A l’amour fou

Posté par traverse le 8 octobre 2009

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(un soir à Anderlecht)

…A l’Amour fou, j’avais un jour déposé sur la banquette un recueil de nouvelles, que je venais de terminer et qui pesait dans ma main des mois de grignotement des heures de la nuit, j’étais amoureux et je lui dis que nous pouvions aller je ne sais plus où, pour marcher un peu avant d’aller plus loin, et la salle en longueur, la fumée des cigarettes (quel bonheur, ça empestait à l’aise), le parfum de la fille, les lumières du dehors, l’addition en sortant, j’avais tout oublié. Le lendemain, retour et plus de nouvelles. La fille était restée et j’ai dû écrire tout autre chose…

Une autre fois j’y avais retrouvé un ami polonais qui venait de Varsovie, il m’attendait devant un thé fumant, ses moustaches lui donnaient un air d’anglais désargenté, c’était comme un cliché de l’Europe du temps, il avait l’air, et c’était tout ce qu’il avait… Ses zlotys ne valaient rien au-delà du mur. Le reste tenait, je le compris bientôt, dans son sac à dos bourré jusqu’à la gueule de conserves de canard en gelée (…kachka…toujours kachka…au cas où, disait-il, c’est tout ce qu’il avait pu emporter pour ne pas crever de faim) et de champignons des bois en bocaux, interdits à l’exportation, des produits de luxe, une valeur nationale, un patrimoine de pourriture, ajoutait Florian. Se faire piquer avec ces bocaux à la frontière vous garantissaient les pires ennuis. Innocemment, j’en ai passés des dizaines à chaque fois, avec des vinyles de jazz, des affiches de théâtre et des carnets de moleskine, des centaines, où je note encore aujourd’hui les bribes d’une vie qui s’est vite désencombrée des bêtises obligées et des admirations forcées. Le communisme froid de la RDA, traversée au pas de course pendant le trajet retour vers la Belgique immobile, me donnait de ailes, et du coeur au ventre.

Florian m’avait confié un soir de trop de vodka « Vous voulez le socialisme? Allez, prenez-le, nous vous le laissons volontiers…Nous, nous cherchons autre chose… ». Je ne suis pas sûr qu’ils aient trouvé ce dont ils rêvaient,…Chez eux aussi, l’hyperbole de la vanité et de la vulgarité est devenue la morale des pauvres, aujourd’hui bardés de visas. J’en vois chaque jour au coeur de Bruxelles, oscillant d’une jambe sur l’autre sur les trottoirs, buvant les yeux fermés leur canettes de 50 cls de bière, puis s’affaissant pour cuver au pied d’un immeuble. Ils sont chez eux, dans cette bulle alcoolique où des airs de polonité doivent leur arriver dans des bruits de trams et de sirènes. Ils sont abattus, frappés comme des boeux à l’abattoir, d’un coup sur la tempe, mais l’agonie est longue et le prix de la bière monte.

Je pense souvent à Florian qui annonçait il y a vingt-cinq ans ce que je note aujourd’hui sur ces carnets d’une époque tranchée. La bêtise des affaires, la violence des communicateurs, l’émotivité si mal jouée des politiques et le cynisme comme viatique de base.Je les vois, ces nouveaux polonais travaillant comme des sourds avant de retourner chez eux se construire une baraque à Gdansk, avec écran plat, surgélateur et console de jeux intégrée. Entre deux chantiers, ils chantent et boivent comme des trous. Ils travaillent pour demain, et demain est de plus en plus loin. Comment vas-tu Florian?

(L’Amour fou, bar resto d’Ixelles bien connu et, heureusement parfois mal fréquenté, a fermé cet été…)

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Dans mon quartier

Posté par traverse le 5 octobre 2009

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Dans mon quartier tout entouré de brumes, j’ai vu ce matin
Une mère marocaine poussant ses enfants, trois à gauche, trois à droite,
Sur le trottoir en écartant les bras, elle avance comme une oie
Emportant ses petits vers l’arrêt du tram, une vieille
Nettoyait son trottoir et grommèle, ils marchent en clapotant
Dans la savonnée qui emporte mégots, sanies et crottes de chiens
Aussi bien nourris qu’eux, les ailes de la mère s’ouvrent, se ferment
Comme des volets quand le soir tombe, la vieille recule
Et compte tous ces pieds qui passent devant elle,
« Ici, vous aimez plus les chiens que les enfants,
Ça se voit tout de suite » lance la mère à travers son foulard
Et accélère le pas des oisillons qui suçotent des bonbons en silence,

Dans mon quartier en partant ce matin, je n’ai rien entendu
De la conversation téléphonique d’une vieille congolaise
Qui traversait la rue au mépris des voitures et parlait sans écouter
D’autres nouvelles que celles du pays, une jeune turque allait
Encapuchonnée de noir et des robes si lourdes
Tout autour de la taille, la tête dans des confits de paroles
Anciennes qui ne s’arrêtent jamais et viennent alors la peine,
L’amertume et la joie de ce monde dans le flux des appels,
Des étudiants pauvrement élégants fumaient en attendant le bus,
Ils tiraient si profond sur leur cigarette qu’on les voyait,
Flotter au-dessus du trottoir, légers et prêts à s’envoler,
Des vieux promènent leur par-dessus dans les allées et baissent
Le regard vers leur chien tant aimé alors que des hommes cherchent
L’occasion de se fâcher avec le monde entier et portent leur cannette
De bière au bout des doigts comme on le fait d’un pendule avant de décider
De vivre ou de mourir ici dans des frimas d’exil et d’espoirs bricolés,

(…)

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Comment priver un enfant de son père

Posté par traverse le 1 octobre 2009


…Père, coupable, forcément coupable…

Dans les années 70-80, les divorces se clôturaient généralement, en ce qui concerne la vie et l’intérêt des enfants, par un droit de garde lâché du bout des doigts par des Juges qui estimaient que, bien sûr, les pères étaient un appoint, un surcroît disait-on avant, rien de plus, pour l’éducation des enfants issus du couple.

Ces pères allaient le payer cher! Le féminisme était passé fraîchement par là, nécessaire et légitime, mais l’hystérie du combat mena bien des Juges femmes à déclare sans ambages: « Vous êtes un homme, donc vous ne connaissez rien à l’éducation. Votre enfant vous sera donc confié quelques heures par mois…. » Des témoignages, des associations de pères, des paroles de filles et de fils font peser la balance dans le sentiment d’une radicale injustice en cette matière. Le débat à propos des pensions alimentaires et des qualités de disponibilité des parents avait lieu, légitimement encore, mais n’empêche, les pères, après leur fonction de géniteur, pouvaient circuler, il n’y avait plus rien à voir.

Casse, douleurs, réparations difficiles, c’était le prix de la liberté (!).Trente ans plus tard, la question n’est plus posée de la même façon, des stratégies perverses se sont mises en place. Sans compter sur le fait que les enfants peuvent devenir de véritables enjeux émotionnels, affectifs et financiers, la pédophilie vient de sortir du placard de Barbe-Bleue…

En France, l’affaire D’Outreau, a récemment mis à jour de façon tragique le dysfonctionnement de la justice la plus élémentaire. PRESUME INNOCENT et non COUPABLE ne semblait plus le fondement démocratique de ce qui met le citoyen anonyme à l’abri des abus judicaires d’un Ancien Régime mâtiné de la moderne bien-pensance des travailleurs sociaux et autres pourfendeurs du vice et des maltraitances.

Cette bien-pensance aujourd’hui va jusqu’à un aveuglement insupportable. Des jeunes gens peuvent en toute insouciance accuser leur père des pires vilénies et ça y est, la boîte de Pandore est ouverte, le père s’avère coupable, forcément coupable… Suicides, vies brisées, enfances manipulées, aujourd’hui, c’est la perversion de certaines mères, connaissant le talon d’Achille de la moralité publique, qui innove dans la stratégie de destruction. Elles s’attaquent là où ça fait le plus mal: l’abus sexuel d’un enfant par son père.

L’affaire est bien réglée, la justice et les travailleurs sociaux sont sidérés par leur sens du devoir et de la protection, ils mâchent leurs sentences, sanglotent, déclarent, protègent et passé muscade, exit le père…

Marcello Sereno a connu cet enfer, version belge. Il est condamné pour « attentat à la pudeur avec violence ou menaces » sur la personne de sa fille. Il vient de publier (1) un livre d’exception à propos de ce qu’il a vécu avec sa fille et la mère de celle-ci, l’accusant des pires vices, et de ce qu’il a pu, à force de ténacité dans la résistance à l’implosion, reconstruire pas à pas.

Avec sa fille, la vie reprend lentement, ayant obtenu un droit de visite, il peut aujourd’hui entrevoir une sortie de ce tunnel machiavélique. Il a perdu son travail, il est marqué et un réseau d’amitié et de solidarité a pu le tenir debout et lucide. Il clame son innocence, souligne un dysfonctionnement ordinaire de la justice et poursuit sa réflexion, rigoureuse, pointue, universelle même, au sujet de nos institutions. Il écrit avec une empathie rare chez ceux qui ont été plongés à ce point dans la déréliction, il déploie l’affaire et personne ne s’y perd. Il étale les arguments et nous sommes sidérés devant la facilité avec laquelle une telle accusation peut être portée.

C’est un intellectuel, un citoyen, un écrivain qui pose un jalon d’importance: oser nommer les intérêts, les failles, les lâchetés, les oublis, les aveuglements… Et pourtant, étrangement, c’est comme d’un livre d’apaisement que je suis sorti, après lecture. Il ne s’agit évidemment pas ici de trancher, de prendre position dans l’affaire privée de l’auteur (ma conviction est faite mais ce n’est pas l’enjeu ici…)

L’affaire a commencé en janvier 2001. Près de dix ans plus tard, Marcello Sereno publie son témoigne et ses réflexions. Près d’une décennie pour broyer la matière la plus infâme qui puisse toucher un père et nous rendre majeurs en nous invitant à réfléchir et à nous éloigner des tyrannies émotionnelles d’un temps, le nôtre, qui doit produire des coupables rapidement, au risque de défaire ce que nous appelons, dans un terme ancien, le Contrat social…

Cet ouvrage devrait faire partie de la bibliothèque des écoles sociales, des universités des cabinets de psys, des Juges et des moralistes patentés…

(1) M. SERENO. « Comment priver un enfant de son père ». Editions Jeunesse et droit, Paris-Liège, 2009, 22 euros.

http://www.jdj.be

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Dans ce désordre

Posté par traverse le 1 octobre 2009

Dans ce désordre où nous allons, dans des jachères, des ambitions, des épuisements si longs et de sauvages amours, dans cet enivrement patient de connaissances et de douleurs anciennes, sans attendre aucun port qui ne soit déjà nommé, dans des matins d’été si lourds que l’automne tombe enfin sur nous comme le sommeil sur les paupières d’Ulysse, dans une hâte ralentie à retrouver Ithaque, nous allons sur une route disparue que nous chantons parfois, et heureux nous foulons cette piste qui colle à nos semelles, plus légers désormais comme un vent qui s’enfuit.

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…dans un seul arbre…

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La partie pour le tout

Posté par traverse le 10 septembre 2009

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« A quoi distingue-t-on toute décadence littéraire ? A ce que la vie n’anime plus l’ensemble. Le mot devient souverain et fait irruption hors de la phrase, la phrase déborde et obscurcit le sens de la page, la page prend vie au détriment de l’ensemble : le tout ne forme plus un tout. »  Friedrich Nietzsche, Le cas Wagner (1888)  

Lisez Stendhal, Hugo,…Sollers, Simenon, ou plus récent encore, le décrié Houellebecq…certaines pages sont menées à la charge, bousculent la règle, font irruption dans la vie en se moquant littéralement de cette beauté formelle qui fait florès dans les académiques séances d’écriture que les institutions adorent. Elles prennent le risque du mauvais goût (et arrivent souvent…), jettent leur robe de mariée grammaticale et syntaxique par-dessus les fossés et foncent dans ce qui est le jus même de la littérature: la vie restituée au sein d’un flux, mieux même, la vie réinventée dans le mouvement et la sueur des phrases qui enferment peu à peu ce secret que nous lisons, si nous sommes attentifs, dans la proximité des hommes et qui ne s’éclaire parfois que dans la grâce de l’écriture. 

Cette réflexion de Nietzsche est au cœur de ce que nous devons animer dans le cadre des Ateliers d’écriture, me semble-t-il: faire monter la pâte, éviter les spasmes douloureusement …silencieux que certain(e)s, parfois, s’évertuent à élaborer au fil de phrases plus lisses les unes que les autres. Et soudain, le mot, la trouvaille et le texte semble sauvé. C’est à ce moment, je pense, qu’il est définitivement plombé et qu’il coule à pic.

On se dit « Pourquoi tant de spasmes pour si peu de vie? Pourquoi tant d’effort développé pour ne rien dire de ce qui nous anime, vivants et lecteurs? Pourquoi tant de détours pour nommer une chose simple, pourquoi tant de maniérisme pour camoufler un tel manque de centre? » Ces épisodes, je pense, tous les auteurs, les écrivains, les participants aux Ateliers d’écriture de toutes formes et de tous genres, les ont connus. Ce maniérisme est une des formes culturelles du narcissisme probablement. Et dans les ateliers d’écriture, très vite, il s’agit de relever ce genre de déserrance ou cette fascination du vide.  

Faire face au vide ne signifie pas nous en encombrer, mais bien rendre compte de ce qui flotte dans cette angoissante part de nous-mêmes. Et très vite, tout se met en place, dès lors que la bienveillance de l’animateur (trice), son humour, sa rigueur, son « ouïe » pointent ces étapes presqu’inévitables que sont ces façons d’esquiver…l’écriture en alignant des mots, si possible, les plus surprenants en matière jouissive   J’ai eu l’opportunité, depuis des années, de me confronter à ces situations délicates: elles touchent à l’estime de soi, à la confiance en soi, à la découverte de nouvelles matières de la langue, elle sont nécessaires probablement dans ce glissement vers sa propre voix…Il s’agit donc d’accueillir ces textes, de les lire, de les interroger et de sonder doucement la paroi apparemment lisse par où l’auteur et l’animateur (trice) pourront pénétrer dans le vague pour réélectriser l’ensemble afin qu’un tout puisse poindre et lentement, par le retravail, le faire apparaître enfin. 

C’est là, une joie, un des enjeux des ateliers d’écriture, chasser les fantômes pour faire apparaître la chair et la matière d’un tout qui se nomme la vie. 

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Quand vous serez …

Posté par traverse le 30 août 2009

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Quand vous serez au pied d’une ombre qui ne vous inquiète plus, que vous serez dans un instant avant un autre, que vous direz le temps du long silence qui vous précède et que vous suivez scrupuleusement depuis jamais, que vous ferez des choses si petites que vos doigts ne peuvent les toucher ni peser ce qu’elles valent, vos mains sont si légères maintenant que rien ne peut les tenir en place, elles sont loin déjà dans le souvenir qui envahit sans cesse vos caves temporales, elles posent sur les ombres des touchers amicaux et vous allez, emporté dans de vastes endroits qui sont des villes, des chambres et des amours que vous avez laissés dans des histoires communes quand vous alliez encore dans des romans et des images, convaincu de ne rien y comprendre.

