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Cabanes/16

Posté par traverse le 22 février 2013

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Dans ce mouvement qui emporte les choses de ce monde, l’ogre aime à se laisser aller, tout s’entremêle et se distingue alors, les éclairs s’éteignent et la clarté est sobre sur ce pays léger qui s’étend dans la cabane chaque nuit.

 

Des sons vont et viennent dans des suites rapides, le sourd et le plaintif, les cris et les respirations, les chants et les vacarmes, dans la tête de l’ogre font un roulis comme sur le pont du Bounty à l’orée des grandes îles. On voit les albatros aller dans les nuages en emportant des vagues jusqu’aux crêtes de brume, des poissons courir sur les lames océanes et des matelots grimper aux mâts pour hisser des voiles déchirées.

 

L’ogre entend le tambour des mammouths battre le pas spongieux de la vallée, les fifres des soldats, les chevaux enivrés du goût acide de la mort que les cavaliers laissent fleurir des bottes jusqu’à la gorge, l’ogre entend tout et chaque nuit l’emporte un peu loin dans ces roulements terribles.

 

Parfois un écart de conduite dans ces fresques nocturnes l’amène au pied du jour pantelant et suant. Il est allé trop loin dans ces landes anciennes et la mémoire du jour n’a que faire des tristes expéditions de la nuit infinie des enfants apeurés.

 

Que de sursauts, de vagues gémissements, de reniflements soudain, de larmes effleurées, de frissons électriques dans le corps endormi de l’ogre dans la cabane. Il ose aller au centre des clairières horrifiques où les arbres se courbent devant des géants noirs. L’ogre est nu alors et sa mère lui manque, son père aussi parfois et l’accalmie paisible des familles endormies.

 

La nuit va son chemin dans un corps exposé sur ce bûcher sonore.

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Cabanes /15

Posté par traverse le 21 février 2013

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C’est un chien, un chien enflammé qui court la nuit dans les landes de Baskerville, un sous-marin au capitaine halluciné, une baleine blanche qui vient et qui revient sans cesse jusqu’ au centre de la cabane, des flots bouillonnants qui recouvrent la terre, des ptérodactyles enragés qui bondissent sur lui, des criquets en vacarme sur le toit de la cabane, le désert enfin qui s’apaise après la tempête et le bruissement calme du ruisseau qui reprend sa place dans le sommeil de l’ogre.

 

Il aimerait que tout soit facile mais il sent qu’il y a trop de choses en lui pour que ce le soit, des histoires, encore et encore, des flots d’histoires coulent dans son cœur mais pour le laver de quoi ? De quoi le cœur de l’ogre souffre-t-il donc déjà alors qu’il est si jeune? Et ces histoires qui l’envahissent peu à peu remplissent de grands trous qu’il découvre à chaque pas, des trous sans fin qui semblent le guetter pour accueillir sa chute, des trous aux bords glacés qui se referment et vous engloutissent pour toujours, des trous soudain qui se révèlent alors que le sol ne trahit rien, des trous par lesquels l’ogre passe souvent en s’accrochant comme il peut à ce qui le fait flotter vers le dessus et qui retient sa chute : des histoires qu’il se raconte sans fin, des personnages assez forts que pour le hisser dans le monde du haut, des joies et des pleurs qu’on ne trouve jamais dans les trous et qui sauvent de tout.

 

Dans la nuit de l’ogre, encore : des vacances à la mer, des fleurs en papier crépons échangées contre des coquillages, les longs surtout valent beaucoup, sa chienne, Rusty, Malinois fidèle et si patient, il l’habille en fille et elle ne dit rien, n’aboie pas une seule fois, attend que ça passe et offre son amour au gamin, l’exploration des fondations d’une maison éternellement en construction, avec des caves inachevées où il joue à la guerre, combien il aime jouer à la guerre qui lui fait si peur, mais il aime vivre ces effrois découverts dans les récits des vieux et les premiers films à la télévision en noir et blanc, des marches dans la forêt quand le soleil tombe en fragments sur les taillis, il mange des myrtilles, il aime toujours tellement les myrtilles, comme s’il retrouvait le goût préhistorique des baies des hommes de ce temps, il se promène, court, s’envole, il rêve…

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L’imagination, c’est le souvenir d’un vécu éparpillé dans le collectif

Posté par traverse le 15 février 2013

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« Nous portâmes des toasts à nous-mêmes, et puis au Sud. Puis nous laissâmes sur cette table nos verres vides et nos serviettes et un peu de notre passé, et la main dans la main, nous sortîmes au clair de lune. », F.S. Fitzgerald, La dernière jolie fille 

 

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(F. Scott Fitzgerald (début de la première nouvelle extraite de La longue fuite, éd. Rencontre, Lausanne, 1964)

Ecrire, c’est rendre justice à ce qui fut du vécu, à ce qui demeure de ce que nous appelons le réel et que nous allons tenter de restituer, de recréer, ou plutôt de « transformer » pour que les évènements et l’expérience du lecteur puissent atteindre cet inédit, cet inouï¨jusqu’alors pour lui. Il aura besoin pour nous « suivre », parfois pour nous précéder dans la co-création de la lecture, de s’appuyer sur des éléments de réel et de vécu à sa disposition comme autant d’antennes pour atteindre ces univers inexistants avant sa lecture.

