LES ECRITURES DE SOI

Posté par traverse le 2 décembre 2012

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(en préparation d’une rencontre le 18 décembre à Bruxelles  avec les Archives du Patrimoine autobiographique  APA Bel (pour préserver de l’oubli nos récits de vie).

avec Rolland Westreich et Daniel Simon)

(Information)

Le Pacte Autobiographique 

Un problème voit le jour dès lors que l’on parle d’autobiographie. En effet, pour la définir, aucun critère linguistique ne semble pertinent car rien ne semble distinguer a priori une autobiographie d’un roman à la première personne. Le  » je  » n’a de référence actuelle qu’à l’intérieur du discours : il renvoie à l’énonciateur, que celui-ci soit fictif ou réel (attesté par l’état-civil) . Le  » je  » n’est d’ailleurs nullement la marque exclusive de l’autobiographie puisque, par exemple, Jorge Semprun utilise le  » tu  » pour son Autobiographie de Fédérico Sànchez, de même que Claude Roy (dans certains passages de Nous), Michel Leiris (Frêle Bruit) ou Roland Barthes (dans Barthes par Roland Barthes) utilisent le  » il « .

C’est pourquoi, le fait de recourir à la définition de Philippe Lejeune dans son Pacte autobiographique désigne moins une entreprise qu’un genre, avec le risque de se couper des genres voisins que sont les mémoires, biographies, autoportraits…, à moins alors de se livrer à de perpétuelles rectifications. En effet, P. Lejeune définit l’autobiographie comme  » un récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle, en particulier, sur l’histoire de sa personnalité « . Dès lors, comment qualifier les récits autobiographiques de Simone de Beauvoir puisqu’ils ne sont pas exclusivement le récit d’une vie individuelle, comment qualifier aussi les Mémoires d’Outretombe de Châteaubriand puisqu’elles ne sont pas toujours rétrospectives, ou encore, comment qualifier la Vie Ordinaire de Georges Perros qui est écrite en vers ?

Il conviendrait donc de s’en tenir à la garantie formelle de l’identité de l’auteur, du narrateur et du personnage, attestée par la signature, le nom ou le pseudonyme, pour certifier la présence de l’autobiographie. On appellera  » pacte autobiographique  » l’affirmation dans le texte, voire dans ses marges (le paratexte) de cette identité, quelle que soit l’opinion que le lecteur puisse avoir sur la vérité ou la réalité des énoncés.  » Le lecteur pourra chicaner sur la ressemblance, mais jamais sur l’identité  » nous dit Philippe Lejeune. Et en effet, par l’intervention du nom propre, l’autobiographie affirmerait sa nature essentiellement référentielle et contractuelle et imposerait un mode de lecture distinct de celui qu’inpose le  » pacte romanesque  » ou  » fantasmatique « .

Et d’ailleurs, si la notion d’identité est primordiale, c’est parce que celle de vérité est bancale. Tout d’abord la notion de vérité, ainsi que celle de la sincérité ne peuvent être appliquées inconditionnellement dans l’autobiographie puisque l’auteur qui fait le récit de sa vie en la connaissant déjà, la raconte d’un point de départ dont il fait semblant d’ignorer l’issue au moment où il le relate. Se mettre en position d’autobiographie serait accepter d’avance le principe d’une coïncidence entre celui qui tient la plume et celui qui, vivant, ne la tenait pas. Une coïncidence qui signale un clivage entre vivre et écrire, à moins que l’on ne transfère le vivre tout entier dans le moment de l’écriture (auquel cas on aboutit alors à une autographie).

Mais, quand bien même il y mettrait toute la sincérité du monde, la vérité qu’il exposerait alors ne serait malgré tout que sa vérité du moment, celle que sa mémoire veut bien lui restituer ou simplement celle qu’il s’autorise à dévoiler. On comprend dès lors que cette notion de vérité que l’auteur désire passer comme un pacte au lecteur ne peut être garante du genre autobiographique. L’auteur peut dire qu’il dit la vérité, il peut y croire très fort, son récit n’en sera pas authentique pour autant. C’est pourquoi la définition faite par Philippe Lejeune doit être relativisée quant à cette notion de vérité puisqu’elle nous dit que l’autobiographe est censé faire un récit de sa propre existence et que cela implique pour le lecteur, quel qu’il soit, qu’il s’attend à retrouver des faits réels, des éléments référentiels.