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Quand vous serez (suite)

Posté par traverse le 28 juillet 2009

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Quand vous serez au bord du livre qui vous distrait de la lecture dans le blanc des marges, que vous irez longuement sous les peupliers que votre enfance a vu semer tout le long des chemins où vous perdiez patience – être grand et qu’on en finisse! -, quand vous ébruiterez les derniers secrets qu’il vous reste, ceux qui s’embrouillent de plus en plus et où vous allez de plus en plus confus, convaincu d’échapper au grand dépoussiérrage, vous distrayez alors le monde autour de vous, vous lui donnez de quoi manger l’air de rien, comme on glisse une pièce au pauvre qui nous bouche la vue, vous allez pas à pas dans des sentiers de paille et vous jetez au vent vos derniers arguments, quand vous serez…

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Quand vous serez

Posté par traverse le 26 juillet 2009

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Quand vous serez éparpillé dans des choses vues et que vous n’aimez voir, que votre tête tombera dans le soir qui n’en finit de s’installer alors que vous ne quittez l’aube des yeux, que le livre que vous lisez vous échappe plus longuement qu’hier, que votre voix a des secousses rauques que les enfants entendent avec l’étonnement des premières pudeurs, qu’ils se taisent et se disent des choses que vous avez peut-être oubliées, que des indifférences vous submergent soudain alors que vous pensiez à vous, au monde ou à l’indifférence, que vous pesez déjà entre vos doigt ce qui reste de ce qui n’est plus, quand vous serez…

(suite éponyme en cours)

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Modeste proposition pour les enfants perdus

Posté par traverse le 18 juillet 2009

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Ce texte, Modeste proposition pour les enfants perdus, a été présenté en lecture-spectacle avec Jean-Claude Derrudder, en 2005 dans le cadre du Festival de Seneffe.

Nouvelle version prévue pour 2009-2010.

Vous pouvez lire la version numpérique Calaméo.

http://fr.calameo.com/read/0000650056297ec8cd094?editLinks=1

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J’entends des hommes chaque jour

Posté par traverse le 5 juillet 2009

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J’entends des hommes chaque jour parler à l’abri de ce qu’ils n’osent dire et ni paroles ni livres ne les sauvent de la colère qu’ils mettent à étouffer les mots qu’ils prononcent dans l’entende cordiale qui ceinture la langue des ordures et des aveux trahis, je les entends et c’est de silence qu’ils rêvent comme des oiseaux devant l’azur s’envolent d’une traite en ignorant le sol et la gravité des lignes d’horizon.

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Passe-grisaille par Cindy Detré

Posté par traverse le 4 juillet 2009

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(disponible chez l’éditeur www.couleurlivres.be ou chez l’auteur. ISBN 978-2-87003-531-3 / juin 2009 – 92 pages / format 10*14 cm / 7 euros frais de port comprris)

Dans le cadre de Je vous écoute, j’ai écrit la chanson Passe-grisaille  (musique d’André Bouchez !) qui a été créée superbement par Cindy Detré. Merci à elle et à lui.

Elle fait partie du film en montage bientôt disponible, Je vous écoute

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D’où viens-tu pirate ?/Archipel 26 – Identité

Posté par traverse le 25 juin 2009

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Alain Germoz   dirige, anime,organise, invente la revue Archipel depuis 1990 à Anvers, Antwerp. Il édite en français en région flamnde du pays et dans une ville divisée entre ses ombres et ses énergies les plus anciennes. Publier ma pièce, D’où viens-tu pirate?, qui évoque le sinistre de l’industrie minière wallone, mais sutout la faillite de cette orgueilleuse Sabena, tant aimée et tant honnie aussi (on le vit par la suite dans l’abandon historique des sabéniens…) dans cette magnifique revue est un bonheur que je dois à l’éditeur attentif à ces coïncidences qui font sens…

Abonnement (2 volumes): 24, 79 euros  Compte: 320-0831782-77 de Archipel  Editions Archipel, en librairies ou chez l’éditeur: Archipel, 7, Jan van Rijswijklaan, B2  2018 Antwerpen,  courriel: vzwarchipel@pandora.be  Tél/Fax: 00.32.(0) 3 237.84.36

Version numérique Calaméo:

http://fr.calameo.com/read/0000650050cd2dc7f2872?editLinks=1

Lecture publique dans le cadres des Lectures du MET au Théâtre des Martyrs, Bruxelles, en 2005 avec Jean-Paul Dermont et Christian Crahay à la mise en espace. 

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Lecture silencieuse…et Choeur parlé

Posté par traverse le 25 juin 2009

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Dans un passage bien connu des Confessions, Augustin raconte comment il surprit saint Ambroise en train de lire en silence. «Quand il lisait, ses yeux parcouraient la page et son cœur explorait les significations, mais sa voix restait silencieuse et sa langue immobile.» Augustin, au IVe siècle, avait l’habitude de lire comme avaient lu les anciens Grecs et Romains, à haute voix, de manière à s’y retrouver dans les chapelets de lettres juxtaposées sans ponctuation ni capitales.Il était possible, pour un lecteur expérimenté et pressé, de déchiffrer un texte en silence - Augustin en était capable, il nous le dit dans son récit de l’instant dramatique de sa conversion, lorsqu’il saisit un volume des Epîtres de saint Paul et lit «en silence» le verset prophétique qui l’enjoint de se revêtir du Christ «ainsi que d’une armure».

Mais la lecture à voix haute n’était pas seulement considérée comme normale; on la jugeait aussi indispensable à la pleine compréhension. Augustin pensait que la lecture devait être rendue présente; que, dans les limites de la page, les scripta, mots écrits, devaient devenir verba, mots parlés, afin d’accéder à l’existence.

Pour lui, le lecteur devait littéralement insuffler la vie au texte, en remplissant l’espace créé d’un langage animé.

(cité par Jean-Marie Delgrange)

Un Choeur parlé issu de l’aventure Je vous écoute s’est constitué dans l’asbl Traverse et va proposer la saison prochaine des ateliers de lecture à haute voix, un atelier Chant avec Cindy Detrée, des Explorations littéraires (6 par an) autour d’un oeuvre, d’un auteur, d’un courant littéraire. Chaque Rencontre sera filmée et implantée sur le Site des Bibliothèques de Schaerbeek et de Traverse asbl…

A suivre donc…

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Positions pour la lecture / Je vous écoute

Posté par traverse le 1 juin 2009

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Il n’y a pas de lecture sans prise de positions…Des positions que prend le lecteur pour prendre possession du texte qu’il lit et qui le possède à son tour un court instant. Le plaisir est une machine au travail. 

Et la lecture, ce vice impuni, ne s’organise vraiment que dans des accomplissements physiques que l’on imaginerait mal sans que tout le corps soudain passe littéralement dans le texte. « Lector in fabula » comme dit Umberto Eco, le lecteur dans la fable, dans le texte, dans le livre. 

 

Les positions se construisent au gré des instants de la journée ou toute une journée tient pour cette position que le lecteur va enfin prendre, comme un amant sait qu’il va se plier aux exigences du corps et du désir de son amante. 

 

La journée, ou la nuit, tient à cette position, elle tient grâce à cette position attendue. 

 

Le lecteur lit dans un corps qui lui échappe, qui glisse vers l’absence momentanée. Le lecteur s’enfouit dans sa position pour mieux accueillir le texte qu’il lit. 

 

Positions fortes, hautes, basses, faibles, douloureuses, exigeantes, reposantes, toutes positions que le corps administre pour mieux se hisser jusqu’au plaisir du texte. Le corps est un lecteur plastique. Le corps est un lecteur mobile. Le corps est un lecteur versatile. 

 

 

Debout 

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A : C’est le livre qui tient tout seul, dans ma main, comme ça, posé, délicatement, comme ça, ou saisi en son centre, comme ça. C’est toute une histoire, tenir un livre comme ça ou comme ça. Le texte est bien ouvert, le corps droit, la hanche tire un peu, la nuque est légèrement cassée, les doigts souples ou serrés et je lis. 

 

B : Qu’est-ce que tu lis ? 

 

A : Un livre interdit. 

 

B : Comme ça, en pleine rue ? 

 

A : Il n’est pas interdit de lire en pleine rue. 

 

B : Oui, mais un livre interdit ? 

 

A : Il faudrait que quelqu’un lise avec moi pour qu’il s’aperçoive alors que ce livre est interdit. 

 

B : Et s’il le faisait ? Si un passant se mettait à lire ce livre interdit avec toi ? 

 

A : Il se rendrait compte alors que ce livre est interdit et il cesserait de lire à l’instant. 

 

B : Et si ce n’était pas le cas ? 

 

A : S’il continuait à lire, avec moi, ce livre interdit ? 

 

B : Oui. 

 

A : La lecture deviendrait alors un complot. Lui et moi serions soudain devenus des complices, des malfaiteurs en somme. 

 

B : Un rassemblement de malfaiteurs, les lecteurs ? 

 

A : Oui. 

 

B : Et s’il cessait de lire à l’instant ce livre interdit ? 

 

A : Il partirait et je continuerais alors à lire seul. 

 

B : Et s’il te dénonçait ? S’il criait partout : « Ce livre est interdit et cette personne  le lit ! » 

 

A : Il deviendrait un dénonciateur, ce ne serait plus un lecteur, mais un dénonciateur. 

 

B : Oui. 

 

A : Et je fermerais le livre, je le rangerais dans ma poche et je passerais mon chemin, pour continuer à le lire un peu plus loin. 

 

B : Qu’est-ce que tu comptes faire ? 

 

A : Attendre un lecteur qui passe. 

 

B : Et si c’est un dénonciateur ? 

 

A : Je resterai un lecteur, le livre restera un livre et lui ne sera jamais un lecteur mais un dénonciateur. 

 

B : C’est tout ? 

 

A : Oui, c’est tout. 

 

B : C’est simple en somme de trouver un lecteur, il suffit d’attendre qu’il vienne vers vous ? 

 

A : Oui, dans la rue, il suffit d’attendre. 

 

B : Qu’est-ce que tu attends ? 

 

A : Toi. 

 

B : Ah, bon. 

 

A : Je n’en suis qu’au début, tu peux prendre la lecture en cours. 

 

B : C’est bien ? 

 

A : Drôlement! C’est interdit ! 

 

 

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La bibliothèque de Robinson

Posté par traverse le 24 mai 2009

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Quel est le livre que tu emporterais sur une île déserte ? Quelle serait ta bibliothèque idéale ? Quelle est la plus haute valeur que tu accordes aux livres que tu aimes ? Je n’ai jamais pu répondre clairement à cette question et je ne choisirai jamais l’entourloupe qui serait de répondre, un dictionnaire. Ca me semble une confusion de taille que de prendre un lexique, même de taille imposante et dont la fréquentation quotidienne  me le fait tenir en si haute estime et parfaite connivence pour une œuvre qui a vocation de me perdre dans les dédales d’une histoire ou la haute tension du poème. Donc, qu’emporter sur cette fichue île ? Peut-être, des listes, des inventaires primordiaux, des chapelets de titres mystérieux ? Oui, je préfère être renvoyé à l’œuvre énigmatique que de confirmer tout ce que j’ai aimé. Je sais que la fidélité s’use au fil du ressassement et un livre qui me bouleversa a intérêt à se désintégrer lentement dans les intermittences de la mémoire et de la réinvention. La Bible, le Coran, bien sûr, mais ce ne sont pas des livres dans le sens où je l’entends ici, ce ne sont pas des œuvres d’imagination qui se donnent comme telles et je suis renvoyé, quand je me plonge dans la lecture de telle ou telle nouvelle traduction, un jour de pluie et de mélancolie, à un étrange état, je frissonne à l’idée de tout ce que ces textes, merveilleux et complexes, terribles et apaisants, ont élevé comme barrages à la barbarie qui nous est si commune et ont, dans le même temps, creusé comme abîmes où nous nous jetons avec enthousiasme. 

Donc, la question ne renvoie pas à la qualité du livre mais à ce qu’il offre comme résistance au temps qui passe et qui use toute aspérité, même la plus aimable. C’est peut-être un livre lisse, aux charpentes parfaitement emboîtées, un Kafka, par exemple, toujours si simplement effroyable, un Borges, froid comme une éternelle apnée, ou dans un autre registre, Rabelais, Cervantès, Montaigne, apparemment éloignés de nous de quelques siècles et qui, justement, dans ce très court écart, renouent avec le besoin originel de littérature. Ils donnent à voir comment la machine se met en route dans la jouissance des débuts et ça permet, sans cesse, de tout recommencer. 

Les livres d’aventure ont été ma bibliothèque de Robinson jusqu’à l’âge tardif de l’adolescence. Je m’y enfermais des semaines durant et voyais la fin venir avec une douleur qui me serrait le cœur pour de vrai. J’y ai appris la beauté des combats sans issue, le charme des défaites annoncées, les fugaces victoires arrachées à la nuit des pauvres et la fascination du surhumain. Quant à construire une bibliothèque pour exilés, ou une bibliothèque de malade (quand je serai malade, je lirai ça et ça, quand je serai malade, je lirai enfin tel ou telle…), autant choisir l’aventure, c’est-à-dire un genre que ne pratiquent pas les  prisonniers. 

Cette capacité des héros de la littérature populaire d’aventure à nous hisser hors de nous dans les temps les plus gris (Bob Morane, James Bond, Harry Dickson, Arsène Lupin, Sherlock Holmes, Les Trois Mousquetaires, Le Comte de Monte Cristo, les Misérables, Le Dernier des Mohicans, La Guerre des Mondes, Le Tour du Monde en Quatre-vingt jours, …) me donnait du courage de vivre et le surnaturel me l’enlevait. Des livres aussi majestueux que Moby Dick, Dracula, Frankenstein,…que je place au sommet des livres qui m’ont emporté, me laissaient assommé ou hagard dans la redescente sur terre. Je n’aurais jamais aimé, enfant,  Harry Potter, car il échappe justement aux qualités de l’aventure qui sont de donner au héros les simples moyens du lecteur et de le mettre en situations surhumaines, comme rêve de le faire le lecteur lesté de contraintes et de craintes. 

