• Accueil
  • > Textes
  • > Mémoires et notes diverses prises au cours de la traversée de Bruxelles

Mémoires et notes diverses prises au cours de la traversée de Bruxelles

Posté par traverse le 13 octobre 2010

041220091034.jpg
Mémoires et notes diverses prises au cours de la traversée de Bruxelles ou de ce qui y ressemble

Conférence

En ce qui concerne ce périple et tout ce qui y touchera, il conviendra de lire ces notes et les essais de mémoires qui y sont consacrées avec la circonspection qu’il se doit.

Bruxelles (Latitude 50° 50′N et longitude 4° 20′) est apparemment une région de haute civilisation mais quelques pratiques, que nous décrirons plus loin, nous font douter parfois de cette assertion.

Temps brumeux, pluie, froid en fin de journée, voilà en quelques mots les éphémérides résumées. Bruxelles campe au cœur de ce pays petit, coupé au nord par une Mer plus dangereuse qu’il n’y paraît, que les marins reconnaissent comme une tueuse, et dans le sud, fleuves, rivières et forêts se longent ou se coupent dans le schiste ou le grès. Du soleil tombe parfois brutalement sur ces régions aux grâces discrètes et du climat il est toujours question, même au plus dur des combats. Au centre, une région bâtarde faite de tout ce que les hommes aiment quand ils les sauvent des flammes des envahisseurs ou les soustraient aux cupidités des argentiers.

Bruxelles brille souvent le matin dans le reflet de ses hautes bâtisses. Les dorures des temples et les dômes des agoras réfractent dans l’horizon mouillé de nuages effilochés des zébrures lumineuses dans des ciels tourmentés. Les rues y sont larges souvent mais dans le centre ancien de la cité on peut encore aller dans des ruelles où un homme et son chien ambedui marcheraient à l’étroit. Des communes, sortes de cités agglutinées autour de la cité centrale, y vont chacune de leurs prérogatives.

L’une accueille plutôt les pauvres et les moins éduqués, l’autre abrite les maîtres d’hier et d’aujourd’hui. Il est fort à parier quand on regarde ces communes que bientôt certains points d’équilibre changeront de lieux et que des vertus naîtront dans ces quartiers aujourd’hui voués à de banales misères qui muent souvent en énergies nouvelles.

Des parlers gutturaux, des langues d’Orient et d’Occident, des dialectes du Sud et de plus loin encore déboulent et s’entremêlent dans le brouhaha des marchés. On peut y entendre déjà le belge, le français, le flamand, le wallon, le luxembourgeois, l’italien, l’espagnol, le portugais, l’albanais, le turc, le kurde, le serbo-croate, le grec, le russe, le polonais, l’arabe, le berbère, l’hindi, le tamoul, l’allemand, le hollandais, le basque, le breton, le catalan, le swahili, le kinyarwanda, le lingala, le roumain, le bulgare …et l’inuit parfois en fin d’hiver.

La vie des natifs semble perturbée par l’afflux de migrants venus des quatre coins du monde. Ces migrants sont le fond de sauce de ce pays qui, depuis le début de sa courte existence, a connu l’ironie de l’histoire, les drames, les tragédies mais aussi une richesse que les anciens regrettent encore en soupirant et proférant à tous propos « Cela ne nous rendra pas le Congo »…

Que ce soit du Nord au Sud, il n’y a pas de jour qu’on ne parle de ces personnes, familles, enfants venus dans cette cité centrale pour y trouver refuge et avenir. Les philosophes à la petite semaine, donneurs de leçons patentés et autres vaticinateurs semblent ignorer les réalités nées de ces confrontations obligées et le moral d’une partie non négligeable de la population est miné par des considérations d’un autre âge. Reporter l’affrontement éventuel d’un désastre au lendemain est un exercice que les velléitaires pratiquent volontiers quand il s’agit de maintenir les privilèges de sa prébende et de résister aux exigences de la charge.

Il faut comprendre que les édiles de cette étrange ville sont particulièrement muets en ce qui concerne ces prurits et ces irritations. Nous avons constaté à quel point le langage de ces représentants est souvent construit de quelques mots, reliant des phrases qui semblent contenir des idées alors que ces déclarations sont subtilement vides.

Certains au sein des assemblées qui les représentent doutent de leur pérennité et mettent en scène violemment les inquiétudes qui les assaillent quant à la qualité de leurs frontières et donc de leurs alliés ou de leurs ennemis.

