Pas de soucis

Posté par traverse le 24 octobre 2010

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Il était assis à la terrasse du Café Belga, place Flagey. Il n’aimait pas particulièrement cet endroit convenu mais il y campait de temps à autres pour observer les jeunes bailler bouche ouverte sur le vide, mâchoire décrochée pendant que les esprits des morts s’engouffraient dans leur gosier dilaté.

Et ça baillait ferme dans le brouhaha des conversations de ce bel ilot branché. Ca roucoulait et prenait des poses, ça bruissait et ça se voulait original et différent. C’était joyeux comme le sont les rencontres familiales à la clôture des enterrements : sans entrain au début mais le diesel chauffe vite et les relations passent sans peine à l’intime.

On voyait se presser dans ce qu’il était convenu d’appeler le paquebot, des élégantes avec ou sans voiles, des hommes mûrs lorgnant les jeunettes en ponctuant leurs discours de déclarations plus humanistes les unes que les autres, des étudiants en art, ça se voyait dès l’entrée, et des paumés de première catégorie, la plus délicate, celle des cocus des rébellions perdues. Cet endroit, il en était sûr, allait un jour être gratifié du prix Nobel des bonnes intentions, tout y était de bonne foi et de bon aloi, les paroles ne mangent pas de pain pour ceux qu’enrobe l’âge des dernières victoires.

Il faisait beau et froid, les étangs bordés de hauts arbres oscillants dans le vent donnaient à l’ensemble un air de sud trop feuillu. On était surpris de ne pas distinguer de palmier dans l’horizon qui avait échappé de justesse à une récente tentative municipale pour faire de cette promenade bourgeoise une plage au sable rare piquée de-ci de là de bars bambou aux boissons exotiques. Le Mojito se sirotait maintenant en ville dans la senteur des ambres solaires, au son des salsas les plus sommaires. Les mamas se frottaient les mains, les petits blancs allaient se faire avoir une fois encore en quelques gorgées.

« Pas de soucis ». C’était la huitième fois qu’on la lui servait l’expression de l’époque, « pas de soucis » à tous propos. En fin de journée, il arrivait régulièrement à plus de vingt recensements. L’antienne s’incrustait partout. Plus les infos devenaient dures et impitoyables, plus « pas de soucis » faisait florès. Les pauvres allaient en file indienne sur le bord des fenêtres, oscillaient au-dessus du vide en marmonnant, comme une formule magique « pas de soucis, pas de soucis, pas de soucis »…

Devant un café serré, il méditait sur leur hésitation à faire le dernier pas. La plupart reculaient, reportaient leur décision à plus tard, comptant sur le temps pour les détourner d’une des rares décisions de leur vie. Ils se frottaient les yeux, dépliant leur corps fatigué. Ils avaient le cœur lourd, ils savaient que l’appuie de fenêtre grandirait à la mesure de leur désir d’en finir et ils descendaient prudemment de leur plongeoir en marmonnement à l’instant le « pas de soucis » de leur libération.

Il ne prenait évidemment aucun plaisir à voir tomber ses semblables mais ces chutes lui apparaissaient comme une suite logique à la cécité générale qui tenait lieu de morale. Et ils tombaient les hommes, par grappes, par fournées, par générations.

Au pied des immeubles, comme des nochers battant le pavé, les fumeurs semblaient comploter dans le froid humide, chassés des bureaux surchauffés. Ils tiraient sur leur clope comme on mange un sandwich en marchant, rapidement et sans goût. Quelque chose de plus profond avait été saccagé au nom de la santé publique. La vérité se tripotait entre deux portes d’où allaient surgir les fantômes du passé. Le bonheur du fumeur était renvoyé au besoin de nicotine.Ca n’avait rien à voir, tout le monde le savait mais ça arrangeait les prudes et les bigots. Il fallait bien que raison du plus fort se fît. Et puis, « pas de soucis » gagnait chaque jour du terrain. La vertu la plus ancienne du souci de soi s’envolait dans des airs de complicité.

Il commanda un deuxième café et regarda les pigeons glaner les miettes des terrasses opulentes. Il se sentait vieillir. Il découvrait de mois en mois une évidence que sa génération était la première à vivre :il ne resterait pas éternellement jeune comme il le croyait depuis plus de cinquante ans, il ne rebondirait pas éternellement, il ne prendrait plus les mêmes risques, il commençait à vaciller en enfilant son slip, à s’essouffler en faisant l’amour, il toussait plus longuement et plus profondément qu’avant, bref, il abordait aux rives de cet âge parfait qui semble toujours celui qui nous voit aller sans chagrin dans le jour qui vient. Mais c’était un moment instable, un point de vacillement qu’on emportait en soi, dans une apnée dérisoire avant de se voir fouetter par les premières bourrasques.