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Bibliothèques…/Je vous écoute (suite)

Posté par traverse le 20 mai 2009

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La bibliothèque de l’amour

Tant et tant de lectures pour approcher le mystère non encore consommé de l’amour, du sexe, de la chair, des étreintes et de la volupté. Tant de livres lus hâtivement pour y découvrir le secret. Tant de livres abordés au nom d’un honnête projet et qui, je l’avais appris vaguement en lisant par-ci, par-là, recelaient des scènes où la jouissance était enfin livrée crue, telle que je me l’imaginais, c’est-à-dire toujours en-deçà de la magie des corps effondrés dans le plaisir odorant des combats. Tant de livres officiellement oubliés, leur seule fonction fut de m’accompagner dans la reconnaissance de mon sexe mais ils traînent toujours dans le coin de ma tête et j’aime comme un punissable enchantement rencontrer celle ou celui qui découvrit les évidences de son sexe dans le même texte. Le moment est rare et propice à l’amour ou à ses déclinaisons infinies. La liste de ces livres est longue pour dire ce que l’on ne peut prononcer : baise, foutre, jus, queue, con et toutes ces magnificences de la langue…quand elle est bien placée…

La bibliothèque des morts

Comme l’amour, la mort est le deuxième œil de ma bibliothèque. Elle rôde dans les grandes œuvres qui nous tiennent la nuit et nous refoulent jusqu’au matin, épuisés, lessivés par la puissance des évidences monstrueuses. J’ai tout appris de cette putassière rien qu’en lisant et ca a été probablement une des fonctions premières de la littérature pour moi, me frotter au corps glacé des souffles qui expirent, aux chairs qui se défont et aux âmes qui s’effondrent. La mort rôde dans chaque livre, c’est le cœur de tout récit qui tente de la déjouer en la glissant dans les plis des personnages qui vident leurs poches soudain et s’écroulent. La mort est partout, elle ne rôde pas, cette expression est bête, non, la mort supervise, observe, accompagne, admire, valide, organise, étreint, éblouit, étonne, tétanise, relie, accomplit afin ce que le récit en accueille dans un autre, indicible et que nous entendons d’abord dans les histoires des hommes. Il y a enfin la bibliothèque que nous allons laisser, dont nous héritons, que l’un ou l’autre nous lègue, qui transporte le mort jusqu’à notre fin dans les pages qu’il nous invite à feuilleter pour l’entrapercevoir au détour d’un bouquin qu’il aima. Et puis bien sûr, il y a aussi celles qui nous disent, après le passage du propriétaire dans l’autre monde, quels crétins ils furent de consacrer de la place à telle ou tel qui publia dans la vitesse des vivants ce qu’aucun mort en bonne santé ne perdrait son temps à lire…

La bibliothèque qui rétrécit

Il avait beaucoup lu. De vastes rayons de livres usagés encombraient son appartement. Il avait consacré des fortunes à se fournir en livres comme d’autres en alcools, en drogues ou en rencontres douteuses. Il était envahi et son âge lentement lui soufflait à l’oreille « dégage, fais place, laisse-toi faire par le vide qui est le seul endroit qui tienne, abandonne… ». Il entendait ces voix en lui qui l’instruisaient minutieusement de sa fin approchante et que les livres, un jour, au détour d’une phrase banale, une phrase de trop, ne parvenaient plus à faire taire. La bibliothèque avait fait son office. Il était temps maintenant de penser à s’en séparer, volume par volume comme les adeptes des séparations éternelles ou d’un coup, un coup de téléphone souvent, et le bouquiniste passait, soupirait, déclarait que ça ne valait rien et emportait finalement le tout pour une bouchée de pain. Mais la vie est bien faite et la mémoire faillit. D’années en années, il ne se souvenait ni du titre, ni de l’auteur, ni des histoires déposées au fil des pages. Il ne se souvenait vraiment que de son plaisir à avoir lu ce livre-là et pas un autre. Il se fichait finalement de ce qui se passait, ce qui lui importait, c’était les traces que ça laissait en lui. De ces traces il ne pouvait se passer. Un jour, la mémoire s’étant magnifiquement défaite, il ne garda plus qu’un seul livre qu’il relisait le lendemain du jour où il le fermait pour la énième fois. Et toujours la même satisfaction : il ne se souvenait de rien, de strictement rien si ce n’est du bonheur d’être passé par là. La bibliothèque avait rétrécit comme la peau de chagrin des souvenirs. C’était une bibliothèque idéale qu’il avait constituée au fil d’une vie, un seul livre éternellement relu et qui renvoyait tous les autres à la belle amnésie des lecteurs heureux.

La bibliothèque interdite

Avant c’était l’enfer, ou les caves, ou les réserves ou le silence. Mais ça, c’était avant. Les enfers ont disparu peu à peu des bibliothèques et occupé la rue, les conversations et les sites divers. Ces enfers sont froids et offerts à tous vents. Ils ne nous disent rien du désir et de la découverte mais sont ouverts à quiconque veut renifler un peu le parfum des interdits communs. Les bibliothèques seraient aujourd’hui des lieux sans transgressions ? C’est à voir…Le sexe ou les textes délétères des idéologies funestes ne sont plus les matières du diable mais plutôt la bien-pensance, les quotas égalitaires (« Un pourcentage x de livres de telle communauté nationale et autant de telle autre » réclamait récemment une association posée contre toute discrimination), les livres vides et parfaitement marchandisés, les lieux communs de la consommation, … Dans la bibliothèque, des corps viennent se reposer du dur récit du dehors, ils s’abandonnent un temps dans la proximité des livres offerts à la curiosité du passant. Et d’autres corps se matérialisent alors dans cet intermède silencieux, le corps des autres, le corps des morts, les corps anciens, les corps rêvés, les corps monstrueux, les corps célèbres, les corps démembrés des rescapés de la théorie infinie des massacres et des génocides à répétition, tous ces corps prennent place furtivement dans la bibliothèque et parfois il m’arrive de quitter les lieux précipitamment tant ces spectres prennent de la place dans l’espace apparemment pacifié de la bibliothèque.

Cortex et téléchargements

La bibliothèque dans le corps. La bibliothèque dans la viande même du lecteur, dans ses organes, ses flux et ses humeurs, la bibliothèque produite par la chair et le temps, voilà la bibliothèque à venir, un récit qui se confond avec la matière vivante du lecteur. Cette bibliothèque n’est plus un lieu mais un flux qui traverse le corps palimpseste. Elle est infinie et ininterrompue, elle est partout, dans le cyberespace, dans les téléchargements, dans les podcasts, les téléphones portables, les bornes interactives, elle est dans les réseaux et devient rhizome et non plus lieu essentiellement. Dans la bibliothèque d’aujourd’hui, ce sont des flux rassemblés et connectés qui sont offerts, dans des matières diverses et offrants des vitesses multiples de lectures. Le flâneur est servi autant que le branché. L’image est fixe ou mobile, le texte mat ou pixellisé mais partout le monde circule dans sa matière fictionnelle qui est la seule offerte aux hommes d’aujourd’hui pour entendre et dire ce qu’ils ne peuvent prononcer au nom de leurs croyances. Georges Pérec se demandait comment classer sa bibliothèque et imagina des infinités de logiques et de prescriptions. Celle qui me convient le plus, finalement, c’est celle des récits fragmentés et reliés au fil d’une vie par l’essentiel (utile/pas utile) qui se maille à la surface du cortex. Elle s’alimente seconde par seconde de nouveaux textes, de nouvelles matières en broyant dans l’oubli les vestiges de la bibliothèque inemployée. De tous les classements dont j’ai tenté l’usage, finalement, ce sont les émotions, les sentiments reliés qui forment des îles reconnaissables dans l’archipel de la mémoire. Je passe de l’une à l’autre dans des gués de plus en plus étroits. Les souvenirs se resserrent autour des exigences premières, les textes s’épaulent, les phrases se soutiennent les unes les autres, le texte se recompose dans un archi-texte qui fait, au bout du compte le récit singulier que l’on souhaiterait léguer au suivant au moment du dernier souffle, comme le faisaient les hommes-livres de Ray Bradbury qui expiraient en racontant l’histoire du livre qu’ils étaient devenus en tentant de le sauver des flammes et de l’oubli…

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Je vous écoute / suite

Posté par traverse le 12 mai 2009

Qu’est-ce que je fais là ? Je rentre toujours dans la bibliothèque le cœur serré, longtemps je me suis demandé pourquoi ces rougeurs, ces pertes de mémoire ? 

Je vais entre les rayonnages ordonnés un peu perdu, je ne sais plus soudain ce que je cherche, je suis désarçonné devant mes pertes de mémoire et le calme silence qui entoure ma débâcle, je vais hagard m’asseoir dans le coin des magazines et je reviens à moi en survolant les titres qui me ramènent aux désastres du temps. 

Je reviens à moi lentement, je suis à nouveau dans le monde que les livres éloignent par leur masse rassemblée, je respire, je me pose à nouveau dans le temps que la bibliothèque tord dans le sens de siècles qui font un  arc de entre le premier souffle et ce dernier ouvrage qui ne vaut pas tripette mais dont chacun doit connaître l’existence,. 

Je suis vague et flottant dans cette incertitude de paroles composées entre les flammes des bûchers et la quiétude des dernières années des innombrables auteurs qui sont déposés dans ces catacombes modernes où nous allons dans de vastes rêveries. 

Qu’est-ce que je fais là ? Peut-être tendre l’oreille à l’un ou l’autre livre qui arrêtera pendant que je le saisirai ce tremblement si intime qui me saisit toujours quand je suis confronté aux accumulations.  Il y a de l’éternité dérisoire dans ces volumes serrés comme des grognards avant la charge, et j’entends de très loin mais sans interruption le tambour des merveilles qui bat sourdement au cœur de ce cimetière de papier où je vais dans une mélancolie que les vivants nous abandonnent quand ils ont clôturé et scellé dans la typographie des secrets. 

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Dans la caverne

Posté par traverse le 1 mai 2009

h017.jpg   Des parois, des odeurs de graisse et de viande, des senteurs brûlées et sauvages. Le dedans et le dehors ne sont séparés que par la nuit. La journée, de l’air passe de ce monde à l’autre, celui sans limites qui entoure et surplombe. L’air est partout et les hommes, femmes et enfants assemblés dans la caverne hument l’univers qui les rejoint. 

Ils sont encore dans l’écho de l’origine qui fut un coït, une jouissance flottant dans les arbres et la roche, dans les rivières et le ciel si souvent tourmenté, traversé d’éclairs et de feux. Ils sont dans la proximité de cette nuit première et se serrent autour du feu. Des épaules touchent des épaules et des hanches s’emboîtent, des enfants glissent le long des cuisses et les flammes soudent le clan dans la même indistinction. 

Ils rêvent, pensent, se lamentent et chantent. 

Les parois sont poisseuses, noires de suie et ne suffisent pas à apaiser. Elles sont vides et sales. 

Elles enferment plus qu’elles ne protègent. Un peu plus loin, dans l’autre chambre, dans l’arrière-salle où la nuit prend sa source, ils vont dans les lumières des torches et des regards. 

Ils transportent depuis longtemps déjà et ils ne le savent pas encore, le souvenir d’une ancienne jouissance qui a nom aujourd’hui et qu’ils se représentent mieux maintenant que les grands froids sont passés et que les plus solides d’entre eux ont du temps aujourd’hui pour prendre le temps du souvenir qui est la deuxième vie que la mort fabrique en nous. Ils vont vers la salle ancienne, la plus éloignée, la plus froide, la plus inquiétante et c’est là qu’ils vont chanter et plus tard encore placer leurs mains colorées de pigments et de liquides végétaux sur les vastes parois. 

Des chasses, des rivières, des élans arrêtés par les javelots, des montagnes dispersées dans les cieux inversés, des signes et des dessins répétés comme un chant, des couleurs de viande et de viscères, des noirs profonds et gras, des glissements de mémoires sur cette roche amère. 

Du temps a passé, passe et nous retrouve au même endroit moins outillé de ces savoirs lointains et habités cependant encore et jusqu’ici de l’écho de cette nuit formidable qui ne cesse de nous tomber sur les épaules et que nous ravivons parfois dans des fêtes sexuelles où les chants nous reviennent. 

La caverne est maintenant tout habitée du passé et de la jouissance primordiale qui clôture enfin le dedans où le dehors ne peut plus entrer impunément. Des histoires passent de la paroi aux gorges, aux glottes, aux bouches qui soufflent des récits jusqu’aux pieds des dieux qui ont forme de présent et pouvoir de nous arracher à notre illusion d’avenir. 

Les glossolalies commencent, le clan se resserre encore et se met à sauter, à battre des bras et des jambes avec la même jalouse attention qui fait que les corps se rejoignent, se mêlent et ne se confondent jamais. 

Ils racontent chacun un morceau du récit qui les mène de la faim à l’apaisement et de la vie au basculement dans un autre appareil qu’ils ne savent que reconnaître et craindre et qui est peut-être ce que sont les dieux qu’ils honorent : un souvenir et une présence de ce qui n’est pas ici. Un passé qui devient le seul but qu’il se donnent et qui emploie le peu de temps qu’ils ont à leur disposition pour nourrir la matière qui les tient debout et celle qui flotte en eux et dont ils craignent le pire parfois, quand leur attention faiblit. 

 (suite du projet Je vous écoute, juin 2009)

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Le commentaire/le texte/les commentaires

Posté par traverse le 18 avril 2009

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Dans l’Atelier, chaque auteur lit ou fait lire son texte par un des auteurs-lecteurs du groupe.
Chaque séance procède de cette façon.
Les auteurs savent, je les préviens, qu’il ne s’agit pas de faire un commentaire à propos de son texte avant lecture.

Pourquoi brouiller l’écoute, pourquoi alourdir le sens, pourquoi nous boucher l’oreille de lamentos un peu dérisoires ? 

Par peur de livrer le texte nu ? Probablement.Par pudeur, pour ne pas livrer l’objet sans protection ? Certainement. 

Par souci de se faire répondre non et de devoir alors laisser les choses aller comme elles iront, dans le fil du texte et l’écoute collective ? Probablement aussi.

Mais surtout, il me semble que ce commentaire est plus insidieux que cela… 

Dans l’Atelier, les auteurs apprennent, se confrontent à des difficultés sans nom, à des défis apparemment anodins mais qui relèvent souvent de renvois à soi, à ses capacités ou incapacités à écouter ce qui flotte vraiment en soi, dans le bruissement des lieux communs…

Dans ce moment, chacun resserre ses filets autour de la bête palpitante, autour du texte tout dedans ou tout dehors de ce que l’on voulait faire entendre ou lire. Des mots, des sons, des phrases, des protections sont alors appelées à la rescousse… 

C’est le commentaire qui inaugure la lecture. J’essaye le plus souvent, avec douceur, humour, que sais-je, d’interrompre ce mouvement et de renvoyer l’auteur au risque brut de la lecture…  Le texte est donné à lire. Immobilité dans l’Atelier. Certains ferment les yeux, d’autres chipotent, trahissent une déconcentration, une vague lassitude parfois quand il se fait tard. Mais très vite tout se redresse, les têtes se baissent pour mieux se livrer au texte qui monte dans la salle et nous fait nous tenir droits. 

La lecture est terminée. Silence.

C’est l’animateur qui prend alors la parole, il rassérène, il encourage, il gratifie. Silence. Il commence à ouvrir maintenant ce qui tient moins, ce qui flotte ce qui dessert le propos ou le mouvement du texte, il argumente. Les autres écoutent. Certains vont réagir ou lancer de nouvelles pistes. Un court dialogue, des sourires, des encouragements, des bonheurs soudains, des rires, des pleurs parfois (« Ne vous inquiétez pas, ça lave par-terre… »…)mais toujours clôturés de sourires…  Et le suivant se prépare… 

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Passe-grisaille

Posté par traverse le 11 avril 2009

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Quand on s’ra tous au firmament Où personne n’ment  Ou sous la terre à force de s’taire On aura l’cran 

On aura le temps  Qu’on n’a pas pris 

À faire la fête Aux mots d’la fin 

Mots du début,  Mots incertains 

Modes rébus On aura l’cran 

De refaire un monde  Si plein, si grand 

Qui fait la ronde Autour des livres 

Et des histoires  Qui nous délivrent 

Des faux espoirs Tranches de vie 

Morceaux choisis  Où nous allons entre les pages 

Chercher l’amour Et le mystère 

Des aventures pas toujours sages  Quand on sera dans les tourments Ou enchantés d’être ici-bas 

On se dira entre nous  Que le voyage de pages en pages Valait la peine 

Valait bien l’coup  Quand on r’gardera le firmament Dans ces derniers enchantements 

On se r’trouvera un jour c’est sûr  À traverser les murs 

Passe-muraille Passe-mitraille 

Passe-grisaille  De nos lectures. 

