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Bruxelles, Babel, babil et sabir

Posté par traverse le 29 octobre 2012

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Promenade

 

Version PDF fichier pdf Bruxelles, Babel, babil et sabir-D.Simon

 

                                               1

 

 

Le temps, en cet endroit, est rare et frais.

 

Un vrai temps de fin de journée, mal tourné mais parfois le soleil tombe entre les façades et flotte alors sous la vague des ramures en léchant les terrasses.

 

De vertes allées fendent la ville en deux. Ce sont des figues aux bords drus, des saignées dans la pierre et la brique, des lézardes de verdure où nous allons courbés sous des arbres chassieux.

 

Coule au milieu une durée ancienne, une dislocation des courreries obligées et un monde à l’abri des canailleries flagrantes se disperse le soir dans des immeubles cousus de fenêtres et de lumières douces.

 

Des trams emmitouflés de grotesques images descendent et montent en emportant leur lot d’écoliers, de mères amidonnées d’étoffes tristounettes et de travailleurs engourdis vers des côtes lointaines et ses vastes chantiers.

 

Nous allons, nous venons, des vieux, des vielles, des gens de baragouins lointains, des élégantes en équilibre sur des talons tordus dans les racines des arbres qui soulèvent les trottoirs en grimaçant le soir, des enfants que rappellent leur mère dans la crainte des bus qui plongent d’un seul coup dans le bruissement des promenades, des coureurs aux oreillettes capitonnées, des chiens qui tirent leurs maîtresses et vont poser leurs chiures dans l’herbe des allées, des amoureux qui fredonnent sous les ailerons des baraques complices, un facteur encombré, une femme qui court derrière son mari qui court derrière on ne sait quoi, des marelles sur les trottoirs parfois mais plus souvent des téléphones mobiles auxquels s’accrochent des adolescents redoutables d’ennuis, des fantômes aussi de nos amours ratées et des âmes errantes que nous reconnaissons à leur babil en sourdine de l’aube au crépuscule, ils parlent pour eux-seuls mais nous les entendons.

 

Une ville se mange par quartiers et la panse du promeneur ne rechigne pas aux mélanges improbables. On mange un peu partout de très tôt à la nuit dans des snacks, des ngandas, des troquets, des bistrots, restos et petite restauration, on déguste du poulet, des ailes, des croupions, des poissons fumés et salés , têtes et queues, avec les yeux parfois, on raffole du porc braisé, léché par des flammes de miel, le riz, le coco, le mouton et l’agneau, le singe fumé tout d’une pièce et recroquevillé, à Matongué souvent j’en ai vu sur des tables et j’y ai gouté, on mange avec ses doigts , dans l’assiette de l’autre, on mange sur le pouce, entre deux chaises ou en coup de vent, on mange sans chichis et son mari souvent, on mange comme on se couche, en faisant le plat dans lequel on se trempe des yeux au grand colon, on en bave, chie et bouffe sur tous les tons et dans tous les cornets, sachets et barquettes de merde, on en raffole, on s’en gave, on se les cale, et on a déjà la ceinture qui serre, à Bruxelles, on mâchonne, on rogne, on ronge, on pourlèche car la langue est muette, ou estropiée souvent, on parle comme on boite, on se remet trop tard d’une phrase mal tournée, on avance masqué dans des intempéries de vocabulaire et de grammaire chagrine, on marche sur une jambe, on bouffe et déblatère pour ne pas s’entendre dire qu’on n’y comprend grand chose mais qu’on s’y fait chaque jour au bazar de Babel…

 

 

2

Et un jour on s’en va, chacun où il rêve et c’est de là qu’on cherche encore à s’évader et on marche et l’ici se dissipe, j’étais là, à Lisbonne et Bruxelles soudain s’est faite plus présente…

 

Lisbonne où je marche

fait résonner Bruxelles

doucement,

dans l’ombre de la statue de Pessoa

face à la coque muette

de la radio d’hier,

superbe I.N.R.,

centre du monde

et de la place Flagey!

L’amiante et le silence

règnent en maître aujourd’hui

dans cette ancienne

Maison dela Parole…

Les tramways qui cahotent

et ferraillent dans les deux capitales

se renvoient l’écho

d’un siècle à un autre

ces deux villes ont la même échéance

qui est de réconcilier un univers

qui se chamaille à plusieurs voix.

« Bruxelles, c’est le monde! »,

dis-tu souvent en rentrant de voyage,

c’est un monde où les grandes gueules

flirtent avec les petits aboyeurs,

un monde qui hésite encore à choisir

la pacification des langues somptueuses

qui se mêlent sans ne nier

en riant à pleine gorge

des esperantos de l’avenir!

Bruxelles cherche son plaisir

dans la décomposition des grammaires

et des syntaxes arrogantes,

elle cherche dans ses cafés sans ramage,

ses restos à deux sous,

dans les cours et les impasses,

une langue à baragouiner

à côte des exigences du commerce,

Bruxelles apprend au jour le jour

et encore plus la nuit

à parler un babil qui rêve de Babel,

une langue que Racine bat du pied

et que Lope de Vega entonne

en dressant ses tréteaux,

une langue que Ghelderode

éclaire de son encanaillement,

une langue farouche et douce

comme le miel du Maroc,

verte comme les campagnes

et les gorges roumaines,

une langue où les vignes du Porto

sont ouvertes à tous vents,

une langue piquée d’olives de Sicile

et de citrons des Asturies,

la musique de Bruxelles

cherche son tempo

dans cette magnifique cacophonie,

elle vibre des raclures de gorge

et des you-yous perdus,

c’est en marchant la nuit

au coeur de l’Alfama

que les Marolles laissent entendre de loin

des refrains d’insultes

et des chansons d’amour.

Babel est en chantier,

Babel est généreuse

pour qui veut la défendre,

Babel postillonne, éructe,

cherche querelle

aux escrocs en tous genres

qui mêlent le strass au stress

et jouent les amnésiques,

oui, Bruxelles a la mémoire des gens

qui vivent sans dorures.

Mais lorsque Babel

est sous les bombes,

Babel a froid, Babel a faim

et Bruxelles reconnaît

la cadence des bottes,

Babel se cache

et Bruxelles parle au pas

en réveillant en elle

ses injures les plus graves,

elle connaît la souillure,

l’usure et la fatigue

mais Bruxelles,

capitale et faubourgs,

donne à entendre aussi

un étrange credo,

elle croit en la lenteur des choses,

elle marche au milieu des cris et des appels

en balançant des hanches

qu’elle croit toujours belles,

elle fait la sourde oreille

à la colère de ceux

pour qui la dignité

est la seule beauté,

elle s’enfonce dans un rêve

où Babel rutile de ses plus beaux atours,

où le babil s’articule

le petit doigt en l’air

un Babel sans sabir

et parlant d’une seule voix.

