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Ca je le sais et c’est à peu près tout

Posté par traverse le 29 novembre 2010

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Ca je le sais et c’est à peu près tout, c’est l’automne ou l’hiver ou une autre saison, je reconnais ma force ou la pénible ascension du jour dans ce qui a lieu dans les arbres et la terre sous mes pas, je sais qu’on ne peut naître ou mourir à la place de quelqu’un d’autre et c’est un paysage un peu défait que j’aborde avec vous à chaque instant, je voudrais alors dans ce tissage fin coudre mon fil et le serrer si fort jusqu’à l’accroc suivant, ce serait une trace pâle sur mon front comme le souffle des enfants sur des images froides embuées de secrets, ça je le sais et aussi le temps qu’il faut pour oublier cela, le temps comme un instant dans la nuit quand vient l’heure des sommeils enroulés dans les draps jusqu’à l’aube des histoires mal racontées que nous mettons dans nos poches par manque de chansons, ça je le sais, et encore la façon de marcher quand le soleil décline et de hâter son pas dans l’ombre des maisons affutées comme des crocs tout le long du sentier, de respirer plus fort en haussant les épaules et de parler aux murs en s’étonnant des lumières soudaines, ça je le sais et quelques choses encore.

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Revue Moebius Dignité/Intégrité

Posté par traverse le 28 novembre 2010

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http://www.revuemoebius.qc.ca/

Chaque automne, la ville de Joliette accueille l’événement littéraire Les Donneurs. Amorcée il y a 10 ans et animée depuis par Jean Pierre Girard, cette manifestation propose, entre autres, des foyers d’écriture publique où l’on fait appel à des écrivains qui vont rédiger, à la demande de particuliers, lettres et autres textes de circonstances. Ce projet vise à instaurer un autre rapport entre l’écrivain et le public que l’habituel face à face pour une signature derrière un pile de livres et à rappeler que l’écrivain est d’abord, comme tout un chacun, un citoyen dans la ville.

L’événement Les Donneurs est complété par une série de conférences dont le thème est annoncé une année à l’avance. Il s’agissait, à l’automne 2008, de la «Dignité» et, en 2009, de l’«Intégrité». Après les numéros 110 «Compassion» et 118 «La bonté», Mœbius accueille de nouveau plusieurs de ces conférences qui forment le noyau de son numéro 126 «Dignité /Intégrité».

En tout état de cause, il faudrait s’interroger sur les raisons — ou leur absence — qui ont fait que si peu de philosophes, si peu de penseurs en général, se soient penchés sur ces thèmes de la dignité et de l’intégrité. L’une et l’autre, fût-ce à des degrés divers, habitent chaque être humain. La leçon de ce numéro de Moebius sera sans doute que l’homme est trop petit, dans son individualité, pour se voir analysé en détail intime et trop grand, dans son monde, pour prendre en compte la force de ses échanges, de sa vie courante.

(Extrait du texte de présentation de Jack Keguenne)

Avec des textes de:
Alain Beaulieu, Claudine Bertrand, Josée Bilodeau, Mario Boucher, Jean-Paul Daoust, Jean-Marc Desgent, Louise Dupré, Marie-Ève Fortin, Micheline Lanctôt, Aude Maltais-Landry, Yannick Marcoux, Colette Nys-Mazure, Diane Régimbald, Bruno Roy, Anne-Marie Saint-Onge André, Marc Simard Nataren, Daniel Simon, Marcel Sylvestre, Vincent Tholomé, Dany Tremblay.

Lettre à un écrivain vivant:
Jean Pierre Girard écrit à «un écrivain vivant

Un extrait de mon texte La dernière fois que ma mère est morte:

Vous ne devriez pas être là, si défaite de ce que vous fûtes dans l’inconscience des chairs. Vous ne devriez pas être là dans ces ristournes de la vie. Vous ne devriez pas. C’est au chevet de votre corps que la maladie s’est assise et c’est ma place aussi.

Souvent elle se moquait d’elle-même, elle faisait dans le vide un cercle avec son doigt et riait. C’était ça, son doigt dans ce cercle parfait, qui la faisait rire, ma mère. Elle montrait alors son ventre et elle riait encore plus fort. Elle tournait son doigt autour de son ventre et elle riait. Tout simplement et parfaitement.

Je ne savais pas ce qui la faisait rire mais je trouvais drôle son doigt dans l’air à tourner. Son rire me glaçait aussi. Je savais que le nœud était là, au centre. Et je savais que l’âge rendait la forme possible, que la vieillesse de ma mère qui semblait si jeune et si veille à la fois, si profondément vieille, d’une vieillesse qui lui tombait dans les talons, dans les caveaux de ses parents ; qui descendait encore plus profond dans le flou de ses croyances, je savais que son doigt en vieillissant trouvait la forme idéale qui allait être la sienne. Chez ma mère, c’était un ventre, une boule, une pierre ronde, une arche, un cancer.

La naissance d’abord. La tienne, dans ce petit village flamand des périphéries. Tu étais de Bruxelles, de ce Bruxelles des banlieues industrielles. Tu as grandi et connu vite la guerre, un voyage au loin dans les Carpates où ton père disparut. Tu étais une jeune fille. Dracula t’avait volé le seul homme que tu aimas du plus profond. Tu l’as aimé dans des mesures qui gênent encore aujourd’hui. Et Dracula s’est régénéré du sang si riche d’un père que je ne connus jamais comme grand-père. La guerre, les V1 et les V2, ta maison explosée pendant que tu étais à l’Ecole de commerce. Des morts tout autour mais personne de ta famille.

Ta mère, ta grand-mère, ta tante, …tout le monde parla longtemps de ce souffle sinistre qui balaya des murs et emporta un toit tout en donnant un semblant de sens à une vie déjà plongée dans les mystères.

Ton père musicien, qui avait sombré dans les vallées humides des Balkans et dont tu avais fait un dieu bienveillant que nous ne pourrions pas connaître, me donnait parfois la nausée… Rien, personne, aucun homme n’arriverait jamais à sa hauteur. Tu croyais en lui, tu l’attendais, tu le voyais dans les figures masculines qui croisent ta vie. Mais les bombes volantes avaient tout emporté, la plupart des photos, ses lettres, tout fut brûlé. Seule sa clarinette échappa au carnage. Tu me donnas son prénom.