 

Ecrire, c’est (r)établir le récit d’une histoire sabordée dont il ne reste que des vestiges engloutis dans les souvenirs et le temps. Un lien va faire remonter une partie de l’épave à la surface de la mémoire dans le récit. Et ce lien, c’est l’imagination, cette machine à transformer l’expérience collective en vécu. F. Scott Fitzgerald, dans « La Longue fuite »[1], nous laisse entendre parfaitement cette capacité, ce don,  de l’écrivain dans le décryptage des « lignes de fuite » des personnages ou, plus simplement,  des individus fictifs passés par la cornue de l’écriture pour atteindre l’épaisseur de vécu que certains appellent le « romanesque » et d’autres, le « réel ».

 

Questions de désir, de souplesse, mais aussi de conviction. Je veux ? Je peux ! C’est le propre de l’enfance que de s’imbiber de cette sourde culture du monde sans en refuser les paradoxes, les zones limites, les points de tension. C’est ce rétablissement de notre ancienne connaissance du monde acquise dans l’enfance que nous tentons de réaliser par l’écriture. .

 

En nous affirmant que ses personnages (des gens très riches) ne ressemblent ni à vous ni à moi, il met en mouvement ce « vécu » que nous avons, éparpillé dans l’expérience collective, dans cette mémoire collective qui est réside en partie en nous, dans ce savoir non-vécu et cependant expérientiel, que l’imagination seule peut mettre en mouvement. Nous connaissons beaucoup de la vie des gens très riches par la transfiguration de l’imagination. Par une dynamique systémique fine, nous avons engrangé des millions d’informations de toutes sortes qui nous permettent, si nous sollicitons cette fabrique d’un autre vécu, l’imagination, de comprendre, jusqu’au sentiment d’intime conviction de l’expérience individuelle, la vie de ces gens riches, de ces gens pauvres, de ces baleines en bancs, des abeilles affolées dans les campagnes assaisonnées d’herbicides…

 

Ce sont les Métamorphoses[2] qu’Ovide écrit pour fonder Rome, des récits de transformations des dieux anciens en dieux neufs, ce sont ces récits magiques qui donnent à chaque citoyen romain la liberté de partager l’expérience illustre de la fondation de Rome…

 

La blessure, le trauma, l’accident, le « raccourci » que constitue le drame et ce qu’il nous permet de faire « advenir » à la mémoire, de révéler (dans le sens de la photographie argentique) sont des formes d’activation de l’imagination.

 

Nous savons de nous des positions, des mouvements, certes, mais de plus en plus, nous sommes conscients de notre pouvoir de solliciter à notre demande des « souvenirs » en fonction de la relation qu’il constitue avec le monde et auquel il nous relie. Cette plasticité de la mémoire est une façon de réchauffer ce continent ancien et de lui reconnaître des valeurs archipéliennes.

 

Des bras de mer (de flou, d’immersion dans des expériences plus dérivantes, plus derritorialisées) relient des chapelets d’îles de savoirs, d’expériences, de vies,…L’ubiquité est à notre portée…si nous le décidons, si nous mettons en mouvement ce qui permet cette matière d’imagination.

 

Ce que nous savons, ce qui fait matière et mouvements en nous, les flux dans lesquels nous sommes embarqués, toute cette stratégie dynamique nous permet de choisir « une mémoire », non pas à changer deb mémoire, à ne pas avoir de mémoire mais à choisir le réseau d’organisation de cette mémoire, le fatum se dissipe, nous sommes libres,  et donc seuls, dans des mémoires collectives, aujourd’hui, constituées plus par des mémoires individuelles autocentrées sur des questions de validité, identité etc.…plus que sur des nécessités de fonder des lieux communs de mémoire. Ce qui est en nous, à notre disposition, sans être sollicité en temps ordinaires, est donc pur produit de notre imagination, de notre capacité à fabriquer des effets de causalité, des histoires, des dispositifs, des morales.

 

L’imagination, me semble-t-il, est une façon de ramener à la mémoire un événement que l’on n’a pas vécu (ou certainement pas directement, ou entièrement,…) mais dont on sait suffisamment de choses que pour en faire sa propre expérience. Cette imagination s’appuie donc sur une expérience à côté du semblant de réel passé dans la fiction. Cette imagination appelle à elle pour se développer un carburant qui n’est pas le « réel » mais le « vécu ». Le vécu étant ce qui reste de notre expérience flottante passée par le récit.

 

Il n’y aurait donc pas de vécu sans récit ? Je dirais plutôt qu’il n’y a pas de vécu auquel l’acteur-narrateur peut rendre justice sans récit.

 

Et ce passage par le récit, c’est l’imagination. Ce passage par le récit conditionne la vraisemblance, la vérité, la sincérité, le sentiment de réel du lecteur, …Le récit organise et est organisé par ces fameuses lignes dont parlent Deleuze et Guattari [3]

Ils distinguent trois types de lignes pour tenter de comprendre, et de faire le récit de nos vies: la ligne dure, la ligne souple et la ligne de fuite.

