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La littérature Et le sexe!

Posté par traverse le 15 janvier 2014

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Hanif Kureishi, à l’occasion de son dernier roman.

HANIF KUREISHI est né à Londres en 1954 de père pakistanais et de mère anglaise. Il a notamment écrit "le Bouddha de banlieue" et "Quelque chose à te dire", et il publie cette semaine chez Christian Bourgois "le Dernier Mot". Il a également écrit de nombreux scénarios. (Sipa)

HANIF KUREISHI est né à Londres en 1954 de père pakistanais et de mère anglaise. Il a notamment écrit « le Bouddha de banlieue » et « Quelque chose à te dire », et il publie cette semaine chez Christian Bourgois « le Dernier Mot ». Il a également écrit de nombreux scénarios. (Sipa)

Le Nouvel Observateur Votre nouveau roman, «le Dernier Mot», raconte la relation passionnée et violente qui s’instaure entre un célèbre écrivain anglais d’origine indienne et son biographe. Vous présentez ce couple comme une sorte de créature monstrueuse.

Hanif Kureishi Si cet écrivain est un monstre, c’est sans doute parce qu’il ne connaît pas de limites. Et peut-être aussi, tout simplement, parce que c’est un artiste. Nous créons nos artistes et nous en faisons des monstres, particulièrement en France, qu’il s’agisse de Rimbaud, de Verlaine, de Balzac. Nous octroyons aux artistes le droit de dire et de faire tout ce qu’ils veulent. Je voulais explorer cette conception romantique de l’artiste maudit dont on tolère tout au nom de son talent. Un homme qui peut vivre comme bon lui semble, à l’instar de Francis Bacon par exemple. Je m’intéresse à ce que révèle une telle conception, qu’on rencontre en Occident mais aussi, dans une certaine mesure, en Inde vis-à-vis des poètes.

La relation de l’écrivain avec son biographe est pour le moins étrange et violente.

Cela vient du fait que l’idée même de biographie est terriblement réductrice. La complexité de toute existence ne saurait être embrassée par un simple récit, surtout lorsqu’il est l’œuvre d’autrui. Cela ne peut aboutir qu’à un malentendu, ou à une parodie de ce qu’on a vécu. La tâche d’un biographe est de réduire une vie à quelques pages, alors que celle de l’artiste authentique consiste à ouvrir l’esprit du lecteur.

Accepteriez-vous qu’on écrive votre biographie ?

Cela ne me dérangerait pas, tant que je n’aurais pas à la lire ! D’ailleurs, quelqu’un est en train de tourner un film sur moi. Je ne le regarderai pas. Je n’ai pas envie de me voir, filmé du point de vue d’autrui. La perspective risque d’être trop restreinte, alors pourquoi m’infliger ça?

Mais avez-vous jamais apprécié de grandes biographies?

Oui. Quand j’étais adolescent, j’ai adoré lire des biographies de Balzac, dont la vie est fascinante, de Dickens ou de Victor Hugo, voire des Beatles. Je ne suis pas opposé par principe à cette forme littéraire. Mais ce qui m’intéressait pour mon roman, c’était le dispositif même: un écrivain consacré et puissant, un jeune biographe britannique blanc, deux ou trois femmes qui gravitent autour d’eux, la maison de campagne comme lieu clos, l’idée même du projet biographique.

Quand j’ai entrepris de l’écrire, je ne le voyais pas comme l’histoire d’un personnage unique, mais comme la mise en place d’une série d’interactions ouvrant la possibilité qu’un événement imprévu se produise. Je ne savais pas nécessairement où j’allais, mais justement je voulais me surprendre moi-même. Cette part d’inconnu est essentielle lorsque l’on doit consacrer trois ou quatre ans à écrire un livre.

Ce roman pourrait donner matière à un très bon film, dans la veine du «Limier» de Mankiewicz.

Il va effectivement être adapté l’an prochain, sans doute par Roger Michell. Ce serait notre cinquième collaboration.

Votre personnage d’écrivain évoque irrésistiblement V.S. Naipaul, et sa relation complexe avec son biographe Patrick French. Vous en êtes-vous inspiré?

Non. Je sais que cette biographie existe, mais je ne l’ai pas lue. Cela dit, j’ai toujours décrit dans mon oeuvre des personnages masculins d’Indiens vieillissants et quelque peu monstrueux: c’était le cas dans les scénarios de «My Beautiful Laundrette» et de «Sammy et Rosie s’envoient en l’air», comme dans mes romans «le Bouddha de banlieue» et même «Black Album».

Vous connaissez Naipaul ?

Je connais surtout sa femme, Nadira, une personne incroyable. Elle est très amie avec ma famille au Pakistan, notamment ma tante.

Aimez-vous l’oeuvre de Naipaul ?

Énormément. Surtout son livre «Crépuscule sur l’Islam. Voyage au pays des croyants».

Est-il exact que dans les années 1970 vous avez débuté comme auteur de romans pornographiques sous le pseudonyme d’Antonia French?