Tu m’as toujours gavé de musique, de ton amour de la musique, de tes commentaires à propos des compositeurs que tu aimais et je trouvais ça aussi lourd qu’une oie doit trouver la nourriture qu’on lui enfonce dans le gésier. J’avais le foie gonflé par Sibelius, Beethoven, Mozart, Gluck et ces âneries viennoises dont tu raffolais. Je n’en pouvais plus de cette sombre musique qui m’arrachait à mon époque et à ma génération. Je voulais du rock, les Rolling Stones, les Beatles, pour pouvoir choisir mon camp. J’avais Dalida, Petula Clark, les Compagnons de la Chanson et le Chœur de l’Armée rouge !

Ton mariage suivit la Libération mais ton cœur était toujours dans la Transylvanie cruelle. Ton mari, qui devint mon père tentait de faire bonne figure mais peu à peu son cœur se durcit pour résister à l’appel de la lointaine forêt assassine que tu entonnais à la moindre occasion. Ton mari était vivant, avait son poids de misérables courages et médiocrités et ne faisait pas le poids même taillé comme un colosse.

Je naquis dans le mitan du siècle, puis ma sœur quelques années plus tard. La famille était au complet, la reconstruction commençait, la Bataille du Charbon allait bon train, les immigrés arrivaient en masse d’Italie et les Polonais déjà dans le fond les accueillaient en wallon, la seule langue que le peuple du noir et des grisous parlait vraiment. Ces boyaux de carbone étaient la garantie de notre richesse qui croissait dans un rythme congolais. Ici, dans la fosse, c’était la houille, là-bas, le cuivre, le manganèse qui relayaient le caoutchouc ancien. Ça bossait dur pour que j’arrive au monde !

J’ai grandi, j’ai appris à me méfier de tes souvenirs roumains, je me suis détourné de toutes les musiques avant d’aimer vraiment pour la première fois, à trente ans. Avant, c’était des aventures désespérantes pour tenter de m’éloigner de toi et de ce père si encombrant. Les femmes m’aidaient à survivre et je leur trouvais une grâce dont tu dus certainement bénéficier un jour mais elle tourna comme le lait et de cette fée originelle tu ne gardas longtemps pour moi que les traits sans plus rien de la légèreté des magiciennes.

La musique est revenue grâce aux voyages que je fis au plus loin des frontières de la tribu dont tu étais issue. Là, je ne risquais pas de te retrouver, j’étais hors d’atteinte et j’écoutais enfin des voix sans craindre pour ma vie. »

Le texte en version numérique Calameo: Copier-coller, cliquer:

http://v.calameo.com/2.0/cviewer.swf?bkcode=000065005dd6bff35199f&langid=fr

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MaelstrÖm éditions…Boutique et booklegs

Posté par traverse le 28 novembre 2010

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Pour info de…Infolettre n°28 de maelstrÖm reEvolution
la bouTique maelstrÖm 4 1 4 ouvre ses portes les 9, 10 & 11 décembre à Bruxelles !
Salve, Goedendag, Bonjour, Hola, Gooood morning, Shalom, हैलो, Salam aleikoum!

Ceux qui sont présents et actifs sur certains réseaux dits sociaux sont déjà bien au courant : maelstrÖm termine de fêter ses 20 ans par un nouveau commencement ! Les 9, 10 & 11 décembre, à Bruxelles, sera inaugurée au public notre toute première boutique-librairie ! Un petit lieu au grand coeur, comme maelstrÖm l’a toujours été. Bienvenus dans ce nouveau tourbillon, nous vous y attendons !


*** INAUGURATION les 9, 10 & 11 décembre à partir de 18h07 ***

Lectures, musique, sangria & vin chaud et autres délices… avec des dizaines d’auteurs présents pour fêter !
Ces 3 soirs, comme au fIEstival, TOUS les livres de maelstrÖm sont en vente au prix unique de 10€ !
bouTique maelstrÖm 4 1 4 | chaussée de Wavre, 364 (piétonnier place Jourdan)
B-1040 Etterbeek | gsm +32(0)498607253

La boutique a été conçue par l’architecte David Tondeur Joyeux, le graphiste Nicolas Fourré & Dante Bertoni © 2010

Une échoppe, une chaloupe de la poésie, du livre, de l’art et de l’esprit.
Fêtons en folie et fanfare la 20e année d’existence de maelstrÖm qui inaugure ses premiers locaux !
Des livres, des CDs, DVDs et autres mystérieux objets vous y attendent…

Un lieu où vous trouverez TOUS les livres, booklegs et compActs de maelstrÖm reEvolution !

Mais aussi, toutes les productions de nos éditeurs partenaires : La 5e Couche (Bande dessinée), Asteline (livres illustrés pour enfants), L’Arbre à Paroles (poésie)
Ainsi qu’un choix de livres d’autres éditeurs amis : Quadrature (nouvelles), éd. Éoliennes, Les Carnets du Dessert de Lune, Délits éditions, Citylights Italia & USA…
Principalement des livres ou CDs en français mais également en anglais, italien, espagnol, allemand, néerlandais… Un lieu où se rencontrer autour des sorties et publications d’auteurs et d’artistes.

Lectures, soirées conte, animations enfants, débats, conférences, projections… à la boutique ou en partenariat avec l’Espace Senghor et le Poème 2…
À partir de mi-janvier, un programme complet des activités sera disponible sur notre site internet, notre page Facebook ainsi qu’à la Boutique…

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Et j’ai le plaisir de vous inviter personnellement le vendredi 17 décembre dès 18h en cette même Boutique, j’y ferai une lecture et vous accueillerai à l’occasion de la présentation de mon texte à paraître incessamment chez Maelström « Mémoires et notes diverses à propos de la traversée de Bruxelles ou de ce qui y ressemble » (Booklegs)…en compagnie de quatre auteurs complices de l’aventure « Bruxelles se conte »: ‘Thomas Depryck, Agnès Evrard, Evelyne Guzy…

Bienvenue!

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Le Bureau des haines

Posté par traverse le 25 novembre 2010

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Maintenant que le soir tombe, que les affaires se calment, je peux reprendre mon récit là où je l’ai laissé hier. Voilà des jours que je ne suis rentré chez moi, que j’abandonne mes intérêts au profit de cette avalanche de notes, de mémos et de mémoires sans fin.

Voilà des mois que je griffonne, tapote, téléphone, envoie des mails, rappelle mes correspondants, leur soulignant tel ou tel point de la loi. Des mois qu’ils me répondent que la loi n’est pas une, mais territoriale, que le droit est une affaire de mœurs, une coutume annoncée et qu’il faut alors le respecter comme une divine bavure du sacré sur les hommes.