Les lignes dures sont celles des dispositifs de pouvoir. Les lignes souples sont histoires de famille, pensées flottantes, rêveries, paroles légères, secrets de famille,… Et enfin, les lignes de fuite qui rendent compte des véritables ruptures, de celles qui rendent libres, qui nous font échapper aux lignes dures, qui filent dans des territoires en train de se construire pendant notre déportation hors des territoires obligés.

C’est sur ces lignes de fuite que l’imagination s’appuie le plus, me semble-t-il. L’imagination semble être le produit d’une capacité de l’individu à construire des territoires de liberté autres que ceux du pouvoir par exemple, éclairés par les lignes dures.

Cette imagination, cette façon d’ouvrir l’imagination n’est pas neuve mais peut-être que notre temps aux compétences variables, où le corps n’a palus le même rôle, la même fonction qu’au vingtième siècle, que le territoire de l’intime de plus en plus « extime » par les effets de réseaux, de copier-coller, de boucles sans fin, de sampling, d’échanges permanents, peut-être que l’imagination aujourd’hui est plus libre qu’il y a cinquante ans. Nous sommes manifestement plus libres de pouvoir nous immerger dans des expériences provisoires, segmentaires, aléatoires même. Nous sommes à même de nous connecter à des champs d’expériences qui éveillent à chaque visite des mémoires latentes, les stimulent, les organisent secrètement.

A notre insu, nous nous construisons bien évidemment une mémoire d’expériences collectives, que nous sollicitons, comme étant nôtre par cette machine molle de l’imagination. Nous refaisons, par imagination, le chemin inverse qui revient du collectif vers le privé, nous rapatrions (du territoire des pères) des expériences dont nous ajustons la validité intime par le récit qui joue et triche allègrement avec les éléments épars que nous connaissons et qui restituent donc leur dimension d’expérience par le récit.

 

©Cet article a été écrit (Bruxelles, février 2013) comme tentative de réponse à une série de questions ou de réflexions exprimées dans le cadre des ateliers littéraires et des ateliers d’écriture que j’anime. Mais il semble aussi que le statut de la fiction est de moins en moins clair pour la plupart de mes contemporains. Vérité, fiction, réel, vécu, …l’imagination est au centre, donc. 

Calligraphisme de l’auteur


[1] F. Scott Fitzgerald, La longue fuite, éd. Rencontre, Lausanne, 1964, coll. « La petite ourse »

[2] Les Métamorphoses, Ovide, Flammarion, Paris, 1993

[3] Deleuze et Guattari citant Fitzgerald, Mille Plateaux, éd. Minuit, Paris, 1995.

http://www.transversel.org/spip.php?article437

 

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Cabanes /14

Posté par traverse le 13 février 2013

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Il court l’ogre, il court tant qu’il peut et les voix ne disparaissent pas, ce sont des voix mêlées, des murmures, des cris, des couinements, des soupirs, tout ce qui construira peu à peu la langue en lui mais il ne le sait encore, alors il court en espérant que dans la vitesse de l’ogre, les voix resteront hors de lui, derrière lui.

 

Epuisé, il s’arrête d’un coup et le silence se fait, un lourd silence qui bat avec son cœur. Ca lui arrivera souvent à l’ogre, cette chamaille en lui mais plus tard, bien plus tard, alors il écrira pour débrouiller les bruits.

 

Il ne faut pas se le cacher, l’ogre est mal, mais c’est la marche-à-suivre pour grandir jusqu’à l’ogre adulte. Alors, il se dit qu’il faudra qu’il s’organise mieux dans la forêt, que les baies ne suffisent pas à son appétit et que la chasse n’a pas été bonne.

 

La nuit, comme un loup solitaire, il ira vers les maisons ramasser ce qui traîne et s’approvisionner. Maintenant il va retourner vers la cabane et la consolider. Le temps de la cabane est toujours plus long que prévu et quand la cabane n’est pas assez solide, il ne reste que les buissons qui sont la première forme des cabanes.  Et des buissons sont toujours nécessaires à l’ogre qui se cache.

 

Il amasse des branchages, des brassées de feuilles sèche pour sa couche, il resserre les liens du toit, construit un porte sommaire contre le monde du dehors pour que la nuit lui laisse du répit. Cela lui prend des heures et la nuit est tombée quand il se relève enfin de toutes ces activités urgentes.

 

Combien de nuits compte une vie d’ogre? Il se donne pour projet de faire le calcul pour mieux comprendre le temps qu’il faut à l’ogre pour être libre. Mais il ne sait pas encore tous les calculs nécessaires pour apprivoiser l’éternité. Alors, il se dit qu’il recommencera demain quand il aura du papier et un crayon pour retenir les comptes et mieux distinguer ce qui est de ce qui reste.

 

Il regarde la cabane, elle est rassurante, demain, il pourra aller à la recherche de provisions. Maintenant il est temps de dormir. Il s’étend sur les feuilles sèches, se détend, entend son grand matelas bruisser sous son corps déplié. Il est heureux. Il dort.

