Costa Nova

Posté par traverse le 27 avril 2011

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Autrefois, je me postais aux fenêtres et je regardais vivre mes voisins aux yeux sombres et cruels. Ils se précipitaient, leurs besognes arrachées au rituel silencieux des journées sans espoir, aux meilleures places des balcons et des portes cochères. Ils vieillissaient dans l’aigre et le vacarme.

J’avais dix ans et je les craignais comme des tueurs. J’étais un enfant sans pardon, harponné par la révolte. Eux, vivaient sans conditions, convaincus au cinquième verre de bière que « ça ne nous rendrait pas le Congo! ».

La plupart sont morts, la bière continue de couler et le Congo s’éloigne.

Le monde n’a pas cessé de tanguer, de roule-bouler, de se crapahuter d’une épouvante à l’autre. Il me fallait prendre le large: partir pour ne pas cesser de revenir.

Parmi les lieux innombrables où je pouvais me perdre, c’est-à-dire me soustraire au jeu des reconnaissances et des conciliabules, c’est une langue de terre entre lagune et océan que j’ai choisie. Des pêcheurs de morue ancrent là avant les houles atlantiques qu’ils franchiront jusqu’à Terre-Neuve.

Les bateaux aux flancs rouillés mouillent dans des eaux noires que la lumière du matin allume comme du marbre gras. Des mouettes plongent dans cette mer métallique et crèvent la surface dans une syncope de déglutitions, de déchirements humides et de gifles. La brume tombe comme on ouvre un parapluie et la ligne des salines apparaît dans un alignement de morse où les longues s’effacent dans des brèves de plus en plus brèves.

Costa-Nova se dissoud lentement dans le brouillard du soir et mettra jusqu’à l’avant-midi pour émerger de cette parenthèse où le monde peut, pour un très court moment, être tenu à l’écart. Dans la maison, l’humidité salée gonfle les pages des livres déposés en désordre sur l’étagère. Les façades dressent leurs planches colorées jusqu’au toit. En bandes blanches et rouges, ou vertes, bleues ou jaunes, les petites maisons à balcon rappellent qu’il y a du Grand Nord qui est descendu jusqu’ici dans, dans les cales et les rêves éveillés des marins portugais. Au loin, dans des effluves qui effacent tous les détails de la réalité, des femmes avancent bizarrement cassées, les bras enfoncés dans la vase, allant de gauche à droite, ramenant des poignées de coquillages qu’elles jettent dans un panier sans relever la tête, palpant à nouveau les fonds glauques, sans interruption jusqu’à l’heure de la marée montante.

Là, dans ces longs intervalles de silence et de vent, je pense à la Belgique, à ses lagunes, à ses labyrinthes, à ses ciels imparables de beauté aussi alors que la lumière tombe lentement, de plus en plus lentement, jusqu’à extinction.

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