Le rempart des lampes

Posté par traverse le 29 avril 2010

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«Le goût des livres sans espoir, dit Humbert., c’est ce goût qui me détourne de moi-même. J’ai depuis longtemps perdu le sens aigu de ma jeunesse qui me faisait lire à tort et à travers tout ce qui me passait sous les yeux. Lire alors était mon seul usage du temps. Après, il a bien fallu vivre. »

Il y avait dans la lecture une inéluctable circulation: les textes renvoyaient à d’autres textes que jamais il n’écrirait, malgré ses promesses confuses. «C’est un théâtre obscur où j’ai erré les mains tendues en palpant devant moi quelque chose d’invisible», murmurait-il souvent. Et il riait de son mauvais goût qu’il confondait souvent avec un lyrisme un peu fade.

Cette « chose » avait sa place ici, dans les souterrains de son théâtre. Mais enfouie bien plus profond que ce que ses mains et ses yeux pouvaient atteindre. Toujours moins d’air, de sorties de secours, de raisons de tenir, toujours moins d’espace dans cet univers qu’il avait fini par détester, par haïr bien plus qu’il ne l’imaginait étant jeune. Humbert faisait craquer les doigts de ses grandes mains blanches. Sa calvitie reflétait la faible lueur de la lampe et il parlait à mi-voix pour ne pas troubler le calme apparent de cette nuit de décembre.

Il a appuyé sur la pause du magnétophone de poche posé sur le sous-main de son bureau et a allumé une cigarette blonde. Le clignotant rouge de l’appareil témoignait de nouvelles confidences.

«Je parle d’une époque qui a disparu, d’un théâtre que j’ai fini par remplacer par de plus sales occupations, et ce, depuis trente ans exactement. Ce jour enneigé et glacé est la date anniversaire de ma première mise en scène…De mes premières trahisons aussi… », a dit Humbert en écrasant sa cigarette.

Le signal de pause clignotait et il s’aperçut qu’il avait parlé dans le vide. Soudain une plainte monta des caves. Une longue plainte aiguë, d’une traite, sans respiration, sans aucune syncope qui aurait marqué l’intensité de la douleur. Il sourit, déclencha la pause et continua sa confession.

«Nous sommes donc le jour anniversaire de ma première entrée dans ce théâtre. Un vrai théâtre, fait de murs froids et de couloirs sombres, de recoins et de trappes imbriqués qui ouvrent sur la scène. J’y ai vu commettre bien des crimes. J’y ai perdu aussi le goût des livres et des phrases sommaires. J’ai connu l’ordre hasardeux des rencontres et des équipes mal équarries. Je me suis épuisé à égrener des paroles auxquelles déjà je ne croyais plus comme ces jeunes acteurs prétentieux et avides qui se satisfont si vite de l’à-peu près.»

Humbert a appuyé à nouveau sur la pause de l’enregistreur et s’est levé pesamment. Il s’est dirigé vers la porte de son cabinet, capitonnée de cuir fauve.

Il vit dans l’aile droite du théâtre. Il a toujours refusé de quitter cet appartement frustre.

«Je reste près de mes chiens », dit-il en souriant à qui l’interroge sur la raison de son inconfort volontaire. « Mes chiens fidèles et arrogants. »

La longue plainte d’effroi se fait à nouveau entendre, plus rauque cette fois. Comme si la voix s’était fatiguée ou avait enfin trouvé son registre. Il ouvre les battants de la porte et fait quelques pas dans le couloir, il hésite. Ses pas résonnent sur le pavement et la litanie monte vers lui comme un chant primitif.

«Il va falloir que je nourrisse mes chers enfants », murmure Humbert en revenant sur ses pas.

Il se rend alors compte que la bande magnétique défile encore et il décide de ne pas la rebobiner. «J’aimerai, plus tard, peut-être, entendre l’écho sinistre de leurs gémissements », pense Humbert en refermant la porte. «Il y aura là comme une trace de mes dernières amours, une trace à peine audible comme le coeur qui palpite lentement sous l’effet d’un calmant, comme la mémoire qui ne retrouve plus le dessin exact du visage ou du sourire d’un être anciennement aimé. Leurs plaintes glisseront ainsi dans les coulisses… », se dit-il en appuyant sur la touche d’arrêt. Il range l’appareil dans la bibliothèque en désordre et se sert un cognac qu’il boit d’un seul trait en laissant retomber son ventre dans le soufflet d’un soupir tout en volutes.