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« Lee » de Italia Gaeta et …l’adoption

Posté par traverse le 11 février 2013

Le dimanche 17 février de 15 à 17h, à la Librairie Cent Papiers 

(23, avenue Louis Bertrand – 1030 Schaerbeek)

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A l’occasion de la sortie récente de son livre 

« Lee, histoire d’une adoption »,  

l’auteure,  Italia Gaeta, répondra à vos questions et lira des extraits.

Une rencontre autour de la réalité de l’adoption  animée par Florence Calicis (psychologue)

et Daniel Simon (Directeur Collection Je - www.couleurlivres.be) avec le public….

Tous les titres de la Collection Jehttp://traverse.unblog.fr/files/2012/12/tract-coll-je-fevrier-2012-mail.pdf

Entretien Italia Gaeta et Daniel Simon: http://traverse.unblog.fr/files/2012/12/italia-gaeta-lee2-1-2013.mp3

 

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          Et déjà une annonce pour les prochains Feuillets de corde

Photo  (Ben Weisgerber) – Texte (Italia Gaeta)

« Le temps qu’il nous reste »

Dimanche 10 mars de 15 à 17h, à Cent Papiers.

Bienvenue pour VOS lectures sur le thème et le verre de l’amitié.

Les textes lus seront déposés sur le Site www.traverse.be et enregistrés.

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Bruxelles-Varsovie

Posté par traverse le 5 février 2013

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 1.

 

Bremond se croyait invulnérable.  Cela dura le temps de quelques certitudes et de son amour avec Edith. Il était d’un caractère conciliant et Edith s’en contenta.

Quelques mois plus tard il imagina, à l’occasion d’une rencontre qu’il croyait sans suite majeure, de doubler la vitesse de sa vie.

Il faut être schizophrène pour ne pas devenir fou

Il se disait que plus rien ne tournait vraiment rond et que l’état du monde l’autorisait à jeter sur le feu sa part d’huile. Il prit des maîtresses. Il s’y abandonna plutôt mais il s’essouffla vite.

Il vivait à Bruxelles, dans le quartier de la gare Léopold, depuis quarante-huit ans exactement, enfance et adolescence comprises.  Sa carrière au Ministère des Finances ne lui avait apporté jusqu’ici que la modeste satisfaction des hommes sans histoires dont la retraite, probablement, allait être confortable.

L’échéance approchait lentement et l’ennui grandissait comme un crabe.  Un ennui qui lui faisait encore confondre une escapade avec une histoire de passion. La tension que lui occasionnait la gestion de ses doubles agendas (il apprit cependant à mentir le sourire aux lèvres) et un certain sens du confort le ramenèrent vite à la raison. Plutôt, elle lui tomba sur les épaules comme un puma quand il comprit qu’il n’allait gagner à ses aventures que de la confusion. Le crabe étendait ses pattes.

Il se soumit alors au poids de la bête.  Il chercha de nouvelles échappatoires à la vague paresse que devenait peu à peu la ligne étirée de son chemin sans histoires.  Il travailla plus durement encore, cela ne changea rien.  Plus tard, il s’essaya à l’absentéisme.  On ne lui en tint pas rigueur.

Un jour, dans une taverne à la vodka facile, un homme d’une soixantaine d’années, les mains gonflées et le visage coupé au couteau lui avait fixé rendez-vous. Ca l’amusa, l’intrigua, l’excita et il se rendit au lieu-dit.

L’homme, Adam Stefanski, exigea de lui, dans l’heure, toutes les explications à propos de sa déclaration d’impôts qui aurait été mal interprétée par  le Ministère des Finances où travaillait Bremond. Des suites désagréables avaient plu sur l’homme qui venait s’ébrouer avec une gueule de chien battu qui attendait la première occasion pour mordre.

L’homme venait de Pologne.  De Poznań exactement. Il avait travaillé plusieurs années en Belgique pour une entreprise de transport. Bremond ne comprit rien à ses salmigondis et se dit que celui qui commençait à le rendre responsable de ses malheurs avec l’administration cherchait un pigeon sur le Net pour lui faire cracher ses économies. Il l’avait piégé et tentait une réparation financière en compensation. Du chantage, pensa Bremond, une maladie de nouveaux riches. Mais en regardant Stefanski, il devait se tromper. Son interlocuteur l’avait tout simplement repéré en faisant le pied de grue devant le Ministère et il l’avait suivi. Bremond respira.

 

2.

 

Bremond avait réglé rapidement les problèmes d’impôt d’Adam Stefanski. Ils avaient sympathisé, bu longuement et s’étaient embrassés en se promettant de se revoir en Pologne au plus tôt. L’homme ne savait comment exprimer sa gratitude.  Il parlait sans arrêt, agitait ses grosses mains et proposa à Bremond de l’inviter en Mazurie lors de prochaines vacances d’été.  « Non, non, c’est très gentil, merci, je serai en famille en Belgique… », répondit Bremond. «Alors un week-end à Poznań ou à Varsovie ?», comme il voudrait.  On pourrait le loger.

Les mois passèrent et l’homme insistait toujours.