Peu importe!

Bruxelles au parler guttural

sait aussi résister

à l’appel des sirènes,

elle est fouettée des mille langues

qui la poussent hors du couvre-feu du jour,

elle rit et parle fort

dans l’étuve des nuits électriques,

elle jazze de bières en bières,

de terrasses en caves enfumées,

au milieu de la nuit,

c’est une certitude,

soudain tout se met en place,

les enfants s’envolent

dans un ciel embrumé,

les vieux marchent en marmonnant

leurs premiers mots d’amour,

les passants ronchonnent en accusant le temps

des pires avanies,

mais ils vont sans crainte

entre les apostrophes des saoulards infinis

et les cris colorés des commerces.

Bruxelles n’a rien à perdre

à laisser ses frontières flotter

dans les eaux dela Senne,

elle coule sous les arches

d’un Boulevard carotide,

Bruxelles emporte ainsi

dans ses eaux catacombes,

un siècle finissant,

Babel commence enfin,

au centre de Bruxelles.

 

septembre 97 – février 98

 

3

 

Aujourd’hui Bruxelles qui radote, répète et psalmodie, rabiboche et conclut ce qui n’est que morceaux à coudre plus lentement et à mettre en mouvement dans des valses de rapiéçage qui valent toujours mieux que de vastes discours du vide sur le vide…

 

 

Je suis celle qui refuse d’entendre,

de comprendre,

je suis sourde,

mais je regarde,

j’écoute et

je refuse encore de comprendre,

je réclame chaque jour

ma part,

je me dis qu’il faudra bien

entendre et comprendre

mais chaque jour,

c’est plus difficile,

il y a des moments

où, décidément,

je n’y arrive plus,

à être sourde,

ça fait trop de bruit,

ça parle dans tous les sens,

ça échappe

au bon entendement,

c’est assez monstrueux,

ça cogne doucement là,

au centre,

c’est parfois répugnant même

mais assez simple,

chacun s’en aperçoit,

résiste à ce qui pousse

en soi,

tente de s’en distraire,

d’aller jouer ailleurs,

de se rapprocher,

et ça repart,

ça fiche le camp

dans tous les sens,

faut bien vivre,

ouf!

on l’a échappé belle,

c’est passé ric et rac

ça continue pourtant,

c’est difficile

mais ça continue,

alors, un soir, un jour,

qu’est-ce qui s’est passé,

qu’est-ce qui se passe,

qu’est-ce qui est en train d’arriver?

un jour, un soir,

je vois enfin

que c’est en train d’arriver,

que la membrane se déchire,

que je vois mieux

que j’entends distinctement

ce qui est ma part,

et quelque chose tente d’arriver

jusqu’à moi,

et cette impression

me laisse un peu hagarde,

je me dis qu’il va falloir y aller,

que cette chose toute simple,

il va falloir s’en préoccuper

un peu plus,

qu’il ne sera plus aussi simple de vivre

chaque soir et chaque matin,

que tout ce silence qui est en moi,

va falloir l’ouvrir

pour accueillir

les bruits du monde

et tous ces bruits

entrent en moi,

et ça commence un soir, un jour

à prendre forme

tout ce remue-ménage,

le bruit s’organise,

les silences se posent,

des mots, des phrases, des personnages

commencent à troubler

l’ancien silence

et je me retrouve soudain trop petite,

trop à l’étroit

avec toute cette nouvelle tribu

en moi,

alors le moment est venu,

de me mettre à raconter,

il faut bien que tout cela trouve sa place,

il s’agit simplement

d’accueillir le bruit des autres

en moi

jusqu’à la fin et de ces bruits racoleurs

et sans gloire,

de ces borborygmes orduriers,

de ces crachats et de ces injures,

de ces roucoulements et de ces embrassades,

de ces singeries et de ces paroles claires,

de ces coups de gueule en coups de couteaux

et de ces voix ouvertes,

de ces cœurs amers et sans avenirs

et de ces fenêtres qui prennent l’horizon d’assaut,

de ces paroles vides et peureuses à ces combats

d’où sortiront les vertus et pestes de demain,

tout cela, en moi, trouve sa place

et des récits sans fin font la matière d’itinérances

sans escales dans le parler de cette basse capitale

enfoncée dans des airs délétères et trouée

de pertes de mémoires qui font de ce corps

en quartiers, nord, sud, ouest, est,

communes périphériques et bastions éloigné,

pentagone comme étoile au revers du manteau

d’Europe la bancale, la malmenée,

la trop et mal aimée,

Europe, fille d’Agénor, Roi de Tyr,

emportée par Zeus,

le taureau affamé, avec lui

l’Orient vient  par les flots

dans le contours érodés des côtes

balkaniques, il vient, part et revient,

prend place au milieu des tribus,

il est ici

et nous allons dans l’inquiétude,

l’amour et la nostalgie

d’un temps invisible et sans corps,

d’une machine de désirs

qui broie un grain ancien

et ne trouve pas de formes originales

pour se répandre,

toutes ont été empruntées, sont usées

et toujours héritées, de qui, pour qui ?

Nous en sommes aujourd’hui

les usagers nouveaux,

la table est large et marquée de canifs,

en se poussant un peu, les plats rouleront mieux

et la langue, enfin se dégraissera des boursouflures,

bondieuseries et amours décharnées de chérubins si tristes,

roulons la pâte jusqu’au ventre et laissons les langues

se mêler aux haleines nouvelles.

 

septembre 2012

Le texte « Lisbonne où je marche… » a déjà été enregistré lors d’une création produite

par l’ACSR (Atelier de Création Sonore et Radiophonique), Bruxelles et dans une mise en onde

de l’auteur, 1998.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Beaux et ouverts

Posté par traverse le 21 octobre 2012

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(USA, www.liberation.fr)

« Comme ils sont beaux, ouverts au monde et attentifs aux autres. Comme ils sont beaux… », reprit Grand-mère en désignant les images de l’album qu’elle tenait sur les genoux. « Comme ils vont bien ensemble !…. ».

Le petit garçon l’écoutait avec attention, la petite fille enroulait une boucle de ses cheveux autour du doigt, le regard perdu. Ils étaient assis sagement sur le canapé de chaque côté de la Grand-mère, l’harmonie était parfaite. Le regard du garçon, tendu vers l’image, le regard de la fille flottant dans ce qui en émanait.

