Peur de manquer

Posté par traverse le 1 février 2013

Un récit en chantier à propos de cette sale expérience, pauvreté, peur de manquer, la rue, la disparition dans les acronymes; posé ici pour le regarder de plus loin, de semaine en semaine, à suivre.

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C’est ça, dans la rue, plus rien devant soi, tout derrière, une panique qui s’éteint jour après jour, l’affaire est jouée, ça ne durera pas, il faudra retrouver des marques, ne pas se faire voler la nuit, trouver la bonne planque, vivre avec les poux et l’odeur, mal à l’estomac, les dents qui vont suivre, le temps n’existe plus, sauf des actes, des marques faites dans le jour et dans la nuit, au canif dans le mur invisible en soi, ne plus désirer, peut-être ne plus désirer que ce qui est important, la beauté, la joie, l’amour et toutes ces choses, mais désirer ce qui fait tenir vingt-quatre heures après vingt-quatre heures, quoi faire alors, que faire de tout ça, ce temps à disposition et qui ne sert plus, des frissons dans le dos, des crampes, disparaître peu à peu, dans la saleté et l’absence des autres, qui viennent de temps en temps, pas trop près, ça dépend, mais jamais facilement, une barrière à franchir, qu’on tient devant soi pour que ça ne recommence pas comme avant, y croire et toutes ces choses difficiles à perdre, alors les gens donnent un peu, beaucoup, pas du tout, ils passent, baissent les yeux, ça vous le savez, baissent les yeux parce qu’il savent ce qu’il y a derrière, ils ont peur aussi de manquer un jour, d’être là, alors ils s’en vont où ils disent ce qu’il faudrait faire, se laver, parler, aller dans un centre, s’occuper de soi, ne pas boire, et toutes ces choses qui sont vraies de loin, mais de si loin  que ça n’arrive pas jusqu’à vous, alors c’est ça qui arrive, vous riez à l’intérieur, vous vous dites qu’ils sont gentiment bêtes, toujours gentiment bêtes, gentils et bêtes, mais vous ne dites rien, vous demandez , vous ne dites pas , vous demandez, vous ne faites rien d’autre que demander, tendez la main, ou les deux, accrochez une portière de voiture, posez la main sur l’épaule parfois, rare, vous demandez, la tête droite ou penchée c’est selon, penchée c’est mieux, cassée même, encore mieux, tendez la main et demandez, ne dites rien, regardez bas, esquissez du regard parce que la trace serait marquée sur le visage de l’autre, il le croit, il le craint, alors vous glissez sur lui jusqu’à sa main votre regard, espérez que ça va marcher, que ça entraînera le mouvement de l’autre , de sa main, sans passer par la tête, de la main à la poche, et plus profond, de la main à la peur d’être là, c’est pour ça qu’on vous laisse ainsi, dehors, visibles, inquiétants, de la main à poche, de la main que vous avez peut-être touchée et qui vous inquiète, de cette main qui vous a laissé peut-être une marque, de cette main encore froide de la nuit ou de la mort qui va passer par là, peut-être, et vous êtes ici, relié par cette main qui se tend vers vous, rassemblé dans cet espace qui vous condamne à vous enfuir lentement, à vous hâter de baisser les yeux et il le sait, elle le sait aussi bien que vous, alors vous distrayez cela avec de la mauvaise humeur souvent, un  regard qui tombe, devant un autre qui glisse, une tête cassée, un corps penché ou recroquevillé sur une paillasse, une vieille couverture, vous êtes dans le champ de bataille soudain mais vous n’êtes pas prêt, vous savez que vous êtes vaincu à cet instant, trop de choses se passent en ce moment, trop de sentiments que vous reléguez aux ordures, vous savez que vous allez passer et répondre mais demain, plus tard quand ils ne seront plus là, quand ils seront uniquement des personnages de conversations, qu’ils seront de purs objets de risée, de jugement et d’apitoiement, vous serrez alors plus convainquant à tables avec des amis, des gens normaux qui ont peur comme vous et qui le disent en se fâchant, en parlant de mafia, d’abus, de détournement, d’exploitation et cela est vrai certainement, dites-vous, parfois oui, souvent, je ne sais pas, pas toujours en tout cas et c’est ce « pas toujours »  qui vous fait toujours hésiter, vous ne voulez pas tomber dans le toujours ou le pas toujours, vous voulez rester libre de dire oui ou non mais à ce moment de quelle liberté s’agit-il, dites-vous ce soir-là avec vos amis, de quelle liberté, en ce pays ou nous vivons, de quelle liberté, et vous reprenez de la salade ou buvez un coup et parlez d’autre chose, mais trop tard, c’est dit, c’est dans l’air, c’est sorti et ça contamine tout, alors vous vous dites que vous allez y réfléchir pour savoir comment faire, comment réagir, mais vous ne réfléchissez pas vraiment, vous hésitez à y réfléchir, vous avez peur d’y réfléchir, et votre femme, ou votre mari, votre compagne, amoureux, enfants et cie ont peur aussi mais chacun garde ça pour lui, parfois vous en parlez mais c’est rare, il faut l’occasion et quand elle vient, vous la chassez d’un geste, trouvez quelque chose à faire, pour rester ici et ne pas se retrouver là.

(…)

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