Je suis peintre, aquarelliste, je passe mon temps à guetter la lumière et à la saisir dans l’eau perlant de mon pinceau mouillé d’un peu ce couleur. Je lisse le temps dans des lavis et je me protège des intempéries et des coups de vent fréquents dans la région en me coiffant d’un chapeau de pécheur un peu ridicule mais qui me donnait l’air de quelqu’un qui va couper ses rosiers un dimanche. Je passe dans la vie en laissant dernière moi les vagues traces de ce que j’ai émondé. Mais je ne vois rien dans mon horizon qui m’empêcherait ou m’ordonnerait d’avancer. La vie est calme, un peu bête, c’est vrai mais suffisante.

Ils se sont mis à frapper à ma porte un lundi, je m’en souviens très bien, c’était un lundi après les vacances d’été, les enfants venaient de rentrer à l’école et je ne sais pourquoi, mais ce lundi-là, ils étaient une bonne vingtaine à ma porte venus me demander de notifier leurs plaintes et les raisons de leurs désagréments. Je dois préciser que je dépendais à l’époque d’un Ministère un peu vague qui avait pour mission le vivre ensemble, ou quelque chose comme ça, bref, cette administration avait hérité d’une mission : engranger les plaintes, les témoignages de dysfonctionnements et les débordements qui auraient pu mettre la vie à mal. Je veux dire la ville, mais dans mon affaire, c’est du pareil au même.

Donc, ce lundi, il pleut, ça sent le chien mouillé dans tout l’étage et je me heurte à cette troupe un peu molle qui m’attend. Je pénètre dans mon bureau, les fais patienter quelques minutes, déplie mes dossiers et ouvre mon ordinateur. Par habitude, tous les matins, je fais une partie de solitaire sur mon écran, ça me réveille et me dope le moral. J’ai l’impression que je joue mon destin en maniant les cartes virtuelles et souvent, ma journée dépend de ce que j’ai déposé comme face sur une autre. C’est simple, ça ne mange pas de pain mais ça nourrit son homme.

Surprise, ma boîte mails ne s’ouvre pas, elle est manifestement encombrée. Des spams encore et toujours, des pétitions idiotes, des chaînes de félicité béate, des appels au secours, des déclarations flamboyantes, toujours et toujours, des milliards de messages qui ne servent qu’à ouvrir le tube à messages pour faire passer encore et encore plus de sourdes imbécilités qu’on prend aujourd’hui pour la conscience des hommes. Je m’y connais un peu en matière d’ordinateur et je ne me laisse en général pas démonter par des questions de pure logistique. Un coup d’œil par la porte et je constate que la vingtaine de personnes estimée à mon arrivée a doublé depuis dix minutes.

Je referme la porte, téléphone à mon collègue de l’étage du dessus mais la ligne est occupée. Je retourne dans l’embrasure et annonce que je commencerai à entendre les dépôts de plaintes dans dix minutes maximum. Pas de réaction, tout est calme. Bizarre mais j’en profite pour rejoindre mon bureau. Téléphone, néant, j’ouvre ma boîte mails d’une main et de l’autre j’envoie un sms à ma collègue du deuxième, lui demande si elle peut descendre m’aider. Je suis débordé et sa présence me sera d’un précieux renfort. Elle me répond une dizaine de secondes plus tard, « Suis dans la merde, ils sont partout, ai appelé le chef ».

Vous avez sûrement compris ceci, je suis un homme qui ne s’avoue pas facilement vaincu, alors, je décide de commencer le travail de copiste qui est le mien, à la plume s’il le faut, mais je ne me laisserai pas impressionner par une troupe de péquenots venus réclamer le récépissé de leurs arguties minables. Je m’installe, je tente encore l’ordinateur mais tout est bloqué, je réessaye le téléphone, toujours rien, alors allons-y, je crie : « La première personne s’il-vous-plaît » et une dame, la quarantaine, entre. Je la prie de s’asseoir et de me remplir le formulaire que je lui tends (nom, adresse, régime législatif choisi). Elle pointe les différentes questions et défait son manteau pour commencer sa déclaration.

« Vous savez Monsieur, ce n’est pas que je veuille critiquer le système de l’un ou de l’autre mais il y a des limites ! Figurez-vous que mon voisin, un homme sans importance apparente, un de ceux qui trafiquent dans les night-shops, vous les voyez, hein ? Et bien mon bonhomme, je l’entends tous les soirs rire et mettre de la musique, pas trop fort, mais fort quand même, de la musique de chez eux, Monsieur et ces rires, ces battements de mains que j’entends tard dans la nuit, je pense que ce sont des signes de joie, Monsieur, des manifestations de fête, je pense que ce type est une sorte d’agent-double, Monsieur ! La preuve, la journée, pas un mot, pas un sourire, rien, lui, sa femme et ses enfants, pas un mot et la nuit, la nuit, Monsieur, la nuit, c’est une sarabande.

- Que dois-je noter, Madame ? L’heure de la manifestation, la durée, précisez, s’il-vous –plaît…
- L’heure ? Le soir, vers 22h. C’est ça, et la durée ? Toute la nuit, Monsieur, toute la nuit.
- Je note Madame, je note. Autre chose ?
- Non. Mon nom, dites, mon nom sera associé à la plainte dans le rapport mensuel ou je peux demander une clause de respect, je veux dire une clause de discrétion ?
- Vous pouvez, Madame, l’ordonnance du 20 août l’autorise.
- Je préfère.
- Voici votre reçu, vous serez avertie de la suite. Merci Madame. »
Elle se lève, remercie, remet son manteau et laisse la place au deuxième, un grand mince, chauve et pâle.
« Monsieur, c’est insupportable, cette….comment dire, cette femme, ces yeux, rien que ses yeux, cette femme…je ne peux pas, Monsieur, on n’est pas au Moyen-âge quand même !
- Que ne pouvez-vous pas, Madame ?
- La piffer, Monsieur.