La Grand-mère reprit son histoire en adoucissant chaque mot, chaque phrase, chaque chute, c’était presque une mélopée, la lumière rosit tout autour d’eux, la musique se mit à gondoler dans l’espace du salon et on entendit au loin des applaudissements soutenus mais suffisamment bien contrôlés pour que le tout soit délicieux. L’histoire avançait dans le bonheur et la béatitude des vœux exaucés, le monde content et satisfait consentait enfin à la plénitude des sentiments sans accrocs.

Grand-Mère était aux anges, pas une mouche ne volait, ses petits-enfants étaient de vrais petits-enfants silencieux et souriants quand elle parlait. Ils avaient depuis longtemps déjà épuisé les diverses interruptions dont ils étaient friands, les « Pourquoi ? » « Comment ça se fait ? » et autres « Qui c’est ? » s’étaient évaporés dans la foulée liquide du récit. C’tait un silence où ne vibraient que les voluptés de la langue, les épisodes évidents des personnages du livre d’images qui pesait dans se mains comme un ouvrage sacré. Là était la vie des hommes, des animaux et des plantes, là était le ciel et la terre, là, les océans et les montagnes, là, enfin, tout ce qui était en train de disparaître dans les sales habitudes des conteurs de malheurs.

Grand-Mère détestait son époque où le sombre l’emportait sur le lumineux, la complexité sur la simplicité et le mal sur le bien. Alors, elle tentait de toutes les façons de mettre ses petits-enfants si fragiles à l’abri de la violence du temps. Qui le lui aurait reproché ? Qui souhaitait le désastre en lieu et place de l’abondance ? Elle en était certaine maintenant, il fallait que le récit du monde transforme la matière du monde. Il fallait que la beauté et le bien retrouvent leur place dans des récits où avaient trop régné l’aigre, le veule, le sale et la discorde.

La petite fille soupira. Le petit garçon renifla et la Grand-mère poursuivit son histoire. Les épisodes s’accrochaient les uns aux autres avec cette merveilleuse vertu des enchantements. La maladie s’effaçait lentement des corps, les orages s’adoucissaient dans les cieux et les avalanches n’emportaient que des nuages dans les vallées. Les guerres avaient disparu de l’histoire jusqu’au cœur des dictionnaires, peu à peu, les hommes ne rencontraient d’ennemis que dans la puissance d’un bref ennui ou dans des excès de douceurs qui les amollissaient parfois jusqu’à l’excès. Mais dans l’ensemble, tout avançait vers un âge de paix que les pénitents de tous horizons n’avaient même osé rêver.

Elle referma le livre doucement et se tourna vers ses deux anges endormis.

Ils étaient si calmes et si beaux, si délicieusement calmes. Elle respira longuement et dans ce léger mouvement la tête des deux enfants posées sur ses épaules roulèrent sur le côté.

Ils étaient maintenant couchés chacun sur leur avant-bras et semblaient dormir. Elle se rapprocha pour leur donner un baiser. Elle posa ses lèvres sur la joue de la petite fille et ensuite du petit garçon. Ils étaient glacés.

Elle se leva d’un bond, le livre tomba à ses pieds, elle porta la main à sa bouche pour étouffer un long cri qui ne viendrait jamais. Elle s’agenouilla, les prit dans ses bras en se balançant d’avant en arrière, longtemps.

 

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M’avez-vous connu

Posté par traverse le 20 octobre 2012

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M’avez-vous connu

Dans la lumière du colza sur la route

Hier j’étais heureux le temps

De rentrer dans ce nuage gris

Je suis allé dans la vitesse du retour

Sur la dorsale des terres glacées

Et le jaune s’est mêlé à l’ombre

Des paysages béants dont on s’échappe

En regardant l’horizon qui fleurit

De rouge éparpillé sur le béton mouillé

 

M’avez-vous connu

Alors que je m’évadais du schiste

Des années de fougères et de peur

Pour entrer dans le temps déchiré

Des villes de parole et des fuites bancales

Là-bas une offrande de chaque instant

Nécessaire à l’ordre des injustices

Chacun paie son obole à ce qui le ravale

Et le tient dans des souffles trop courts

Nous marchons déjà sans regards vers le ciel.

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Toute photographie renvoie à un récit antérieur

Posté par traverse le 17 octobre 2012

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(Smuid)

Toute photographie renvoie à un récit antérieur, elle réveille un cliché endormi, une forme préexistante qui n’était pas encore révélée avant que l’image ne la sorte de l’instance de disparition que produit la mémoire.

La chambre noire ouvre alors la chambre claire où flottent des fragments de récits.

Nous sommes devant cette dissimulation qui est le centre de la photographie, un tropisme tire le regard vers une illusion nécessaire à mon récit ?- et me condamne à reconstruire des circonstances, des sons, des bruits, des paroles chuchotées, une effraction ?
Quelque chose dépasse, il suffirait de tirer cette forme fantomatique vers soi et d’y lire enfin ce que les personnages que j’imagine ont fait pour que cette trace soit là et n’y soit pas.

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Sur quoi nous allons

Posté par traverse le 14 octobre 2012

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La mer emporte nos châteaux si longs à accrocher au sable du présent, tire les hommes vers des plaines lointaines où ils se jettent dans un dernier galop, la mer qui passe devant le seuil des maisons les plus basses en chuchotant l’ordre des recommencements, la mer un jour nous abandonne pour consacrer la nuit où nous filons dans de faibles lueurs des suaires toujours neufs.

*

Sur quoi nous allons, une planche, une ombre, une vague, un amour ? Sur quoi poser ce temps qui se dénoue en nous en piquant nos genoux d’éclats si douloureux ? Sur quoi poser sa tête, une dune, un sein, un nuage surnuméraire tombé à point ? Sur quoi nous allons, une promesse trahie, une joie si rapide Sur quoi ?

*

Elle venait d’hier et marchait comme avant, d’un pas sans attention, la tête encore défaite d’un baiser à rallonges, elle ajustait son coeur aux accents du dehors et faisait bonne mine à l’automne qui vient, elle venait d’hier et prenait comme on flâne l’avenir par la main, et soudain, la journée est passée et les doigts se détachent du temps qui se promène libre sans détourner la tête.

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Marionnettes morales

Posté par traverse le 11 octobre 2012

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Frankenstein avait raison.

De plusieurs corps, peut-être un seul, parfait, allait naître ? On connaît la suite, la débandade générale, la fureur, la violence, la revanche, la fuite, la fin.