Un matin, il reçut un courriel lui indiquant les horaires de train pour Varsovie.  On était en décembre et la ville était particulièrement belle et accueillante dans le froid qui purifiait les âmes sensibles comme la sienne, écrivait Adam Stefanski en ajoutant un sourire au bas de sa lettre. Il précisait aussi que sa vie avait changé depuis l’intervention de Bremond et qu’il était en dette.  Il insistait vraiment. Bremond accepta.

Il prétexta un voyage d’études, sut convaincre sa femme de l’importance des relations nouvelles Est-Ouest en matière de maîtrise de flux financiers et acheta un billet de train. Il prévint Stefanski qu’il partirait à la fin de la semaine.  « Trois jours pas plus », précisa-t-il.  L’homme le félicita de son choix et c’est comme si il lui empoignait le bras de ses grosses mains gonflées pour l’arracher à sa vie bruxelloise.

Le train roulait depuis des heures dans la campagne allemande, traversait les friches industrielles de l’ancienne RDA et Bremond adorait ça. Cette traversée à la vitesse du vingtième siècle lui donnait le sentiment de sortir lentement de l’histoire avant de pénétrer dans une autre. C’était un glissement d’un monde dans l’autre. Les soubresauts de l’époque avaient tendance à se tendre jusqu’à une sorte d’asthénie. Plus il avançait vers l’Est, plus violente était sa stupeur devant une  une société piquée au curare. Un poison anesthésiait tout semblant de morale, de justice ou d’autre simagrée démocratique. La peau tait tendue sur le corps de l’Europe comme après un lifting particulièrement outrancier. Ca allait craquer, on ne savait pas encore où, mais ça allait craquer et quelques déchirures définitives commençaient à apparaître ça et là. A une centaine de kilomètres de Varsovie, la glace bloque les voies. Une équipe de pompiers de la glace intervient alors au lance-flammes. Des jets de napalm sur le glacis qui fond. Il pense à sa vie bruxelloise, à ses horaires, à ces tunnels encombrés sur le périphérique, aux crises minimalistes qui semblent jouer la fin du monde, à l’ennui confortable d’une capitale où tout se joue en douce. Il pense à Edith et il s’offre, devant le spectacle en ombres survoltées, un moment de mélancolie. Anna Karénine ou Apocalypse Now ?

Où commencent les adieux ? pense-t-il en scrutant les flammes.  Où commencent les signes des dernières embrassades ?  Ici, peut-être, murmure Bremond.  Ici, dans le froid et la glace, les ténèbres et cette fausse joie des hommes qui croient arracher un peu des effrois de leur cœur en balançant leur napalm sur la plaine assommée.  Les adieux sont  des accidents préparés.  A peine entendus quand ils sont attendus.  .

Ici, pense-t-il encore, ce serait le moment, le bon endroit.  On prétexterait l’extravagance de la situation, on saisirait l’opportunité de pouvoir détourner la tête vers les flammes extérieures pour laisser les yeux rougir en toute impunité.  On parlerait à peine, dans le vacarme des hommes et du feu qui gronde.  On hésiterait à se serrer les mains, la température suffirait pourtant à imposer ce geste rassurant, on comprendrait devant tant de forces déployées que la faiblesse et le consentement sont encore  ce que nous avons de plus précieux.  Il suffirait de mêler notre voix à celle des autres voyageurs, de tendre le cou vers le magma crépitant à la tête du train et de se laisser envahir par cette évidence que nous sommes, nous aussi, arrêtés dans notre course.  Que nous avons soufflé les flammes bien des fois contre notre silence et notre incompétence.

Les lèvres gercées de Bremond mettent un terme à ses réflexions en se desséchant à la chaleur des lance-flammes tout proches. Edith… murmure-t-il, il faudrait que tu puisses voir l’impuissance de cette armée de forgerons malhabiles, équipée de briquets dérisoires…  Il faudrait que tu voies la glace se reformer dans sa coulée pour accepter l’idée que c’est ici le début des adieux, que c’est très précisément dans ce train de Varsovie, arrêté dans son élan poussif, que nous commençons à nous séparer. Edith, tu comprendrais cela devant tant d’acharnement dérisoire.

Le feu tente de s’accrocher aux voies graisseuses, quelques étincelles volent dans une odeur douceâtre de pétrole et de sucre carbonisé.  La glace résiste, presqu’insensible, reculant à peine de quelques mètres dans la nuit, dans un glissement humide et rauque…

 

3.

 

Elsbieta. Il l’avait rencontrée lors d’un voyage à Varsovie le temps d’un week-end. Des amours passagères, les euros faciles, un temps sans lendemain, Elsbieta avait été séduite par ces gâteries de passage. Bremond, là, roulait sur l’or et profitait ainsi de ces violentes inégalités qui faisaient l’Europe. Il fallait être fou pour ne pas en profiter. Le travail au noir était devenu la norme pour beaucoup et chacun se débrouillait pour survivre. Bremond l’avait compris et ses minitrips dans les villes de l’ancienne Europe communiste lui ouvraient des perspectives impensables au pays. Elsbieta était joyeuses en sa compagnie, sauvage et cultivée. Elle aimait le champagne. Ils s’étaient revus régulièrement.