Silence. Je le regarde, étonné de la simplicité cinglante du ton. La piffer ! Comment vais-je encoder cela plus tard, me dis-je. Piffer…

- Je ne peux la piffer, ils ne sont pas comme nous…Elle…et les autres de sa tribu, je souhaite que vous notiez que dans mon quartier ils se promènent le soir, par petits groupes, l’air patibulaire. Un air que je les soupçonne de prendre pour nous provoquer, Monsieur, autrement dit, ces groupes, ces bandes, ce sont des façons de nous mettre la pression, voilà, une façon de nous mettre à bout. Je souhaiterais donc déposer une plainte pour agression et tentative d’intimidation.

- Oui, Monsieur, mais pourriez-vous préciser les gestes, les mimiques, les allures ?
- Les allures ? Des airs de deux airs, Monsieur, des allures de voyous, voilà. Ma plainte n’est pas recevable ?
- Nous recevons toutes les plaintes Madame, c’est un principe de base, le droit à l’expression, le droit des minorités à se plaindre des majorités et l’inverse, c’est un droit, acquis durement par nos pères et nous devons le respecter, le défendre même.
- C’est une excellente chose. Au revoir Monsieur.

Le troisième entre, un petit gros au visage avenant. Il annonce d’emblée qu’il souhaite fermement participer à cette vaste opération populaire que l’Assemblée a annoncée l’été dernier. Qu’il est fier d’être un des premiers de sa communauté à nommer la barbarie de l’autre. Il se met à parler avec volubilité, je lui demande de quel régime judicaire il dépend et il me dit, tout à trac, de celui que je suis obligé de subir, Monsieur, en raison de ma résidence. Mais, Monsieur, je tiens à préciser que je vais porter plainte contre ledit régime afin de permettre à mes enfants, dans un futur proche et, espérons-le, radieux, de ne plus devoir se plaindre, voilà.

- Quand je me suis retrouvé accueilli par l’administration de mon arrondissement alors que je venais de vivre le pire, là-bas chez moi, je veux dire, là-bas où c’était chez moi avant, je veux dire au pays, plus précisément, dans ma région, là-bas, quoi, quand je venais de subir la perte irréparable de ma troisième épouse, de deux de mes enfants, que je venais de devoir quitter mon pays aimé que j’ai été ici-même accueilli et enfin, abrité dans le droit et dans la législation d’une démocratie plus solide que toutes, quand j’ai donc été accueilli dans mon exil, quand je me suis retrouvé ici avec ma famille morcelée, quand je me suis retrouvé dans les conditions difficiles que suppose tout exil, j’aie été amené à vivre sur le sol qui m’était désigné où le régime linguistique et législatif différaient de ce que je m’attendais à trouver et quand cet exil a trouvé enfin son terme, je peux le dire, Monsieur, oui je peux le dire enfin, un nouvel enfer a commencé pour moi. J’étais ailleurs, alors que je pensais être ici, ailleurs alors que je souhaitais être ici. Et de cela, Monsieur, de cet imbroglio administratif, trace d’un ancien mépris pour l’homme que je suis, je souhaite Monsieur porter plainte et exprimer publiquement mes récriminations. Profiter du désarroi de celui qui souffre pour le pousser dans des limites qu’il n’a pas choisies est un, abus de confiance, Monsieur, une entourloupe qui déshonore ce pays. Voilà, c’est tout. »

Je lui tends le récépissé réservé aux plaintes extraterritoriales et le prie de faire entrer la personne suivante.

Une jeune fille, rousse, mignonne, mal fagotée et l’air rembruni s’assied sans que je l’y invite.
« Ce qu’il me semble, c’est que tout et n’importe quoi peut se dire ici, n’est-ce pas ?
- Oui, mademoiselle, chacun ici est libre de déposer sa plainte et d’exprimer en son âme et conscience ses reproches, c’est avec ce matériau que toute démocratie humble ratifie ses avancées, elle poursuit ainsi sion œuvre, mademoiselle qui est de se plier à la loi du plus grand nombre qui est aujourd’hui comme vous le savez l’addition des unités les plus basses. Je veux dire les plus fines, les plus infimes, plutôt.

- Et bien, voilà, y a chez nous, dans le quartier un type, je le soupçonne, je le soupçonne de certaines pratiques, comment dire, de certaines pratiques rétrogrades, elles sont, elles sont le signe d’un monde immonde Monsieur, dégueulasse, et ce n’est pas un sale type qui va me dicter ce que je dois faire en matière de baise, Monsieur. Voulez-vous noter « baise ». Merci. Quoi ? C’est pas possible cela, il fallait que cela cesse, si même les gens de morale se mêlent de notre cul !

- Voulez-vous nommer une personne en particulier, mademoiselle ?
- J’aimerais mieux pas.
Comment voulez-vous qu’une plainte soit ratifiée si elle ne précise pas l’objet et le sujet de la plainte ?
- C’est vraiment nécessaire ? Il me semble que l’exemple suffit, non ?
- Je note, mademoiselle, pour l’exemple, c’est cela ?
- Oui, Merci.

Elle se lève, sort sans me regarder et me laisse avec cette plainte administrativement incomplète. Je suis un rien désarçonné mais la suite des témoignages me ressaisit et je passe allègrement d’une bordée à l’autre de l’inhumanité. Je note, note et note encore. Des recoupements seront à faire, des questions à préciser mais globalement, je peux déjà noter que l’ensemble des plaintes est marqué par une première dimension, d’importance et insoupçonnée auparavant : ce qui semblait convenir à l’ensemble ne plaît plus à personne. Mais pourtant quelque chose semble apparaître, se profiler et sonner juste les haines sont étales, un calme et profond océan de haines a surgi devant moi. J’y ai connu les secousses de l’histoire, les impasses de la géographie, les frustrations religieuses de tous bords, les peurs instinctives, les prurits linguistiques, les insultes communautaires, les délations les plus abjectes où le père dénonce le fils et le fils abjurent la loi de son clan, j’ai entendu des enfants se plaindre de leurs enseignants, des parents mortifiés par le monde où ils vont plonger leur progéniture et accusant dans une haine sans limites la joie et la dépense, j’ai entendu la misère se prendre pour la vertu et lentement notre pays se dégrader dans des préoccupations et des méthodes qui salissent celles et ceux qui en usent. Non pas qu’il faille ignorer ce que le monde réclame en grognant mais il y a la manière,….Et sans manière, tout fiche le camp en deux temps trois mouvements dans la barbarie. Voilà ce que je pense.