Il se gratte l’entrejambe comme il aime à le faire avant de descendre à la cave. «Le plus difficile est de montrer cette autorité calme qui est celle des gardiens sans états d’âme », ajoute-t-il en éteignant la lampe du bureau.

Plusieurs plaintes et gémissements roulent dans l’escalier jusqu’à lui. «Ce n’est pas la faim qui les fait aboyer ainsi », pense-t-il en fermant la porte derrière lui. «Et c’est tant mieux. La faim est peu de chose à côté de ce qu’ils vont enfin connaître… »

Dans la cave, accrochés à des crocs, des carcasses grisâtres. Des os parfaitement décharnés et usés comme un vieil ivoire traînent sous l’établi où il a déballé le paquet de viande. Il enfonce la lame dans la chair bardée de graisse blanche et flasque et découpe quelques morceaux en parts à peu près égales. La viande imbibe lentement le papier journal de sang noir. Humbert dépose avec soin les morceaux dans un baquet d’eau bouillante. Il sale et ajoute quelques épices à la volée. A l’aide d’une cuillère de bois, il remue la viande qui blanchit pendant plusieurs minutes. La buée a envahi les verres de ses lunettes et il s’essuie le front d’un lent mouvement de manche. Il continue à tourner dans le bouillon grossier en soufflant sur les vapeurs qui flottent à la surface.

«Ils se jetteront là-dessus sans un mot », pense Humbert en ouvrant le col de sa chemise. « Ils mangeront à pleine bouche, déchireront à dents vives mais pas avant que je ne les ai vus plonger dans la lumière une fois encore, les yeux écarquillés, les mains en écran et la bouche entrouverte sur le silence de la scène. Pas un cri ne franchira le seuil de leurs gorges asséchées, ils réclameront de l’eau et je les abreuverai comme de pauvres enfants. Mais avant, il faudra qu’ils supplient, chantent, réclament et suffoquent. Tout leur sera offert un jour: la gloire et les fastes d’un ultime accomplissement. Quand ils joueront enfin comme je le leur ai appris si longuement et si intensément. Mais ils oublient pourquoi ils sont ici, ils ne réclament que cette viande de dernier choix et un peu d’eau avant d’aboyer dans la nuit. Les applaudissements sont toujours tombés indûment sur eux et ils y ont pris goût trop vite. Aujourd’hui ils commencent à comprendre que le jeu que je leur impose ne supporte aucune faiblesse, n’autorise aucun ralentissement dans la hargne, la rage et la violence. Comédiens livrés à la faim et à la soif ils apprendront la loi de la faim et de la soif mais ce n’est pas cette viande et cette eau tiède qui les calmera. J’exige d’eux de bien plus grandes révoltes. Ils apprendront ce soir encore, sous le fouet de ma voix », marmonne Humbert. «Et le rideau enfin se lèvera sur leurs têtes couronnées. Les rappels retentiront sans fin et jailliront du puits noir qu’ils sauront affronter. C’est moi qui l’ai voulu ainsi. Spectateurs de misère d’un théâtre de misère, acteurs brûlés d’éblouissements, tout cela confronté dans un ultime combat qu’ils devront enfin livrer. Et moi, Humbert, je les y ai préparés… »

La viande est cuite maintenant et toute filandreuse dans l’eau qui mousse. Une odeur écoeurante et âcre flotte dans la cave. Humbert essuie ses lunettes au pan de son veston et pique les quartiers de viande ruisselante qu’il jette dans une large écuelle de métal cabossé qu’il empoigne par les bords avant de franchir la porte de la cave en criant « Mes agneaux, mes petits, mes enfants ! »

Les plaintes se font à nouveau entendre. On distingue maintenant très nettement les voix d’hommes de celles des femmes. Ce sont les hommes, surtout, qui se plaignent et menacent. Les voix semblent redoubler d’intensité depuis qu’il a franchi la porte de la cave. Il marche dans l’obscurité et les vapeurs de viande bouillie lui brûlent le visage. Il hâte le pas et franchit un nouveau couloir.