J’en ai effectivement écrit, vers 1977, à l’époque du punk et des squats. Londres était une ville complètement délabrée, ce que reflètent bien les chansons des Clash et des Sex Pistols. Il y avait un intérêt fervent pour toute une culture de la marge, sous l’influence notamment de Lou Reed et de la scène new-yorkaise: l’héroïne, le cuir, la pornographie, le milieu gay, les boîtes disco…

Beaucoup de mes amis, femmes et hommes, se prostituaient pour survivre. Les hommes racolaient les riches clientes du grand magasin Harrods et des boutiques chics du West End. Je vous parle d’un temps où Londres, comme New York, n’était pas encore la ville aseptisée qu’elle est devenue. Du coup, mes romans faisaient pâle figure à côté de la vie réelle que menaient mes amis. Quant au pseudonyme «French», c’était simplement un clin d’oeil aux Français qui, comme chacun sait, ont l’esprit mal tourné…

Voyez-vous une filiation entre les romans de Naipaul, puis les vôtres et ceux de Rushdie, et enfin ceux de la nouvelle génération d’écrivains indo-pakistanais ou indo-caribéens, Zadie Smith, Monica Ali ou Nadeem Aslam?

J’ai été le premier de tous ces écrivains à naître en Angleterre. Naipaul vient d’ailleurs. Mais le livre qui nous a ouvert des portes fut incontestablement «les Enfants de minuit», de Rushdie, en 1981. J’ai écrit «My Beautiful Laundrette» trois ans plus tard, puis «le Bouddha de banlieue».

C’est le moment où une Angleterre jusque-là insulaire s’est ouverte au multiculturalisme, à l’influence de l’Inde et d’autres pays, à l’émergence des musiques du monde, des cuisines du monde et, en l’occurrence, des littératures du monde. Une fois de plus, ce sont les marges qui ont nourri et régénéré le centre et ont permis à la culture d’évoluer. Aux Etats-Unis, il y avait eu Toni Morrison et Alice Walker.

Je suis évidemment très ami avec Salman [Rushdie], mais également avec Nadeem Aslam. Je devais d’ailleurs le voir la semaine dernière à Bombay, mais étant pakistanais il n’a pas obtenu de visa… Des bureaucrates indiens ont même interrogé mon agent sur le contenu de mes propres livres ! J’apprécie également Monica Ali et Zadie Smith. D’ailleurs, ce sont désormais des romancières consacrées. On voit déjà apparaître une nouvelle génération d’écrivains originaires du tiers-monde, en Grande-Bretagne mais aussi aux Etats-Unis, comme Jhumpa Lahiri.

Les tourments de l’immigration, le racisme sont au cœur de vos romans. Où en est aujourd’hui le modèle multiculturel britannique?

Je reste émerveillé de la réussite de ce modèle, d’autant plus qu’il est encore tout récent. J’ai grandi dans les années 1950 et 1960, à une époque où l’Angleterre était encore un pays monoculturel – et aussi un pays en pleine décrépitude, sous le double coup de la guerre et de la perte de l’empire colonial. Le multiculturalisme l’a métamorphosée de façon miraculeuse.

Cela est né des nécessités de la reconstruction d’après guerre. Le pays avait besoin d’un afflux massif de main-d’oeuvre, laquelle est venue du sous-continent indien et des Caraïbes. Personne n’avait prévu ce bouleversement démographique, qui n’a pas été planifié mais improvisé. La Grande-Bretagne est un petit pays, mais Londres exerce un pouvoir considérable dans le monde, sur le plan financier et surtout culturel. Et Londres ne tient que par l’immigration.

Aucune économie ne peut prospérer sans main-d’œuvre massive et qualifiée. Mais cette situation crée des clivages, car si elle profite aux classes moyennes elle s’établit aux dépens du prolétariat, qui y perd des emplois. Le système fonctionne, et en même temps il produit des tensions ! Mais on ne peut pas créer un monde nouveau sans tensions. Au moins, il n’y a pas d’affrontements raciaux sanglants en Grande-Bretagne.

Quel est selon vous l’état de la Grande-Bretagne?

La crise financière nous a durement affectés, et comme toujours le Parti conservateur en a profité pour effectuer des coupes drastiques dans les dépenses publiques: la santé, les services sociaux… Politiquement, je suis très désabusé. Mais la situation est pire ailleurs, en Chine, en Inde, dans les pays musulmans…

L’Inde vient de voter une loi réprimant l’homosexualité, alors même que la Grande-Bretagne vient d’autoriser le mariage gay – un siècle après l’emprisonnement d’Oscar Wilde… C’est bien la seule mesure pour laquelle David Cameron passera à la postérité. Il faut poursuivre et défendre de telles mesures de libéralisation des mœurs. Malgré tout le mal que j’ai à dire de l’Angleterre, je dois reconnaître que les Anglais demeurent très attachés à la défense des libertés individuelles.

Pourtant, le gouvernement britannique pratique la cybersurveillance. Vous avez signé avec de nombreux écrivains une pétition contre les agissements de la NSA révélés par Snowden. N’y a-t-il pas là justement un danger pour les libertés individuelles?

