Les Tristes/Ovide

Posté par traverse le 28 juillet 2013

 

Sur l’exil, Ovide, poignant et inspiré.

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A Tomes On peut se figurer le désespoir d’Ovide lorsqu’il se vit enfin dans cette ville. Il n’entendait pas la langue de ce peuple sauvage, et, pour ne pas désapprendre la sienne, il en répétait tout bas les mots qu’il craignait le plus d’oublier. Des hommes à là voix rude, au regard féroce, aux habitudes sanguinaires, tels étaient désormais les concitoyens du poète galant de la Rome impériale. Sans cesse menacés, attaqués sans cesse par les hordes voisines, les Tomitains vivaient armés, ne quittaient jamais leurs traits empoisonnés du fiel des vipères. Les toits des maisons étaient hérissés de flèches lancées par les Barbares ; souvent les sentinelles jetaient le cri d’alarme, car des escadrons d’ennemis avaient paru dans la plaine, cherchant à surprendre et à piller la ville ; les habitants couraient tous aux remparts, et il fallut plus d’une fois qu’Ovide couvrît d’un casque sa tête blanchissante, et armât d’un glaive pesant son bras affaibli. Le climat était digne des habitants ; le poète latin en fait des descriptions si affreuses que les Tomitains, blessés de ces invectives, l’en reprirent durement, et qu’Ovide fut obligé de leur faire des excuses et d’attester qu’il n’avait point voulu médire d’eux. Il ne voyait, eu effet que des campagnes sans verdure, des printemps sans fleurs, des neiges et, des glaces éternelles. Les Sarmates conduisaient sur le Danube et sur le Pont-Euxin des chariots attelés de boeufs. Les longs cheveux et la barbe qui cachaient leur visage retentissaient du cliquetis des glaçons Le vin, endurci par le froid, ne se versait pas, mais se coupait avec le fer.

Tandis que je parle, et que j’hésite entre le désir et le regret de m’éloigner, avec quelle furie la vague vient de frapper le flanc du navire !

Elegies, 4, Livre 1, Ovide, Les Tristes

Depuis que je suis exilé de la patrie, deux fois la moisson a comblé les greniers, deux fois la vigueur de la grappe a jailli sous le pied nu qui la foule ; cependant l’habitude du mal ne m’a pas rendu le mal plus supportable, et j’éprouve toujours la vive souffrance d’une blessure récente. Ainsi l’on voit de vieux taureaux se soustraire au joug, et le coursier dressé se montrer parfois rebelle au frein. Un supplice est d’ailleurs plus cruel encore qu’au premier jour ; car, fût-il toujours le même, il augmente et s’aggrave par la durée. Je ne connaissais pas aussi bien toute l’étendue de mes maux ; aujourd’hui, plus ils me sont connus et plus ils m’accablent.

C’est beaucoup aussi de n’avoir pas encore perdu toutes ses forces, et de n’être pas vaincu par les premières attaques du malheur : l’athlète qui débute dans l’arène est plus fort que celui dont le bras s’est lassé par de longs exercices. Le gladiateur au corps sans blessures et aux armes encore vierges est plus vigoureux que celui qui a déjà rougi son glaive de son propre sang. Récemment construit, le navire résiste aux plus violentes tempêtes ; et s’il est vieux, il s’entrouvre au moindre orage. Et moi aussi j’ai lutté plus vaillamment contre les malheurs que je ne lutte maintenant, et leur longue durée n’a fait qu’accroître son intensité. Oui, je l’avoue, le courage me manque, et je sens, à mon dépérissement rapide, que je n’ai pas longtemps à souffrir ; mes forces s’épuisent, mon teint se flétrit chaque jour, et à peine une peau mince recouvre mes os. Mais si mon corps est malade, mon âme l’est plus encore ; elle languit, éternellement absorbée dans la contemplation de ses maux. Rome est loin de moi. Loin de moi sont mes amis, objets de ma sollicitude. Loin de moi la plus chérie des épouses. Autour de moi, une populace scythe et des hordes de Gètes aux larges braies, si bien que ceux que je vois et ceux que je ne vois pas me tourmentent également. L’unique espoir qui me console dans cet horrible état, c’est qu’une mort prochaine termine mon supplice.