(Chanson des Lecteurs, Projet Je vous écoute, Interprétation Cindy Detrée)

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Confidences / lectures à la Maison du Livre

Posté par traverse le 8 avril 2009

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La semaine du Récit de vie se clôture par une lecture publique que nous avons décidé d’appeler Confidences… Des auteurs, des participants aux ateliers de la Maison du Livre ou d’ailleurs, sont invités à se retrouver dès le vendredi 17 avril à 19h30 à la Maison du Livre pour une  lecture publique des textes qu’ils choisiront de nous confier…en confidences… 

Micro ouvert, public attentif, temps de lecture court (environ 5 à 7 minutes), la soirée est aussi le prétexte à des échanges autour des textes entendus… 

La semaine du récit de vie 

                            à la Maison du Livre, Saint-Gilles 

Les récits biographiques  et la photographie du 14 au 17 avril de 14h à 18h 

En quatre après-midi, nous allons travailler à partir d’éléments biographiques puisés dans le patrimoine photographique familial de chaque participant.

Ecrire des récits, fléchis par la fiction, arrimés aux fantômes que la photographie révèle, construire des séquences biographiques ou fictionnelles à partir de ce matériau, voilà le projet de ces cinq rendez-vous.

Le principe est simple : une photo par jour, un récit par jour et cinq séquences comme une main ouverte sur des temps mélangés. 

A la fin de la semaine, le 17 avril à partir de 19h30, les photos et les récits seront exposés durant la soirée (début 19h30) où chaque participant (e) et nos invités (celles et ceux que vous connaissez, des « anciens » d’autres ateliers, des auteurs désireux de venir lire (maximum 7 minutes par texte et participant (e)…) liront à micro ouvert…. Une occasion de confronter des approches d’écriture et de lectures en public des récits de l’intime… 

Dates : Du 14 au 17 avril de 14h à 18h  Prix : 100 euros, acompte de 50 euros 

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Va à la gare

Posté par traverse le 6 avril 2009

« C’est ça, va à la gare, fiche-moi la paix, du balai ! ». 

 

Combien de fois ne m’avait-on pas renvoyé aux quais, aux ballasts, aux tunnels pisseux sous les voies, aux annonces maladroites et aux retards qui n’étonnaient plus personne ? 

 

Le temps de mon adolescence avait besoin de ces endroits où le monde s’engouffre pour se défaire et se refaire sans cesse. 

 

Les gares n’avaient plus de secrets pour moi : j’y passais le plus clair de mon temps. Elles étaient ce qui me retenait au pays. On pouvait aller et venir comme on le voulait. Les adolescents ont besoin de ce sentiment de n’être nulle part et j’allais ainsi dans les poèmes et des vides bruyants… 

 

 

 

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« Je vous écoute » extraits

Posté par traverse le 22 février 2009

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Dites, Madame, pourquoi vos livres sont écrits trop petits ?  

Dites, Madame, pourquoi vos livres sont jamais libres ?  

Dites Madame, vous n’auriez pas un livre qui parle de… ? Je ne connais plus, ni le titre, ni l’auteur, mais il est bleu et rouge, ça j’en suis sûr !  

Dites Madame, pourquoi vous fermez si tôt? 

Dites, Madame, vous ouvrez le samedi de Carnaval ? 

Dites Madame, des romans d’amour, vous en avez encore?  

Dites Madame, pourquoi, je ne dis pas Dites Monsieur ?  

Il y en a pourtant, des Monsieurs dans la bibliothèque !  Mais c’est comme ça. Parce que c’est souvent des Madames et que je me souviens surtout d’elles quand j’étais petit et que j’allais à la bibliothèque.  

Pourquoi je parle comme ça, ici dans ce livre, un peu comme les vieux, un peu comme les jeunes ? Je ne sais pas, il n’y a pas de raison raisonnable ni sérieuse. C’est juste pour le son, la voix, le souvenir des voix, le souvenir des paroles qui sont tombées à l’intérieur des lecteurs et qui vont si longtemps, jusqu’à la mort souvent, dans la proximité des souvenirs les plus forts. Juste pour faire entendre des lieux communs, des façons banales de dire mais qui sont souvent les seules qu’on écoute jusqu’au bout.  

Les livres parlent aussi dans la bibliothèque mais avec le temps, on n’y fait plus attention. Ils nous appellent quand on passe près d’eux, qu’on les frôle de l’épaule ou qu’on hésite à les  prendre en mains. Je suis sûr qu’ils appellent, qu’ils crient « Daniel, pourquoi tu ne t’arrêtes pas enfin? Ici, devant toi, ça crève les yeux, allons, rien que pour une semaine ? Sept petits jours et je serai sauvé… » Il y en a qui ont été retirés des rayons, parce qu’on les lisait plus. Je comprends qu’ils se défendent. Certains murmurent discrètement dès que vous vous êtes éloignés, comme pour ne pas vous déranger, d’autres se jettent à vos pieds dans des façons pas possibles. Ils tombent sur le dos en faisant un grand bruit, ou, ils glissent sous l’étagère pour que ce soit vous qui vous mettiez à genoux. Des manières, je vous dis, mais toujours de bonnes raisons.  

Ceux qui se font le plus remarquer, c’est les classiques… C’est terrible, à peine on s’est approchés qu’on les entend déjà avec des phrases que vous connaissez et d’autres qui vous disent rein mais qui sont belles, comme ça, sans connaître, c’est pour ça qu’on les appelle les classiques. On peut les entendre et on peut en parler aussi, sans jamais les avoir lus, tellement ils sont sonores et fiers d’eux, les classiques… Ca leur joue parfois des tours, devraient faire attention, c’est comme ça que petit à petit ils deviennent des livres qu’on ouvre plus tellement on croit connaître ce qu’il y a dedans et un jour, on les entend plus, on se dit qu’ils radotent et on passe, comme ça, avec un peu de pitié pour leur si longue solitude, mais c’est comme ça, ils l’ont souvent cherché !  

Parfois, je me dis que dans la bibliothèque, il y a les livres que je ne lirais jamais parce tout simplement ils sont déjà là et que j’aime les livres qui n’y sont pas. Bizarre  Moi, je n’aime pas lire, ça me fatigue trop, mais je regarde les images, et les livres de cuisine, c’est bon pour ça. Moi, c’est la même chose, mais je préfère les livres de guerre.  

Et moi, ce que j’aime vraiment, ils n’en n’ont pas à la bibliothèque, alors je viens boire un café et je regarde les autres lire, c’est reposant.  

Je suis tellement passionné par la lecture que je ne lis plus. Quand je prends un livre il faut que je l’achève la nuit-même et le matin, je dois aller travailler, vous comprenez, alors je ne lis plus.  

Un jour j’ai emprunté un livre et une carte est tombée. Une bête carte quoi, une photo de l’Atomium avec un Manneken-Pis dessus. C’était un mot d’amour. Il disait qu’il l’aimait et qu’il voulait la revoir. Elle était dans un livre sur la congélation. J’aime bien congeler les légumes frais, et des fruits l’été, et un peu de tout finalement. C’est moi qui l’ai eue, la carte. Y avait même un timbre. Mais il l’a pas envoyée. J’ai pas osé demander à la bibliothécaire, c’était qui ce Georges ? Maintenant je cherche surtout des livres avec des choses oubliées dedans, des signets, des mots, des tickets de tram, des notes de restaurant, et une fois, c’était la carte d’identité  d’un lecteur, mais ça c’est trop facile. Je l’ai rendue tout de suite. Pas de quoi fouetter un chat !.  

J’ai dû payer une amande récemment, je vous dis pas ! J’avais fait comme chez moi, dans mes livres, je souligne les mots difficiles et les idées importantes et parfois je note même les miennes, au crayon, en petit dans la marge. J’aime ça, écrire dans le livre des auteurs que j’aime. C’est comme si je parlais avec eux en secret. Et alors je le prête et les autres, ils comprennent ce que je suis et comment je réfléchis et ce qui me plaît, que j’adore ou que je déteste. C’est très intime parfois, mais ça passe avec le reste. Et alors les lecteurs à qui je prête mes pensées, parfois, ils achètent le livre parce qu’ils ont aimé comment je l’aimais et que je le disais. 

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Dans cette vitesse je ne sais plus aller

Posté par traverse le 19 janvier 2009

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Dans cette vitesse je ne sais plus aller sans le goût des haltes dans les sombres allées. Je marche dans les traces des promenades à faire et me plais à me perdre au détour de vifs éblouissements. Au mitan des sourdines, rien ne perce plus le tympan d’un temps qui se précipite dans les chagrins et les bonheurs des tribus à venir. De la lumière et un coeur plus léger suffisent à soulever le monde à hauteur des miracles.

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La neige aujourd’hui

Posté par traverse le 6 janvier 2009

La neige aujourd’hui m’a faire relire London et j’étais cet enfant qui rêve chaque nuit de faire un feu qui emporte le temps dans les fumées et le chant des indiens. Une cabane comme un livre et les bisons qui sautent de pages en pages dans des traces d’encre noire.

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Très peu de choses demeurent

Posté par traverse le 23 décembre 2008

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Très peu de choses demeurent des illusions que nous soufflons dans le poumon du temps. Je vais souvent exténué et lève des armées de doutes et d’ignorances sans leur payer la solde du repos. Demain ne dit qu’un temps dans lequel nous flottons en nous prenant la gorge comme on saisit une planche. Demain est un principe, une aube, un crépuscule, une voix qui se lève ou un souffle qui s’éteint. Demain n’a que faire des futurs et le bref est une éternité posée sur une lame. 

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Vous serez encore

Posté par traverse le 9 décembre 2008

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Vous serez encore, alors que les nuages passent sur vos têtes et que vous nettoyez vos âmes pour les vendre, vous serez encore, alors que le Couchant se défait des murmures, vous serez encore hésitant dans le soleil qui tombe en vous comme on réchauffe la mort qui vient en soufflant sur ses mains, vous serez encore à cet instant dans des vertus de pacotille toutes enrubannées du sucre des désirs, vous serez dans le sinistre et dans le droit sans connaître de la bête son dos ou son poitrail, vous serez comme on marche sur une planche tout au milieu des mers et vous ne distinguez alors plus rien qui vous assure, vous êtes soit une ombre soit un corps qui se tend mais rien ne fait obstacle à cette lame qui refroidit si près et qui sera bientôt sur vous, ce couteau si glacé qu’il ne vous inquiète plus dans le sommeil qui vient et que vous appelez, vous serez cette chose perdue, ce ballot sans destin qui roule sans à-coups et vient buter là, au bord des palissades construites patiemment entre là et ici, vous serez étonné de ne plus rien comprendre et de ne distinguer ni le jour ni la nuit, vous serez où vous rêviez d’être, éloigné des secousses du Nord, des morsures et des écartèlements, les yeux encore fermés d’avoir tant attendu, la peau dans l’étirement des blancheurs maghrébines et des femmes soudaines au corps tout embrouillé de vent, vous serez peut-être dehors ou peut-être dedans, les chants sont doux et furieux à la fois, les bouches se défont dans des baisers de fontaines glacées, les lames un court instant ne vont plus vers vos tempes, vous êtes délié des promesses anciennes et vos pantalons tombent, vos chemises s’envolent, vos souliers s’écornent, le ballot se dégonfle et ici, dans le Maghrib puissant, puant et sans vergogne, votre sablier peine à compter son temps, vous êtes en l’Occident des arabies funestes, vous arrivez sur des terres de bombances, de joies et de misères, vous n’ êtes plus qu’une ombre dans l’armoire des ombres et vous ouvrez la bouche pour chanter et pour mordre, à pleine voix dans le tempo des sauterelles et des lapins sauvages, vos lèvres sont aux lèvres des déserts, alors vous êtes en cet endroit du bleu où les lames viennent enfin dans des vols de moineaux par-dessus l’olivier. 

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Le brûle-tout

Posté par traverse le 8 décembre 2008

jar001.jpg Des briques en papier journal compressé, des débris de toutes sortes, des déchets glanés au fil des promenades, des saletés sans pareil reconverties en combustibles, c’était ça sa vie. Tenir avec la merde des autres, la façonner pour l’enfourner ensuite dans la gueule de son brûle-tout, tout au fond de la cuisine. 

Il a tout brûlé jusqu’à ce que la cheminée s’encrasse et que ce soit la maison qui prenne feu, un soir de dimanche, quand tout le monde cuvait les malheurs du jour et se préparait à fatigue de la reprise. Ca avait flambé si vite que sa femme partie faire quelques courses découvrit un tas de brandons presqu’éteints à son retour. Un trou dans le paysage, un trou noir, voilà ce qu’était devenu sa vie en cette fin d’après-midi. Sa femme le regarda longtemps dans le désir de le tuer, de le détruire définitivement et lui prit la main. Ils s’assirent tous les deux devant les cendres et ne pleurèrent pas. Tout était presque froid et la nuit estompait déjà cet encombrement de misères. 

Trois mois plus tard exactement, il avait reconstruit, dans un torchis solide sa cabane et sa femme s’activait de tous côtés pour donner à leur terrier un air de maison. Il avait sauvé le brûle-tout de l’incendie et il demanda à sa femme de l’approvisionner en charbon de bois dorénavant. Il fallait bien que les ruines consumées servent encore et elle dut brûler sa maison une deuxième fois. Son mari se chauffait des souvenirs comme d’autres se saoulent lentement en prétextant le désastre de leur vie alors qu’ils sont surtout dans le goût d’une ivresse qui leur permet à bon compte d’échapper au galop du monde. Les années passèrent entre les épaules des géants qui se méprisaient au-delà de toute convenance. Les blocs s’affrontaient en égrenant les massacres comme d’autres des chapelets. Les vies ne valaient rien mais chacun aujourd’hui dans le flux des technologies douces s’en rendait compte et un désespoir infini emplissait jusqu’au cœur des enfants. Les parents parlaient du monde devant eux comme si la fin était pour demain et ils oubliaient qu’ils fabriquaient ainsi des sauvages prêts à tout pour survivre, des enfants sourds et avides, des adolescents égoïstes et désespérés. Ces femmes et ces hommes qui prenaient leur marmaille pour des victimes expiatoires entraient ainsi dans un monde où la vertu n’avait plus court et le respect, cet immonde respect que les populaces évoquaient comme un dieu Baal sans pardon, couvrait tout de son obscure et infinie bêtise. La censure avait un nouveau nom que les engourdis d’émotions répétaient sans vergogne comme une antienne. Les temps étaient rudes et l’embolie proche. 

L’homme et la femme vivaient, vivotaient, survivaient et claquaient le reste comme du mauvais vin, d’un coup, sans respirer en nettoyant la première rasade d’une deuxième jusqu’à ce que le goût s’éparpille dans des venelles d’alcool où ils allaient bras dessus bras dessous, enfin libres dans leur bulle éthylique. On chercha à les remettre en selle. Des aides sociales arrivèrent, juste insuffisantes que pour vivre. Alors, ils suçotaient ces renforts et pissaient chaque matin sur quelques mots de vocabulaire qu’ils aveint écrit à l’huile de moteur sur les pavés de leur cour : respect, dignité et toutes ces choses qui flottaient dans l’air comme de sales virus avant les premiers gels. Ils pissaient et les mots rayonnaient dans des coulis poisseux qui allaient se perdre dans le tout-à-l’égout. 

La vie l’emporte sur ce qui la menace, quel que soit le prix des victoires, et le couple prit ses aises dans ces comptoirs sinistrés des anciennes cités ouvrières. Il tenait bon, s’épouillait consciencieusement de toutes les simagrées morales qu’on tentait de lui faire avaler. Ils étaient sans espoir mais libres, enfoncés dans la vie sans rémission, acharnés à ne faire confiance qu’aux malins et à fuir les idéalistes qui sont des agents de malheur absents à l’appel des troupes. Mais chaque jour leur système vacillait, les efforts pour se protéger du mal commençaient à tourner court. Leur inquiétude était cotée en Bourse, comme toute la cohorte de leurs émotions. Elles servaient à vendre, à conquérir des marchés, à avilir des nations pour mieux les conquérir. Tout s’effritait dans des cynismes bon teint mais la peur gagnait le ventre de chacun. De vielles rancunes s’avivaient, des terreurs passées remontaient à la surface, les ombres de l’avenir prenaient les formes du passé et la bricole remplaçait l’audace. 