La journée a été épuisante mais j’ai tenu bon. Des colères des mépris, des délations, des jalousies, des rancœurs, j’ai tout eu, mais sans sourciller, j’ai tout enregistré et je peux ainsi confirmer que tourte chose sera bonne à dire. J’ai senti, comment dire, un sentiment de fierté quand je me suis vu confronté à l’ampleur de ma tâche, je me suis représenté l’immensité des missions à accomplir encore mais j’ai tenu bon, je vous dis. Je ne cédais pas devant les difficultés apparentes, les manifestations apparemment d’un autre âge. Cet âge aujourd’hui est celui de toutes les libertés et j’en suis d’une certaine façon le gardien. Le Bureau des plaintes est devenu cet ilot de liberté que chacun rêve de préserver coûte que coûte. La nuit a été brève et le lendemain, la journée s’est déroulée dans les mêmes conditions que celle que je viens d’esquisser pour vous dans mon récit.

La semaine s’est traînée dans les mêmes misères mais chaque jour, je découvrais une parcelle de haine que je ne connaissais pas, un morceau de mépris que je n’avais jamais recensé.
La fin de l’année approche et des décisions importantes vont être prises par les Décideurs, ils sont certainement tout empreints de cette empathie qui permet aux Grands de faire la différence entre la haine sans objet, celle qui ne s’exprime que pour passer le temps (l’ennui est si bien partagé) et la haine cruciale, fondatrice d’une présence au monde nouvelle, attachée à considérer l’homme tel qu’il est.

Gageons que mon Bureau des haines aura participé à cette tâche sublime qui est de regarder sans ciller le cœur de l’homme tout entier.

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L’Atelier d’écriture: Autour de la table ensemble et côte à côte

Posté par traverse le 15 novembre 2010

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Autour de la table, douze personnes, c’est la norme et l’animatrice ou l’animateur vont créer une chambre d’échos qui s’appelle l’Atelier et dans lequel des croisements vont avoir lieu, volontaires, involontaires, singuliers collectifs. Ces croisement sont de l’ordre du discours d’abord, de la parole tenue et qui emble dire ce que l’auteur souhaite faire entendre. Ca marche rarement du premier coup, parler, en raison de la règle « d’un mot pour un autre » (Tardieu).

Ce que nous voulons dire ne sera jamais ce que l’on a voulu dire quand la tension de la phrase est trop forte, quand le souvenir est trop lourd, quand les mots manquent (et où une certaine fluidité relationnelle qui se met en place de séance en séance ne s’est pas encore créée, peut-être…). Cette difficulté à dire n’est généralement pas le résultat d’une inattention, d’une paresse à dire (ce que l’on remarque en permanence dans la mollesse de la langue civile) mais plutôt la peine que nous avons à définir, à cerner un lieu à atteindre, imaginaire, par cette langue singulière et intime qui est notre langue et que le langage ne permet pas facilement.

Jamais nous ne ferons crédit à Boileau et à son fameux Art poétique « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément ». Evidemment, ça casse en chemin, la langue, ça s’effrite, ça s’interrompt, ça oscille entre deux sens, ça patine…De ces difficultés, les présentations et les commentaires sont pleins. Très souvent, nous le savons, nous expliquons malhabilement ce que nous avons créé ou tenté de mettre à jour.

C’est ici évidemment que le rôle de l’animateur est capital. Comment pourrait-il éclairer ce qui était entendu et pourtant malhabilement prononcé parfois ? Comment faire entendre ce qui était latent et à peine insufflé ? Comment faire partager cette écoute et cet éclaircissement à l’ensemble du groupe ? C’est encore, au-delà de la formation, des connaissances, des savoirs, des compétences de l’animateur, une question de confiance dans l’autre qui est là, une confiance dans ce qu’il recèle de meilleur et de plus fin à distribuer dans le groupe qui écoute.

Cette écoute des commentaires et la présentation des textes passent par la mise en place d’un dispositif de lectures et d’écoute (quel texte après quel texte ?), quel type de commentaires (plus généraliste ? Plus singulier ? Plus technique ? ) qui suppose d’accorder les sensibilités, les imaginaires et les cartes de représentations de chacune et chacun.

Il est fréquent que la question de l’interculturalité se pose dans l’Atelier. Fréquent et heureux, bien entendu car l’Atelier est très souvent un lieu ou les géographies se croisent et les temps se rencontrent en se dilatant dans une écoute collective. L’interculturalité suppose un socle commun (les textes, les engagements des auteurs, le contrat de départ avec l’Institution et l’animateur et la participation à l’ensemble des séances) et des pratiques, interprétations, intérêts, conceptions et résonances différents.

L’interculturalité se construit, me semble-t-il, non, dans cette poisseuse salsa (la sauce) de la world culture, mais bien dans le concept plus analytique et dynamique de la salade. Il y a mélange mais on peut distinguer tous les morceaux qui composent un goût commun. Des histoires, dans l’Atelier sont dévoilées, mises en forme, construites selon des schémas si différents que souvent, c’est cette dimension d’échos divergents si ce n’est contraires qui fait le sel de l’Atelier.

Mais bien plus encore, dans l’écriture des participantes et participants, ce sont des mythes, des façons de voir et de restituer qui sont mêlés à une sorte d’hypertexte que chacun transporte souvent à son insu. Je pense à cet auteur, d’origine iranienne qui, nourri des classiques russes et français, pénétré de la poésie perse, traversé de la langue française, écrit ses textes à plusieurs étages. Des étages de temporalités (la fable perse), de représentation sociale (la dialectique marxiste), des étages de style (le récit flaubertien) se mêlent et donnent à entendre une langue nouvelle, faite d’intertextualités, d’échos d’un socle culturel à l’autre…

Une autre participante, d’origine algérienne, pénétrée de la passion de la lecture lors de son arrivée, petite fille, en Belgique, écrit des récits marqués par le silence des bibliothèques, la durée de la lecture et le paysage intérieur algérien. Elle écrit des textes sensibles où la promenade se laisse entendre comme une déambulation entre là et ici.

Et dans cette interculturalité, c’est un Je qui se construit à partir d’un moi qui instille le souvenir, la mémoire des expériences dans une forme que chacune et chacun peut entendre ici.

Lors de mes ateliers au Congo, au Portugal, en Tunisie, au Maroc, en Roumanie, …j’ai souvent été confronté à une sorte de permanence : les questions existentielles étaient communes, partagées mais le récit de celles-ci passait par des embûches que l’atelier permettait de mettre à jour et donc de dépasser. Je pense aussi aux questions d’autocensure que l’Atelier permet de nommer et si l’auteur le désire, de déjouer.