Dans ce mythe du 19ème siècle, Mary Shelley crée un des personnages les plus importants de la littérature populaire. Les deux siècles qui suivirent lui ont donné raison : guerres mondiales, atome, destructions, clonage, cellules souches, virtualité, tout est en place pour un nouveau genre : le transhumain.

 

Les marionnettistes connaissent cette histoire. Ils la poursuivent pacifiquement depuis des millénaires. Une forme est brandie, manipulée et ce qui était informe en nous se met à jouer. La chose est faite de pièces ramenées de tous les savoirs, de toutes les matières.

La marionnette est une figure qui a du jeu, comme on le dit d’un engrenage usé. Et c’est de ce jeu-là aussi que nous nous réjouissons. Rien ne tient parfaitement, tout est ajusté, mais la triche l’emporte. Cette fameuse triche qui permet de représenter le vécu en échappant au réel, comme dans toute entreprise artistique. De cette mise en pièces naît la vie, de ce jeu naît la vérité.

 

Et dans cet entre-deux du vivant et de la vie, de l’inerte et du joué se donne à voir et à entendre ce que les hommes obscurcissent et voilent à l’infini : la morale. Cette loi non écrite qui consiste à nous éclairer intimement sur les façons de nous supporter et si possible de nous projeter vers l’avenir. La morale.

 

La marionnette est toujours morale. Elle concentre en elle le moins et le plus, le monstre et la foule, l’unique et le néant. La marionnette ose, nous donne la force d’aller vers ces endroits que les corps ne peuvent atteindre, elle ouvre alors en nous des perspectives anciennes, celles de nos origines, quand nous ne nous croyions pas encore parfait ni éternels.

 

Octobre 2012

 

 

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Maroc 2012/La parole errante

Posté par traverse le 10 octobre 2012

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DABA Maroc 2012 – A propos de la littérature orale du Maroc…

 

La parole errante

 

« Tous les pays qui n’ont plus de légende seront condamnés à mourir de froid »

Patrice de la Tour du Pin.

 

Dans le langage commun, « on mène  sa vie », d’un terme à un autre, comme si, d’une main habile, on faisait prendre à cette étrange et singulière histoire qui se démène là, au bout du filin que l’on tient fermement, les tours et contours de nos désirs et de nos volontés. C’est ce que l’on dit, c’est ce qu’on feint d’entendre et c’est ce que nous ne croyons pas  totalement.

Cette expression, « mener sa vie » est plus une prédiction qu’un constat : une nouvelle tentative pour conjurer le sort de l’impuissance humaine. Et que « ce soit écrit » ou non, que nous nous pensions libres ou non d’aller et de faire, d’être et de vivre ce que nous pensons et décidons, nous savons, où que nous soyons, que le récit de cette vie dira tout autre chose que le vécu de celle-ci.

Le récit ne sera pas le fidèle géomètre des déplacements et des impasses d’une existence mais plutôt le tissu dans lequel des fils, les nôtres et ceux de tous, s’entremêleront et se resserreront au fur et à mesure du tissage que nous appelons la vie.

Les histoires de chacune et chacun s’emplissent d’échos, de redondances, de similitudes et, au bout du conte, se démarquent par une étrange et radicale différence : la façon de la mettre en récit et, si l’occasion se présente, de le faire entendre ou lire.

Cette transmission est le moteur des peuples, la vitalité des générations reliées. Il nous importe en permanence de faire entendre les péripéties, de les mettre en scène, de les rappeler à la mémoire commune, de les esquisser parfois pour passer soudain à autre chose et de les relier enfin à une autre histoire, une  sorte « infra-histoire », , plus intime, plus ancienne, plus floue, le récit que nous nous inventons dans le cadre du récit de la tribu…

Ce passage de l’intime au collectif, dans l’expérience du récit est ce qui nous fonde et nous instruit des errances obligées de chacun,

Les itinérances des sujets, des personnages, des héros que nous sommes à nos yeux dans ce double récit (intime et collectif) ravivent sans cesse la mémoire collective et modifie en permanence, rendent donc vivante, la narration qui nous tient debout.

Ce que nous entendons, lisons, partageons n’est qu’une part exhibée, que nous allons dilater, transformer, déplacer (itinérance encore) vers ce que avons comme récit intime de l’expérience du monde. Et c’est réappropriée par le lecteur ou l’auditeur dans cette relation au « texte » (écrit/oral), ce partage de la parole livrée au contexte (l‘auditoire), que la narration  nous relie et nous fait signe. Nous avançons alors dans l’espace et le temps, cousus de récits et, d’une certaine façon, protégé par eux.

Chacune et chacun se met en mouvement, s’approprie, détourne, agence, difracte, assemble et raconte ce qu’il a cru entendre, en écho à un récit intime, souvent informe et flottant en nous.

Lorsque les récits collectifs s’appauvrissent ou disparaissent, nous sommes livrés, orphelins, sur une banquise en déroute, voguant ensemble dans l’horizon des glaces ou des rives lointaines et disloquées. Les écrits collectifs sont des liens qui font une mémoire dans laquelle nous logeons nos propres itinérances qui renforcent certains traits communs tout en en dégageant de nouveaux assemblages.

Le dit et l’écoute, l’entendu, le perçu, le vécu et le remémoré font en permanence la trilogie forte de cette germination. Ces itinérances sont des façons de « changer d’endroit », de se situer dans un espace d’écoute autre, de se mettre en jeu et de se servir du « jeu » (comme on parle d’un jeu dans une mécanique usée) des oublis fragmentaires (ou des dénis historiques, des trous de mémoire liés aux catastrophes, par exemple…).

La relation intime au récit  ne traduirait donc pas un territoire privé mais plutôt une chambre d’échos qui nous laisse entendre ce qui ne peut être dévoilé ou mis à jour collectivement et cependant structure en nous toutes nos perceptions et relations aux autres.

Nous allons alors dans des chemins imprévus, dans des lieux qui sont la marge du récit, l’endroit où les choses adviennent hors les stéréotypes ou les lieux communs.

 

Dire en peu de mots

Le proverbe est probablement la forme la plus courte du récit. Lapidaire, en référence à un patrimoine culturel précis, il s’élargit dans la conscience commune du conte ou de la légende.

Ces récits (je parle ici des contes et légendes) sont en général des textes nus, prêts à accueillir le lecteur et la voix qui les déplieront à nouveau dans la grande oreille du monde.

Ces paroles errantes, dispersées, en partie perdues, inachevées, rapatriées d’urgence de la mémoire des pères dans celles des filles et des fils est un phénomène que le philosopheWalterBenjamin a longuement étudié depuis les années trente et principalement mis à jour dans « Le Narrateur ».

