Un atelier d’écriture de récit de vie

Posté par traverse le 27 juin 2010

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Un dépôt de mémoire silencieuse

Cela s’est passé à l’Université des Aînés (Louvain-la-Neuve) où j’anime les vendredis des ateliers d’écriture de Récits de vie depuis plusieurs années déjà.

Des personnes s’y retrouvent toutes les trois semaines autour d’un projet de récit de vie qui prend forme de rendez-vous en rendez-vous. Je ne propose pas un processus fait d’étapes systématiques (l’enfance, les moments forts, l’adolescence, la vie adulte et la suite…) mais plutôt des épiphanies, des surgissements que je cueille au gré des remarques, conversations, entretiens, critiques, …Chacune et chacun va sur son chemin en récoltant ce qui naît également de la rencontre.

Un récit de vie arpente bien entendu les allées du biographique mais aussi les questions formelles (parfois aussi des questions d’esthétiques élaborées dans le cadre d’un dispositif conscient dans la machinerie littéraire que constitue un récit). Le récit est alors une façon de se rencontrer à partir du « lieu commun » du langage pour aller au-delà, à la découverte de sa propre langue. C’est de cet écart entre langage et langue privée (ou personnelle) que je tente de rendre plus conscient les participants de mes ateliers. C’est aussi de cet écart, qui est probablement un écart entre un « être agi » (le langage) et un acte de création, dépôt ou de creusement (la langue), que je nourris les séances d’atelier. Cette conscience, chez l’auteur, vient par la lecture de son texte, une lecture qui est faite par l’Autre (un autre participant ou moi-même). Dans l’écoute réfractive de cette lecture naissent des évidences ou des fausses notes : l’oreille décèle ce que la raison tentait de voiler. Ou encore, ce que nous appelons notre inconscient, est alors à l’œuvre sans que l’auteur n’en détermine les circonstances ou n’en évalue les risques narratifs.

La lecture des textes et leurs commentaires constituent la matière première des séances d’écriture des ateliers de récits de vie. Rarement, je propose d’écrire en direct sauf lors de temps concentrés (La semaine du récit de vie, par ex.). L’écriture est faite chez soi, dans l’au-delà de la sécurité que le groupe peut constituer. L’errance, l’inquiétude sont, à mon sens, nécessaires et essentiels pour effectuer ce passage à l’écriture de soi avant la rencontre de la critique et aussi, surtout, de l’encouragement, de l’empathie, de la gratification, de ce que certains appellent un peu facilement le Coaching. La lecture a lieu alors, à un rythme annoncé au début de la séance et, de séance en séance, les épisodes de l’odyssée individuelle se connectent et entrent en résonance.

Tout cela permet d’avancer à son rythme et selon son talent intime.
Tout allait donc son petit bonhomme de chemin (si on pense à l’errance que suppose l’écriture cela paraît bien fade d’évoquer une quelconque facilité, mais passons…).

Pendant toute une année, une dame âgée de près de quatre-vingts ans, appelons-la Madame E, participait activement à l’atelier. Elle faisait trois heures de route aller-retour pour trois heures d’atelier et sa présence était toute entière marquée par la bonne humeur, la vivacité et une révolte permanente (C’était toujours la faute des « américains » quand on évoquait la politique.)

Elle lisait le Monde diplomatique et amenait à l’atelier sa colère et ses joies. Elle était magnifiquement vivante et de plus, avait un sacré caractère : toujours prête à aller au débat, heureuse d’écouter et d’échanger, une femme extrêmement loquace et en même temps une oreille merveilleuse.

Elle écrivait à propos de son Récit de voyage qui l’avait menée du Japon à l’Afrique, au Portugal… et à tant d’autres endroits que je ne saurais les nommer ici. Elle avait vécu hors de Belgique plus de trente ans. Elle était enseignante à l’origine mais, comme je ne pose jamais de questions à propos de la vie privée des participants, je ne connaissais rien des circonstances autres que celles qu’elle voulait bien nous communiquer. Je ne connaissais pas non plus sa famille, ni évidemment le niveau de ses revenus pour entreprendre de tels voyages. Ce que nous savions, c’est que Madame E. courait le monde et nous le racontait avec verve. Mais ses textes étaient en même fort marqués de ces lieux communs qui font d’un explorateur un exploraseur…

Elle s’inscrivit la deuxième année à mon atelier et poursuivit ses récits un peu lourds et que je tentais à la lecture d’animer plus que les autres probablement. Nous nous « empoignions » amicalement à propos de certains de ses passages faussement littéraires mais l’affaire n’était évidemment pas grave et Madame E. filait son récit avec une vivace bonhommie.