Ils avaient la trouille mais la vie suivait son petit bonhomme de chemin et ils comptaient sur le temps qui passe pour les enlever à leur insu à toutes ces simagrées et les laisser un soir sur le bord de la route, remplis comme des outres. Game over ! C’est ce que répétait l’homme. Game over ! Ca l’amusait cette façon d’adolescent de signer la fin. Ca l’amusait ces phrases toutes faites que les adultes bafouillaient sans plus les comprendre. Ca l’amusait tellement qu’il se saoulait chaque jour un peu plus. Comme une élégance qu’il se permettait alors que l’ivresse tombait dans le coeur des enfants comme un fil à plomb. 

Ils se saoulaient pour ne plus répondre aux semblants de phrases qu’on leur lançait encore, par compassion, par habitude ou dans une allégresse qu’ils avaient fini par comprendre. Leur pauvreté rassurait, elle était visible, exposée aux regards des plus faibles mais eux tenaient encore debout et la dégradation du couple, finalement, faisait chaud au cœur. Il tombait lentement jusqu’au KO final et dans ce mouvement, les autres se redressaient pour mieux voir. Des banques, des maisons bien pensantes, des politiques maladroits tombaient chaque matin et c’était pour beaucoup un temps béni ou enfin le sel de la terre vous piquait la langue. Une bonne guerre, ou quelque chose comme ça, c’est ce que disaient leurs mines apeurées. Ils rêvaient des Huns, des Barbares mais les appelaient de leurs vœux. Ils avaient l’air goguenard des gens au courant des secrets les plus fous. Et ils vivaient de plus en plus vilement, sans espoir, victimes de leur naissance plus que de leurs adversaires. 

Alors le couple apparut comme une providence dans ces airs de retraites. La femme avait grossi mais son sourire prenait de plus en plus de place dans un visage tout en chaudes rondeurs avinées. L’homme s’était tassé mais ses grands bras battaient toujours la mesure de son enthousiasme méticuleux. Ils étaient les vieux de l’impasse et on allait les consulter comme des pities clandestines. Le couple comprit l’aubaine. Les gogos étaient les héros du temps. Ils se faisaient plumer en direct, mépriser en gros plans, avilir en prime time sans broncher. C’était comme une deuxième nature chez beaucoup cette façon de se dégrader dans l’illusion de la sincérité. 

Ils recevaient maintenant sur rendez-vous. On leur glissait un billet, certains leur remplissaient le frigo comme si ils avaient ainsi bichonné leur âme. C’était navrant mais rentable. Il y en avait même qui pissaient comme les Maîtres le faisaient sur les mots d’huile noire. L’homme et la femme prospéraient dans cette impasse de prédictions qui prenaient les malheurs de chacun pour des aubaines. Il leur suffisait d’annoncer des temps de restriction qui augureraient d’une suite heureuse et chacun rentrait chez soi, le courage au ventre pour tenir un jour, une semaine de plus. 

Ces dieux de basse-cour faisaient concurrence à l’Imam du coin et au curé togolais qui poussaient ses ouailles devant lui comme un pâtre ses chèvres. Il n’avait pas perdu l’accent et on s’amusait à l’imaginer à la traite de ses plus fidèles brebis….Mais les affaires roulaient au temps du choléra. Chaque désastre valait sa part de semailles oratoire et le vin augmentait leur talent vaticinateur. Un jour, à bout d’arguments, l’homme annonça qu’une femme, seule une femme pourrait les sortir des ornières du passé. Comme une Jeanne des temps nouveaux, souriante et réaliste, généreuse et affairiste, simple et si complexe, comme la féminité….Il insistait sur cette idée : la féminité, les femmes et chacun y allait de son baratin tolérant. Les hommes étaient des guerriers et les femmes des nourricières, de grands seins répandus au-dessus des bouches affamées des enfants perdus du siècle… 

Et ils repartirent chez eux en amplifiant la nouvelle, une femme allait sortir des urnes comme un Sabra sort de l’ombre pour frapper. C’était la bonne nouvelle du temps. Une femme, finalement, l’idée était assez neuve, vu sous cet angle. Ils n’y croyaient pas vraiment mais cette idée apaisait. Le couple fignola ses fables, elle serait peut-être la première d’une longue lignée déjà de femmes au pouvoir. Mais  celles-là étaient des hommes comme les autres. Elles aimaient le pouvoir, la violence des affrontements, la banalité des mensonges. Ce qui allait arriver enfin, c’était le temps d’une nouvelle alliance, celle du féminin et de l’universel… 

Les clients abondaient et la joie revenait dans les cœurs. L’espérance était le prix commun auquel chacun était prêt à consentir. Et tant qu’à faire pourquoi pas une femme, après tout ? Le brûle-tout tournait à plein rendement, les fumées étaient plus légères et le couple peu à peu, dans ces temps si obscurs, se mit à prospérer… 

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Vincent’s roof

Posté par traverse le 5 décembre 2008

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Au cas où vous le sauriez pas votre serviteur parle un excellent Franglais. En attendant les versions wallonne et latine,  allez jeter un oeil sur www.vote4vincent.be

Et que ça circule, diantre !

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Très peu de choses

Posté par traverse le 16 novembre 2008

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Très peu de choses demeurent dans l’étalement des illusions et la poussière qui tombe efface jusqu’aux apparitions que nous soufflons dans le poumon du temps. Je vais exténué et lève des armées de doutes et d’ignorances sans leur payer la solde du repos. 

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Chaperon rouge

Posté par traverse le 13 novembre 2008

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Vous étiez Chaperon rouge et vous traversiez les bois environnants avec votre gourde pour la soif qui bondissait sur votre hanche quand vous franchissiez les fossés et les buissons serrés, vous étiez franche et rapide, vous courriez dans le silence de la forêt. Vous aviez annoncé votre présence et vous vous étiez mis cette étrange idée en tête de venir au rendez-vous en rouge et à pieds ! 

Dans la vallée, dans une auberge d’un autre siècle rabibochée de larges planches patinées, j’étais dans l’ombre et j’attendais le moment de me lever. Des histoires à raconter nous réunissaient dans cet endroit fort enfumé. Des hommes, des femmes et des enfants appelaient le conteur, riaient, applaudissaient et en buvaient une autre ! J’attendais pour me lever que le Chaperon ouvre la porte… 

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Portes…Istanbul

Posté par traverse le 12 novembre 2008

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Promenade

Posté par traverse le 7 novembre 2008

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Entraperçu

Posté par traverse le 1 novembre 2008

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Ca file entre des choses dressées sous un ciel désuet

Posté par traverse le 1 novembre 2008

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Ca file entre des choses dressées sous un ciel désuet, la vie que l’on n’arrache pas suffisamment aux adventices des désirs.

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Dans la clarté, il y a de la lumière

Posté par traverse le 31 octobre 2008

Dans la clarté, il y a de la lumière qui nous effleure un court instant avant l’ombre qui tombe comme une mauvaise nouvelle sur les épaules des passants. Le temps de s’ébrouer et la clarté revient mais la lumière a fui dans les diagonales du souvenir.

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Pessoa dans l’entre-deux

Posté par traverse le 30 octobre 2008

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J’aime les photos d’ombres, je m’y emmêle parfois ne sachant plus si ce sont les morts qui nous regardent, comme Pessoa, lunettes sévères et lèvres pincées dans l’impatience de tout ce qu’il n’a pu achever, ou nous qui les guettons, sous les formes les plus improbables. Ici, il semble nous attendre, étonné que nous jouions avec lui le jeu des apparitions….L’enfant en skate se fiche de cette image que je construis entre trois temps et file dans la vitesse, hors de ces endroits de lumière et de pierre où nous allons doucement.

 

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Révolutions de palais/poème

Posté par traverse le 29 octobre 2008

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Un premier souffle est né, un autre se prépare et déjà il

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Tombeau premier pour ma colère dans la voix rouillée de trop d’intransigeance, bienvenue aux phrases de défaite, de délabrement et de désastre, bienvenue aux rêves éteints dans le froid couloir des palais, bienvenue aux relents et remugles qui ne tombent jamais que dans l’oreille d’un sourd, bienvenue ! Tombeau premier pour cette bourrasque qui ne devient jamais murmure quand elle fore son chemin entre les muscles  thoraciques et les marais abdominaux, bienvenue !  Tombeau deuxième pour nommer cette colère qui découpe la lame qu’elle croit lever, et frappe sur le corps de qui l’entretient et qui la veut définitive, arrachée aux fulgurances de la voix, aux intransigeances de notre voix dans le corps qui se fait lourd alors qu’elle se détend comme on l’entend, qu’on la voit prendre place dans le centre de ce corps trop petitement cousu pour les débordements, qu’elle invite à inaugurer d’autres lieux plus secrets, le ventre, le sexe, la croix des épaules quand la peur tombe, que les chairs s’affaissent et que l’âme s’élève, allons rions de cette élévation, de cette colère blanche, oubliée des couleurs de tous crus et rions encore plus de cette chaleur qui tombe sur la terre et où nous nous asséchons en rêvant de fontaines. Tombeau troisième pour les voleurs de sang qui entrent sans cesse en moi et me le prennent comme s’ils entraient dans un jardin public, s’en vont et me laissent dans mon sang qui illumine le sol dans l’ombre des pardons espérés et jamais reçus, m’ont laissé et s’en vont, barbares agiles et lâches, frappent n’importe où, quitte à se frapper eux-mêmes, arrivent, frappent, s’en vont et laissent tout ce sang s’échapper des branchies qu’ils nous font dans les lignes des flancs. Tombeau quatrième contre la généalogie des illusions, les pitiés et les circonstances des tribus, contre l’attachement des clans et des familles étroites, contre cette chose terrible qui dévore la bonté au nom de la bonté, contre cette machine de remords et de crainte, contre cette homélie, ce chant de désespoir que les pauvres des  pauvres chantent en se prenant la main pour se sentir moins seuls à beugler dans le vide, tombeau quatrième pour les dieux anciens tombés au fond des fosses et que nous recouvrons d’une amnésie commune. Tombeau cinquième pour le carrousel des mensonges, beau carrousel et tourne carrousel jusqu’à ne plus nous laisser voir chevaux de bois et carrosses de sucre, carrousel de la main sur le cœur, du contentement, des yeux humides, de la voix enrouée et des raisons majeures, carrousel magnifique des soliloques du mépris et de la tentation, tourne et tourne, emporte tes enfants qui mentent comme des arracheurs de dents, emporte-les au loin, cavale et roule carrosse, cavale, vale, vale, vale…et noie-les au plus proche de la rivière qui te mouille les pieds. Tombeau sixième enfin avant bien d’autres que vous reconnaissez au plus profond de vos terres intimes, tombeau sixième de la colère quand les baisers ne valent plus que le temps de les donner, baisers perdus, tombés du bout des lèvres, baisers d’accompagnement qui abondent chez ceux qui abandonnent, baisers de sucre roucoulés sous le couvert des morts, baisers si froids qu’ils brûlent à tout jamais, baisers que j’attends et que je donne ne sachant que faire pour me défaire de cet antique goût des baisers premiers, colère d’en être encore à compter ce miracle au nombre des usages racoleurs et des espérances mises à sécher comme linge d’après boire.                                                                                                                 

                                                                                2 

A présent qui rendra justice à ma colère dont je cherche ici à partager la dépouille encore chaude,  notre nourriture à jamais, qui rendra justice pour ce qui est tombé sous la herse des larmes, pour ce qui a été vendu à l’encan des évidences, pour qui s’est endormi en rêvant de sentinelles dans le jardin où j’aimerais me coucher au milieu du combat des chairs brunes et sucrées mais je ne peux que rappeler à moi la voix forte de la colère qui est comme une épine plantée dans le talon et dire au milieu de ces rêves de chairs, de caresses et d’emportements que je ne vis pas dans un château de verre, que le monde vient jusqu’à entrer en moi au-delà des limites, que le sommeil ne m’est plus d’aucun secours si ce n’est à perdre l’usage ébloui de la parole, dire qu’à l’époque, au début, dans un temps que je n’ai pas connu mais je vous en assure, que j’ai mille fois visité, dire que je n’avais aucune idée de ce que allait être ma colère et que je ne le voulais pas telle, aussi inextinguible, dire que je n’avais et n’ai toujours aucun désir de céder à cette compassion des apostats, aucune inclination pour le goût des renoncements ou des arrachements infructueux au sirop et à la moiteur du monde, rien qui me désigne comme objet livré à cette sainte déraison, non rien et surtout pas l’emportement ni la hargne ni la furie ni la mise hors de soi mais la simple colère, la terrible et impitoyable colère qui n’attend que la nuit pour s’en prendre à la simplicité du mal, à cette impossibilité à jamais de dire aux murs qui se referment qu’ils ont toute raison de masquer le monde et de nous encercler dans cette nuit à étapes, éperdument recommencée, que cette colère interdit l’innocence des massacres, elle vous fait rengainer le sabre dans le fourreau au milieu de la bataille parce que votre plus évident ennemi vous a craché au visage et que vous, Mahomet au coeur du carnage et de vos rêves de conquête, vous avez essuyé ce crachat en ravalant ce qui n’était plus qu’une simple éraflure sur la joue de votre orgueil, un souffle qui ne vous atteignait plus, une ombre effacée dans le retrait de votre regard, oui, cette colère qui crépite ou qui cuit à feu lent sur le visage de ceux qui viennent de tout perdre et qui sont renvoyés au lieu commun de l’indignité, cette colère comme une chronique des temps de l’infamie, une colère qui tombe au coeur des hommes comme un oiseau mort changé en vermine en plein vol, une colère qui déroule ses eaux calmes aux quatre saisons et qui emporte des cités dont les barrages ont cédé aux premières menaces, une colère apprise dans l’expérience du corps qui s’effondre lentement, du corps qui décline ses adjectifs de fatigue et de l’amour qui se confond si souvent avec le refuge du sommeil ou les funérailles des éblouissements, cette colère qui a trouvé refuge dans l’ancien temple, dans la maison du doute et de l’inquiétude où culmine l’horreur du temps et la passion de la durée, cette colère qui me rend plus coupable qu’autrefois et autrefois se dissout en moi à chaque instant comme on déplace un rocher pour masquer la vallée et c’est alors une tumeur plantée au milieu de l’entrelacs des muscles, des nerfs et de la graisse que vous avez tant aimé alors que ce corps qui est le vôtre n’avait pas encore livré toutes ses conséquences, qu’il était offert sans gratitude à la beauté des langues étrangères, aux doigts agiles et odorants, aux vertus humides, aux dents des passagères et à leurs paroles qui vous paraissaient invulnérables, à cette dévoration primitive où vous avez chanté le mouvement du sang et l’absence de miracles parce que c’est dans la présence du sang que vous voyiez tout miracle et que vous vouliez effacer le pourrissement de votre vocabulaire et que vous ne le pouviez qu’à condition de mourir à l’instant et que cela vous ne le vouliez pas…tout de suite, cette colère que je dressais contre les temps de la crédulité, je pensais donc pouvoir en couvrir les pans de ma détestation, les lames de cet enfermement qui faisait que mon corps était tout entier dans l’ordre du renoncement et je savais qu’il était puéril de tenter cette chose qui est d’échapper à ce qu’on ne veut pas, ou plus, ou jamais plus, je savais qu’il me fallait aller plus droit, plus intensément vers le cœur de cet embarras qui est au fond de chacun qui renonce soudain aux tourbillons et qui se hisse un peu plus hors de lui, je savais qu’un peu de calme allait surgir de cette façon de dire pleinement oui à ce qui ne cessait de m’agiter et de me battre, de me tordre et de m’essorer enfin dans la liquéfaction des colères sans combats et je dois vous ajouter que ce passage du non vers le oui a besoin d’une irrémédiable blessure, une marque que chacun peut reconnaître, oh combien de fois avez-vous tenté de l’effacer ce stigmate silencieux? Combien de fois avez-vous tenté de la réduire, de la circonscrire, cette colère qui accélère soudain l’équilibre instable des cellules ? Combien de fois n’avez-vous pas baissé la tête devant cette marque que vous aviez patiemment gravée depuis que vous pratiquiez le babil des survivants ?                                                                                                                                                          