Cette interculturalité n’est évidemment pas une façon de nier que nous écrivons dans l’ombre de modèles culturels forts, originels (pour ne pas dire nationaux) mais les textes sont fabriqués de résidus, de morceaux, de poussières de mémoires. Et, comme le jeu du téléphone arabe, que nous jouions enfants, la phrase du début arrive déformée à l’arrivée. Elle est passée par des filtres que l’atelier rend audibles et légitimes.

La marge et la fascination

Une expérience que je voudrais rapporter ici, touche à une peinture célèbre, scandaleuse, foudroyante et qui n’en finit pas de nous fasciner…L’Origine du monde de Courbet. Pascal Quignard rapporte, dans son beau livre, Le sexe et l’effroi (1) que le phalos grec se dit en latin fascinus, il est ce qui nous empêche de détourner le regard, l’objet qui fascine… Il y a fascination devant ce pubis féminin offert à notre regard depuis le 19ème siècle et cette fascination est très proche, me semble-t-il, de cette fascination du texte que nous voulons faire « sortir » de nous et qui nous empêche de faire autre chose tant que la chose n’est pas sortie. Les réflexions continuelles à propos du « manque de temps » touche à cette question, à cet empêchement de sortir la chose et de l’exposer, me semble-t-il.

Donc, il y a ce sexe, cet endroit désirable et tout le travail pour y arriver qui nous amène vite, quand nous sommes à l’endroit rêvé, à penser à autre chose, au cadre, pour faire simple, à la marge, à ce qui entoure le texte et qui est plein de tout ce qui n’est pas dit mais qui est en réserve pour aller là où nous désirons confusément nous tendre.

Cette image, je m’en suis servie quelquefois dans l’Atelier et en racontant le voyage entre la marge et l’endroit, disons, stratégique, suivi du rêve de la marge pour pouvoir s’extraire un moment de la chose afin de la désirer à nouveau etc.…ad libitum en a déjà faire rire plus d’un et pourtant alors, tout est clair. C’est de cette marge que nous allons parler dans l’Atelier souvent plus longuement que du texte fini. De cette marge que nous allons faire le contour pour pouvoir mieux rêver l’endroit où nous allons aller par le texte, encore tout chargé de marge, comme un chien mouillé avant de s’ébrouer (avant de se relire).

L’Atelier autorise et accompagne ce rêve de la marge et du texte ouvert. L’Atelier soutient littéralement cette démarche hasardeuse qui est de quitter la marge où on est d’une certaine façon dilué, entremêlé dans l’indistinct et d’aller vers l’endroit du désir. J’aime plus que tous ces allers-retours entre la marge et le texte….

Prendre le tram

Un auteur ami, Christian van Tuijcom, un soir de tempête, alors que nous étions serrés autour de la belle longue table de l’Atelier, a raconté l’histoire d’un tram dans lequel il nous suffisait d’embraquer alors que certains évoquaient leur difficulté à mettre en branle leur imagination et à cerner un sujet… « On est là, on attend, on se laisse envahir par le vide, on ne pense plus à rien, et soudain un tram passe, il est là devant nous, il nous suffit de monter dedans et de nous laisser guider. Regarder le paysage se laisser envahir par les événements à l’intérieur et à l’extérieur du tram sera notre seule attention et puis tout à coup, le trajet suffit, on descend en marche, le tram continue, mais nous avons notre histoire, le monde a été traversé par ce voyage et le tram est déjà loin… »

Je prends évidemment à mon compte cette belle aventure… Ce que j’ai envie d’ajouter à cette histoire, c’est que pendant le trajet du fameux tram, notre attention sera avivée, notre sensibilité affinée, notre écoute exacerbée et les idées lentement fuiront, enfin pour rejoindre le parc à conteneurs des idées inutiles… On connaît le mot cinglant de Celine « Tout le monde a des idées, même ma concierge » (mes excuses aux concierges) mais il n’y a pas un jour sans que je ne sois confronté à des réflexions subtilement vides à, propos d’une expérience richement pleine.

Cette appréhension devant le texte à faire, protégée par des commentaires ou des stratégies intellectuelles, est la position la plus partagée dans l’Atelier, pendant les premiers temps, avec cette fichue vieille idée de la comparaison des qualités. Les animateurs bien entendu relèvent et dévoient ces attitudes mais elles révèlent à mon sens, une autre question, la question de la belle écriture, celle qui peut-être me hérisse le plus.

Le bien écrire

Que l’on travaille des solutions, des apprentissages de techniques, que l’on s’entraine, bravo, que l’on apprenne à faire la différence entre le lieu commun et la fusée qui démarre à l’instant, merci mais que l’autre se sente obligé de décaper son texte de ces aspérités pour l’équarrir dans les normes du bien écrire, non merci. Ce bien écrire est évidemment un résidu académique, une sorte de rêve de perfection qui est largement distribué lors des rapports que chacune et chacun peut avoir avec la littérature et les cours de littérature surtout. L’école et la littérature ont de sérieuses difficultés relationnelles (rappelons qu’il est fréquent d’entendre que des professeurs de fiançais donnent à lire des auteurs comme…allez, soyons magnanimes, taisons les noms mais disons simplement que ces auteurs sont des faiseurs, des menteurs et des chipoteurs qui fabriquent des livres qui sont la haine de la littérature, c’est-à-dire le contraire de cette étrange aventure qui consiste à écrire à propos des errances sans affirmation et sans réponse à l’arrivée, si ce n’est celle que le lecteur aura fabriquée dans le cours du récit. Ce bien écrire fait des ravages et dans l’Atelier, ces auteurs nains sont souvent cités, puis peu à peu ils disparaissent du paysage, ils se sont dissipés et l’écriture s’est enfin libérée des niaiseries qu’ils véhiculent.

Ce bien écrire a été si partagé que je le considère comme un des enjeux de l’Atelier, comme faire glisser le bien vers le juste ? Comment amener l’auteur de l’Atelier à inventer sa propre langue de texte en texte sans nécessairement l’amener à des créations faussement ambitieuses ?