 

Que raconter et à qui ?

Dans le « Narrateur »[1], Benjamin commence son texte par :  « Nous vivons un temps où les hommes ne savent plus raconter ni écouter des histoires ». Il écrit à la même époque son fameux texte « L’art à l’ère de la reproductibilité technique » qui laisse entendre que les chants de la mer et de la terre, qui avaient toujours été la matière narrative qui reliait et divisait les hommes, n’étaient plus vivants et donc expansifs. Ils ne se nourrissaient plus du fait d’être sans cesse racontés et transmis dans leur éternelle transformation.

Le disque, la radio, les enregistrements, le cinéma et bientôt la télévision et Internet sont venus, dans la glaciation des modèles (chaque type narratif est écrasé par un mode narratif mondialisé) distraire les hommes de l’écoute des autres hommes. Des « revivals » ont eu lieu, bien sûr des « retours du conte », bien entendu, mais, il s’agissait aussi d’un phénomène lié à la socio-culture, à la recherche d’authenticité culturelle, de valeurs écologiques qui s’exprimait sous la forme de spectacles, de représentations. Dans ce sillage, on a assisté également à la création d’emplois  et de fonctions  artistiques nouveaux.

Les chercheurs et les praticiens ne sont pas dupes, la transmission naturelle (confiée aux prestations des conteuses et conteurs « naturels », issus du tissu social et reconnus comme tels) a systématiquement dû affronter le système des médias nouveaux, les dislocations sociales et peu à peu être digérés par les récits dominants (les rumeurs du net, les récits compactés des séries »,…).

Mais ils ont réagi, diversement, dans la plupart des régions du Monde. Le récit initial a  servi à tout, aux pires comme aux meilleures causes : hyper-nationalisme, populisme culturel,… mais aussi, et c’est ce qui nous intéresse ici : refondation, réancrage des jeunes générations dans le patrimoine des anciens, dans une culture nourricière.

Le besoin de la singularité des récits et la nécessité de revivre la relation conteur (se) – conte -  auditoire se manifeste donc un peu partout sur tous les continents. Cela peut prendre les formes les plus spectaculaires ou s’inscrire dans des relations qui renouent avec le partage de la parole plus que dans la monstration  dramatisée (rapport scène-salle, éclairage, objet scénique, durée préétablie du spectacle, heure de représentation, prix d’entrée,…).

L’exotisme facile ou des esthétismes au service de poses plus ou moins éloquentes ont miné bien des expériences de néo-conteurs. Le Moi (dans le Je du Jeu) a alors relayé un On et un Nous naturellement structurés qui avaient fonction dans l’espace social.

De vraies expériences et aventures de rencontres entre conteuses, conteurs et publics ont eu lieu et se développent aujourd’hui. Ces acteurs du renouveau et de la transmission  sont aussi de plus en plus attentifs à la qualité critique des prestations…

 

Le Grand Récit

Le Grand Récit de chaque époque ( The Narrative des anglo-saxons), devient le même et unique modèle de contage et de narration du monde. On le constate dans la littérature populaire, au cinéma, sur Internet, etc. Les cultures nationales, régionales fondent peu à peu dans cet élan de conformité narrative (hyperurbanisation et paupérisation des populations rurales, vitesses des migrations,…).

Alors, pourquoi s’occuper de sauver, ça et là, quelques histoires de plus ou de moins ? Alors pourquoi se préoccuper de tendre l’oreille vers des bouches qui longtemps se sont tues ou n’ont plus été écoutées à leur juste mesure : celle de la transmission du lien et de la joie de faire ressurgir du temps ancien dans le temps vivant ? Et donc de se donner un avenir qui est toujours de se projeter en vérifiant dans le rétroviseur que les ombres fantomatiques du passé ne demeurent pas inertes dans les replis de la mémoire et façonnent bien de nouvelles énergies. Les souvenirs sont des fragments de mémoires sans les récits qui les relient.

Au Maroc, la question s’est posée de la même façon: que faire de la parole des pères et des mères, relégués dans le silence des vieux ? Ce qui est apparu régulièrement, dans toute région où le conte semble disparaître de la pratique courante (hormis la question des spectacles et des représentations folkloriques/touristiques), c’est une sorte de dissimulation plus qu’une disparition.

Des pratiques s’éteignent aussi à force d’une trop longue dissimulation. Ces pratiques et ces compétences dissimulées dans le silence des anciens devant le malaise des jeunes à reconnaître leurs cultures rurales (alors qu’ils sont intégrés dans un temps  général, celui des technologies de la communication, des effets de mode, des représentations du monde dominantes,…) semblent s’évaporer dans un temps de communication immédiate. Le rôle des médiateurs culturels est de redonner matière à ces récits et à ces pratiques en suspension tant qu’elles sont encore repérables. Comme si une brume de paroles flottait dans l’espace social et qu’il s’agissait de provoquer à nouveau la pluie…

 

Des mémoires fragmentées

Une enquête de l’Unesco[2] souligne le fait que la plupart du temps, dans le cas des « contes arabes » (pour faire court ici), les jeunes ne connaissent plus l’entièreté des contes et légendes mais peuvent achever l’un ou l’autre ou le commencer… Des lambeaux de ces histoires trainent encore dans la mémoire des jeunes mais la pratique de l’écoute, avant toute oralisation active, manque. Les pères et les mères ont vu leur culture minorisée, si ce n’est invalidé par la « mass-culture » de l’aliénation au Grand Récit

Dès lors, ces jeunes sont comme étrangers devant leur propre patrimoine. Claude Lévi-Strauss a rappelé l’effet d’étrange étrangeté que peut vivre celle ou celui qui se met à raconter son histoire à un étranger, à l’autre. Celle-ci regagne du mérite (celui d’être écoutée), de la valeur (elle fait lien), du prestige (elle est racontée à quelqu’un qui s’y intéresse),…

Cette même enquête UNESCO rappelait, tous comme les nombreux entretiens que l’on peut découvrir sur les ondes de France Culture par exemple, de RFI, du Site Africultures[3], que les contes et légendes arabes, dans leur trajet des temps antéislamiques jusqu’à aujourd’hui, laissaient entendre des mêlements syncrétiques (Djinns, hadiths, sentences religieuses, invocations magiques,…) de temps ancestraux. Ceux-ci se retrouvent alors dans des formes oralisées comme des cocons promis à la transmutation.

La voix des jeunes générations pourra ainsi relayer des indices d’appartenance à une histoire commune (au temps de l’atomisation des histoires individuelles et collectives), participer au tissage commun du texte collectif, prendre en charge un lien reconstruit avec les anciens locuteurs et se donner donc une compétence nouvelle qui consiste à reconnaître ces paroles errantes avant que d’être perdues.