Humbert pose le plat devant la dernière porte que barrent deux tiges de métal. Il s’éponge une nouvelle fois le front de son mouchoir et frappe du poing deux fois en appelant ses chéris. Les grognements cessent et il fait glisser les barres métalliques dans leur gond. Il bascule l’interrupteur et la lumière éclabousse le couloir avant qu’il n’ouvre la porte. Il a resserré sa ceinture et boutonné son col.

«Toujours ils doivent me voir tel que leur maître »
La porte grince et une odeur aigre lui pique le nez. «Vous avez encore pissé partout », dit Humbert d’une voix sévère. «Mais ce n’est pas bien grave. Vous aurez tout le temps de nettoyer vos salissures après manger et boire… » Et il dépose l’écuelle à sur le sol. Alors seulement, il allume le plafonnier.

Trois femmes et deux hommes sont enchaînés au mur du fond. Noirs de crasse, de larmes et de sueur. Ils se mettent à gémir en se protégeant les yeux de la lumière crue. Ils sont à peu près nus et on voit sur leur corps les hématomes qu’ils se sont faits en luttant contre leurs fers.

«Il faudra rester calme sinon nous en resterons là: ni viande ni boisson. »

Une femme ose se lever en tenant ses chaînes à pleines mains. Ses seins sont lourds, ses cuisses grasses et ses cheveux noirs tombent en masse tout autour de son visage que la stupéfaction face à cette soudaine lumière a rendu enfantin. Les autres la regardent en silence.

«Vous avez tardé, maître… », dit-elle en se redressant encore. «Les chaînes, ne pourriez-vous nous retirer les chaînes un court instant? »

Les autres grognent en signe d’assentiment mais ils n’osent relever la tête. Le coeur enchâssé dans des craintes sans nom ils supplient qu’on les délivre un moment de la misère de leur condition et que le prix soit celui que le maître a annoncé dès le début de leur incarcération et qu’ils ont accepté, sans trop savoir alors quelle déréliction allait être la leur et comment ils allaient pouvoir traverser l’épreuve qu’ils avaient si souvent appelée de leurs voeux. Ils sont là selon leur propre volonté et rien, au début de cet emprisonnement nauséeux, ne laissait présager un tel enfouissement dans la crasse et la cruauté. Ils avaient appelé le maître, lui avaient fait part de leurs désirs d’atteindre ce qu’un acteur cherche trop souvent sans l’atteindre vraiment: la qualité absolue d’une représentation qui aurait effacé toutes les autres, les aurait reléguées aux oubliettes de la mémoire. Et le metteur en scène avait accepté de devenir ce maître exigeant sans orgueil mais aussi sans renoncer aux tâches et vertus d’un vrai maître qui est de soumettre afin d’éteindre toute velléité et d’amener à la lente disparition de soi. Le metteur en scène savait que les flagellations et humiliations qu’il allait leur faire subir seraient peu de chose en regard de leur nouvel apprentissage de la solitude et du doute. De la plupart des êtres, il connaissait la faiblesse qui est aussi la joie secrète du monde. Humbert savait tout cela et bien d’autres choses encore qu’il ne révélerait que plus tard. Aujourd’hui, il était convaincu que ses victimes étaient en bonne voie sur le chemin de l’absolue obéissance et il ne leur faudrait plus longtemps avant qu’ils n’acceptent de se livrer comme l’enfant aux mains agiles de sa nourrice. Il avait décidé de les laisser se distraire de leurs bouches et de leurs sexes, sachant que ce n’était pas les chaînes qui éteindraient le goût de la copulation. Elles étaient là pour exciter en eux la révolte, non pour entraver leurs mouvement, leur fuite éventuelle ou marquer une vile dépendance. Rien de ces attributs ne servait à interdire leur éventuelle évasion. Mais leurs bouches et leurs sexes étaient aujourd’hui plus ouverts, moins affamés aussi et plus attentifs à user du temps de la nuit où ils étaient enfermés et à laquelle ils s’abandonnaient les yeux éteints et l’écume aux lèvres. Leurs sexes se cherchaient et s’emboîtaient sans scrupule, tantôt devant, tantôt derrière, humides et innocents. Ils découvraient de nouveaux jeux où les genres se confondaient, mâles et femelles entremêlés. Ils connaissaient le plaisir sans devoir le justifier. Ils s’avouaient vaincus et s’abandonnaient à l’absence de toute inquiétude. Leurs bouches et leurs sexes vivaient dans l’attente de l’arrivée du maître. Et le maître agissait exactement comme il le devait. Ils ne craignaient pas de lui un éventuel abus dans le commerce de leur misérable destin, non, ils s’étaient livrés tels qu’ils étaient à l’origine, sans ambition et déchirés d’égoïsme. Ils attendaient de lui qu’il les mènent là où ils rêvaient d’aller, dans des lieux purs et aujourd’hui désertés. Ils savaient qu’ils étaient des poètes aveugles et qu’il leur faudrait bien un jour traduire leur désir d’exister en disparaissant. En s’effaçant du monde où ils vivotaient dans la vie et sur scène. Ils voulaient apparaître totalement, éblouir d’évidence le public qui s’assoupissait dans la médiocre chaleur des salles à moitié vides. Ils voulaient imposer leur foi en se livrant aux épreuves du jeu comme peu avaient réussi à le faire. Ils savaient que cela exigeait plus qu’une discipline: une ascèse. Mais ils en étaient incapables, trop souvent absorbés par les vanités que leurs rôles offrait. Le maître et ses rigueurs s’étaient imposés à leur esprit et ils l’avaient supplié d’accepter et de ne céder en aucune façon à leurs futures adjurations.