Adam Stefanski avait organisé une fête pour remercier son bienfaiteur des Finances comme il disait et ce soir-là, Bremond joua son rôle de Prince de pacotille.

Elsbieta était belle, intelligente et grave. Il avait vite compris qu’une relation avec elle mettrait sa vie en danger mais elle le regardait de dessous, en souriant. Il prit ça pour une grâce et fut conquis.

 

4.

 

En vidant la baignoire, Bremond voit tournoyer quelques longs cheveux blonds dans le goulet qui lance ses derniers gargarismes. Comme les échos de l’amour enivré qu’il lui fait parfois.  La salle de bain est baignée de buée quand elle ouvre la porte.  Il se penche lentement vers le fond de la baignoire.  L’émail est propre, écaillé par-ci, par-là, mais plus aucun cheveu ne s’accroche aux lèvres du goulet.  Il se sent mieux et s’aperçoit de sa présence.

- Mon Chérrri…

Elsbieta appuie son roulement de r naturel comme il le lui a appris.  Elle s’efforce, en sa présence, de parler un français marqué de son accent slave.  Question de fantasme, avait-il un jour expliqué mais elle avait compris que ses fantasmes étaient généreux et elle s’était pliée à ce caprice.

-  Mon Chérrri, Juliusz vient de téléphoner…

-  Quelle heure est-il ?

-  Six heures, tu as tout le temps, ton train part à dix heures…

-  Qu’est-ce qu’il veut ton Juliusz ?

En ajoutant le possessif, il sut qu’il la renvoyait à l’instant à ses heures de solitude.  « Son » Juliusz appartenait au temps de l’absence, où elle se retrouvait livrée aux manigances, aux files interminables, à son lit sans vagues.

Juliusz était traducteur de Saint-Simon et vaguement amoureux d’Elsbieta. Il avait rencontré Bremond lors d’une soirée au théâtre. Juliusz était sympathique, pas encombrant et sans danger, pensait Bremond. Il s’employait, la plupart du temps, à émailler ses déclarations de citations épouvantables et délicieuses…  Saint-Simon le ravissait, ses injures, ses rages, ses fusées le clouaient dans la lecture comme l’écrivain l’avait été sous sa soupente d’écriture. Elsbieta appréciait Juliusz, désargentée mais cultivé, Juliusz qui courbait le dos devant la bête désespérée et orgueilleuse de la culture. La virtuosité consacrée à une œuvre aussi parfaite d’amertume et de méchanceté méritait le plus grand respect, disait Juliusz.  Il ajoutait qu’on assistait chaque jour au massacre de la nuance, que Saint-Simon à lui seul, aurait suffi à saborder tous les débats médiatiques de l’époque.  Juliusz détestait ce grand pas vers le neutre que le monde semblait faire avec délectation.  Toutes les excitations, tous les emportements étaient frappés du même chiffre : une profonde neutralité.  Même si elle prenait la forme bien souvent de l’excès et du risque calculé…

Derrière cette attitude d’apparente passion se profilait le masque de la lâcheté.  Juliusz acceptait le gris, ses variations infinies et tristes.  Mais il détestait l’habitude de Bremond qui était de toujours entreprendre la comparaison d’un monde avec l’autre, de s’essayer à l’affrontement de la vertu avec vice.

 

5.

 

         Elsbieta sentit l’agression.  Elle cessa de rouler les r du « chéri » et agrafa sa jupe en se déhanchant de façon trop appuyée.

-  Mon Chéri, Juliusz s’est proposé de te conduite à la gare.  Il passera nous prendre à neuf heures.  Il faudra rouler doucement.  Ils annoncent moins vingt…

Un temps.  Bremond a l’air effondré. Rongé de l’intérieur, comme si une lente implosion avait aspiré ses dernières forces.  Elle sait que déjà, chez lui, c’est la déroute, qu’il sent le temps qu’il vient de passer avec elle à Varsovie, s’écouler d’un coup, comme l’eau de la baignoire.  Qu’il lui faudra s’approprier bientôt un autre temps, celui de Bruxelles, plus lent, plus économe. Juliusz disparaitra bientôt dans ses recherches littéraires et le monde retrouvera sa calme obscénité.

L’implosion lui perfore l’estomac.  Il entend, à travers le vasistas de la salle de bain, le bus freiner sur la neige glacée.

-  Embrasse-moi…

Elle se penche vers lui et il entrevoit ses seins dans l’échancrure du chemisier noir.  Dernier cadeau avant la nuit.

 

6.

 

Longtemps, il n’y a eu qu’Edith et Elsbieta.  Elsbieta et Edith. Trop longtemps car elles appartiennent maintenant à un temps déjà lointain, presque éteint, quand il les appelait  toutes deux, dans une double intimité, « mon cabriolet ».  Il avait d’abord dit « mon cabri », Elsbieta lui avait répondu que le cabri se cuisinait au lait, d’où ce surnom peu féminin mais qui les faisait toujours rire…  Peu à peu, le cabriolet devint la seule marque de tendresse qu’il osait partager entre Bruxelles et Varsovie.