Le collectage entrepris dans l’histoire marocaine contemporaine ne sauve pas la parole, il la restitue à ces héritiers légitimes : les générations du présent. C’est dans ce sens, que ce matériau conté peut également former  une magnifique matière qui aide à se reconnecter avec sa culture d’origine. On pense ici aux migrations des familles marocaines et des incertitudes identitaires des jeunes contemporains  nés de ces itinérances.

Cette matière fait alors à nouveau sens, lien et passé. Elle donne lieu également à un avenir : celui de pouvoir à son tour léguer, transmettre et jouer le jeu de grand relais.

Nous savons que nous sommes enjoints, les uns et les autres, à nous raconter des histoires pour nous prévenir de la répétition du passé (expérience reliante), nous rassurer (le conteur est vivant quand il conte et a donc, lui aussi, échappé aux désastres ou accidents qu’il conte) et nous équiper d’expériences anciennes qui nous permettent d’accueillir l’avenir qui vient dans le présent.

Nous sommes, comme le rappelle Nancy Huston[4] une espèce fabulatrice. La fable, le récit sont des façons de résister à l’émiettement du réel, à notre dissolution dans le temps.

 

Souvenirs en quête de mémoire

Georges Perec[5] a très finement fait remonter ces « rognures d’ongles » (François Villon dans son Testament), de la mémoire ces « je me souviens » comme des bulles d’air viennent éclore à la surface du temps. Ce n’est pas de la mémoire, ce sont là de simples souvenirs. Il leur manque la machination d’un récit, le dispositif narratif d’un espace/temps qui est le noyau des histoires. Perec sait que le lecteur de ces petits fragments du temps va rejoindre les siens propres par le fait même de la connivence de la lecture.

Pour passer à l’avenir, il nous faut des récits, des formes narratives qui rendent justice à la réalité (plus besoin alors de devoir ou de travail de mémoire) : l’affaire est faite, justice est rendue, trace est gardée dans le récit individuel et collectif..

 

Rendre justice par le récit

Quel est alors le statut des textes, contes, légendes et récits de vie? Nous pensons qu’ils participent, comme nombre de récits rassemblés dans plusieurs ouvrages, construits dans la fidélité à la parole collectée[6], à un corpus en train de se constituer, aux fonctions  multiples : reconnaissance de la mémoire collective, actes de transmission, médiations dans les questions identitaires des jeunes issus de l’immigration, relégitimation d’une richesse culturelle partiellement discréditée,…,

L’ouverture d’une société consiste aussi à faire passer ces paroles errantes dans l’oreille des jeunes générations. Elle joue alors la carte de la mixité plus que du clivage, de la reconnaissance et non du constat d’une sorte de perte inévitable.

Enfin, les récits de vie collectés ou dispersés dans la mémoire collective sont marqués d’une force assez rude : violence de la perte, vitesse des séparations, trahison des passeurs, puissance obscène de l’argent, conditions d’exil (« serrés comme des sardines »), rêves éteints et retours au réel.

Bref, l’histoire en direct hors les récits médiatiques convenus. Ce qui marque dans le récit de vie, c’est qu’il passe la plupart du temps par une sorte de narration au degré zéro. La base est simplissime : un fait raconté de l’amont à l’aval sans grands commentaires. Les faits parlent fort puisque le contexte est connu du lecteur. La petite (et terrible histoire) du récit rejoint la grande histoire, plus amidonnée, elle, dans les flots médiatiques.

La matière répétée des récits de vie, là aussi, rend justice à l’expérience traumatique des narrateurs. Ce qui arriva n’est pas raconté entièrement ni fidèlement aux événements, les ellipses s’entendent, les esquisses font mouche et ce qui est mis en récit est le récit de base sur lequel l’auteur et l’auditoire pourront se rejoindre. Chacun se mettra alors à imaginer, à déplier ses propres expériences en échos,…

Ces étapes difficiles, réjouissantes, complexes, solidaires, de transhumances de langues (berbère/arabe/français), de continents, de cultures, de générations, de traductions,…finissent par constituer un autre radeau, libre, léger, infini : un livre, un berceau pour le futur.

 

Daniel Simon[7]

 


[1] BENJAMIN, W., Le Narrateur, Editions du Seuil, 1987.

[2] http://unesdoc.unesco.org/images/0008/000815/081538fo.pdf, Traditions orales arabes, «Le conte populaire arabe», Études sur la structure et la place du conte populaire dans l’imaginaire collectif arabe, 1985; 53 p., CLT.85/WS/46.

 

[3] http://www.africultures.com, L’ÉCRITURE FACE À L’ORALITÉ : D’HIER À AUJOURD’HUI, QUEL IMPACT SUR LA VIE EN SOCIÉTÉ ? Roland Colin, 2009.

[4] HUSTON, Nancy, L’espèce Fabulatrice, Actes Sud, 2008.

[5] PEREC, Georges, Je me souviens, Hachette (La bibliothèque du siècle), 1978.

[6] TAY TAY, N, Aux origines du monde, Contes et légendes du Maroc, éditions Flies, 2001.

[7] Daniel Simon est Licencié en Etudes théâtrales, formateur (ateliers d’écriture et d’oralité), écrivain.

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« Lee » une histoire d’adoption

Posté par traverse le 7 octobre 2012

 

A propos de « Lee »

Une histoire d’adoption

 (Absent lors de la première rencontre autour du livre de Italia Gaeta, voici ma part…)

Chère Italia,

 

L’aventure continue donc…

« Laide » a été publié il y a deux ans chez Couleur Livres suite à notre rencontre en ateliers d’écriture et voilà que paraît aujourd’hui chez le même éditeur, « Lee » (L’histoire d’une adoption)….Après les « bravos » et autres très sincères réjouissances, je tiens à te confier que tu as réussi quelque chose de si difficile que je ne pensais pas, tout au long de ton travail d’écriture, que tu garderais avec autant de tonus, la ligne…

Cette fameuse ligne qui est en chacun de nous, que nous suivons après l’avoir tracée, je dis bien après, dans le sillage de la forme que nous avons entrevue. « Le présent, c’est le futur qui vient vers nous », écrit Heidegger…Et ce présent, au-delà de la vie, au-delà de ce que nous appelons le « réel « , qui est plus précisément à mon sens, le « vécu » de ce temps qui fuit et qui n’existe qu’en regard du rétroviseur que nous portons en nous et qui a nom de mémoire, ce présent a été singulièrement attrapé dans ton merveilleux filet à papillons !