Humbert avait accepté et leur avait promis la plus grande attention. Il avait aussi exigé d’eux la signature d’une décharge attestant de leur complet abandon pendant les trois prochains mois. Ils avaient signé et leurs rapports, depuis, s’étaient confondus avec l’extravagance du pacte. A part la mort, qui ne pouvait être un châtiment mais une délivrance, Humbert n’avait, pour satisfaire leur besoin de martyre, consenti qu’à la panoplie de base de n’importe quel bourreau. La vérité…

Cette vérité, ils ne pourront la goûter avant d’avoir parcouru avec le maître toutes les étapes du dépouillement qu’ils ont choisi. Et c’est pourquoi, dans la nudité et la crasse dans laquelle ils mijotent depuis bientôt trois mois, ils remercient leur maître. Il leur a montré, hors de tout orgueil et de tout fléchissement, en quoi ils peuvent prétendre aujourd’hui être des acteurs sans pareil. Chaque soir, Humbert les a arrachés à leur cave et les a lancés sur la scène, aveuglés au début, puis lentement engloutis par la lumière. Ils ont appris à défendre les plus grands poètes et ils lancent les vers dans la salle vide avec une énergie et une émotion intenses, sans aucune complaisance pour la musicalité, décidés à ne céder en rien aux goûts faciles et aux appels probables du public. Ils savent que le jour venu ils joueront avec une évidence qui anéantira les spectateurs habitués à de tièdes exercices. C’est pourquoi ils ne souhaitent en rien échapper à Humbert.

«Un peu de patience, ma belle », dit Humbert d’une voix douce. «Je vous ai apporté de quoi vous apaiser. Pour le reste, on verra plus tard… »

Et il pousse du pied l’écuelle vers les corps tendus.

