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L’Atelier d’écriture: Autour de la table ensemble et côte à côte

Posté par traverse le 15 novembre 2010

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Autour de la table, douze personnes, c’est la norme et l’animatrice ou l’animateur vont créer une chambre d’échos qui s’appelle l’Atelier et dans lequel des croisements vont avoir lieu, volontaires, involontaires, singuliers collectifs. Ces croisement sont de l’ordre du discours d’abord, de la parole tenue et qui emble dire ce que l’auteur souhaite faire entendre. Ca marche rarement du premier coup, parler, en raison de la règle « d’un mot pour un autre » (Tardieu).

Ce que nous voulons dire ne sera jamais ce que l’on a voulu dire quand la tension de la phrase est trop forte, quand le souvenir est trop lourd, quand les mots manquent (et où une certaine fluidité relationnelle qui se met en place de séance en séance ne s’est pas encore créée, peut-être…). Cette difficulté à dire n’est généralement pas le résultat d’une inattention, d’une paresse à dire (ce que l’on remarque en permanence dans la mollesse de la langue civile) mais plutôt la peine que nous avons à définir, à cerner un lieu à atteindre, imaginaire, par cette langue singulière et intime qui est notre langue et que le langage ne permet pas facilement.

Jamais nous ne ferons crédit à Boileau et à son fameux Art poétique « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément ». Evidemment, ça casse en chemin, la langue, ça s’effrite, ça s’interrompt, ça oscille entre deux sens, ça patine…De ces difficultés, les présentations et les commentaires sont pleins. Très souvent, nous le savons, nous expliquons malhabilement ce que nous avons créé ou tenté de mettre à jour.

C’est ici évidemment que le rôle de l’animateur est capital. Comment pourrait-il éclairer ce qui était entendu et pourtant malhabilement prononcé parfois ? Comment faire entendre ce qui était latent et à peine insufflé ? Comment faire partager cette écoute et cet éclaircissement à l’ensemble du groupe ? C’est encore, au-delà de la formation, des connaissances, des savoirs, des compétences de l’animateur, une question de confiance dans l’autre qui est là, une confiance dans ce qu’il recèle de meilleur et de plus fin à distribuer dans le groupe qui écoute.

Cette écoute des commentaires et la présentation des textes passent par la mise en place d’un dispositif de lectures et d’écoute (quel texte après quel texte ?), quel type de commentaires (plus généraliste ? Plus singulier ? Plus technique ? ) qui suppose d’accorder les sensibilités, les imaginaires et les cartes de représentations de chacune et chacun.

Il est fréquent que la question de l’interculturalité se pose dans l’Atelier. Fréquent et heureux, bien entendu car l’Atelier est très souvent un lieu ou les géographies se croisent et les temps se rencontrent en se dilatant dans une écoute collective. L’interculturalité suppose un socle commun (les textes, les engagements des auteurs, le contrat de départ avec l’Institution et l’animateur et la participation à l’ensemble des séances) et des pratiques, interprétations, intérêts, conceptions et résonances différents.

L’interculturalité se construit, me semble-t-il, non, dans cette poisseuse salsa (la sauce) de la world culture, mais bien dans le concept plus analytique et dynamique de la salade. Il y a mélange mais on peut distinguer tous les morceaux qui composent un goût commun. Des histoires, dans l’Atelier sont dévoilées, mises en forme, construites selon des schémas si différents que souvent, c’est cette dimension d’échos divergents si ce n’est contraires qui fait le sel de l’Atelier.

Mais bien plus encore, dans l’écriture des participantes et participants, ce sont des mythes, des façons de voir et de restituer qui sont mêlés à une sorte d’hypertexte que chacun transporte souvent à son insu. Je pense à cet auteur, d’origine iranienne qui, nourri des classiques russes et français, pénétré de la poésie perse, traversé de la langue française, écrit ses textes à plusieurs étages. Des étages de temporalités (la fable perse), de représentation sociale (la dialectique marxiste), des étages de style (le récit flaubertien) se mêlent et donnent à entendre une langue nouvelle, faite d’intertextualités, d’échos d’un socle culturel à l’autre…

Une autre participante, d’origine algérienne, pénétrée de la passion de la lecture lors de son arrivée, petite fille, en Belgique, écrit des récits marqués par le silence des bibliothèques, la durée de la lecture et le paysage intérieur algérien. Elle écrit des textes sensibles où la promenade se laisse entendre comme une déambulation entre là et ici.