L’écriture est si vaste que nous ne savons pas toujours de nous à nous ce que nous voulons dire. Essayons donc de la représenter : des souvenirs sont fabriqués mais ils n’existent dans le sens que nous voulons leur donner et qui nous constitue, que dans une perspective : nous écrivons ce que nous n’avons pas complètement vécu. Peut-être même qu’il s’agit d’écrire ce que dont nous n’avons pas une réelle expérience sans l’écriture, justement…

Une adoption n’est pas une mince affaire j’imagine: c’est une histoire de deux êtres, au moins, qui se rencontrent alors que l’un a choisi et que l’autre l’a été. Une vie est nécessaire pour mettre les expériences et les reconnaissances à niveau. Du moins, c’est ce que j’entends et lis. Mais dès lors que tu as écrit cette odyssée de rencontre, tu as pertinemment triché. Tu as écrit ce qui ne pouvait exister sans ton récit.

Et l’autre, cette chère…Lee…va imperceptiblement s’immerger dans cette histoire et la gauchir, la transformer en une autre qui sera sienne. Cela s’appelle une rencontre : avec soi, avec l’autre, toujours insaisissable, même  dans l’intimité de la vie…

Le récit apprivoise cette fugue permanente. Et « Lee » est de taille à faciliter le désir de rencontre celles et ceux qui s’y sont aventurés.

Pas de plaintes,  pas de pleurs, pas de larmes, pas de regrets, pas de fuite, rien que de la matière qui résiste, qui devient drolatique, bouleversante, simple dans ton texte.

Je suis heureux de l’avoir accompagné à bonne distance, dans la connivence de ton talent que je salue ici encore.

Merci Italia.

Octobre 2012.

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Récit de vie…dernières!

Posté par traverse le 3 octobre 2012

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(Il reste trois places avant l’ouverture de l’atelier le 11 octobre…)

Écrire à partir de soi ? Écrire un récit de vie suppose que l’on puise volontairement en soi les éléments et les circonstances du récit. Cette dynamique d’écriture invite aussi à travailler une forme. Rien ne se livre sans traitement, aucune écriture sans point de vue, sans « résonances internes ». De quoi s’agit-il donc quand j’écris mon récit en « je » ou en « il » ou « elle » ?

Pourquoi écrire mon récit de vie ? Pour de multiples raisons, bien sûr, mais souvent pour transmettre, établir un bilan, écrire sans le malaise de l’imagination apparemment en panne.

C’est aussi poursuivre en dix séances l’exigence et le partage des lectures, des conversations critiques, des explorations, des nouvelles pistes. Il s’agit enfin de soutenir chez chaque membre de l’atelier une volonté d’aboutir à un résultat : créer une dynamique d’écriture.

Nous tenterons de jouer au « Petit Poucet » perdu dans la forêt cherchant sa piste dans les pierres du chemin …

Animé par : Daniel SIMON, écrivain, formateur et éditeur

Dates : 10 jeudis de 18h à 21h, du 11 octobre au 20 décembre 2012

Public : adultes

Prix : 190 euros, acompte de 90 euros, possibilité de payer le solde en effectuant 2 versements de 50 euros ou 4 de 25 euros
Nombre maximum de participants : 12

http://www.lamaisondulivre.be/

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Des murs nus

Posté par traverse le 1 octobre 2012

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Les nouvelles tournent en rond ou c’est moi, qui ne comprends plus. Ca visse et ça dévisse tous les jours et des jeunes ont encore incendié Rome, Athènes et Londres hier. Je ne parle pas des villes de province. Ca brûle, ça casse, ça avance, ça recule, ça cogne dur, la farce est terminée, on va bientôt tirer dans le tas. J’ai quitté l’école en  juin et me revoilà à pied d’œuvre. Trois collègues manquent à l’appel, ils ont abandonné, terminus, ils rendent leur tablier aux fous qui voudront encore marmonner dans des salles de sauvages égoïstes et peureux. Ils fichent le camp. Ils nous avaient prévenus à la dernière délibération de fin d’année, ça changeait ou ils partaient. Sont partis. Pouvaient plus voir les tas de fatigue de quinze ans attendant la fin du cours en craignant le suivant. Pouvaient plus.

 J’ai marché pendant près d’une heure pour rentrer chez moi, je choisissais les itinéraires les plus farfelus. C’était inutile, lentement je disparaissais du paysage, mes hanches et mes articulations faisaient bien leur boulot, je perdais du poids à chaque foulée et je pensais. Clairement et sans amertume, je revoyais ces cinq dernières années. J’entrais dans les préliminaires de la vieillesse et je commençais vaguement à m’ennuyer. Le temps se dépliait avec ostentation devant moi et je marchais sur cette vielle nappe inusable qui recouvre toute chose en traînant un peu les pieds. Je perdais les désirs de mes années d’orgueil et je foulais avec reconnaissance le grain fin qui coulait sous mes pas. Je suis arrivé chez moi étonnamment sec. Ma sueur et mes inquiétudes s’étaient évaporées, j’avais entr’aperçu ce que je convoitais encore. La nuit a été calme.

J’ai ressorti ma vieille machine à écrire, pas celle à boules, celle à ruban noir et rouge. J’aime regarder le texte du dessus, le voir en train de se faire, que je domine lentement au fil des phrases et des retours de tableurs. J’ai liquidé l’ordinateur qui me fait face, l’écran qui scintille, qui m’éclaire trop. Je ne peux plus le voir sans penser à toute la suite des mises pages, corrections, envois, fichiers que je vais devoir manipuler. Marre. Je tape à nouveau sur du métal, je vois du papier qui se déroule. Le texte vient mieux, il est moins présent, il se délivre par à coup, faut prendre la feuille en main, relire, corriger, recommencer, c’est meilleur à la fin.

L’écran me bloque le paysage, plus d’horizon, les mots soulignés de rouge quand je fais une faute me renvoient au vide, à une inculture heureuse, à la faiblesse, à la solitude. Cette saloperie d’écran me fait entendre le grain des dollars moulus, le prix des programmes, l’abonnement ADSL, les Modems qui clignotent…

Je retrouve enfin la matière du clavier, le cliquetis, et la rogne quand une faute d’orthographe ou de frappe nous fait tout recommencer. Petit à petit, je me suis mieux concentré et mes textes sont plus courts, plus solides. Le fluide de l’écran ne me coule plus sur les doigts. Mes yeux vont mieux. Ma tête est vide, je cherche mes mots, j’en trouve de plus solides, des choses se passent dans cette ferraille qui machine les touches et le rouleau qui tourne sur lui-même en faisant disparaitre peu à peu tout ce que je produis. La feuille s’étale en face, elle retombe, elle se recroqueville elle attend d’être pleine avant que de remontrer. Et là, c’est bon, je la retire d’un coup sec de la croqueuse de styles, de la broyeuse de mondanités intimes.