L’art du creux, comme le saut à la corde ou le lancer de fléchettes, passionne souvent les représentants de cette région majestueusement silencieuse…Ce qui se dit n’est jamais évidemment ce qui se pense et cette sorte de schizophrénie dans le langage en ce qui concerne la matière des cohabitations culturelles est le propre de cette grande ville qui en a vu d’autres et qui sait que tout ce qui trempe un jour suffisamment longuement dans son jus prendra naturellement, par une sorte de mimétisme naturel, le goût de la macération commune

Mais, et c’est remarquable, d’autres, les plus nombreux, font, face à cette multitude brassée par la proximité, ce que tout honnête homme se doit de faire, vivre à côté de son voisin, quelles que soient ses façons de faire bouillir l’eau et ne pas chercher à l’aimer particulièrement. On se fréquente, on s’habitue, et la détestation, bien naturelle entre membres de tribus différentes, ne tient à s’exprimer au-delà de ces frontières de cultures autrement que dans des remarques ou des idiomes souvent savoureux et peu chargés de cette haine rédhibitoire qui fait se lever les amoureux des saignées et des ventouses que tout corps social recèle ailleurs.

La haine est un plat que goûte assez peu le bruxellois moyen. Bien sûr, nous le répétons, des détestations, des incapacités à vivre ensemble dans l’harmonie pompeuse que les élus semblent revendiquer pour les autres, sont le lote de chaque jour alors que ces mêmes représentants du peuple sont dans un temps où, chacun le remarque aisément, le politique se reproduisant comme chacun, il donne naissance à une lignée de filles et de garçons qui se mettront eux aussi en « politique », comme on se mettait jadis dans le rouge de l’armée ou le noir de la soutane.

Nous avons pu noter également quelques expressions qui mériteraient toutes d’être développées si la place et la finalité de cet opuscule n’étaient tout autres…Nous pouvons cependant affirmer que l’adjectif « mon » ou « ma », dans la bouche de la bruxelloise et du bruxellois moyens, expriment surtout une relation et non une possession grossière.

On dira donc le plus naturellement du monde « mon épicier marocain », « mon poissonnier portugais », « mon restaurant iranien »,…On y ajoute aussi le qualificatif « petit », qui rend compte directement, dans la conversation, du degré d’intimité reliant le client à son fournisseur.

« Mon petit restaurant vietnamien » signifie donc qu’il n’est pas cher, que les plats qui y sont servis sont délicieux, que le service y est gracieux et que le personnel, outre son sourire énigmatique, offre souvent ce petit alcool en fin de repas qui marque un point final agréable aux agapes (versé en général dans ces minuscules bols au fond ovoïde et transparent qui permet, quand l’alcool est limpide, d’y admirer une beauté exotique dont les rues de Bruxelles laissent parfois entrevoir le charme des mêmes élégantes qui s’y promènent).

Cette considération, qui n’entre pas dans nos observations par manque d’outillage suffisamment précis et adaptés à l’estimation des traumas ou des blessures symboliques que chaque camp s’estime le droit de ressentir, est cependant déterminante dans les comportements, les us et coutumes et les valeurs de transmission que chaque autochtone semble vouloir défendre avec acharnement.

Nous nous sommes prudemment tenus à l’écart de ces considérations sachant que lors de rencontres à l’occasion de notre voyage, nous avons pu tenir pour vrais les témoignages issus des deux camps. Les faits, bien sûr, ne sont pas par moi, vérifiables, mais les échos qu’ils produisent sont assurément infinis et souvent assez sombres.

Des générations semblent s’être visitées sans le goût des visites, aimées sans le goût des amours et cohabité sans le désir des querelles. Ces affrontements dont la presse et la librairie rendent compte est dû, selon nous, à un penchant certain à l’escarmouche et aux joutes verbales, ce qui est toujours le cas des hautes civilisations qui, pratiquant l’injure et plus quotidiennement encore l’insulte, évitent par là-même le passage aux actes et aux combats qui fauchent habituellement généreusement le meilleur des générations.

Bruxelles connaît évidemment des injures spéciales, des sédiments de mépris particulièrement vifs : « architecte », en fut un alors que ce mot dans de nombreuses coutumes semble connoté de talent et d’invention.

Cette capitale, nous le constatons dans le fil de l’histoire, à des espaces et des frontières mobiles. Un accordéon en quelque sorte tient lieu de fil à plomb.

Bruxelles a effectivement des frontières floues à certains endroits. Nous y promenant récemment, nous avons admiré un paysage inchangé, plat et griffé de quelques forêts ça et là. La langue y demeure inchangée, se prolonge, se dilue même à travers le tracé invisible des frontières mais l’administration, jalouse de ses prérogatives, piétine sur le pas de la porte des principes qu’elle est seule souvent à reconnaître.