Une participante, il y a quelques années écrivait un texte à propos de la douleur qu’elle avait traversée et qui habitait tout son corps depuis, elle écrivait un texte rude, brut, fort, halluciné et qui touchait à l’obscène (à ce hors cène de la parole convenue). Chacun était rivé à l’écoute chaque semaine mais elle voulait le dépouiller de ce qu’il avait de monstrueux pour en faire un texte bien ponctué, lisse et raboté. C’est là que l’animateur, à mon sens, doit parfois résister à cette opération d’autodestruction qui consiste à dégrader le juste pour le beau…

Faire voir des fantômes

Dans « L’Etrange mot d’… », Jean Genet demande à l’urbaniste futur de réintroduire les cimetières dans les villes et de placer le théâtre au milieu des tombes. Un lieu à la lisière de la vie, où des revenants vont prendre la parole devant les vivants. Ce serait un lieu qui ne ferait plus coupure mais raccord, un lieu qui ferait la part commune dans cet endroit réservé….

Dans le théâtre européen, jusqu’au milieu du vingtième siècle, régulièrement, les fantômes peuplaient les scènes de théâtre. Ils permettaient aux vivants assemblés dans la salle d’entendre des paroles qui venaient d’un au-delà de la salle. Et dans ce theatron (ce lieu d’où l’on regarde la scène), les spectateurs partagent des fragments de récits et des gémissements, des pleurs, parfois, des rires et des silences. J’ai longtemps rêvé que l’Atelier à certains moments pouvait, dans une humilité absolue, se hisser jusqu’à cet endroit-là, un lieu où des fantômes sont, de semaine en semaine, conviés et où on les apprivoise dans la légèreté des conciliabules heureux…

(1)
Pascal Quignard, Le sexe et l’effroi, Gallimard, 1994

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L’Insoumise ou Scarlett O’Hara au pied du terril

Posté par traverse le 3 novembre 2010

Reprise Nommé au Prix de la Critique 2010
à partir de 15 ans

Récit et interprétation: Jamila Drissi
Texte et mise en scène: Soufian El Boubsi

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Comment raconter l’histoire de sa mère ? Comment surtout trouver les mots et les silences pour dire l’extraordinaire destin de celle qui, venue d’Algérie après un passage au Maroc, aimait par-dessus tout Luis Mariano et Autant en emporte le vent ? La vie des mineurs borains, revue et revécue par une Scarlett O’Hara insoumise, libre, drôle et tragique à la fois.

C’est le moment d’aller voir ce spectacle fort, le moment vraiment, d’abord parce que le talent ça aide à vivre et ensuite, pour la superbe prestation de Jamila Drissi. La programmation (en reprise attendue) de l’Espace Magh nuance les déclarations de notre actualité…qui mûrissent comme des champignons d’automne (vénéneux ou pas, à vous de vous y risquer) : l’échec de la multiculturalité.

C’est un peu comme si on jetait le bébé avec l’eau du bain. Bien sûr que la cohabitation n’est pas chose facile, bien sûr que l’autre est toujours un emmerdeur pour celui qui n’est pas l’autre, bien sûr que la terre est étroite pour ceux qui s’imagine de bon droit sur leur parcelle, bien sûr…

Mais la question est autre, me semble-t-il, autre et tellement complexe. S’agit-il de l’autre ou de ce qu’il dérange en nous, s’agit-il de l’autre ou des comportements qui nous agréent ou non ?
Scarlett ne pense pas à toutes ces questions apparemment mais elle y répond assurément en partie.

Scarlett c’est une midinette, une gentille emmerdeuse, une formidable rêveuse, une sacrée batailleuse, une femme sans commune mesure avec les « molles insoumises » qui se posent en combattantes des égalités dans les cocktails ou les assemblées culturelles. Scarlett, c’est une femme ambivalente, une femme rude quand il le faut et aussi quand il vaudrait mieux choisir le recul de la réflexion. Scarlett ne compte pas, comme elle aime, probablement, mais Scarlett a choisi le vivant. Ou plutôt, la vie l’a jetée dans l’arène des obligations et les obligations, dans ses histoires, ce sont des actions.

Elle rugit, elle fulmine, elle s’emporte, elle est drôle et peste mais elle s’ouvre au monde des paradoxes et des imperfections. Scarlett, c’est une femme d’aujourd’hui mâtinée de la lionne que fût sa mère, une lionne algérienne passée par le Maroc où la vie ne se complaît pas dans la délectation des dernières nouvelles de la mode (quoique, ne soyons pas binaires)…

Scarlett a des voisins, des amis, des moins aimés et pas aimés du tout, mais c’est pas grave, la vie est courte et le récit est long car il est repris par chaque vivant à chaque génération et amplifié par la parole du conteur (au texte Soufian el Boubsi, très à l’aise dans ce genre de récit et si précis dans ses observations).

Scarlett est donc une part de nous en plus ceci et en moins cela, mais c’est une part et cette part est universelle.

Djamila Drissi a de la finesse et du tact, elle joue en liseré les émotions des personnages qu’elle campe aussitôt bien ancrée sur le plateau. Soudain elle y va à gros traits, elle caricature, elle stigmatise, elle éclate et la salle la suit.

Ce personnage de femme habitée par la Mère est un éternel sujet et le renvoi au cinéma dans la scénographie donne à cette rhapsodie algéro-maroco-belge des airs de nécessité et de réalité populaire. C’est ça un imaginaire collectif…La musique de Michel Rorive nous accompagne dans cette envolée volontairement kitsch à certains moments et toujours troublante. Le trouble naît probablement de cette main de l’actrice qui touche devant nous la toile de l’écran, ces images (Pour quelques dollars…Autant en emporte le vent…) qui vont et viennent (image-mouvement disait le philosophe Deleuze)de la scène publique à notre scène intime…

Non, messieurs dames, le multiculturel n’a pas réussi, il est en train de se chercher de s’ajuster, de se penser, de se risquer, comme le vivant, jamais figé et pas encore statufié dans la parole de politiques fatigués…

Allez voir ce spectacle et n’hésitez toujours pas, après la représentation, à dire du mal de votre voisin, c’est une façon comme une autre de le mettre en boule, donc en, mouvement…Mais ça, c’était pour rire, une façon de prendre le train de Scarlett, l’Insoumise…

Tous les soirs jusqu’au 20 novembre à 20h30 (sauf le lundi)

ESPACE MAGH – Rue du Poinçon 17 – 1000 Bruxelles – Tel. +32 (0)2 274 05 10 – Fax +32 (0)2 274 05 20 – info@espacemagh.be

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Publication de l’ Atelier d’écriture Frontières à la Bibliothèque centrale Chiroux

Posté par traverse le 1 novembre 2010

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Présentation de la publication issue des ateliers

J’ai le plaisir de vous transmettre en attachement l’invitation de M. le Député provincial, Paul-Emile Mottard, au vernissage « Frontières » : une publication, L’ivreS Frontières, accompagnée de la présentation des créations et illustrations.