Il leur a ôté les chaînes et les a précédés dans l’escalier qui mène à la scène. Il s’installe sur le bord du plateau, dos à la salle, dans un fauteuil de cuir rouge et allume une cigarette. Il a branché tous les circuits des projeteurs et l’espace est maintenant écrasé de lumière. La chaleur monte rapidement et une odeur de poussière brûlée descend des cintres. «Pour qu’ils ne prennent pas froid », se dit Humbert en mâchonnant son bout filtre. «Et qu’ils se perdent encore quelques instants dans toutes ces éclaboussures qui vont les aveugler. Ensuite, ils écarquilleront les yeux et plongeront dans leur texte comme on se jette épuisé dans le fond de son lit. »

Une femme s’avance. Elle est vêtue d’une robe de toile brune qu’elle a serrée à la taille d’une ceinture de cuir noir. Brune et mince, presque maigre, Humbert ne se souvient pas d’avoir pris goût aux ruades auxquelles elle a consenti quelques semaines plus tôt. Les seins, petits et fermes, ne l’ont pas ému. «Trop enfantins… », se disait-il en les caressant d’une paume lasse. «Trop parfaitement évasifs… » La croupe ronde a cherché son sexe et il s’est enfoncé en elle en lui pinçant les hanches. Elle a pleuré un bref instant. Il pense lui avoir fait mal. Non, c’est le remords d’avoir cédé à son propre désir, dit-elle en essuyant ses larmes. Elle souhaite qu’il la laisse maintenant…

«L’autre, là-bas, est plus grasse et se fait prendre avec plaisir plusieurs fois par jour.» Il lui suffirait de demander et elle s’offrirait. «Toujours le cul en l’air, en attendant que ça passe », ajoute-t-elle. Et elle y met un tel mépris que Humbert ne se risque plus à lui flatter les flancs.

Une autre femme encore s’approche, blonde et faussement absente, vêtue d’une robe de tissu imprimé. Elle marche pieds nus et renifle bruyamment. Elle secoue ses épaules comme avant la lutte, la robe entrouverte sur le devant bat contre ses cuisses.

Les deux hommes marchent vers Humbert en marmonnant un texte à mi-voix. Ils sont vêtus de pantalons et de chemises gris anthracite et cherchent déjà leur place sur la scène.

«Il vous reste une minute exactement », lance Humbert d’une voix forte. «J’espère que vous êtes prêts? »

Tous les cinq répondent de la même voix exaltée qu’on peut commencer à l’instant.

Humbert quitte son fauteuil et s’approche d’eux d’un pas lourd. Il sait ce qu’il va exiger d’eux et se réjouit déjà de les voir s’exécuter sans broncher.

«C’est aujourd’hui notre dernier jour avant la représentation. Je compte sur votre maîtrise et votre acharnement à ne pas fléchir », ajoute-t-il en frappant du pied d’une façon un peu ridicule.

Les acteurs sont face à lui, hagards, mais on sent en eux la plus vive attention. Ils se savent condamnés au succès qu’ils ont appelé depuis si longtemps et leur confiance dans le metteur en scène est entière. Ils craignent surtout de découvrir leur impuissance à répéter avec justesse ce qu’ils ont si intensément préparé.

«Vous avez voulu la guerre », reprend Humbert, « la guerre totale, livrée à votre inconséquence…Vous la vivrez bientôt en ces lieux. Demain soir, je serai votre guide, une dernière fois mais ce sera la plus belle des entreprises que j’aurai menée depuis longtemps. Moi aussi je me suis soumis aux plus grandes restrictions depuis trois mois. Pas les mêmes que celles que vous avez voulu subir, bien sûr, mais il s’agit de pourvoir aux premières nécessités et la vie d’un théâtre suppose bien des sacrifices. Demain sera un beau jour pour nous tous. J’ai pour vous le plus grand amour et la plus grande sollicitude. Ne l’oubliez pas, quoi qu’il arrive! »

Humbert achève son discours en leur tournant subitement le dos. Il parle à nouveau mais maintenant d’une voix sourde et presque lasse. La répétition commence et dure tard dans la nuit.

Le public arrive le lendemain soir peu avant l’heure d’ouverture des portes et le metteur en scène en personne s’adresse aux spectateurs en leur annonçant que la représentation commencera bien à l’heure. On entend quelques murmures de satisfaction et les abonnés déclarent qu’il en a toujours été ainsi, que jamais aucun spectacle n’a souffert le moindre retard et qu’il serait bien improbable qu’un tel manquement assombrisse la soirée. Quelques uns approuvent en se regroupant sur le seuil de la lourde porte de bois.