J’ai commencé par la machine, puis le Gsm, les réseaux sociaux et tout le tintouin. En trois jours, j’ai tout balancé. Je garde la ligne fixe. J’ai acheté des enveloppes et des timbres. Je me suis arrêté là, c’est déjà suffisant pour avoir la paix. Comme des vacances sans miracles à deux sous, j’ai acheté des rames de papier et je me suis mis à taper.

Hier, je me suis promené  toute la matinée, il faisait froid et je voyais les passants baisser le nez sous la bise. De lourds manteaux fendant la matière invisible de l’automne qui vient de mettre l’été aérien au tapis. Ca sent le deuil et les mélancolies noires, on se dit qu’on va tenir encore un an mais l’enthousiasme change de métabolisme. La jeunesse répare sa barque en pleine mer et se bat avec les vagues allègrement, j’avais besoin de cales sèches. Une dizaine de mendiants m’ont interrompu. Je soliloquais sans danger et leurs mains sont venues trop près, trop insistantes, trop nombreuses. J’ai farfouillé dans ma poche, j’ai donné, une deuxième fois encore puis je me suis enfui.

Je me suis arrêté devant la vitrine d’un marchand de tabac et de journaux, c’était poussiéreux. Je suis rentré, les clients feuilletaient, déposaient, feuilletaient encore et partaient sans acheter. Le patron a fait une remarque du genre « C’est pas une bibliothèque ici ! » et deux trois personnes ont enchaîné à coups de « Sans gène », « Mal éduqués » et de « Beaucoup de besoins et pas de moyen, vont devenir méchants ! »

J’ai payé mon journal et me suis assis à une terrasse déserte pour découvrir les grands titres. Ca s’accélérait décidément. J’avais l’impression de relire les mêmes articles qu’il y a cinq ans mais en plus flous. Une chose et son contraire d’un vaticinateur à l’autre. Les Experts et les Ministres affirmaient, martelaient, « Il fallait avoir confiance » sinon c’était foutu. Je me suis dit que la méthode Coué était au bout du compte la seule philosophie du temps et j’ai souri en survolant les chiures d’émotion qui se posaient un peu partout. Mon café était délicieux, je suis reparti vers chez moi.

Quand je suis arrivé devant ma porte, j’ai tout de suite compris, ils l’avaient forcée. On était entré et pendant une seconde tout s’est mis à tourner autour de moi. J’ai respiré un bon coup et j’ai ouvert. L’appartement était intact apparemment. J’ai visité toutes les pièces en trombe et à chaque pas je constatais des dérèglements, des objets changés de place, des livres par terre, des tableaux disparus. Dans mon bureau, plus d’ordinateur, d’appareil photo, plus une trace de la suite d’objets un peu coûteux que je m’étais offerts ces dernières années. Ils avaient bien ratissé. Je me suis assis dans la cuisine, la machine à expressos manquait elle aussi. J’ai bu au goulot d’une bouteille de jus de fruit et j’ai appelé la police.

Ils sont arrivés une heure plus tard. Visite, questions, déposition sommaire, rendez-vous au commissariat le lendemain. J’ai appelé un serrurier. Il est arrivé dix minutes plus tard, l’air compatissant. C’était le huitième de la journée, me dit-il en changeant la serrure. Ca n’arrêtait pas. Je l’ai payé, il est parti en me garantissant son travail et en me proposant l’installation d’une porte blindée. J’ai accepté sa carte de visite et lui ai dit que je tiendrais au courant.

La nuit a été difficile.

Le matin, je me suis enfilé deux tasses de café soluble et j’ai commencé à ranger l’appartement. Je ne me sentais pas mal en fait, plutôt rieur, j’ai mis de la musique. Ils n’avaient pas pris la radio de la salle-de-bains. La journée a passé tranquillement à faire le décompte de mes trésors perdus. Nuit calme.

Le lendemain, je suis passé à la banque. Ils avaient l’air gêné quand je leur ai dit que je voulais retirer mes économies. Ils m’ont expliqué que c’était imprudent de ma part, que mon pécule était garanti. C’est moi qui ai souri alors. Ils se sont tus un court instant et une jeune employée m’a proposé d’investir dans des fonds de pension, « vu mon âge ». J’ai répondu que vu mon âge, j’allais certainement faire autre chose. Silence. J’ai signé, les ai remerciés et suis rentré chez moi lesté d’une première enveloppe de grosses coupures. Je devais retourner trois jours plus tard pour récupérer le solde, question de délais administratifs.

Une semaine plus tard j’étais nu. Il me restait des coupures que ne savais plus où placer. Une amie m’a conseillé d’investir dans une banque propre. J’ai souri et je lui ai promis que j’allais réfléchir.

Je me suis remis à mon travail et j’étais heureux. La machine mitraillait, j’étais enivré par ce jeu nouveau dans lequel je venais d’entrer. Je ne savais plus quel serait l’avenir, tout était ouvert.

Deux mois plus tard, pendant les congés de novembre, j’ai entrepris de vider mon appartement de toutes les vieilleries que j’avais accumulées depuis tant d’années. Des murs libres, une bibliothèque ascétique, des nuits calmes. Je m’étais remis à la marche depuis deux mois et je me sentais mieux.

La nouvelle est tombée un soir, la dette avait dépassé les prévisions les plus alarmistes. Je voyais l’avion vaciller dans le ciel. J’ai fermé les yeux en imaginant l’endroit où il allait s’écraser. Tout flottait, rien n’était précis, des images s’entrechoquaient et j’ai compris que ça avait déjà eu lieu. On cherchait les survivants, simplement.

Quelques jours plus tard, j’ai invité mon amie pour une soirée à l’opéra. Nous étions main dans la main dans le temps de l’ouverture. La musique montait, enflait dans la salle et dans nos cœurs, nos doigts s’étaient abandonnés. Nous étions seuls côté à côté et quelques minutes plus tard, elle m’a regardé les larmes aux yeux. Elle a repris ma main et s’est mise à sangloter. Une voix a percé la mitraille des cuivres et a entamé un chant grave et puissant. Ses pleurs se sont calmés lentement, elle a respiré longuement et a dit « Nous sommes heureux, n’est-ce pas ? »

 

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