Il demanda à la jeune serveuse s’il pouvait emprunter le journal qui traînait sur le comptoir. Pas de souci. Il se leva et lut les grands titres debout. Il hésita, le reposa sur le zinc et retourna s’asseoir.

Il sortir le spéculoos de son emballage et le posa sur sa cuillère qu’il trempa légèrement dans le café tiède. Le biscuit se défit immédiatement et il sentit sa gorge se nouer. Une infinie tristesse lui cloua les épaules. Il regardait la pâte se diluer dans la tasse et il eut envie de pleurer.

Un homme, la quarantaine emmitouflée, passa sur la place en s’aidant de deux cannes pour marcher. Il avançait par à-coups, un peu mécanique, le corps penché vers l’avant, volontaire et soudé au monde. C’était aussi comique cette façon de robot japonais mais personne ne riait et les regards retombèrent dans les conversations.

Le soleil déclinait et la clientèle arrivait maintenant du pas de la fin de journée, harassé et heureux d’avoir franchi le Rubicon une fois encore. Des femmes allaient au bras des hommes en se pressant contre l’épaule du loup qui allait gentiment les dévorer le soir.

Il se leva, paya ses consommations et se dirigea vers le petit restaurant portugais qu’il affectionnait dans le quartier. En quelques minutes, il redescendit sur terre. On l’accueillit avec des plaisanteries réservées aux habitués et il sourit de contentement. Lentement il digérait le spéculoos de la terrasse. La télévision diffusait un match de foot sur écran géant.

Il choisit une bacahlau bien sûr et trempa ses lèvres dans l’apéritif au porto que le patron lui avait servi d’autorité. Il aimait ses façons de père de famille avec la clientèle. Il retrouvait ici des attentions que ses illusions confondaient avec l’affection mais il faisait chaud et les rires sonnaient clairs.

Des voisins de table parlaient de leur famille, des enfants qui n’écoutaient plus, des jeunes qui devenaient sots à aller avec leurs écouteurs sur la tête, des homos qui se voulaient à la fois dans le centre et dans la marge, plus catholiques que le pape, ajouta la femme en riant fort, des étrangers qu’on devrait mieux traiter mais ils devraient faire un effort, des pédophiles qui si la peine de mort et du climat enfin, de la fin des ours, des marées noires, de la crise économique, de l’Islam qui quand même et de l’Irak qui jamais. Ca parlait haut et fort et il remarqua en bout de table deux enfants, huit et dix ans à peu près, une fille et un garçon, en train de chipoter dans leur assiette de soupe. Ils semblaient écouter d’un air vague la fin du monde que les adultes déclinaient dans un joyeux catastrophisme. Ils tournaient et tournaient leur cuillère dans l’assiette en se jetant discrètement des regards vifs.

C’était de leur vie que parlaient leurs parents avec cette désinvolture qu’offre le vin et ça ne semblait pas leur donner l’appétit qu’ils étaient censé avoir à cette heure. La petite fille déposa son couvert lentement le long de l’assiette, se leva et se dirigea vers les toilettes. La mère s’interrompit en l’apostrophant. Le père répondit, pas de souci, elle est grande assez, elle saura se débrouiller. La gamine disparut et la conversation reprit. Quelqu’un s’inquiéta après un temps assez long de son absence et la mère se précipita vers les toilettes. Un grand cri suivit. Elle revint avec la fillette en pleurs dans les bras, le père la relaya et berça l’enfant. Le garçon repoussa son assiette et son voisin discrètement la fit glisser vers les assiettes sales en bout de table.

Quelqu’un dit qu’ils étaient sensibles à cet âge et qu’ils ne comprenaient pas grand chose à la conversation des grands. Ils devaient s’ennuyer, c’était certain. On les autorisa à regarder le match et la petite fille se calma en rechignant un peu, mais un bizou sonore sur les deus joues la rassura. Ils s‘installèrent devant l’écran, la tête levée vers les buts.

La bacahlau était délicieuse et l’homme se sentit rasséréné par ce plat de vacances. L’équipe portugaise marqua trois penalties et la salle se congratula en riant.

(paru dans Marginales N° 276, automne 2010, La société cosmétique)

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