Cabanes/10

Posté par traverse le 2 janvier 2013

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L’ogre est maintenant au cœur de la grande nuit et il sait que cette nuit ne le quittera plus, tout est là qu’il ne pourra oublier : craquements, brouillards, chahuts du vent dans les arbrisseaux, tout est dans son cœur pour toujours et c’est là qu’il pourra redevenir ogre quand il le voudra, quand ce sera nécessaire.

La pluie a cessé de tomber et le sol est détrempé, ça fait un bruit de chaussettes mouillées dans des souliers trop grands quand on marche sur les feuilles où on s’enfonce parfois jusqu’aux genoux. Mais l’ogre avance vers sa cabane, il va retrouver son temple, sa forteresse, son abri. Il a faim et se laisse aller à regarder là, au loin, vers la maison de sa mère, mais c’est maintenant beaucoup trop loin et il lui faudra se débrouiller seul le reste de sa vie d’ogre.

Il cherche des baies, des myrtilles, des mûres, des fraises des bois, mais rien, aucun de ces beaux mots dans le vocabulaire de sa forêt. Ici, il n’y a que champignons, moisissures, verdures, lichens et feuilles mortes. Alors, l’ogre se souvient de son paquet de petits Lu et se dirige en hâte vers sa cabane. Enfin, il est chez lui, tout est comme il l’avait laissé au milieu de la nuit, rien n’a bougé alors que tout change partout et tout le temps, rien ne le surprend ici et il aime ça.

Il se couche sur le matelas de fougères et de bruyères et mord dans un biscuit. C’est bon et chaud, ça a un goût de beurre, ça lui rappelle l’autre monde mais il ne faut pas s’habituer à l’autre monde, il suffit de s’y promener et ne pas s’habituer, c’est un monde dangereux et suffocant.

Il entame maintenant son deuxième biscuit et encore un troisième. Il boit une gorgée d’eau à sa gourde et se prélasse sur sa couche. Quel bonheur, quelle solitude bienfaitrice, quel sentiment de paix  infinie qu’il ne sait pas encore aussi fragile qu’un fil d’araignée que l’on arrache sans le voir, marchant la tête haute. D’un coup, l’araignée réveillée en sursaut tombe mais dans sa chute, elle file, elle file vite et encore plus vite un autre fil qui la suspend enfin dans la lumière qui filtre.

L’ogre se roule en boule et pense à certaines choses qui le rendent tout drôle, comme s’il allait pleurer, et puis non, ça vient de passer. Il ravale ce fréquent sentiment d’être si seul, l’impression d’être trop seul maintenant au milieu de cette solitude qui le rassurait un instant avant. Il s’endort difficilement dans la nuit qui se prépare à émigrer dans les vallées lointaines.

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