Le metteur en scène entrouvre un des battants et annonce que la représentation de ce soir sera unique et qu’il a décidé de suspendre toute autre manifestation avant la réfection du bâtiment ainsi que le conseil municipal l’a déclaré. Il ajoute qu’ils assisteront ce soir à une sorte de duel impitoyable mais personne ne comprend ni relève l’allusion. «Peut-être s’agit-il encore d’une figure de style dont le metteur en scène est friand ? », murmure une femme en se rapprochant du groupe de spectateurs serrés près de la porte. Le vent de décembre siffle et des papiers gras volettent dans la rue faiblement éclairée. Le froid vif resserre la foule autour de sa chaleur. Une jeune fille coiffée d’un bizarre petit chapeau de velours demande pourquoi le théâtre n’ouvre pas avant l’heure comme cela a toujours été le cas auparavant. Manque de personnel, probablement répond une autre femme. Et elle en profite pour se rapprocher encore un peu plus du porche.

Le metteur en scène a disparu et le public reste sagement immobile devant la porte entrouverte. Finalement quelqu’un se risque timidement à pénétrer dans la salle tandis que le public le suit lentement.

Le hall du théâtre est éclairé comme il ne l’a jamais été et les spectateurs découvrent peut-être pour la première fois la beauté du lieu: les dorures et sculptures polychromes étincellent et l’escalier qui mène à la salle est lui aussi fortement illuminé. Le metteur en scène réapparaît et s’adresse à la foule assemblée.

-Ce soir, nous aurons le privilège de vous accueillir pour la première et la dernière de ce que je crois être mon oeuvre la plus accomplie. Quand vous aurez obtenu les billets que vous avez réservés, gagnez vos places dans le plus grand calme. Comme vous avez déjà pu le constater ce soir, nous travaillons à personnel réduit et vous ne bénéficierez donc pas du service des ouvreuses. Restrictions là aussi », ajoute le metteur en scène en faisant un geste dédaigneux de la main. «Mais qu’à cela ne tienne, vous avez rendez-vous ce soir avec la beauté forte des poètes et cela seul compte. Je vous souhaite une excellente soirée.

Et il disparaît dans la salle avant que quiconque ait pu l’interroger sur la teneur exacte du programme. On sait que ce soir est un soir exceptionnel et chacun veut en être. Mais les affiches et les annonces de la presse ont seulement indiqué le caractère exceptionnel de la représentation sans en préciser davantage. Les notables du lieu ont réservé leur fauteuil avec empressement et le public a suivi. On connaît le goût baroque du metteur en scène pour le mystère et la théâtralité quelquefois douteuse dont il entoure ses manifestations mais cette fois on s’attendait au meilleur. Tout le monde est donc de la partie. Et du beau monde! Le conseil municipal, le comité des fêtes, la critique dans son ensemble et même le cercle des artistes de la ville voisine s’est déplacé pour l’occasion.