Et dans cette interculturalité, c’est un Je qui se construit à partir d’un moi qui instille le souvenir, la mémoire des expériences dans une forme que chacune et chacun peut entendre ici.

Lors de mes ateliers au Congo, au Portugal, en Tunisie, au Maroc, en Roumanie, …j’ai souvent été confronté à une sorte de permanence : les questions existentielles étaient communes, partagées mais le récit de celles-ci passait par des embûches que l’atelier permettait de mettre à jour et donc de dépasser. Je pense aussi aux questions d’autocensure que l’Atelier permet de nommer et si l’auteur le désire, de déjouer.

Cette interculturalité n’est évidemment pas une façon de nier que nous écrivons dans l’ombre de modèles culturels forts, originels (pour ne pas dire nationaux) mais les textes sont fabriqués de résidus, de morceaux, de poussières de mémoires. Et, comme le jeu du téléphone arabe, que nous jouions enfants, la phrase du début arrive déformée à l’arrivée. Elle est passée par des filtres que l’atelier rend audibles et légitimes.

La marge et la fascination

Une expérience que je voudrais rapporter ici, touche à une peinture célèbre, scandaleuse, foudroyante et qui n’en finit pas de nous fasciner…L’Origine du monde de Courbet. Pascal Quignard rapporte, dans son beau livre, Le sexe et l’effroi (1) que le phalos grec se dit en latin fascinus, il est ce qui nous empêche de détourner le regard, l’objet qui fascine… Il y a fascination devant ce pubis féminin offert à notre regard depuis le 19ème siècle et cette fascination est très proche, me semble-t-il, de cette fascination du texte que nous voulons faire « sortir » de nous et qui nous empêche de faire autre chose tant que la chose n’est pas sortie. Les réflexions continuelles à propos du « manque de temps » touche à cette question, à cet empêchement de sortir la chose et de l’exposer, me semble-t-il.

Donc, il y a ce sexe, cet endroit désirable et tout le travail pour y arriver qui nous amène vite, quand nous sommes à l’endroit rêvé, à penser à autre chose, au cadre, pour faire simple, à la marge, à ce qui entoure le texte et qui est plein de tout ce qui n’est pas dit mais qui est en réserve pour aller là où nous désirons confusément nous tendre.

Cette image, je m’en suis servie quelquefois dans l’Atelier et en racontant le voyage entre la marge et l’endroit, disons, stratégique, suivi du rêve de la marge pour pouvoir s’extraire un moment de la chose afin de la désirer à nouveau etc.…ad libitum en a déjà faire rire plus d’un et pourtant alors, tout est clair. C’est de cette marge que nous allons parler dans l’Atelier souvent plus longuement que du texte fini. De cette marge que nous allons faire le contour pour pouvoir mieux rêver l’endroit où nous allons aller par le texte, encore tout chargé de marge, comme un chien mouillé avant de s’ébrouer (avant de se relire).

L’Atelier autorise et accompagne ce rêve de la marge et du texte ouvert. L’Atelier soutient littéralement cette démarche hasardeuse qui est de quitter la marge où on est d’une certaine façon dilué, entremêlé dans l’indistinct et d’aller vers l’endroit du désir. J’aime plus que tous ces allers-retours entre la marge et le texte….

Prendre le tram

Un auteur ami, Christian van Tuijcom, un soir de tempête, alors que nous étions serrés autour de la belle longue table de l’Atelier, a raconté l’histoire d’un tram dans lequel il nous suffisait d’embraquer alors que certains évoquaient leur difficulté à mettre en branle leur imagination et à cerner un sujet… « On est là, on attend, on se laisse envahir par le vide, on ne pense plus à rien, et soudain un tram passe, il est là devant nous, il nous suffit de monter dedans et de nous laisser guider. Regarder le paysage se laisser envahir par les événements à l’intérieur et à l’extérieur du tram sera notre seule attention et puis tout à coup, le trajet suffit, on descend en marche, le tram continue, mais nous avons notre histoire, le monde a été traversé par ce voyage et le tram est déjà loin… »

Je prends évidemment à mon compte cette belle aventure… Ce que j’ai envie d’ajouter à cette histoire, c’est que pendant le trajet du fameux tram, notre attention sera avivée, notre sensibilité affinée, notre écoute exacerbée et les idées lentement fuiront, enfin pour rejoindre le parc à conteneurs des idées inutiles… On connaît le mot cinglant de Celine « Tout le monde a des idées, même ma concierge » (mes excuses aux concierges) mais il n’y a pas un jour sans que je ne sois confronté à des réflexions subtilement vides à, propos d’une expérience richement pleine.