…et la honte est peut-être une réponse à ce que je vis ici, la honte, le remords, quelque chose de retenu, comme du sang qui ne vole pas au secours de la douleur, de l’oxygène qui pourrit d’être trop vicié, de la matière qui n’arrive plus à monter dans les vapeurs, une certaine idée du mal qui ne fabrique pas son antidote, quelque chose de mort qui se prend pour la vie, rien de bon, de la misère en somme, du fracas dans le vide, du feu ajouté au feu, de la colère à la colère, tout ce fatras à ce fatras qui vous invite à des rêves d’ordre et il vous incombe de toujours, encore et encore organiser le chaos, cet état dans lequel vous n’êtes pas sûr d’y arriver parce que cet état vous met en situation de déséquilibre, vous avez essayé d’imprimer jusqu’au fond de chaque cellule de chaque membre et de chaque organe qui vous constituent, cette colère qui est une façon de dire à votre tête, à votre ventre, à votre sexe, à vos bras et vos jambes que décidément non, il ne s’agit pas d’accepter que vos cellules se mettent en ordre, elles ne vivent que pour ce désordre futur qui vous emportera, , l’ordre vous dis-je, l’ordre toujours, cette chose qui fait mourir la colère et nourrit le crabe qui vous dévore, et ce désordre sera leur raison d’être, elles bougeront, vivront, voleront au secours les unes des autres grâce à ce désordre initial qui sera un jour le rêve du corps, quand les clones, les reproductions auront testé cet ordre et nous enverrons dans l’enfer de la similitude, mais ne rêvons pas, l’absolu miracle de la nature, l’équilibre qui nous maintient c’est ce désordre, cette façon d’achever l’inachevé, cette manière de nous maintenir dans le monstre alors que nous tentons d’être anges, montres vous dis-je, monstres toujours, témoins du désordre et de l’anéantissement, témoins de la destruction des rêves et de la fastueuse trahison de la mort qui remet sans cesse dans ce désordre l’ordre du recommencement voilà soudain cette cellule mangée de l’intérieur alors que nous la scrutions, elle se déplace peu à peu vers des endroits que nous ne voyons pas encore, elle mute d’un coup, elle avive sa capacité à nous échapper, elle glisse vers ce que nous n’avons pas encore pensé, elle disparaît et nous sommes là, le ventre, le sexe, la tête, les bras, les jambes encerclés de douleur, ne sachant plus à quels désespoirs nous vouer, nous coulons lentement, la lumière se dissout peu à peu et puis, ça y est, une étincelle, cette explosion qui nous dit que nous sommes plus vaillants que jamais à rebrousser ce fantôme qui traînait sur la plaine et qui refermait sur nous le désert et la steppe, ça y est la bousculade a commencé, les murs s’effondrent, de l’air entre enfin, vous hissez la tête hors de vos épaules, vous la maintenez presque hors de vous et vous regardez à nouveau la prairie et la pluie et le vent vous couvrir, vous vous décidez alors à maintenir ce regard aussi loin que la vallée vous le permet parce que vous êtes devenu plus fort d’un seul coup et d’un seul coup la vallée s’effondre et vous devez encore vous hissez plus haut pour voir plus loin et ainsi de suite jusqu’à ce que vous vous désarticuliez, membres distendus, cœur débordé, cerveau chauffé à blanc, ça y est, la colère a réussi à vous étreindre et tout ce corps qui n’était que désirs, ce corps accueille enfin tous les autres, vous n’êtes plus plein de rien, vous vous videz littéralement et c’est infiniment lent à faire entrer, le monde, ça se bouscule parfois mais ces petits effrois ne sont rien à côté de ce renflouement qui vous occupe, vous êtes submergé, ébloui par la légèreté qui envahit le territoire que vous comptiez garder pour vous, il faudrait renoncer souvent à ce puissant appétit d’ordre, d’entendements, de souvenirs d’évidence et de savoirs, les techniques viendront peu à peu, les silences suffiront aux liens et la bête se nourrira de ce qui veut bien la pénétrer mais un jour la bête a faim, si faim qu’elle accélère le mouvement de ce qui la dévore, cette bête chaude, cette bête rouge qui vient quand le soleil se couche, cette bête féroce qui dévore tout ce qui semble tenir et d’un coup, plus rien ne tient et ne marche, la bête est venue chercher son dû et il faut donner un peu trop, un peu plus que ce qui était annoncé et ce plus, ce trop ce tout petit peu pas prévu fait lever en vous, comme en moi aujourd’hui, fait lever la colère et ça gronde et ça monte jusqu’à importuner le bon entendement de ce qui devait tourner et aller de soi et d’un coup, c’est ça, d’un coup, le trop, le plus vient ensemencer les déserts et les steppes et tout se lève d’un coup après la pluie, ça germe et meurt du même élan, j’hésite à continuer, c’est difficile de voir tout germer et mourir dans la même averse, c’est difficile et il faut de la patience, il faut de la patience, vraiment, de la patience, une longue et inaltérable patience, de la patience, patience et patience encore.                                                               

                                                          

                                                                                  

Non. Ce n’est pas un coup de tonnerre un coup de sang, c’est du trop plein, de la vague qui vient dessus la vague, cela qui noue et dénoue à la fois mais qui arrache ce qui traîne et qui n’a plus de force, ça vrille, fore et écrase, ça revient quand on la croit partie et voilà que ça revient encore et encore, il faut faire mourir en soi la vertu des mesures, la vertu…c’est fait, c’est dit, c’est déjà le dénouement en vous et ce n’est plus grâce à vos yeux, cette chose immonde qui ne vous a pas annoncé sa venue, cette chose qui est venue un jour en moi, ce tout petit peu en trop, cette marge qui avait glissé un peu trop loin, cette démesure qui vous a pris au dépourvu et contre laquelle vous ne pouviez plus rien, plus rien puisque vous étiez, je le rappelle, je prends mon temps en disant cela, à le rappeler, que vous étiez prêts à l’ordre et au désordre, au grand combat de cet envahissement contre la peste et vous étiez, j’étais, prêts à ouvrir la porte à la peste, je l’ai ouverte, je vous rappelle l’éblouissement et tout ce qui s’en suit, je vous rappelle l’anéantissement, le subtil nouveau mélange en vous du monde et de ce que vous pensiez, croyiez même un peu être et moi aussi j’étais prêt au débordement mais je suis mort d’étouffement peu à peu, c’est le trajet annoncé de toute vie enterrée au cœur fragile des hommes mais les hommes ne savent que faire de cette chose, là tout au fond et qui les rappelle sans cesse à eux-mêmes, elle les ranime quand ils se laissent enfin couler, elle les étreint quand ils sentent encore un peu d’amour les traverser, cette chose étrange qu’ils tentent d’oublier de toutes leurs forces et c’est quand elle est en moi,  presque inavouée, transparente, qu’elle est la plus définitive, je suis obligé de la reconnaître, moi qui ne suis pas encore arrivé à la simple connaissance du cristal, de la fumée ou de la joie et qui a mis la vertu des colères au centres des mirages.

Octobre 2008

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Rien qu’un temps entre deux lumières

Posté par traverse le 19 octobre 2008

 Rien qu’un temps entre deux lumières, les bras ouverts dans cette fluide ignorance,

aller inaperçu dans les allées d’une aube déjà froide que nous embrassons dans  

l’écarquillement des aveugles.

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Autour d’Helen Hanff

Posté par traverse le 6 octobre 2008

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Bruxelles, le 29 août 2008 

 

Cher ami, 

Cher Jean-Louis, 

 

Le livre que tu viens de m’envoyer est un cadeau d’une autre époque, celle de ces années cinquante, justement, où il fut écrit au fil des correspondances et d’une amitié fondée sur un  enthousiasme pudique. 

Je suis troublé par cette passion si évidente, cet amour si profond, ces sacrifices si constants que Helene Hanff  porte à tous ces livres qu’elle attend au fil des ans. 

Ce sont les années de ma naissance, à peu de chose près, et je replonge à l’instant dans un temps qui était comme entre parenthèses, la guerre venait de finir et la prochaine,  l’atomique se profilait entre Cuba et nous. C’était une époque qui était toute empesée de principes et en plus d’un demi-siècle, ces principes se sont faits rares, paraît-il, alors que c’est l’exigence intérieure qui est venue à manquer au nom de la satiété générale. 

Mais ton geste me renvoie plutôt à ma bibliothèque que je suis en train de la dégraisser de tous ces volumes qui ont compté mais qui aujourd’hui me renvoient bizarrement à une mélancolie tenace, celle du temps qui passe et qui est enfermé, là, dans ces livres qui m’ont fait et accompagné pour le meilleur et pour le pire. 

Je ne me débarrasse pas d’eux, comment pourrait-on effacer le temps qui est en nous, mais je suis occupé plutôt à faire de la place pour les livres d’un autre temps, ceux de la méditation sur l’avenir, ceux qui feront de mes jours et de mes nuits des durées irremplaçables. Comme je suis un homme de paroles, je ne doute pas que je les ferai connaître autour de moi et il est vrai que de parler des livres sont toujours une façon de les protéger et de leur rendre grâce. C’est une façon de les rétribuer de ces qu’ils déposent en chacun de nous, lecteurs ou  non. Et j’aime dans cette correspondance, le soin méticuleux apporté à décrire les livres attendus et envoyés. Ce soin, ce n’est pas cette banale maniaquerie que certains portent au papier, à l’odeur, au toucher des livres –j’ai remarqué que la plupart de ceux qui s’extasient ainsi de façon générale ne lisaient pas- mais plutôt une attention à la biographie, au récit de chaque livre. 

Cet attachement ne me semble jamais être une complaisance vieillotte mais plutôt une façon de nommer son partenaire, de lui donner formes et instance, de l’inscrire dans le cours de notre vie. Ces partenaires, je les ai si souvent appelés à mon secours alors que j’allais dans des désespérances de mon temps et à chaque fois, j’ai fait une chose que je peux dire ici, je les ai pris entre les mains, manipulés, feuilletés, entrelus et régulièrement, redéposés dans la bibliothèque. 

Je ne voulais pas défaire ce sentiment qui me remplissait, ce besoin de lecture, je n’étais pas prêt à la satisfaction  de ce désir. Je préférais ne pas lire entièrement tel ou tel auteur plutôt que de consciencieusement l’épuiser. Je préférais rester sur ma faim…et me sentir encore en attente. J’aime ces longues patiences au pied d’une œuvre, je sais approcher ce qu’elle recèle sans l’éventer d’un seul coup. Et je retrouve cette façon d’ogresse qui sait ménager ses appétits chez Helene Hanff. 

Paradoxal, diras-tu ? Oui, et non contradictoire…J’aime ces approches circulaires, ces séductions subtiles et ces bombances soudaines. Bien sûr des millier de choses se font autour du livre, mais trop souvent autour, et de plus en plus de périphéries, d’animations ,de promenades autour des livres nous éloignent d’eux, me semble-t-il. 

Dans ma bibliothèque, plusieurs livres sont arrivés chez moi de la même façon que le rapporte Helene Hanff: des correspondances, des envois d’amis qui me savaient intéressés par un sujet précis à certaines périodes de ma vie, des livres chinés chez des bouquinistes, la plupart, des hommages d’auteur qui me gratifient de leurs livres que je lis chaque fois, même si beaucoup me tombent des mains. 

L’amour est difficile, on le sait, il ne se vend pas, il s’arrache à l’indifférences des bonheurs obligés et des passions vite consommées…Les relations  avec mes livres ont été aussi intenses et imparfaites que les péripéties d’une vie amoureuse ; des histoires courtes et longues se sont assemblées au fil des ans pour constituer une bibliothèque intérieure, comme une autre scène. 

Hölderlin disait que le projet de toute vie était de trouver une forme. Certains dessinent leur vie d’un trait ferme et rectiligne, d’autres enchevêtrent les épisodes et le trait s’égare, d’autres encore soulignent en se répétant le même trait jusqu’au bout, d’autres enfin, en pointillés, marquent les hésitations les pertes, les deuils, les rendez-vous manqués, les impasses qu’il ont retenues en eux. 

Ces fuites, ces fusées, ces bonheurs, c’est notre dernière bibliothèque, celle qui est en nous, que nous emportons, résignés de ne pouvoir les lire tous…et d’en témoigner, encore et encore dans les enfers provisoires où nous allons. 

Je serai heureux d’y retrouver Helene Hanff et ses chers libraires. 

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Une vie, c’était donc une nuée d’oiseaux

Posté par traverse le 27 septembre 2008

Une vie, c’était donc une nuée d’oiseaux muets dans le matin rose, des déferlements d’enfants courant dans les prairies, des roulements de sabots sur une chaussée ancienne, des paquets d’écume flottant dans les rues côtières alors que l’ouragan gonfle ses poumons noirs et crache sa misère dans des écroulement de maisons et de vagues; une vie, c’était tout ça, infiniment pris au piège, c’était tout ça qui resterait maintenant enfermé dans les alvéoles enchevêtrées de ses poumons, viscères et méninges éteints.

Une trombe d’eau balayant le pont, ce fut la vie qu’il emporta d’un bord à l’autre jusqu’à cet instant. Une trombe d’eau, voilà l’effet de la dernière pulsion du sang dans les artères, veines et autres vaisseaux.

Rien n’est déchiffré avant que cet homme décide de la dernière image. Tout flotte encore : le désir, l’argent, l’amour, les femmes, les pièges qu’il nomme déjà  alors qu’il n’est qu’un tout petit enfant. La maladie, aussi, a tenté de frayer son chemin mais elle s’y est perdue et il en a profité comme il pouvait. Malade comme peut l’être un homme en bonne santé, stupéfait de voir que le corps s’affaisse autant alors qu’il tente de le redresser infiniment. 

 Puis, la nuit, encore et toujours insatisfaite, courant dans des landes de lait, caracolant dans le velours des sommeils, hennissant dans la torpeur. La nuit affamée qui se fait attendre comme un enfant avant le coucher. La nuit sans le confort du jour qui amortit le vif des choses. La nuit enfin qui étrangle ce qui reste du jour et qui permet de tenir le jour enfermé dans la nuit. La nuit obscurcissait tout et n’apaisait rien. Elle lui donnait sans cesse le goût d’une autre image, et d’une autre encore jusqu’à l’épuisement. Il se réveillait le matin encombré de ces images encollées dans la nausée. Il se mettait debout après quelques minutes de concentration douloureuse, le corps déjà frappé, comme la langue garde longtemps le goût d’une insanie. 

Et voilà que son temps est passé pendant qu’il regarde les étoile au-dessus de sa tête et les saisit entre deux doigts une fois encore.