Les spectateurs cherchent leur fauteuil, vérifient le numéro des réservations, s’installent avec le sentiment de bientôt assister à ce qu’on appelle dans la presse nationale un « événement de dimension internationale »…Le silence se fait peu à peu tandis que la salle s’éteint et que la lumière monte lentement sur la scène. Pas un souffle, quelques papiers froissés qui vont vite faire se lever les réprobations et le rideau qui s’ouvre dans le même rythme traînant que celui de la lumière qui glisse sur chaque chose comme si une main gigantesque ouvrait les yeux d’un comateux qui s’éveille à la vie. Une femme s’avance sur la scène, presque nue, les yeux bandés et les bras chargés de javelots. Une autre sort de l’ombre en titubant et avance précédée d’un bouclier de cuir bouilli et de cuivre martelé, les yeux recouverts de la même bande de tissu. Un homme la suit et huile machinalement la lame de son glaive, privé de regard lui aussi. Son compagnon également aveugle porte autour de la taille d’étranges chapelets de boules de plomb de la forme du poing. Il se campent bien droit sur leurs jambes et fixent longuement le public. Les bandeaux font comme un rempart à cette humanité que les acteurs offrent toujours dès le premier regard. L’homme au glaive parle. « Ce soir, c’est la vertu seule qui sera notre obole, la seule vertu que nous offrirons à qui voudra bien l’entendre et la nommer telle que nous la chérissons. Ce soir, des mots et des choses vont se lancer comme des brandons sur la maison de son ennemi. Ce soir, la peur et la pitié vont résonner et nous serons fiers d’avoir éveillé en vous ce sentiment que vous cherchez si souvent à voir renaître dans ces lieux de beauté. Ce soir, nous allons convoquer le désastre et la fin. Nous serons les guerriers des plus terribles causes, les porteurs de lumière du chaos et de la désolation. Nous agirons pour vous en portant le fer dans vos flancs et vos coeurs… ». L’homme parle tandis que les femmes l’équipent, lui et son compagnon. Elles font quelques pas vers les premiers rangs et retirent lentement les bandes de toile qui leur barrent les yeux. Elles sont là, écarquillées, hagardes, trop pâles, les lèvres marquées d’un léger maquillage, les pommettes rehaussées d’un fond de teint sombre. Elles ont la fière allure de guerrières épuisées autant par les assauts de l’ennemi que par la rigueur des nuits sans sommeil. Celle à la crinière blonde parle d’une voix grave et sourde à la fois. « Oh, mes beaux agneaux, mes tendres brebis, mes câlins, ce soir sera le temps des plus belles offrandes » Soudain, elle se tait et se tourne vers les deux autres femmes qui scandent elles aussi la phrase en martelant le sol du pied.

Le public stupéfait se tourne et se retourne, cherche les dignitaires du regard. Eux aussi sont sous le choc de cette étrange entrée en matière qui ne laisse augurer rien de bon. Quelqu’un tousse, un autre s’éclaircit la voix avant de lancer « Pour qui ils nous prennent? ». Une autre voix, quelques rangées plus loin, crie « Pour des agneaux, vous avez bien entendu! »…Les autres rient.

Un des acteurs coupe net l’effet du comique: « Vous le savez et nous le savons tous, ici, c’est le territoire de la guerre, de la guerre toujours reportée et toujours déclarée, le territoire des meurtres et des trahisons mais cette guerre, jamais, nous ne nous l’avouons. Nous sommes ici, face à face, acteurs et spectateurs guettant chez les uns et les autres la moindre faille, le plus petit abandon qui lui serait fatal. Donnons-nous ici les plus beaux coups, frappons-nous des plus terribles injures, levons nos boucliers et frappons-les de nos glaives, frappons et frappons encore et dans ce vacarme faisons naître en vous le frisson de l’horreur. Nous sommes depuis tellement longtemps face à face et vous nous lancez vos insultes, vos rots et vos ronflements plus qu’il n’est supportable, vous rêvez alors que vous devriez frémir, vos gorges sont encore encombrées de paroles vaines et sales et il faut vous convaincre de ce que nous ne pouvons plus supporter vos cris ou vos applaudissements sans cesser de penser qu’il s’agit là aussi du bruit de vos glaives battant vos boucliers. Et nous vous répondons en baissant la tête, en nous soumettant à votre joie qui marque enfin le difficile accès à la réconciliation… ». « Qu’il se taise! Qu’on le fasse taire! » lance une femme en colère. Un silence gêné suit. Le guerrier reprend: « Nous allons ici éprouver nos forces. Qu’on ferme les portes! ». Un assistant se précipite pour fermer les portes et tourne la clef à double tour dans la serrure après quoi, il disparaît. « Le théâtre, c’est la guerre et vous le savez, la guerre impitoyable du poète contre les gorges chaudes, la guerre du beau contre l’épuisante épreuve de la nuit. C’est la guerre et nous la terminerons ici ». Un homme se lève alors dans la salle et veut quitter sa travée. La lumière s’allume, quelqu’un pousse un cri et tombe la face en avant. Une spectatrice se penche précipitamment vers l’homme pour le secourir et se relève en criant « Du sang, il est plein de sang, la tête, la tête fracassée! » Un autre se précipite et crie à son tour « C’est horrible, il est… » Et il s’effondre à son tour sur ses voisins en beuglant comme un animal égorgé. Soudain, le public se lève et découvre le spectacle qui se déroule sur scène.

