LE LAMENTO DES GNONS

Posté par traverse le 31 mars 2010

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Texte pour acteurs et marionnettes

(Une voix off, ou peut-être dans la lumière d’une lampe basse, un homme lit, calmement, comme si tout était déjà joué. La scène pourrait être interprétée par des acteurs, des marionnettes ou, tout simplement, il s’agira peut-être d’un théâtre radiophonique. Le décor sonore est constitué de murmures, de chocs sourds, de soupirs, de bruits de bouche, de glossolalies d’enfants… comme si le père Fouettard et l’Enfant de Gnons étaient les figures sauvages, les coryphées de deux Chœurs surgis du chaos…)

(On ne voit que les deux visages étrangement maquillés : peau trop blanche, lèvres rouges et bien dessinées. père Fouettard a les sourcils sévères et l’œil brillant)

Le père Fouettard :
C’est dit, c’est fait, je suis le Père Fouettard, l’homme des coups, celui qui châtie tout qui passe à portée de main, celui qui aime ce qui passe à portée de main, je connais les vérités de corps passés au bleu, de corps noirs des bleus anciens. Je suis le Père qui défend les choses du ciel et de la terre, qui interdit, qui déclame le bien et le mal, le Père qui frotte le lard de ses enfants perdus, celui qui porte haut les coups qui retombent sur sa progéniture, le Père qui dit non quand sa main dit oui, celui qui rend fou l’enfant qui ne sait quoi lire de sa main ou de sa parole, je suis le Père haï, le Père au lyrisme mortel, le Père enfoncé dans l’amour trouble d’un temps qui effacerait tous les désirs, le Père absent qui martèle le corps de son enfant, ce Père-là, secret et détesté, aimé et abhorré, c’est dit, c’est dit.

(L’enfant des Gnons tend sa main au père Fouettard. Le père la prend délicatement)

L’enfant des Gnons :
C’est sur toi que je compte et je m’en remets à toi entièrement, mon Père, moi l’enfant des Gnons, le fils du père Fouettard, l’enfant des saccades et des secousses, l’enfant du tremblement de la main et des paroles, l’enfant des confusions et des contusions, l’enfant caché, l’enfant châtié, l’enfant perdu, l’enfant passé sous les fourches de ta colère, l’enfant vitriolé, lavé de toute les injures, plongé dans l’enfer de ta misère, l’enfant…

Le père Fouettard :
Je sais, je suis le maître de ce damné massacre, maître du monde et de l’enfer, maître des coups et des reproches et c’est moi, mon enfant que tu honoreras, que tu honores en tremblant, te plaignant et souffrant !
Ah ! Je hais cette suite de mots qui te résument ainsi !

L’enfant des Gnons :
C’est ton chant qui me hante, ton chant d’amour entendu au début, chant de désespérance pour toi et ma mère, et Archimère et l’Archipère, chant de larmes qui sont les miennes comme elles sont les tiennes…

Le père Fouettard :
…et le demeurent, et creusent, et perforent, et déchirent, et…

L’enfant des Gnons :
Mon père, pourquoi ?

Le père Fouettard :
Je t’ai procuré cette douceur de vivre, je t’ai donné cette peau sur laquelle je glisse la main les jours sans ivresse, je t’ai conçu entre le vin et les amandes, je suis ton seul avenir !

(L’enfant des Gnons prend son père dans les bras et le berce doucement comme un père berce son enfant)

L’enfant des Gnons :
Pourquoi, mon père, t’acharner à mentir ?
Tu parles d’amour et ton cœur craint le soir qui tombe, la nuit qui t’isole et t’abandonne, et tu fermes le poing sur une vieille tristesse que tu me reproches, à moi l’enfant des Gnons…

Le père Fouettard :
Des larmes me montent aux yeux quand tu me parles et pourtant je sens déjà ma main qui se raidit, je suis, n’oublie jamais, le père Fouettard, celui qui te condamne chaque jour, celui que tu pleures dans les coins de la maison, celui qui erre sans fin dans les couloirs de ta misère !

L’enfant des Gnons :
J’emporte quand je fuis, mes semelles et mes édredons, mes cahiers et mes gamelles, j’emporte tout ce que je peux emporter sauf cet amour que vous avez annoncé au seuil de mon entrée au monde !

(Le père Fouettard s’adresse au public avec force)

Le père Fouettard :
Cours, courez tous, enfants lâchés sur les boulevards du monde, enfants excédentaires, enfants aveugles nés de l’aveuglement, enfants ivres d’essence et d’ordures, enfants en loques et en lambeaux, cours, courez, vous échapperez peut-être au prochain repas de l’Ogre…

L’enfant des Gnons :
Ils ont de vraies familles là-bas…
Des familles taillées dans l’or des avantages, des familles rebondies et calmes, des familles au cœur pur et sans palpitations…
Ils ont des familles, des donjons, des baisers sucrés !