Se haïr, oui, se mépriser, passe encore, mais s’occire, non merci. La vie chagrine semble, pour le bruxellois, plus douce que la mort ou la défaite qui plongent alors une cité dans la déréliction et le désespoir.

Bruxelles n’est pas Troie et aucune guerre ne pourra l’abattre, elle est au centre des négoces et de toutes les corruptions, elle brille de cette insignifiance qui est la botte secrète des grandes amoureuses et elle offre à celles et ceux qui la découvrent un jour suffisamment de ses charmes faciles que pour ne pas la détester tout-à-fait.

Nous arrêtant dans quelque estaminet nous pouvons mesurer la vertu du citoyen de ces contrées : il vit en désaccord parfait avec les représentants qu’il élit cependant avec une ponctualité de métronome et ne semble s’offusquer en rien lorsque le tribun de la veille file à la sauvette entre deux grilles royales sans demander son reste. Il sait que Bruxelles est vaste malgré son apparente étroitesse et que bientôt le temps des triomphes reviendra dans la cité cosmopolite qui bat au cœur d’une Europe incertaine.

« Non, peut-être ! » Voilà l’expression qui résume un destin. Un « non » claquant et sonnant, un « non » fier et racé, un « non » sans afféterie mais à l’instant ponctué d’un « peut-être ». On pourrait croire que cette affirmation ralentie si ce n’est délayée dans le « peut-être » signifiât un noble retrait, une hésitation, une péripétie vite déjoués par la suite de la phrase ? Et bien non.

Cette expression, « non, peut-être », signifie tout bonnement « oui », un « oui » tonitruant, un « oui » d’allégeance, un « oui » pétant de vie comme curé dans les caves vaticanes. Je ne parlerai pas ici, du « oui, sûrement » qui, selon le principe du « non, peut-être » signifie évidemment le contraire de la chose mais ne porte en son sein pas la même évidence que dans l’exemple précité.

A cet endroit de mon récit, nous nous devons, pour le repos du lecteur, de répertorier quelques plats goûtés ces temps derniers et qui, aussi roboratifs qu’ils fusent, ne gardent pas moins à mon souvenir l’élégance et la légèreté des mets le plus fins : le stoemp, la moule, la frite, remplaçant en cas de disette tous les autres plats, la sole, l’anguille, des pains de viandes de toutes sortes servis rôtis, grillés ou en sauces, des soupes et des charcuteries, des fromages blancs piqués de fines herbes et de radis,…toutes sortes de mets allégés de bières blondes ou brunes qu’il se doit de boire pour conclure une belle journée. Les pâtisseries suivent et parfois, dans il est en usage dans certains pays voisins, des fromages ou d’autres gâteries. Les farces aussi font la joie du bruxellois, celle des viandes et celle des gamins tirant les tresses des gamines. Mais dans Bruxelles, les palais délicats peuvent aussi goûter chaque jour au meilleur des cuisines, les taboulés, les caldeirades, les choucroutes, les couscous, les tajines de poissons ou de volailles, les pastillas, le foufou et le rude pondu, la moambe, le feta, les mezzés, les huitres, la bacahlau,…Tout ce qui mange sur terre a sa table à Bruxelles et comme tout ici est prétexte à fausse diablerie et à réelle embrouille de l’entendement général, manger ne suffit pas, c’est passer à table comme on passe l’arme à gauche dont il est question ici…

Ensemble filons maintenant vers son centre avant que d’entrevoir ses vastes périphéries et les couleurs locales des crimes qui s’y jouent la nuit.

Des bustes, des statues équestres, des fontaines, des parcs, encore et encore des parcs, ouverts, fermés, paysagers, inhabités, à l’abandon, nettoyés au pinceau, pour enfants, vieillards et amoureux transis, des parcs partout où courent des milliers de chiens dispensateurs de crottes bien touffues que les propriétaires ramassent de plus en plus souvent, la main gantée appuyée d’un sourire qui fait pitié.

Quelle étrange coutume que de mettre des hommes aux services des bêtes et de leurs plus vulgaires besoins ! Nous devons reconnaître que cette habitude est rare et Bruxelles est une des villes la mieux policée sur ce point. Chiennes et chiens vont donc gaiement avec leurs maîtres et maîtresses qui leur courent derrière. Il faut dire que pour certains cet accompagnement canin est souvent le seul interlocuteur des jours comme des nuits.