Elégie VI, livre 4

 

ÉLÉGIE VIII

Déjà ma tête imite la couleur des plumes du cygne, la vieillesse blanchit ma noire chevelure ; déjà s’avance l’époque de la caducité, l’âge de la faiblesse ; déjà mes jambes chancellent, j’ai peine à me soutenir. Voici le temps où, libre enfin de tous travaux pénibles et de toutes inquiétudes, je devrais passer doucement le reste de mes jours au milieu des loisirs, toujours si attrayants pour mon esprit, et de mes chères études ; chanter ma modeste demeure, mes vieux pénates et les champs de mes pères, aujourd’hui privés de leur maître ; vieillir enfin paisiblement entre les bras de mon épouse et de mes petits enfants, et au sein de ma patrie. Tel est le bonheur que je rêvais autrefois, et c’est ainsi que je me croyais digne de finir ma carrière.

Les dieux en ont ordonné autrement, eux qui, après m’avoir éprouvé par mille vicissitudes sur terre et sur mer, m’ont jeté sur les rivages de la Sarmatie ! On relègue dans les arsenaux de marine les navires endommagés, de peur qu’exposés imprudemment aux flots ils ne viennent à sombrer ; on laisse le cheval épuisé paître en repos l’herbe des prairies, de peur qu’il ne succombe dans la lutte et ne flétrisse les palmes nombreuses qu’il remporta jadis : le soldat qui devient, après de longs services, impropre à la guerre, dépose aux pieds de ses Lares antiques les armes qu’il ne peut plus porter. Ainsi donc moi, dont les forces défaillent peu à peu aux atteintes de la vieillesse, il serait temps enfin qu’on me gratifiât de la baguette libératrice ; il serait temps de ne plus être l’hôte d’un climat étranger, de ne plus étancher ma soif à des sources gétiques, mais tantôt de goûter dans mes jardins des plaisirs solitaires, et tantôt de jouir encore de la société de mes concitoyens et de la vie de Rome. Je n’avais pas, hélas ! le secret de l’avenir quand je me promettais ainsi une vieillesse paisible. Les destins s’y sont opposés ; et s’ils ont voulu que ma vie commençât dans les délices, ils l’empoisonnent à ses derniers jours. J’avais déjà fourni dix lustres sans faillir, et c’est quand ma vie touche à son terme que je succombe !

Déjà près du but, et croyant l’atteindre, j’ai vu mon char s’abîmer dans une chute effroyable. Insensé que je fus ! j’ai donc forcé de sévir contre moi le mortel le plus doux qui soit au monde ! Ma faute a vaincu sa clémence ; et toutefois il m’a laissé la vie par pitié pour mon égarement ! Mais cette vie doit s’écouler loin de la patrie, sur les bords où règne Borée, sur la rive gauche du Pont-Euxin ! Quand Delphes, quand Dodone même me l’aurait prédit, j’eusse traité ces deux oracles de menteurs. Mais il n’y a rien de si solide, fût-il fixé par des chaînes de diamant, qui puisse résister au choc violent de la foudre de Jupiter ; rien n’est placé si haut, rien ne s’élève tellement au-dessus des dangers qu’il ne soit dominé par un dieu, et soumis à sa puissance ; car bien qu’une partie de mes maux soit la conséquence de ma faute, c’est au courroux du dieu qu’ils doivent être attribués. Pour vous, apprenez du moins par mon déplorable exemple à vous rendre propice un mortel égal aux dieux. .