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Promenade

Posté par traverse le 26 septembre 2008

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Promenade dans les allées communes des paysages simplifiés…

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Tentures fermées

Posté par traverse le 26 septembre 2008

Tentures fermées, il ouvre son ordinateur et se met à écrire. 

Le monde, tout à l’entour ne l’ennuie pas, il en souffre même plus qu’il ne voudrait, il pressent de terribles catastrophes qui s’annoncent entre deux pages.

Ce monde, il y est logé à la même enseigne que son voisin et ceux d’en face et de plus loin encore qu’il ne peut voir ou entrevoir les limites de son monde mais il sait que dans cet appartement, celui qu’il occupe depuis bientôt dix ans, des choses l’encombrent, des êtres manquent, des corps s’emmêlent dans ses souvenirs.  Ce monde est en lui et il ne peut mais veut se désencombrer des chose qu’il a entassées lentement au début, mais la vitesse s’accélère, et il lui reste aujourd’hui de moins en moins de place. De moins en moins de place pour y prendre place lui-même. 

Des mots, d’abord, tous ces mots qu’il a amassés depuis près de cinquante ans, ces mots vont enfin servir à autre chose qu’à nommer le monde et à l’habiter.  Aujourd’hui, il écrit pour désenchanter les illusions qui l’ont porté depuis si longtemps, une malédiction souvent, un rendez-vous de deuxième ordre avec la vie, une gabegie qu’il a prise pour de la liberté. 

Et sa liberté est entière ce matin.  Il s’est levé après une nuit désastreuse, il a marché une demi heure au parc et il est rentré, après avoir rempli le congélateur à raz bord. 

Il a ouvert l’ordinateur et s’est mis à écrire.  La porte fermée, il se sent parfaitement séparé de ce qu’il prétend tenter de découvrir depuis si longtemps, ce monde qui l’occupe et qui le tient d’un bras de glace à distance. 

Il a encore du temps, même si la vie rétrécit, il raccourcira certains chapitres, alignera les ellipses, embrigadera le lecteur dans des copinages douteux mais efficaces. 

Son appartement est constitué d’un hall de jour, d’un salon, d’une salle-à-manger, d’une cuisine dix-neuf cent trente donnant sur une terrasse où il a dressé un mur de plantes entre lui et les terrasses voisines, un hall de nuit conduisant à un chambre encombrée de livres et d’objets récoltés lors de voyages anciens, puis un bureau où il accumule les dossiers, les livres encore, les outils informatiques, un débarras qu’il n’ouvre que dans de rares occasions, une salle de bains qui évoque le Sud et des toilettes au plafond si haut qu’elles semblent la voie verticale vers un autre temps.  C’est là qu’il vit et que d’autres ont vécu. 

Mais c’est de cet enchevêtrement de vies et de choses passées qu’il a décidé de faire son récit. Non qu’elles soient particulièrement exceptionnelles, ces vies et ces choses, mais elles s’enfoncent en lui, comme une Venise funeste et il sait que le temps est venu de se délester pour ouvrir sa viande à de nouveaux organes.  (en cours)

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Des héros discrets

Posté par traverse le 21 septembre 2008

 

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  Ils viennent de partout, écoles, usines, familles, prisons, hôpitaux, centres culturels, bibliothèques, ils découvrent, prennent position, s’installent, parlent d’écriture, d’emblée, ils en rêvent, ne savent plus que dire, se préparent au pire qui serait de comprendre qu’ils ne pourront jamais y arriver seuls, alors se rassemblent, s’encouragent, se soutiennent, comparent la qualité des ateliers passés, rêvent de celui-ci, anticipent leurs résultats, s’inventent de lourdes préoccupations récentes, des mariages, des naissances, des enterrements, des bouleversements métaphysiques soudains, des parents morts et des maladies secrètes, se nourrissent de malheur ou d’un excès de bonheur trop exubérant, évoquent Dieu, le Diable, le sexe, le trou, le grand  trou du remords, la vie passée à des choses trop humaines, puis se reprennent, se contredisent, reconnaissent l’importance de la durée, de l’ennui dans la naissance d’une œuvre, combattent pied à pied la peur de disparaître dans l’insuffisance de leur ambition, citent leurs dernières trouvailles, tombent au même instant dans un modeste silence, se rapprochent néanmoins du plus important qui est d’être là, d’avoir trouvé et pris le temps sur le temps, de se reconnaître le droit à cette bizarre comédie d’écriture, ils redressent la tête, se découvrent un destin, une famille, du moins une tribu d’errance, certains se connaissent depuis si longtemps, ils écrivent ensemble depuis une éternité, se lisent et se commentent avec tant de complicité qu’ils en deviennent exceptionnels, ils tournent autour de la bête, ne l’approchent que rarement, crèvent de peur, ne peuvent pas en parler encore, la dynamique doit se reconstruire à chaque fois, les présentations auront lieu ce soir, sont un peu tendus, savent que le jeu qu’ils jouent n’est pas très net, affirment le jour en rêvant de la nuit, ont peur du noir et le redoutent encore plus dans la solitude qu’ils prétendent atteindre, déballent leurs petites affaires, dictionnaires, ordinateurs portables, crayons de couleurs, fiches et outils déclencheurs d’imaginaire, ont appris que ça se travaille comme le reste, mais ne savent pas toujours comment travailler le reste, échangent des revues spécialisées, des adresses de sites Internet, des souvenirs, de la peur au ventre, du désir au cœur et des banalités. 

(…)

Ici seront déposés régulièrement les textes des participants aux ateliers d’écriture que j’anime….Podcasts prochainement… 

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Dans ce soleil troué

Posté par traverse le 6 septembre 2008

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 Dans ce soleil troué, des galops et des hennissements anciens devalent dans le sable et les allées perdues…

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Aller

Posté par traverse le 6 septembre 2008

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Je parlais de voyages comme d’autres épèlent le nom des dieux, des femmes ou des enfants perdus. C’était l’été et la ville s’était enfoncée dans une torpeur qui réjouissait les amants qui rêvent des tropiques.

Aller, dans les nuages et les prés enfoncés dans l’ombre des matins, aller dans les épis et les soupirs, aller.

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Lentement la leçon d’anatomie

Posté par traverse le 5 août 2008

Lentement la leçon d’anatomie arrive au terme où tout se noue en toi et flotte et cristallise, tu crois échapper à ton sens de la géographie, tu connais tes sources, tes cascades, tes estuaires, tes terrains d’assèchement, tes gorges, tes remparts, tu connais mille choses qui échappent au commun et cependant tu peines à vivre dans ce temps qui se moque des doutes, des vagues et des fantômes. Tu te hisses chaque jour au-dessus des mêlées et des sanglots pour atteindre ce qui flotte en chacun et qui pèse du plomb quand les anges s’envolent au loin dans des ciels sans avenir. 

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Les papillons de la bibliothèque

Posté par traverse le 5 août 2008

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 Il avait emménagé en catastrophe, les déménageurs avaient porté jusqu’au premier étage les centaines de boîtes de livres qui pesaient de plus en plus lourd à chaque trajet et il les avait fourrés n’importe comment dans sa bibliothèque.  Les grands à côté des grands, les petits avec les petits, la poésie près du théâtre et les romans emmêlés aux essais ou aux inclassables. Il avait rempli des étagères plus qu’autre chose. C’était à l’image de sa vie sentimentale. Un peu de tout et jamais au bon endroit. Les livres d’art étaient faciles à ranger. Hauts, lourds, peu manipulés, ils occupaient les rayonnages du bas  Mais la place manquait et il avait alors allongé une seconde rangée devant celle du fond et deux épaisseurs de livres donnaient à l’ensemble un air de désordre sympathique, comme si l’empressement était la règle du lieu. 

Il n’en était rien. Tout dans sa vie avait été placé sous le signe du provisoire. Il avait même replié soigneusement les boîtes en carton vides à la cave au cas où il devrait quitter le lieu au plus vite. Il aurait alors de quoi déserter avec ses bouquins si encombrants. Ses bibliothèques occupaient une grande part des murs et comme les fenêtres abondaient, que la lumière était reine, aucun espace n’échappait et l’appartement avait rétréci quelques heures après le départ des derniers copains venus donné un coup de main en fin de journée . C’était un asile, un repli plus qu’un foyer. La bibliothèque s’était révélée très vite le centre du conflit avec sa femme. 

Des livres dans la salle à manger, des livres sur le palier, des livres dans son bureau, des livres dans la chambre, des livres aux toilettes, des livres partout certes, mais pas en pagaille, plutôt dociles et adaptés aux lieux. Pas de piles instables à même le plancher, pas de volumes épars au pied du lit, pas de magazines oubliés dans le fatras des choses quotidiennes, non, mais des livres partout, bien alignés, pressés sur des étagères en bois naturel qu’il avait bricolées et installées quelques jours avant l’arrivée du camion. C’étaient, il lui semblait alors, ses seuls alliés, ses compagnons de toujours et il n’avait aucune intention de les abandonner au nom d’un amour qui n’aimait la lecture que conjuguée au passé ou renvoyée au temps de sa jeunesse. Elle aimait tellement la lecture, disait-elle, qu’elle ne lisait plus…  « Quand j’ouvre un livre, je ne le lâche plus…Alors, tu vois, avec tout ce qu’il y a à faire, je ne lis plus, je suis bien trop passionnée ». Il avait souri mais d’un coup la certitude de son échec lui était tombée sur les épaules. Il s’était trompé, il le savait depuis le premier jour mais il s’était consciencieusement livré à l’ennemi au nom d’un amour fulgurant, profond, affolant et désastreux. Il apprit bien vite qu’une femme qui ne lit pas a assez de croyance dans le réel pour qu’elle puisse vous pourrir la vie en toute bonne foi. 

La lecture était pour sa femme un acte masturbatoire, une sale affaire qu’on se refile entre dépressifs ou ratés. C’était pour elle d’une prétention sans bornes de rester assis ou couché à lire, c’est-à-dire à ne rien faire qui tienne le monde debout, alors qu’on ne sait pas déboucher un wc ou changer une roue de voiture. Cette vanité des lecteurs était encore plus forte à ses yeux qu’elle avait en horreur, tout autant qu’elle en était fascinée, les écrivains et les personnes susceptibles de passer par les mots des énigmes auxquelles elle pressentait ne pas avoir accès. Plutôt que de lire, elle agissait comme la plupart de ses semblables, elle maudissait secrètement les lecteurs et les moquait à chaque occasion avec quelques mots faussement admiratifs où l’inspiration revenait plus souvent que le reste. Elle considérait la lecture comme une pratique religieuse mais en rien une extase mystique. Cela puait la vénération des grenouilles de bénitiers ou des bigotes de mosquées. Elle reconnaissait les gestes mais pas ce qu’ils révélaient. Peu à peu, elle ajouta à mes occupations de lecteur des tares qui me renvoyaient aux limites de l’impuissance ou de la perversité. J’étais un enculé de première dès que j’avais un livre en mains .Je lui avais fait remarqué que son image était insultante pour les homos et les lecteurs mais elle avait repassé les plats en disant qu’il fallait être un homme qui n’en n’avait pas pour consacrer autant de places aux livres dans un appartement où une femme aurait dû être le seul centre. 

Un soir, alors qu’elle lui intimait une fois encore l’ordre de vider l’appartement des bibliothèques, il lui demanda naïvement où il déposerait alors tous ses livres ? Elle le regarda, la fureur dans les yeux, lui lança un de ses anathèmes favoris et quitta l’appartement. La séparation mit des années à se régler mais sa vie ne fut plus jamais la même. Ces livres, ces théories de volumes apparemment sans secrets particuliers, étaient, alors qu’il avait consacré sa vie à les choisir et à les aimer, la seule véritable raison de son célibat forcé. Il avait un goût amer en bouche quand il repensait à la haine qui brillait dans les yeux de sa femme qui rêvait d’autodafés permanents. Elle était de la tribu des incendiaires. Lui, aimait les textes, le papier, les livres de tous genres et de toutes époques, les bibliothèques, les lecteurs et cette vertu si récente dans l’histoire de l’homme qui l’avait conduit d’enfers en résurrections peu à peu dans le silence étonné de la lecture. Cette femme était une fausse innocente qui vivait en toute quiétude une époque de muets et de sourds. Elle avait aussi en horreur le temps consacré par son mari à l’écriture, elle en était cruellement jalouse, elle méprisait ce temps qui ne lui était pas consacré, elle vomissait ces dimanches où il se réfugiait dans son bureau au lieu de se promener avec elle, bras dessus, bras dessous le long des étangs. 

Elle crachait sur ce bel argent disparu dans du vulgaire papier  mais elle se pavanait, elle rayonnait, elle gloussait, elle tortillait du croupion, elle conchiait les autres quand, à l’occasion de l’une ou l’autre lecture publique, elle pouvait se montrer à son bras et soutirer de ces rencontres convenues une gloriole qu’elle exhibait sans pudeur. Son orgueil de pacotille la rendit pitoyable à ses yeux. Elle déclara donc la guerre à la bibliothèque. Des livres disparaissaient, des pages arrachées, des couvertures croquées, … Elle gémissait au milieu des livres en lui lançant des insultes nouvelles chaque semaine. Il avait honte de ce que cette haine produisait en elle. Elle lui rappelait l’internat, la grossièreté de certains pions qui confondaient le dortoir avec une chambre basse de justice. L’alcool augmentait chez certains la conscience de leur médiocrité et il n’était pas rare que le plus lâche, un gros quinquagénaire à la main leste sur les petits, envoie valdinguer contre les murs les bouquins qui traînaient au fond des armoires ou sous les oreillers. Les internes couraient alors les récupérer comme des affamés ramassent les miettes sur le chemin, ils allaient courbés, les yeux baissés et ils emportaient leurs livres en vitesse, sans demander leur reste. Ils méprisaient ces surveillants de l’ennui pour une raison qu’ils ne comprenaient pas mais ils savaient qu’ils souillaient leurs livres de leurs sales mains trempées dans la poisse d’une vie qu’ils devaient maudire plus que le troupeau de pensionnaires attardés qu’ils formaient. Ces adultes sans grâce les renvoyaient ainsi dans une bêtise qui était la leur et dont ils ne se défaisaient jamais. Ils les voyaient encore libres et ils en crevaient. 

Quand elle en eut assez, elle se tourna vers lui et déclara que cette bibliothèque était un endroit malsain et que des sales choses allaient nous arriver : la poussière, les acariens, des microbes…Les livres, c’était comme les pigeons, on pouvait les regarder voler mais il valait mieux ne pas les toucher au risque d’être atteints de maladies de peau, d’irritations ou allergies de toutes sortes. Elle prit les poussières comme une hystérique, elle vaporisait d’insecticide les livres et le parquet tout autour, elle frappait les jaquettes des plus gros contre les tentures bleues comme on secoue une couette ou un oreiller. En attaquant de ses soins la bibliothèque chaque jour, le tout ressembla à une vitrine de bouquiniste scrupuleux qui met ses lots récents en valeur comme un joaillier le ferait avec une rivière de diamants entourée des bijoux assortis. Elle garrottait les étagères de  ses caresses permanentes où elle enfermait les livres de plus en serrés chaque jour. Il étouffait, elle jubilait. Il n’y avait plus d’amour entre eux mais une sombre affection de tous les instants, quelque chose qui les unissait comme un terrible secret, un crime commis dans le crépuscule des coeurs, elle était restée, il ne s’était pas enfui. 

