issues d’une autre culture, d’un autre temps ont ce besoin-là de reconnaissance narcissique, sociale, culturelle et que nous souffrons de ne pouvoir dire non à ce « besoin » ou à cette culture-là » au risque d’être mal aimés? Non, il me semble que la perversité vient du fait que tout simplement nous confondons des femmes libres ou instrumentées avec des citoyennes libres de parler et de se battre pour leurs idées tout en respectant la Loi du Politique.

Ca ne me regarde que faiblement de régresser au nom d’un plus de liberté qui se masque sous la forme d’une nouvelle Tutelle, par contre ça me regarde beaucoup de me battre pour que des systèmes soient émancipatoires et combattent ceux qui ne le sont pas) à moins de rêver, comme beaucoup me semble le faire de parler à la place de, de s’occuper avec tant d’attention des états d’âme, de se complaire dans la schizophrénie culturelle (je fais une chose dans un état de relative liberté et au nom de celle-ci, je soutiens celles et ceux qui veulent sa régression.)

Le débat a lieu. Il est capital puisqu’il touche la tête des femmes qui déclarent dès la puberté, que c’est « ma liberté ». Il y en a même une, complètement « nikabée » qui déclarait récemment sur une chaîne française que « ma liberté passe avant la Loi ». Aï, aïe, aïe, surtout ne rien dire. Surtout pas, vous êtes foutu alors pour trois générations au nom de :
- racisme
- xénophobie
- irrespect
- inculture
- intolérance
- provocation
- nationalisme
- perversité
- aveuglement
- incompréhension
- irréalisme
- idéalisme
- fascisme
- imbécillité
- régression
- choc des civilisations
- …
- (ou de toute injure qui assimile par exemple un anti-islamisme à l’antisémitisme…avec la légèreté que suppose une cécité rédhibitoire sur la question de l’histoire des Génocides)

Je ne pense pas non plus qu’il s’agisse d’ostraciser de quelque manière que ce soit les femmes « issues de l’immigration », ce serait une faute de débat car à l’instant il me serait répondu, et c’est là que l’on se fait flinguer à vue : « Mais elles sont françaises, belges ou syldaves cher Monsieur…». Non, il s’agit tout simplement de rappeler avec une extrême fermeté alors qu’il semble, dans la population que des limites d’intolérance ont été dépassées, que l’Individu n’est pas libre, qu’il est assujetti à un Contrat social.

Relisons Montesquieu et ne jetons pas le voile sur cette question centrale : comment allons-nous définir un Contrat du vivre ensemble qui ne soit fondé sur la Reconnaissance individuelle mais sur l’égalité des droits et responsabilités dans un Etat laïque helléno-judéo-chrétien qui a déjà eu tant de mal à se dispenser des folies confusionnelles ou intégristes depuis un siècle ? Vous aimez la régression, alors votez l’émotion identitaire. Vous aimez la démocratie, alors combattez les communautarismes, les identités définies dans le repli. Mais pour cela il faudrait à ce fameux Etat propose plus qu’un discours socio-cul aux migrants, et ensuite, aux citoyens de tous ordres.

Il faudrait que l’Europe affirme des valeurs partageables par tous et toujours passées par le Débat public d’où le religieux serait systématiquement renvoyé à une part intime de chacune et de chacun et jamais considéré comme le Tout sur lequel le reste s’appuie.

Il s’agirait d’inclure et non d’exclure, tout simplement, et de construire une éducation validée par des valeurs émancipatrices de chacune et de chacun.

Le système qui veut la liberté de chacune et de chacun au-delà de la Loi est nocif et ne fonctionne pas. Il suffit de lire l’histoire.

Je viens chez toi et je suis chez moi en respectant les Lois de chez Nous.

En tout état de cause, que dire, que faire dans ces conditions de flottement, comme on dit d’une roue qu’elle est voilée quand elle ne tourne plus rond ?

Débattre ? Certainement mais sans cette peur qui sidère nombre de nos contemporains (la peur d’une quelconque dénonciation au nom d’un racisme ou autre déviance supposée dès lors qu’on défend avec certitude et fondement ses valeurs de liberté et de laïcité).

Rions aussi devant la légèreté des menaces et la peur si facile de ces mêmes contemporains qui jouent les Bouvard et Pécuchet de la tolérance fondante (comme le fondant au chocolat : légèrement croustillant sur le dessus et fondant et mou à l’intérieur) : ils essayent de faire avec le Voile, comme on fera ensuite avec la confusion des valeurs et des genres.

Flaubert, décidément, un magnifique spécialiste de notre bêtise se régalerait de ce fondant débat.

(1) Boudu sauvé des eaux, de Jean Renoir (Michel Simon, interprète Boudu et dit « Ce qui est terrible, c’est que tout le monde a ses raisons… »)

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