Dans le cadre de l’opération « Passages – croiser les imaginaires »

Le mercredi 17 novembre 2010 à 18h à la section pour adultes de la bibliothèque Chiroux – 15 rue des Croisiers à 4000 Liège. Tél : 04/232 86 86

Un atelier d’écriture pour adultes à la bibliothèque Chiroux et un cahier L’ivreS « Frontières »
Dans le cadre de l’opération « Passages – croiser les imaginaires »

Le contexte :
Lorsque le député Paul-Emile Mottard a initié le projet « Passages – croiser les imaginaires », la bibliothèque Chiroux y a trouvé un grand nombre de pistes d’actions et de réflexion sur la façon de renouveler son approche du public.

Si les enfants et les adolescents bénéficient d’une large palette d’activités proposées en lien avec le livre, il semblait manquer la même effervescence dans les sections pour adultes.
Les bibliothécaires ont d’abord croisé leurs imaginaires avant de faire des propositions au public liégeois. De cet alambic sont sortis divers projets : une grande thématique entre film et roman pour la Fureur de lire, le concours de nouvelles « Achève-moi ! », des cercles de lecture pour adolescents, et encore un atelier « Frontières » qui renouvelle l’exercice de l’atelier d’écriture pour adultes.

Le cahier « Frontières » :
Au fil du temps, devant l’enthousiasme des participants, de l’animateur, de la bibliothèque elle-même, il est apparu que cet atelier méritait d’être célébré par une trace.
Voici donc comment est né le cahier « L’ivreS » Frontières reprenant quelques-uns des textes produits par dix des participants auteurs et illustrés par les travaux d’étudiants des classes de l’Académie des Beaux-arts de la Ville de Liège qui ont inscrit leurs travaux dans la même thématique.

Vous découvrirez quelques mots des auteurs et de belles illustrations sur papier accrochés dans la section pour adultes. Le cahier « Frontières » sera disponible à partir du vernissage le 17 novembre 2010 à 18h à la section pour adultes de la bibliothèque Chiroux.

L’exposition des travaux sera accessible du 17 au 30 novembre à la bibliothèque Chiroux, section pour adultes – 15 rue des Croisiers à 4000 Liège.

Georgette Grondal,
Animatrice régionale Bibliothèque centrale principale

Des frontières et de l’écriture qui les raconte…

Des passages, des frontières… « Est-ce qu’une frontière, ça sert à entrer ou à sortir ? » Dans un atelier d’écriture à Aveiro Portugal en 1992 (Commémoration des Découvertes) j’étais amené à travailler pendant plus d’un an sur ce thème. Et les frontières alors semblaient plus étanches que celles d’aujourd’hui.

Liège, près de vingt ans ont passé et la question est plus vive que jamais : à quoi sert
une frontière ? A distinguer ? A empêcher ? A fasciner ? A mettre en scène ce qui se
situe au-delà et en-deçà ?

Dans l’Atelier d’écriture Frontières du printemps 2010 à Liège, à la Bibliothèque
Chiroux, nous avons tenté de déplier ces questions, de les aborder de façon intime, ou
parfois de façon plus frontale. Mais à chaque fois nous avons souhaité ne pas poser
la question littérale des limites. Nous savions que nous étions dans l’expérience de
lignes de démarcation plus ambivalentes, paradoxales, étranges : celles du corps et du
virtuel, du jour et de la nuit, de la vie amniotique à la naissance, de la maladie et de la
santé à la mort,…

Des textes libres sur ce qui fait passage. Un rituel intérieur de franchissement que
nous nous lisions de semaine en semaine. La lecture est essentielle dans un atelier
d’écriture, elle construit une mémoire commune, une histoire collective de l’aventure,
elle affranchit aussi de certaines hésitations par l’audace de l’un (e) ou de l’autre.
Les participantes et participants de cet Atelier ouvrent une nouvelle pratique de création
et d’engagement dans le binôme écriture-lecture des Bibliothèques. J’y ai pris un
plaisir rare : retrouver cette bibliothèque où j’ai appris il y a plus de vingt ans quelques
unes des techniques qui fondent mon métier aujourd’hui, et où j’ai formé tant et tant
de personnes à cette parole que j’ose nommer « relationnelle » et qui rassemble dans
le lieu du conte, du débat et de l’agora…

Un atelier d’écriture, c’est aussi une auberge espagnole : on y mange ce qu’on y apporte.
A chaque atelier, nouvelle cuisine. La recette de base est simple: subtile, sévère
même et exigeante. Ecouter et reconnaître les personnes, travailler sur les textes et
construire un projet d’achèvement avec des auteurs. J’écris ici le mot auteur contre
le néologisme « écrivant » que certains utilisent à propos de ces personnes actives
dans les ateliers. Ce sont, à mon sens, entièrement des auteurs. Auteurs de projets, de
textes, de formes.

Et la confusion avec la fonction ou l’état d’écrivain n’est qu’un fantasme excité par
celles et ceux qui ne connaissent en rien le matériau et la vie des ateliers d’écriture.

Dans les ateliers, l’animatrice ou l’animateur a mission d’aider à faire entendre dans
les textes les projets flottants des auteurs. Par le travail de séance en séance, ce flottement disparait et la forme (autrement dit, le style) qui habite chaque auteur se laisse entendre plus vivement, de fois en fois.

Dans l’Atelier Frontières, ce processus a été rapide : les auteurs ont développé l’enthousiasme, aussi, d’une aventure collégiale : celle d’écrire à partir de l’intime des textes ouverts à tous.
Merci à elles et à eux.

Daniel Simon, Août 2010

Les illustrations sont l’œuvre des étudiants de l’Académie Royale
des Beaux-Arts de la Ville de Liège, année scolaire 2010.
Pour l’Ecole supérieure des Arts – Atelier d’illustration : classe de M. Paul Mahoux :

Jérôme Eltsner Renaud Fouchet
Mélanie Planche Sébastien Willems

Pour l’Enseignement secondaire artistique à horaire réduit – Atelier de peinture :
classe de Mme Patricia Bastin :

Catherine Bardiau Geneviève Bourlon
Jean-Noël Coumanne Jacqueline Nizet

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