Ses habitudes polonaises, des largesses de Prince de province vidèrent vite son compte. Quand il rentrait en Belgique, ses débordements récents remontaient à la surface, des réflexes de générosité facile lui collaient à la peau. La culpabilité le clouait. Ce qu’il offrait à Edith, il le devait à Elsbieta et inversement. Il emmena alors Edith dans les meilleurs restaurants, comme il le faisait à Varsovie avec Elsbieta. Mais une monnaie ne valait pas l’autre. A ce rythme, Bremond s’endetta. A ce rythme Bremond sombra. A ce rythme, Bremond coula seul. Edith et Elsbieta s’étaient depuis un moment séparées d’un homme devenu sinistre au cœur de fêtes de plus en plus vides.

Bremond s’est retrouvé sans désir, un beau matin. Sans aucune envie de sortir de chez lui. Il ne quitta plus son appartement, se cassa comme une vitre, vola en éclats et personne ne voulut se pencher sur le moindre fragment.

Quelques semaines plus tard on apprit la mort de Bremond par arrêt cardiaque.

Edith et Elsbieta vivent toujours sans illusions à Bruxelles et Varsovie. La crise est passée, elles ont vieilli sans histoires, le temps s’est refermé sur elles dans le vacarme des joies nouvelles.

 

 

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Ah l’inconscient, et tout est dit

Posté par traverse le 4 février 2013

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Vous le dites, une fois encore que l’inconscient et patati et patata, et des phrases, vous avez de belles phrases à propos des générations contenues en nous, de cette mémoire collective qui serait enfouie au fond de nous, vous répétez, l’inconscient et tout le monde opine ou se tait car qu’y a-t-il à répondre, les anges n’ont pas de sexe, nous sommes bien d’accord, l’inconscient, la belle affaire et on s’arrête au bord de cette formule, dans la plus parfaite conscience que personne n’a rien en tête de senti qui pourrait nous ouvrir quoi que ce soit d’autres que des fadaises freudiennes à la mode IKEA, des turlupinades affectées de culture prête à tout, l’inconscient et l’écriture a trouvé son soigneur, elle pourra à nouveau se mettre à la lisère du ring  devant la caméra, dans le vide, dans des tournures passées au moule des lieux communs de « l’insonscient » (Arthaud Rimbur, JP. Verheggen), ça y est, le mot est lâché, on, semble avoir compris qu’il n’y avait rien à comprendre, que ça se passait hors de nous et que cette polenta psy mal pétrie servira toujours là où on se trouvera démuni, là où le travail commence, cette baguenaudante vérité de l’inconscient viendra toujours nous remplir l’oreille pour faire en sorte que rien d’autre ni entre, culture du vide, du système centripète, cette ritournelle de l’inconscient apparaît de plus en plus dans les endroits où « ça » écrit et où « ça » devrait sortir mais non, « ça » se réfugie au pied du mur de  l’inconscient et tout est dit…

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Vous m’aviez dit, qu’est-ce que vous m’aviez dit ?

Posté par traverse le 3 février 2013

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Vous m’aviez dit, qu’est-ce que vous m’aviez dit ? Oui, vous m’aviez dit en me serrant la main que vous parleriez de mon livre, je suis resté un instant attentif à votre regard et je voyais que vous ne pensiez pas le traître mot de que vous disiez, parlez de mon livre, et pourquoi donc ? mais vous me serriez la main, me disant  « je parlerai de ton livre dans ma prochaine chronique » et vous gardiez ma main serrée comme pour faire passer dans la chaleur de ce serrement un peu de la sincérité que je ne vous voyais pas, mais vous me teniez toujours la main et je n’ai pu que dire  « Ravi, merci, très heureux ». ou quelque chose comme ça, parce que j’étais au même endroit que vous, je ne pensais pas un traître mot de ce que vous tentiez de me glisser dans la poignée que vous prolongiez,  je vais parler de ton livre et ce n’était évidemment pas le cas, vous ne parleriez de rien et cette poignée était probablement le seul temps que vous m’indiquiez être prêt à passer avec moi, vous-même sachant que cette poignée n’engagerait à rien, ne disait rien et ne prouverait rien, donc je vous remerciais en souriant et en me promettant de me souvenir également que pas un seul mot de ce que vous disiez n’avait jamais franchi vos lèvres sous la former d’une quelconque vérité, mais ce n’était pas la question, il s’agissait de mon livre et pas de votre personne dont ni vous ni moi ne pensions beaucoup de bien, alors vous me teniez la main en guise de morale littéraire, ou d’engagement, ou de promesse, enfin ces choses qui ne valent que peu dans les endroits où nous évoluons, et je vous regardais en me demandant si cette main je pourrais l’oublier aussi facilement que vous oublieriez votre ferme engagement en me lestant de votre sympathie, parce que vous êtes sympathique, vraiment, et cette sympathie qui fait d’un homme un lâche bien souvent, allait durer longtemps, au-delà de cette anecdotique poignée de main dont je me souviens encore ici en me curant les ongles.

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Peur de manquer

Posté par traverse le 1 février 2013

Un récit en chantier à propos de cette sale expérience, pauvreté, peur de manquer, la rue, la disparition dans les acronymes; posé ici pour le regarder de plus loin, de semaine en semaine, à suivre.