Elégie vII, livre 5

La neige couvre la terre, et alors ni soleil ni pluies ne la peuvent dissoudre: Borée la durcit et la rend éternelle. Avant que la première soit fondue, il en tombe une nouvelle, et il est assez commun d’en voir, sur plusieurs points, de deux années différentes. L’aquilon, une fois déchaîné, est d’une telle violence qu’il rase des tours et emporte des maisons. Des peaux, des braies grossièrement cousues, les garantissent mal du froid ; leur visage est la seule partie du corps à découvert. Souvent on entend résonner, en se choquant, les glaçons qui hérissent leur chevelure ; souvent on voit luire dans leur barbe le givre argenté. Le vin se soutient par lui-même hors du vase qui le contenait et dont il conserve la forme ; et ce n’est plus une liqueur que l’on boit, ce sont des morceaux que l’on avale. Dirai-je commnet les ruisseaux sont condensés et enchaînés par le froid, et comment on creuse les lacs pour y puiser une eau mobile ? Ce fleuve même, aussi large que celui qui produit le papyrus et se décharge dans la mer par plusieurs embouchures, l’lster, dont les vents glacés durcissent l’azur, gèle et se glisse furtivement dans les eaux de l’Euxin. Où voguait le navire, on marche d’un pied ferme, et l’onde solide retentit sous le pas des coursiers. Sur ces ponts d’une nouvelle espèce, au-dessous desquels le fleuve poursuit son cours, les bœufs du Sarmate traînent des chariots grossiers. Sans cloute on aura peine à me croire, mais qui n’a point intérêt à mentir doit être cru sur parole.

J’ai vu le Pont-Euxin lui-même immobile et glacé, et ses flots captifs sous leur écorce glissante ; et non seulement je l’ai vu, mais j’ai foulé cette mer solide et marché à pied sec sur la surface des ondes. Si tu avais eu jadis une pareille mer à passer, ô Léandre, le fatal détroit n’eût point été coupable de ta mort ! Les dauphins à la queue recourbée ne peuvent plus bondir dans les airs, car le froid rigoureux comprime tous leurs efforts. Borée agile en vain ses ailes avec fracas, aucune vague ne s’émeut sur le goufre assiégé ; les vaisseaux, entourés par la glace, comme par une ceinture de marbre, restent fixés à leur place, et la rame est impuissante à fendre la masse durcie des eaux. J’ai vu arrêtés et enchaînés dans la glace des poissons dont quelque-uns même vivaient encore. Soit donc que le froid gèle la mer ou les eaux du fleuve débordé, nos barbares ennemis traversent sur leurs coursiers rapides l’Ister transformé en une route de glace ; et, aussi redoutables par leur monture que par leurs flèches d’une immense portée, ils dévastent les campagnes voisines dans toute leur étendue.

Les habitants s’ennuient, et la terre, abantlonnée par ses défenseurs, est à la merci des barbares et dépouillée de ses trésors. II est vrai que ces trésors se réduisent à peu de chose ; du bétail, des chariots criards et quelques ustensiles qui font toute la richesse du pauvre agriculteur. Une partie de ces malheureux, emmenés captifs et les mains liées derrière le dos, jettent en vain un dernier regard sur leurs champs et sur leurs chaumières : d’autres tombent misérablement percés de ces flèches dont la pointe recourbée en forme d’hameçon était imprégnée de poison. Tout ce qu’ils ne peuvent emporter ou traîner avec eux, ils le détruisent, et la flamme ennemie dévore ces innocentes chaumières. Là, on redoute la guerre au sein même de la paix ; la terre n’y est jamais sillonnée par la charrue ; et comme sans cesse on y voit l’ennemi ou qu’on le craint sans le voir, le sol abandonné reste toujours en friche. Le doux raisin n’y mûrit jamais à l’ombre de ses feuilles, et le vin n’y fermente pas dans des cuve, remplies jusqu’au comble. Point de fruits dans tout le pays, et Aconce n’en trouverai pas un seul pour y tracer les mots destinés à sa bien-aimé ; on y voit toujours les champs dépouillés d’arbres et de verdure : enfin c’est une contrée dont l’homme heureux ne doit jamais approcher. Eh bien, dans toute l’étendue de l’immense univers, c’est là le lieu qu’on a trouvé pour mon exil !

http://remacle.org/bloodwolf/poetes/Ovide/tristes.htm

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Une Réponse à “Les Tristes/Ovide”

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