Passons aux pigeons aimés et détestés pour les mêmes raisons que la gent canine déjà évoquée. Leurs fientes sont une des marques de Bruxelles. Monuments, façades, toits, terrasses, passants égarés parfois sous l’œil vif des volatiles, sont la proie des chiures. Et il est étrange qu’ici on consomme encore avec tant de gourmandises ces petits volatiles qui, agrémentés de raisins et bardés de lard frais, sont un régal pour le connaisseur. Dans des temps pas si anciens, il était habituel de dire qu’un pigeon était bon pour réparer la faiblesse des enfants.

Le Roi, en son palais royal de la Place des Palais hésite souvent entre ses multiples demeures, une seule lui est réservée cependant pour l’éternité dans une chapelle privée d’une église sans grâce élégiaque et qui fut récemment, dit-on, arrachée de haute lutte aux pigeons qui avaient de leurs communes déjections attaqué la pierre de l’auguste édifice.

Les Agoras citoyennes sont ouvertes aux voitures qui y vont et viennent du matin au soir et du soir au matin car il est de notoriété publique que celle ville modeste dans certaines de ses dimensions (population, transports populaires…) est vaste et orgueilleuse en matière diplomatique. Des ambassades du monde entier s’y regroupent des Institutions communes, des Services secrets et de police y poussent comme les cafés et les poètes inconnus.

Dans les temps de promenade on peut croiser à Bruxelles gens de toutes sortes et d’origines innombrables. Cela fait aussi le charme de cette capitale de province qui s’est hissée au niveau des plus grandes.

Enfin, le train et ses déclinaisons va de Jonction en dérivations et multiples encombrements. Car si le bruxellois aime son « chez soi », il est souvent amené à voyager dans son propre pays d’abord, par les contrées étrangères qui le bordent, ensuite.

Dans les périphéries de ce noyau, d’autres lois se déplient parfois, des violences banales et des amours nouvelles nous font oublier la noire turpitude des villes ancestrales. La périphérie est colorée des matières de l’étrange proximité des êtres, leurs singularités s’arasent à la banalité de la répétition et le bruxellois campe souvent sous la tente du nomade qui prend place dans la métropole sédentaire.

Nous avons rapporté ici quelques étrangetés à mettre sur le compte d’un tempérament fantasque, voilà ce qui fait probablement le caractère de Bruxelles et qui la fait aimer. Mais ce qui nous sembla le plus subtilement régional dans cette ville de bric et de broc c’est la vitesse du temps, qui, des collègues plus informés des sciences que moi l’attestent, est légèrement ralenti dans la traversée de Bruxelles.

La durée ici s’installe, le bref s’évanouit, le brusque nous échappe, le délié prend place. Le ralenti est de mise et des affaires peuvent sans raison soudain être reportées sans que le sort de la cité n’en soit paralysé. Des drames bien sûr se jouent sous des airs de kermesse mais le cœur du bruxellois moyen bat un tantouillet plus lentement que celui de ses voisins.
C’est pourquoi, il nous semble voir en cette cité un lambeau tournicoté de paradis tombé des peintures célestes qui font de ce lieu de transit qui s’appelle la terre, en ces latitude et longitude, un endroit de latence où les choses adviennent au gré des promeneurs.

DS,
octobre 2010

5 Réponses à “Mémoires et notes diverses prises au cours de la traversée de Bruxelles”

  1. Brigitte dit :

    C’est mon Bruxelles que tu décris!
    J’aime particulièrement la comparaison avec Troie, et la note sur le temps un peu ralenti…

  2. Line dit :

    Bien merci Daniel pour cette musique de mots qui font rêver d’une contrée autrement qu’avec des isthmes, pardon des « ismes » dont on l’affuble trop souvent. Merci pour cet éloge à ce petit bout de terre qu’il faut défendre avec des mots, des notes et des rires. Merci de répandre sa beauté avant qu’elle ne devienne funèbre.

    Bien à Toi,

    Line

  3. traverse dit :

    Chère Line, Merci pour ta lecture, j’espère que tu vas bien, que vous allez…
    Mes amitiés Daniel

  4. Ntakarahera Dieudonné dit :

    Dites, pour être moi mm un poète dégénéré qui rame actuellement à longueur de nuit dans le négoces, votre prose goûte bon mais peut être vous ne le saviez pas, vous avez un réel talent de peintre paysagiste pur cru…la peinture étant avant tout une disposition d’esprit. Si vous pouviez essayer…

  5. Ntakarahera Dieudonné dit :

    Bon c’est tout un petit coucou

Laisser un commentaire

 

maloë blog |
Lucienne Deschamps - Comedi... |
HEMATOME |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Ballades en images
| back
| petits bricolages et autres...