Un guerrier fait tournoyer sa fronde dans les airs et lance un nouveau projectile qui atteint une spectatrice à la tempe. Elle s’effondre sans un mot. Autre coup, autre corps fauché. La panique alors fait son oeuvre. Des travées entières basculent les unes sur les autres, des corps sont piétinés en s’efforçant de gagner la sortie mais un javelot se plante dans le dos du plus proche. Les guerrières s’y mettent elles aussi en chantant et scandant la phrase de tout à l’heure « Mes agneaux, mes brebis, mes chéris, mes câlins,… ». Un coup, et encore un autre. Les corps tombent percés de part en part. Le public alors s’immobilise, se raidit comme le corps d’un homme qui sent sa fin prochaine et qui gonfle une dernière fois dans ses muscles la dernière goulée d’oxygène qui lui appartient encore. Des hommes et des femmes se ruent vers la scène en hurlant. Les premiers sont touchés et tombent sans un cri. D’autres les enjambent, les piétinent et s’effondrent à leur tour. Les guerriers ne cessent de chanter et de porter leurs coups. Le théâtre peu à peu se vide en son centre. Des spectateurs tentent de se protéger derrière les balcons et les sièges désarticulés. Nombre d’entre eux sont étouffés sous le poids de la foule terrorisée et le calme se fait lentement. Un calme où le temps fige chaque geste dans son dernier dessin. Les guerriers cessent de chanter et se retirent. Le metteur en scène apparaît alors et s’adresse au public d’une voix calme… » Mon oeuvre, la vérité, l’horreur… ». Et il recule vers le fond de la scène en articulant doucement « l’horreur ». La lumière tombe d’un coup sur le plateau et la salle livre son désastre. Les acteurs se sont retirés à la suite du metteur en scène et quelqu’un a hurlé « Ils sont partis, fracassez la porte, fracassez-la! ». Des hommes se précipitent, enjambent les corps et attaquent la porte, qui à coup d’extincteur, qui à coups de barres métalliques arrachées aux travées.

La porte cède après quelques minutes et le public, hébété, marche vers la sortie où la lune scintille à travers le brouillard glacé.

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Jeunes adultes et Ados, « Je fais mon cinéma »

Posté par traverse le 6 avril 2010

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Une proposition pour les jeunes auteurs passionnés d’écriture et de cinéma!

Jeunes adultes et Ados, « Je fais mon cinéma »

Du 5 au 9 juillet, 14h à 17h. Avec Jacques Deglas, Christian Van Tuijcom et Daniel Simon à la Bibliothèque Sésame, Schaerbeek

Ecrire de l’image, du mouvement, des récits, un scénario pour passer à la réalisation et au dépôt sur Internet, voilà l’objet de l’Atelier.

Ecrire une situation, créer des personnages, établir un scénario, apprendre à le critiquer, puis à la réaliser et à le diffuser sur le Net, ce sera notre Rencontre de l’été avec les Jeunes adultes et les Ados intéressés.

En cinq après-midis de 14 h à 17h, trois animateurs expérimentés (écriture, voix, images, Net) accompagneront celles et ceux qui souhaitent devenir les auteurs de leur premier film court.

Une projection des œuvres réalisées aura lieu dans le cadre de la Bibliothèque Sésame par la suite.

Organisation Traverse asbl avec Sésame (Bibliothèques de Schaerbeek)

A partir de 15 ans.

Aucune expérience requise et tout le matériel sera offert par les organisateurs.

Droit d’inscription : 110 euros payables en plusieurs fois au compte 068-2144376-24 de Traverse asbl

Renseignements/inscriptions : Daniel Simon – 86/14 avenue Paul Deschanel – 1030
02.216.15.10 ou 0477.76.36.22 daniel.simon@skynet.be

A l’initiative de M. Georges Verzin, Echevin de l’Instruction publique, de la culture et des bibliothèques

Site : www.traverse.be (Cliquez vers le 20 avril sur Avanti! Et vous arriverez à la page Ados et Jeunes adultes)

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