Si, bien sûr, d’autant que nous n’en étions pas informés. Mais nous ne cessons de divulguer des informations personnelles. Chaque fois que j’utilise mon iPad, je me sais espionné. La notion de vie privée, d’intimité, la conception même de l’individu se trouvent transformées par ces bouleversements technologiques. Philosophiquement, c’est une question passionnante. On se croit à l’abri chez soi, à lire un livre. Mais chaque fois qu’on consulte ou qu’on utilise Twitter cette information est collectée et analysée.

On est constamment observé, comme dans le panoptique imaginé par Jeremy Bentham, ou comme naguère en Allemagne de l’Est. Et c’est encore pire pour la génération de nos enfants, qui utilisent un ordinateur depuis l’âge de 3 ou 4 ans: à travers les sites qu’ils ont un jour consultés, c’est toute leur vie qui se trouve archivée. Je suis très hostile à tout contrôle exercé sur l’individu. Cela dit, nous sommes tous un peu complices de cette situation. Et Londres est l’une des villes qui comptent le plus de caméras de surveillance !

Le sexe et le désir sont au coeur de tous vos romans. Dans quelle mesure s’agit-il d’une force motrice dans nos vies?

Je suis allé en Inde récemment. Je ne connais pas grand-chose à la politique indienne, mais j’ai été frappé de voir que la presse ne semblait parler de politique qu’en termes de scandales liés au sexe. Et c’est la même chose en France, avec l’affaire DSK. Dans notre curiosité pour ces histoires croustillantes, nous avons la même approche que le personnage du biographe dans mon roman: nous essayons à toute force d’établir un lien entre la sexualité d’une personne et les autres aspects de sa vie.

C’est pareil pour J.F. Kennedy. De son vivant, on ignorait qu’il baisait trois femmes par jour – sans quoi il déprimait et avait la migraine… Le sexe occupe incontestablement une place centrale dans nos vies. Reste la question de son rapport avec leurs autres aspects. Relève-t-il de la vie privée de l’individu, qui ne regarderait que lui?

Du point de vue du psychanalyste, ou du biographe, la sexualité (ou son refoulement) constitue une clé pour comprendre quelqu’un, dans l’idée que sa vie serait différente s’il n’était pas homosexuel, ou monogame, ou infidèle. C’est cette conception que j’explore, et c’est à elle que résiste le personnage du romancier dans mon livre, qui la trouve simpliste. Mais nous ne cessons de raisonner en ces termes, notamment en ce qui concerne les politiciens ! Et la sexualité peut être destructrice. DSK aurait été élu président s’il n’avait pas tiré un coup dans une chambre d’hôtel, sans raison valable. C’est une histoire fascinante.

Vous semblez dire que le sexe et la littérature sont également dangereux.

J’avais en tête l’affaire des «Versets sataniques». Mais on pourrait également évoquer les scandales provoqués par «Madame Bovary», «les Fleurs du mal», «Lolita», Henry Miller ou «l’Amant de Lady Chatterley».

Depuis cent cinquante ans, on ne compte plus les livres interdits. Cela vient de ce que les livres donnent à penser des choses impensables. Certaines personnes les rejettent pour les idées qu’ils expriment, car elles ont une force subversive au même titre que le sexe. Les livres font voler en éclats l’apparence respectable des choses, la norme, le conformisme.

Tout écrivain, s’il est un authentique artiste, est forcément diabolique – au sens où il dit ce qu’on n’est pas censé dire. Je dis toujours que Rushdie est le porte-parole des musulmans, plus exactement de leur inconscient. Il dit ce qu’ils ne supportent pas de dire et d’entendre. Ce faisant, il accomplit sa tâche de bon diable. Il en a payé le prix, mais il fallait que quelqu’un le fasse.

Pour vous, un bon écrivain doit-il être transgressif ?

L’écrivain doit être lui-même. Quant à son rôle dans la société, il varie en fonction des lieux et des époques. Lorsque les premières pièces de Pinter étaient jouées à Prague sous le régime communiste, elles étaient considérées comme subversives, alors qu’à Londres on les trouvait simplement bizarres ! La dimension transgressée n’est pas intrinsèque à l’œuvre ou à l’auteur, elle est définie par une société donnée.

Ai Weiwei est plus transgressif en Chine qu’à Paris. Personnellement, je ne trouve rien de transgressif aux «Versets sataniques», mais au Pakistan ce livre est interdit à la vente, comme tous les autres ouvrages de Rushdie d’ailleurs. Un libraire qui proposerait ses livres verrait son stock brûlé. A Bombay même, la semaine dernière, lorsque j’ai mentionné le nom de Rushdie, tout un rang de spectateurs a quitté la salle.

Propos recueillis par Gilles Anquetil et François Armanet

http://bibliobs.nouvelobs.com/romans/20140109.OBS1864/hanif-kureishi-un-ecrivain-est-forcement-diabolique.html

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