Il semble donc bien que seule l’identité auteur /narrateur/personnage puisse se porter garante du genre. Et pourtant, ici aussi, le propos doit être nuancé. En effet, Philippe Lejeune ajoute, dans son Pacte autobiographique, un tableau démontrant que cette identité peut engendrer d’autres genres que celui de l’autobiographie et que certains même n’ont encore, d’après lui, jamais vu le jour en littérature. Pour que l’identité entre ces trois instances soit garante de l’autobiographie, il faut nécessairement que l’on trouve, quelque part dans le texte ou le paratexte, un pacte qui soit autobiographique et garantisse que l’auteur a voulu faire le récit de sa propre existence et que le sujet de son récit, c’est lui. Sans ce pacte, pas d’autobiographie, à moins qu’il n’y ait aucun pacte du tout – ni autobiographique, ni romanesque – et que dans ce cas, on se réfère uniquement à l’identité auteur/narrateur/personnage pour garantir du genre autobiographique.

L’autobiographie n’existe alors que dans trois cas : lorsqu’il y a pacte autobiographique et que le nom de l’auteur égale celui du personnage, ou que le nom du personnage n’est pas du tout mentionné dans le texte. Et enfin, lorsqu’il n’y a pas de pacte autobiographique et que le nom de l’auteur égale celui du personnage. En dehors de ces trois cas, l’autobiographie selon Philippe Lejeune n’existe pas et devient alors roman, excepté dans trois autres cas, qualifiés dans son tableau de cases aveugles ou (pour l’un des cas) d’indéterminé. En effet, à quel genre avons-nous affaire lorsque l’auteur établit un pacte romanesque et que, néanmoins, le nom de son personnage est le même que le sien? Inversement, existe-t-il un genre littéraire qui corresponde à l’affirmation d’un pacte autobiographique sans la coïncidence de l’identité entre le nom de l’auteur et celui du personnage ? La réflexion de Lejeune aboutit là à un  » no man’s land  » littéraire.

Ce sont deux exemples a priori possibles d’écriture que la littérature semble n’avoir jamais mis au monde. Un troisième existe, que Lejeune appelle  » indéterminé  » et dans lequel on n’a affaire à aucun pacte et aucune identité. L’indétermination est alors totale et c’est au lecteur selon son humeur de lire ce texte sur le registre qu’il préfère.

Quoiqu’il en soit, on s’aperçoit à travers ces différentes tentatives de caractérisation de l’autobiographie que l’on a affaire à un genre qui se définit par son opposition au genre fictionnel. Le tableau de Philippe Lejeune nous montre d’ailleurs bien, à cet égard, que l’autobiographie trouve sa réalisation grâce au pacte autobiographique, éventuellement grâce à l’absence de pacte, mais en tout cas certainement pas dans l’affirmation d’un pacte romanesque. Et c’est bien là que réside la différence fondamentale entre ces deux genres: dans l’intention, plus ou moins avouée ou reconnue, de l’auteur, d’écrire le récit de sa propre existence ou de quelqu’un d’autre. À la limite, le texte, qu’il soit fictif ou référentiel, peut tout à fait être identique; seul le pacte conclu avec le lecteur permet de le faire pencher davantage de l’un ou de l’autre côté. Mais, bien entendu, tout ceci repose sur la conviction que l’auteur souhaite  » éclairer  » son lecteur sur tel ou tel pacte, ce qui n’est pas forcément toujours le cas (nous y reviendrons ultérieurement).

Ariane KOUROUPAKIS et Laurence WERLI

 

… et bien entendu, la Collection Je http://auberge.unblog.fr/

 

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