Le père Fouettard :
Envole-toi, ici la vie vaut son pesant de crimes, d’abandons et de larmes, envole-toi mon enfant, profite de mon égarement, de cet instant d’aveuglement et d’abandon qui me fait dire ce que tu veux tellement entendre et dont tu ne profiteras pas…
C’est peut-être là le secret de notre amour, de cet amour qui empuantit l’haleine de la plupart, de cet amour surgi de je ne sais quel enfer…

(Un temps)

Je sens déjà le fumet de ta douleur chatouiller mes narines, je sens l’effroi glacer ta peau, je sens des humeurs de terreur s’échapper de toi et flotter jusqu’à mon nez…
Envole-toi d’ici, enfant perdu, enfant plongé dans la famine et le mensonge, envole-toi, évapore-toi et vole jusqu’au cœur des hommes !

(L’enfant des Gnons se frotte tout le corps comme si des insectes violents rampaient dans ses chairs. Ses gestes comme ceux d’un enfant soumis à une intense douleur)

L’enfant de Gnons :
Je sens mes douleurs qui sont tes rhumatismes chaque fois qu’il va pleuvoir, mon père, qu’il va pleuvoir sur la saleté du monde… Je sens tout mon corps engourdi dans un tablier sombre, je sens mes muscles arrachés à leur calme mécanique et déjà minés par la suffocation, je sens, mon père, l’âge irrémédiable souffler dans le bec de tous mes os, je sens ce que certains nomment la perte du paradis, la poussée de l’enfer et que tous craignent sans hésitation, le joyeux inventaire des noms que leur donnent ceux qui ne croient ni aux saints ni aux diables, je sens que ces noms sont plus terribles encore car ils tombent à plat, chaque jour, devant les hommes habitués au pire !

(Le père Fouettard, debout, prend le fils sur son genou, la jambe posée sur une chaise, il le prend comme un butin, une pauvre bête tirée dans les fourrés)

Le père Fouettard :
Un jour, j’ai loué un costume d’apparat, large chapeau et feutre noir, gants de satin et cape de velours.
Les broches et les brocarts garnissaient mes atours…
Je suis parti rencontrer les princes et leurs ministres et j’ai parlé au nom de ma tribu et de la vôtre, disant que nous n’étions jamais que les formes imparfaites que les autres ont données à leur monde d’épouvante.
Oui, voilà ce que nous sommes, leur ai-je dit : des épouvantails harnachés les uns aux autres.

Le bras porte le coup sur le dos de qui doit le recevoir : c’est terrible et c’est ainsi, j’oserais presque dire que c’est bien. Ce monde est ainsi fait que la bêtise, la folie, la peur et l’envie fondent comme du plomb sur le dos des enfants trop vite nés !
Voilà ce que je dis au nom de ceux qui voulaient arracher les frusques des épouvantails, les éclairer de leur torche de colère, les révéler enfin pour ce qu’ils rêvent d’être : des petits enfants appelés à téter le sein et les caresses.

(L’enfant des Gnons se redresse)

L’enfant des Gnons :
Ils nous ont écoutés, nous avons promis maintes et maintes successions de chartes et d’arrêtés, je les ai crus et je les crois encore et je sais qu’ils sont tout autant frappés par notre détresse et notre impitoyable sort.
Je les ai crus et ils m’ont renvoyé.

(Un temps. Rires légers)

C’est donc en leur nom également que je te chanterai l’hymne du rassemblement, du veau gras et de la corne d’or !

(Un temps. Rires légers, encore, terribles)

J’entends dire : « Je connais les statistiques, les commentaires, je lis les notes en bas de page, les longues digressions morales, je sais que les plus grands principes cèdent devant la beauté des contrats ! »
Je suis ton fils avant tout, l’enfant des Gnons, et je le resterai encore longtemps, père Fouettard.
Je suis disséminé le long des routes et des trottoirs, je mange ce que les chiens me laissent, je dors sous l’arche de tes maisons je vends et suis vendu, on m’achète mon corps et mes cuisses trop lisses !
Je suis, père Fouettard, répandu un peu partout de par le monde, on m’écrase et je me lève un peu plus loin, on m’arrache et je me plais à repousser au même endroit !