Cette appréhension devant le texte à faire, protégée par des commentaires ou des stratégies intellectuelles, est la position la plus partagée dans l’Atelier, pendant les premiers temps, avec cette fichue vieille idée de la comparaison des qualités. Les animateurs bien entendu relèvent et dévoient ces attitudes mais elles révèlent à mon sens, une autre question, la question de la belle écriture, celle qui peut-être me hérisse le plus.

Le bien écrire

Que l’on travaille des solutions, des apprentissages de techniques, que l’on s’entraine, bravo, que l’on apprenne à faire la différence entre le lieu commun et la fusée qui démarre à l’instant, merci mais que l’autre se sente obligé de décaper son texte de ces aspérités pour l’équarrir dans les normes du bien écrire, non merci. Ce bien écrire est évidemment un résidu académique, une sorte de rêve de perfection qui est largement distribué lors des rapports que chacune et chacun peut avoir avec la littérature et les cours de littérature surtout. L’école et la littérature ont de sérieuses difficultés relationnelles (rappelons qu’il est fréquent d’entendre que des professeurs de fiançais donnent à lire des auteurs comme…allez, soyons magnanimes, taisons les noms mais disons simplement que ces auteurs sont des faiseurs, des menteurs et des chipoteurs qui fabriquent des livres qui sont la haine de la littérature, c’est-à-dire le contraire de cette étrange aventure qui consiste à écrire à propos des errances sans affirmation et sans réponse à l’arrivée, si ce n’est celle que le lecteur aura fabriquée dans le cours du récit. Ce bien écrire fait des ravages et dans l’Atelier, ces auteurs nains sont souvent cités, puis peu à peu ils disparaissent du paysage, ils se sont dissipés et l’écriture s’est enfin libérée des niaiseries qu’ils véhiculent.

Ce bien écrire a été si partagé que je le considère comme un des enjeux de l’Atelier, comme faire glisser le bien vers le juste ? Comment amener l’auteur de l’Atelier à inventer sa propre langue de texte en texte sans nécessairement l’amener à des créations faussement ambitieuses ?

Une participante, il y a quelques années écrivait un texte à propos de la douleur qu’elle avait traversée et qui habitait tout son corps depuis, elle écrivait un texte rude, brut, fort, halluciné et qui touchait à l’obscène (à ce hors cène de la parole convenue). Chacun était rivé à l’écoute chaque semaine mais elle voulait le dépouiller de ce qu’il avait de monstrueux pour en faire un texte bien ponctué, lisse et raboté. C’est là que l’animateur, à mon sens, doit parfois résister à cette opération d’autodestruction qui consiste à dégrader le juste pour le beau…

Faire voir des fantômes

Dans « L’Etrange mot d’… », Jean Genet demande à l’urbaniste futur de réintroduire les cimetières dans les villes et de placer le théâtre au milieu des tombes. Un lieu à la lisière de la vie, où des revenants vont prendre la parole devant les vivants. Ce serait un lieu qui ne ferait plus coupure mais raccord, un lieu qui ferait la part commune dans cet endroit réservé….

Dans le théâtre européen, jusqu’au milieu du vingtième siècle, régulièrement, les fantômes peuplaient les scènes de théâtre. Ils permettaient aux vivants assemblés dans la salle d’entendre des paroles qui venaient d’un au-delà de la salle. Et dans ce theatron (ce lieu d’où l’on regarde la scène), les spectateurs partagent des fragments de récits et des gémissements, des pleurs, parfois, des rires et des silences. J’ai longtemps rêvé que l’Atelier à certains moments pouvait, dans une humilité absolue, se hisser jusqu’à cet endroit-là, un lieu où des fantômes sont, de semaine en semaine, conviés et où on les apprivoise dans la légèreté des conciliabules heureux…

(1)
Pascal Quignard, Le sexe et l’effroi, Gallimard, 1994

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