La troisième année battait soin plein quand, vers le mois d’avril, je lui demandai de façon nette « Mais Madame E., qui court derrière vous ou derrière qui courrez-vous pour battre ainsi la campagne ? » Elle ne répondit pas vraiment et, sur un mot d’humour, on en resta là.

La semaine suivante, elle me déposa un texte de deux pages dactylographiées sur une vieille machine à rubans. Elle était toujours aussi alerte mais plus grave et me dit au début de la séance, « J’aimerais que vous le lisiez à la fin. » Ce que je fis. Le récit, brut, compact, entièrement incarné dépliait l’horreur qui avait été la sienne. Une horreur commune dont on ne parle que depuis peu publiquement, en l’occurrence, celle des abus sexuels et des violences auxquelles elle avait été soumise enfant et plus tard, dans sa vie de femme.

Je lis toujours, à la volée, les textes des auteurs de mes ateliers, je me rends compte alors de ce qu’ils recèlent et ainsi je peux mieux en distribuer l’écoute et le temps des commentaires. On passe du plus au moins à chaque séance : du plus chaud au plus froid, du plus narratif au soliloque, etc. Ou inversement, cela dépend de la dynamique du jour. Mais ces distributions de lectures ne se font jamais sans que je pose la rituelle question : « Permettez-vous que je lise votre texte ? »

Elle me répondit clairement, « Je le souhaite fermement ».

Et je lus. Silence dans l’atelier. Puis, remerciements de ma part ; et suivirent naturellement les commentaires. J’étais conscient que quelque chose de terrible allait un jour sourdre de ces textes souvent traités en surface, mais je n’avais prévu en rien ce que Madame E. écrirait.

La séance se termina par des remerciements de sa part et du groupe particulièrement amical, intime même et qui, en même temps, se tenait dans une extrême réserve… Je décidai que nous ne pouvions aller plus loin dans le dévoilement à cette séance de travail et l’atelier prit fin.

Je travaille avec des auteurs de textes et je travaille avec ces auteurs sur leurs textes, pas sur leur vie directement, comme on le dit familièrement. Je ne fais donc en aucune façon un projet thérapeutique mais le « surcroit » de conscience, de satisfaction, d’apaisement qui émerge des séances d’atelier peut être considéré comme tel s’il fallait absolument céder à cette obsession du temps thérapeutique et hygiéniste…

Au rendez-vous suivant, elle me confia un autre texte du même style et de la même noire profondeur. Je le lus et l’atelier se poursuivit dans une empathie plus intense que d’habitude. Et ainsi de suite pendant trois séances où elle m’annonça que son récit était terminé mais qu’elle souhaitait revenir la saison prochaine.

L’été passa. Elle avait déménagé et changé de région. Elle m’avait communiqué sa nouvelle adresse et était toute guillerette…

Octobre arriva et la liste des nouveaux participants me fut communiquée par l’UDA. Madame E. n’en faisait plus partie. Je m’en étonnai puisque ses intentions étaient de poursuivre. Le groupe, constitué d’une partie d’anciens qui l’avaient connue s’en inquiéta aussi. Après une recherche rapide, nous apprîmes qu’elle était décédée. Deux mois après avoir écrit le mot fin à son terrible récit.

Sa famille ne sembla pas s’inquiéter de ce qu’elle avait produit dans l’atelier et je ne fus donc pas contraint de leur expliquer que ce récit lui appartenait en propre, qu’elle me l’avait confié et que je ne pourrais donc le leur céder…

En fait, je ne savais exactement que faire. Nous en parlâmes dans le groupe et il fut décidé unanimement qu’il s’agissait de ne pas le divulguer. Cette année, nous avons encore évoqué le souvenir de Madame E. Et chacun a exprimé sa reconnaissance d’avoir été témoin et en même temps acteur de cette écriture-délivrance.

Je suis heureux, moi aussi, de rapporter ici cette histoire qui est devenue, au fil du temps, pour moi et quelques uns des partenaires de cet accompagnement, une balise fondamentale dans l’expérience du dépôt d’un récit qui se vit, nous le savons intimement, la plupart du temps, comme une aventure où le montré-caché est la règle et le style, une façon de forcer le lieu de silence brouillé que constitue la mémoire.

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