Le père Fouettard :
Eêêêye ! Arrête !
Tu parles comme un pirate, un forcené des mers un coureur d’océans, tu parles comme un fou qui tire à boulets rouges sur tout ce qu’il rencontre !
Tu es une jeune bête, ton corps et tout ce qu’il contient m’appartiennent, tu es à moi à ceux qui parlent de ton père en mon nom.
Tu es ici pour nous servir, pour assouvir notre soif de plaisirs et de vices, tu n’es qu’un jeune cabri, une gazelle aux pattes entravées, un lionceau affamé qui rampe vers ma main
Tu n’es rien et je suis tout !
L’obéissance est ton sucre et la souffrance ton miel. Tu es à vendre et tu n’as pas de prix tellement tu te démultiplies. Tu es à cueillir d’Orient en Occident, à vendre et à acheter du levant au couchant !
C’est le siècle qui veut ça et qui l’a toujours voulu. Beau et bon siècle que celui pour ce commerce ultime !

(L’enfant des Gnons monte sur la chaise, semble narguer le père Fouettard…)

L’enfant des Gnons :
Je suis un fruit comme un épi dans un champ de maïs, un grain jeté au fond du moulin, une poussière dans l’œil maquillé des barbares, je suis… !

(Le père Fouettard lui donne une gifle, puis une seconde, une troisième encore, de plus en plus fort, frappe et se met à pleurer en frappant)

Je suis le sable sur lequel tu marches, les vagues que tu casses de ton torse puissant…

(Les coups, en pleuvant, marquent la saccade des pleurs du père fouettard qui, peu à peu, se fatigue. Pendant cette dérouillée, l’enfant Des Gnons proclamera bien haut et fort son texte pour couvrir le lamento des pleurs du père fouettard. La voix de l’enfant devient de plus en plus puissante)

Je suis… le cirage qui couvre tes bottes, la graisse qui coule le long de ton sabre,…
Je suis… ton passeport pour les matins de larmes, ton viatique pour des voyages en solitaire, je suis ta chose ramassée le long du chemin, cet objet que tu tords à plaisir, je ne suis plus qu’une voix qui crie mille noms que je porte et que tu mélanges à volonté, je suis la fille et le garçon, la sœur et le frère embaumés, je suis perdu dans les décombres de ton désir, je suis… la raison principale de ta tristesse et de ta honte et c’est pourquoi tu voudras me plonger dans l’acide, m’incendier, me hacher, me découper, me saler et me manger tous les matins, tu voudras me hisser à la plus haute vergue et me balancer dans le vent comme ton plus beau drapeau.

(Un temps)

Il y aura des inondations et je serai ton rempart de voluptés, il y aura des massacres et des autodafés et je serai celui qui ouvre les passages secrets où tu te cacheras roulé en boule contre moi en attendant la fin du vacarme…

Le père Fouettard :
Eêêêye, tais-toi !
Comment t’abandonner et me délivrer de toi ?
Comment me délivrer de moi et m’abandonner enfin au vertige ?

L’enfant des Gnons :
C’est la fin qui s’annonce, j’entends déjà le bruit des pas claquer dans les couloirs, on te tordra les pouces dans les fers, on te chargera de la puissance de ton amour et de la putréfaction qui te gagne, de cet amour étrange qu’ils feignent d’ignorer et que le mal envie, on te livrera aux regards des témoins, à leur langue, à leurs insultes, aux éclairs des appareils photos, aux bracelets d’acier, aux rares apitoiements, à la vindicte.

Oui, on te livrera à la colère du monde et je m’en réjouirai. Je danserai de joie en te voyant vaincu, j’exulterai en te sachant perdu.
Mais quand les juges auront lancé sur toi le sens et le sort qui t’attendent, je m’évanouirai en pensant à toi, mon père, je cèderai au plus terrible des chagrins car je te sais perdu ? Tu vas mourir bientôt et je dormirai alors dans des lits de soie fraîche.

Tu vas t’éteindre dans l’ombre des prisons et je fêterai ta disparition prochaine, c’est vrai, je ferai tout cela, et le pire et le meilleur aussi, mais c’est alors que je pleurerai en pensant à toi, perdu pour moi, que je te défendrai malgré toi, que je chercherai à te consoler alors que tu seras descendu dans la plus basse fosse.

(Un temps. Légère musique. Peut-être un « Stabat Mater » ?)

C’est ainsi que je ferai malgré la raison et l’ordre des jugements, en te maudissant mille et une fois, en te vouant aux gémonies, en embrassant ton image que je ne peux plus aimer, que je hais en pleurant !

Le père Fouettard :
Enfin !

FIN
Publié dans Archipel, N° 10

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