Peur de manquer 220720111755-300x225

C’est ça, dans la rue, plus rien devant soi, tout derrière, une panique qui s’éteint jour après jour, l’affaire est jouée, ça ne durera pas, il faudra retrouver des marques, ne pas se faire voler la nuit, trouver la bonne planque, vivre avec les poux et l’odeur, mal à l’estomac, les dents qui vont suivre, le temps n’existe plus, sauf des actes, des marques faites dans le jour et dans la nuit, au canif dans le mur invisible en soi, ne plus désirer, peut-être ne plus désirer que ce qui est important, la beauté, la joie, l’amour et toutes ces choses, mais désirer ce qui fait tenir vingt-quatre heures après vingt-quatre heures, quoi faire alors, que faire de tout ça, ce temps à disposition et qui ne sert plus, des frissons dans le dos, des crampes, disparaître peu à peu, dans la saleté et l’absence des autres, qui viennent de temps en temps, pas trop près, ça dépend, mais jamais facilement, une barrière à franchir, qu’on tient devant soi pour que ça ne recommence pas comme avant, y croire et toutes ces choses difficiles à perdre, alors les gens donnent un peu, beaucoup, pas du tout, ils passent, baissent les yeux, ça vous le savez, baissent les yeux parce qu’il savent ce qu’il y a derrière, ils ont peur aussi de manquer un jour, d’être là, alors ils s’en vont où ils disent ce qu’il faudrait faire, se laver, parler, aller dans un centre, s’occuper de soi, ne pas boire, et toutes ces choses qui sont vraies de loin, mais de si loin  que ça n’arrive pas jusqu’à vous, alors c’est ça qui arrive, vous riez à l’intérieur, vous vous dites qu’ils sont gentiment bêtes, toujours gentiment bêtes, gentils et bêtes, mais vous ne dites rien, vous demandez , vous ne dites pas , vous demandez, vous ne faites rien d’autre que demander, tendez la main, ou les deux, accrochez une portière de voiture, posez la main sur l’épaule parfois, rare, vous demandez, la tête droite ou penchée c’est selon, penchée c’est mieux, cassée même, encore mieux, tendez la main et demandez, ne dites rien, regardez bas, esquissez du regard parce que la trace serait marquée sur le visage de l’autre, il le croit, il le craint, alors vous glissez sur lui jusqu’à sa main votre regard, espérez que ça va marcher, que ça entraînera le mouvement de l’autre , de sa main, sans passer par la tête, de la main à la poche, et plus profond, de la main à la peur d’être là, c’est pour ça qu’on vous laisse ainsi, dehors, visibles, inquiétants, de la main à poche, de la main que vous avez peut-être touchée et qui vous inquiète, de cette main qui vous a laissé peut-être une marque, de cette main encore froide de la nuit ou de la mort qui va passer par là, peut-être, et vous êtes ici, relié par cette main qui se tend vers vous, rassemblé dans cet espace qui vous condamne à vous enfuir lentement, à vous hâter de baisser les yeux et il le sait, elle le sait aussi bien que vous, alors vous distrayez cela avec de la mauvaise humeur souvent, un  regard qui tombe, devant un autre qui glisse, une tête cassée, un corps penché ou recroquevillé sur une paillasse, une vieille couverture, vous êtes dans le champ de bataille soudain mais vous n’êtes pas prêt, vous savez que vous êtes vaincu à cet instant, trop de choses se passent en ce moment, trop de sentiments que vous reléguez aux ordures, vous savez que vous allez passer et répondre mais demain, plus tard quand ils ne seront plus là, quand ils seront uniquement des personnages de conversations, qu’ils seront de purs objets de risée, de jugement et d’apitoiement, vous serrez alors plus convainquant à tables avec des amis, des gens normaux qui ont peur comme vous et qui le disent en se fâchant, en parlant de mafia, d’abus, de détournement, d’exploitation et cela est vrai certainement, dites-vous, parfois oui, souvent, je ne sais pas, pas toujours en tout cas et c’est ce « pas toujours »  qui vous fait toujours hésiter, vous ne voulez pas tomber dans le toujours ou le pas toujours, vous voulez rester libre de dire oui ou non mais à ce moment de quelle liberté s’agit-il, dites-vous ce soir-là avec vos amis, de quelle liberté, en ce pays ou nous vivons, de quelle liberté, et vous reprenez de la salade ou buvez un coup et parlez d’autre chose, mais trop tard, c’est dit, c’est dans l’air, c’est sorti et ça contamine tout, alors vous vous dites que vous allez y réfléchir pour savoir comment faire, comment réagir, mais vous ne réfléchissez pas vraiment, vous hésitez à y réfléchir, vous avez peur d’y réfléchir, et votre femme, ou votre mari, votre compagne, amoureux, enfants et cie ont peur aussi mais chacun garde ça pour lui, parfois vous en parlez mais c’est rare, il faut l’occasion et quand elle vient, vous la chassez d’un geste, trouvez quelque chose à faire, pour rester ici et ne pas se retrouver là.

(…)

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