La bibliothèque était devenue inaccessible. Elle était présente comme jamais mais l’approcher familièrement était devenu impossible, c’était comme un tombeau fleuri de formats et de couleurs, une nécropole élégante qu’on longeait le regard vague. Elle était comme une couronne mortuaire dans laquelle nous vivions et tournions comme des chats  maussades. Les mois passaient, les années faillirent faire de même mais la répulsion de sa femme pour la bibliothèque atteignit alors des sommets qu’il ne pouvait comprendre sans une certaine admiration. C’était une guerrière qui se battait tranchée par tranchée et ce genre de combat amènes vite les troufions adverses à des accolades qu’on pourrait prendre pour une humanité d’exception, alors que l’ennui de la mort et des insultes se tarit aussi vite que n’importe quelle passion. Il faut du renouveau à l’horreur, des plages de calme, des bivouacs apaisés et ça repart alors comme jamais dans le pus et le sang, dans l’allégresse et un terrible consentement. Ils en étaient là. Cette haine était leur seule intimité. Et les livres des prétextes sans actualité. Il ne les ouvrait plus, les évitait même, il lisait à l’extérieur, dans le métro, le train, sur les bancs publics, au parc, mais plus chez lui. Ils étaient un symbole qui s’éloignait de leurs besoins réels, ils tapissaient les murs d’une cathédrale de savoir où personne n’entrait, ils s’éteignaient de jour en jour alors qu’il les avait toujours regardés comme les vitraux colorés d’un temple où il faisait bon vivre à certaines heures du jour ou de la nuit. 

Ils s’habituaient à cette zone de conflits comme on se familiarise avec une maladie grave, dans l’attente du pire mais encore en deçà. Une nuit alors qu’il s’était relevé pour aller aux toilettes, il sentit une très légère odeur de brûlé dans le salon, quelque chose comme une cigarette qui se consume dans un cendrier. Sa femme ne fumait évidemment pas et il était très attentif à ne jamais laisser aucun mégot mal éteint avant d’aller se coucher. Ce n’était rien, une simple cigarette mal éteinte dans le fond du cendrier marocain qu’elle lui avait rapporté d’un lointain voyage. Quelques vagues fumerolles mais il n’y avait aucun danger. Il s’inquiéta de ce signe. Il se demanda si ce n’était pas lui qui avait négligé d’écraser le mégot. Il repassa tous ses gestes en mémoire mais rien. Il n’y avait pas de trous dans ses souvenirs récents et ce ne pouvait être lui. Alors c’était elle mais le geste était si infime, si inconséquent, si apparemment naturel qu’il aurait vite déclenché des hostilités pour un peu de cendre tombée dans le fond d’un cendrier froid. Ca n’en valait pas la peine et il se résigna à regagner la chambre où elle dormait profondément. 

Elle avait toujours sur les cheveux ce filet qui retenait sa belle chevelure enroulée et serrée comme un bonnet. Elle savait que cette habitude de célibataire sans grâce le hérissait et avait mis fin à tout désir entre eux.Ca et le reste. Les jalousies morbides, les instabilités quotidiennes, les agressions soudaines ne suffisaient pas. Il fallait que ce filet clôture la journée et entame la nuit où ils dormaient encore côte à côte. Elle n’envisageait pas autre chose. Ils étaient mari et femme et pas question de déroger à ce sacrement, même s’il était vide de toute intimité. La forme, rien que la forme, encore la forme, c’était ça son seul but, son unique obsession. Et la bibliothèque en faisait partie. Un jour, elle ne se sentit pas bien, la poitrine, le cœur, elle ne savait pas. Trois mois plus tard, elle mourait d’un cancer généralisé. Il régla tout, le rapatriement du corps dans son pays natal, la liquidation des dettes communes et il se retrouva seul. Il avait arrêté de fumer et il se sentait vide. Vide mais apaisé. 

Il s’installait souvent le soir dans son canapé, face aux fenêtres donnant dans un élégant arrondi sur les arbres de l’avenue et il rêvassait. Il pensait aux voyages qu’il avait faits, aux amours de sa vie, aux livres qui l’avaient changés, aux échecs qu’il tentait de dissimuler dans des sommeils vagues. Il pensait à cette femme, à son pays qu’il aimait, à sa fin soudaine et un papillon vint voleter devant lui, maladroitement. Il le regarda inquiet. D’où pouvait-il venir ? Une mite ? Il se leva, chercha l’antimite et vaporisa tellement l’appartement qu’il dut sortir et se promener une heure dehors dans l’allée avant de rentrer chez lui. Plus rien  le papillon avait disparu. Le lendemain, même scène mais ils étaient trois. Il en écrasa deux mais il renonça au troisième trop agile et alla se coucher. Cette nuit, il ne dormit pas. Les papillons le préoccupaient. Peut-être venaient-ils de la cuisine, du garde-manger des conserves, pâtes riz et féculents divers ? Il se leva et vida l’armoire, aspergea le tout de désinfectant, nettoya, examina l’ensemble mais rien, pas d’infection. Tout était normal… 

Les soirées s’enchaînèrent sans événements précis si ce n’est que les papillons, chaque soir étaient plus nombreux. Il pouvait les écraser entre ses mains, d’un essuie bien torché, ils revenaient chaque soir. Il vaporisa encore le tout d’insecticide mais les papillons étaient là quelques jours plus tard. Il ne savait plus que faire. Les papillons faisaient maintenant partie de son univers. Ils tournaient lentement dans la pénombre des soirées et son manège reprenait : il les chassait, les écrasait, allait se laver les mains, se rasseyait dans son canapé et reprenait sa lecture. . Un matin, il eut besoin d’un livre précis qu’il ne trouvait pas. Il farfouilla un peu partout et se souvint vaguement d’un endroit où il devait se trouver… Il dégagea quelques livres de la première rangée mais rien. Il attaqua la deuxième, et toujours rien, enfin, il tomba sur ce qu’il cherchait : un volume épais, ancien, au papier ivoire. Il était satisfait, heureux même, il avait, depuis des années reconstituer un ordre mental dans le chaos apparent des classements et à chaque fois qu’il trouvait l’ouvrage désiré, il jubilait. Ca avait été pendant des années comme une résistance passive face à l’acharnement de sa femme. Il saisit le livre et il découvrit sidéré des grappes de larves accrochées à la tranche. Il en sortit un deuxième, même chose, un troisième, un quatrième, …des larves partout. 

Il nettoya toute la bibliothèque, tranche par tranche mais il n’en trouva plus par la suite. C’était, dans la chaleur des vieux livres protéges par la ligne des plus récents que les papillons avaient fait leur nid. Pendant des années, des larves avaient dormi là et maintenant qu’il était enfin seul, les papillons surgissaient comme si le temps de prendre leur envol était enfin arrivé.  Ce soir-là, il s’assit comme d’habitude dans son canapé, regarda les branches des arbres onduler dans la pluie de la nuit et remarqua un papillon voltiger dans la lumière des lampes basses. L’insecte tournait dans la lumière sans crainte, presque sous son nez. Il l’observa longuement et se remit à lire dans le crépitement de la pluie contre les vitres… 

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N’entrez pas dans ce lieu

Posté par traverse le 4 août 2008

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(Une scène de théâtre. Un jeune fille, assise sur le bord, les jambes pendantes, écoute,la nuque cassée, effondrée sous les paroles qui viennent. On entend des avions décoller, des trains passer et s’éloigner, des bruits de marches lentes,…) 

Une femme bien plantée sur ses jambes nues et désignant le sol, un peu au devant d’elle: 

N’entrez pas dans ce lieu si vous n’avez  ni moyens ni permis d’en sortir, fuyez aéroports et gares sous surveillance, 

partez par les chemins et restez dans l’ombre des grands arbres, faites silence sur ce qui vous serre la gorge et ne parlez que lorsque vous pourrez vous garantir protections et distance. 

Voilà ce bel endroit, penché sur son flanc rose,  sur l’Euphrate et ses chansons dorées, sur le soleil couchant et ses vignes serrées, voilà cet endroit large comme la main et accueillant comme des doigts fermés sur une paume sombre, voilà ce bel endroit et comment il se porte, voilà où nous jouons en relevant la tête parfois quand le souffle du taureau nous rafraîchit la nuque, voilà où nous allons en claudiquant et marchant sur une jambe, trop heureux d’échapper au sinistre, au froid et à l’éteint, trop heureux d’être ici, dans l’enchevêtrement des promesses anciennes et des oublis récents, trop heureux d’être ici dans un temps sans chaos  ou plutôt sans effroi mais au cœur du désastre, n’entrez pas dans ce lieu si vous croyez encore à ce que vous entendiez quand vous étiez si loin que le son des souffleurs ne portait jusqu’à vous et que les chansons borgnes vous semblaient si heureuses et belles comme le pain sur la table le matin quand la faim vous réveille. 

Un homme arrive, qui enlace la femme et prend sa place en la repoussant d’un sourire et d’un bras fermes : 

N’entrez pas dans ce lieu si vous êtes nus et faibles,  Sans voix et sans paroles, confiants dans la sagesse, élevés dans le souci des offrandes communes, fuyez et baissez donc la tête, votre place n’est pas ici, vous êtes des organes, des bras, des sexes, des sourires, des narines bouchées sur la puanteur vague des cités ordurières, vous êtes de la viande qui poussera la viande dans le chariot des ventres à venir,  fuyez mais attention où votre pas vous porte,  plus loin, c’est le silence ou les chants obligés, le fouet et la main tranchée comme un souffle qui passe, plus loin, c’est l’endroit d’où vous partez pour arriver ici et cependant ici n’est pas ce bel endroit dont vous rêviez dans l’ombre des façades, c’est un lieu opportun où vous serez heureux le temps de vous y faire à cet ennui commun qui se plaît à changer les moulins en farines et se donne pour attraits tout ce qui vous ruinera.
Mais cet endroit est là, à portée du regard, les cartes sont étroites, les mises en garde vaines, les récits abondants, cet endroit est celui qui vous verra renaître et aussi celui où vous serez si seuls que vos enfants bientôt ne suffiront plus à vous garder debout, vous allez vous coucher le long des souvenirs comme on se glisse le soir contre un corps attendu et désiré si fort que le mal vous saisit d’abord au creux du ventre, puis la poitrine, la gorge, encore le ventre et le tout en même temps pour remonter enfin  vers le silence et des larmes soudaines que vous reconnaissez comme celles que vous pensiez laisser là-bas au pied froid des façades. 

(La femme qui s’était éloignée revient vers le centre du plateau et vide ses poches tout en parlant. Elle jette des objets, mouchoirs, clés,…sur le sol devant elle et tourne lentement sur elle même comme si elle dansait à l’extrême ralenti un flamenco de mort) 

La femme :  …rien, presque rien, quelque chose qui passe inaperçu au début, presque rien mais quand même la petite fille commence à se rendre compte qu’elle n’aura pas le choix, que décidément elle n’a pas le choix, que c’est déjà trop tard, qu’il va falloir se résigner, accepter que toute cette tourmente ait un visage une voilure et un équipage, que toute cette tourmente frappe de plein fouet la résignation que ses chers parents tentent déjà de lui inculquer, et tu ne feras ni ceci ni cela ma chère enfant et tu ne mentiras point et tu resteras désarmée là où les hommes vont le visage peint des signes de l’impuissance et du mensonge, tu accepteras, petite, de te faire traiter de petite et tu seras ainsi le visage dans tes boucles, le corps dans ses secrets, l’âme dans cette éternelle apnée qui garrotte le souffle des enfants qui ont compris trop vite que le monde qu’ils devront traverser est particulièrement beau et dangereux pour les enfants de tous acabits, petits et forts, grands et faibles, muets et arrogants, habiles et consternés…

Ces tout petits enfants pourraient faire lever le monde comme une pâte fine et légère mais ils grandissent déjà et la pâte s’alourdit, le levain surit, l’air n’est plus subtil et s’effondre par endroits, les petits enfants alors se redressent, leur larynx se détend et les premières phrases montent vers le ciel des dieux qui poussent encore la corne au seuil des désastres et ces enfants parlent un babil de fée et d’enchanteur, … Petite la jeune fille tournera la tête comme pour dire qu’elle n’en aura plus pour longtemps à écouter les lamentations des vieillards et des repentis, la petite fille prendra ses cliques et ses claques et s’en ira danser ailleurs pour épuiser toute cette tourmente qui est en elle et qui se noue déjà dans l’abri chaud du ventre, elle n’aura plus de respect, surtout pas de respect, petite fille pour ceux qui sans cesse  usent de ce mot – respect- et en abusent -respect- alors qu’ils méprisent ceux qui tentent de donner à leurs gestes l’élégance d’une bienveillante nature –respect- voilà l’insulte enfin nommée –respect- et cette ritournelle d’impuissance tourne et moud le grain des pauvres d’esprit –respect- petite fille en as-tu assez pour tout ce que tu sais et qui te vient de loin, de si loin que déjà on s’éloigne à peine a-t-on appris la nouvelle chanson, et te voilà petite fille à nouveau, jeune et belle, la tourmente te prend toujours le ventre mais tu as appris à rire d’une nouvelle voix et tu ris à gorge déployée et ris et ris encore contre ce respect –respect- qui sera un jour et tu le sais le seuil de tes ennemis mais en ce moment tu avances vêtue de ta plus belle colère, jeune fille tu marches vers celle que tu deviendras sans les grimaces de la sagesse et du respect, tu marches lentement crois-tu alors que déjà tu cours à perdre haleine et ta colère est là qui te précède alors que tu la croyais loin derrière dans les abris et les casemates enfumées des hommes assemblés, tu la croyais déjà perdue, cherchant sa place dans le ventre d’une autre, tu l’as voulais ailleurs pour mieux t’alléger et te séparer un peu plus du monde et de ce plomb qui te saisira les chevilles trop longtemps, cette colère que tu ne connais pas encore, qui babille ses imprécations, qui ne remue que de la cendre –respect et cie- mais qui a compris que tu accepterais de l’abriter pour un temps et que ça suffirait à laisser en toi des marques que chacun reconnaîtra plus tard en te disant dans un souffle « calmez-vous jeune fille vous y passerez comme les autres » mais tu ne l’entends pas de cette oreille, tu renâcles déjà, tu t’obstines à ne pas comprendre et à ne pas entendre « calmez-vous jeune fille vous y passerez vous aussi » mais ça ne passe pas, ça obstrue, ça grimace et la phrase en verra de toutes les couleurs, anéantie de bleu et de rouge pivoine, toute cerclée de diamants et de fleurs odorantes, la phrase reviendra peinte comme les petites filles aux allures de putain, la phrase résonnera alors qu’elle est déjà farcie des bêtises communes, elle arrivera jusqu’à cette petite fille qui se dresse sur la pointe des pieds pour éviter le pire qui est de ressembler aux enfants qui font semblant d’être des enfants, donc elle en est là cette petite, le ventre un peu délesté de cette peste ancienne qui traîne dans les cours où vont jouer les enfants, elle avance vers cette beauté nouvelle qu’elle a cru reconnaître et qui est celle d’une femme qui guette déjà sous des airs détachés tout ce qui empêchera sa colère de trouver son orchestre, sa fosse, son public, tout ce qui empêchera un court très court instant le monde de tourner et la jeune fille de faire ses simagrées sans trop y croire mais bon, faut payer son écho à la marche des grands singes, grandir et tirer ses culottes, peigner ses cheveux et agrandir ses yeux, faut arrondir les angles partout où on se blesse et soudain on découvre que tout est émoussé, que la colère s’essouffle, que la terre vomit chaque jour sa coulée d’enfants sages et que peut-être enfin elle, la petite devenue jeune et femme, est tranquillement en train d’oublier que la tourmente est passée sur elle il n’y a pas si longtemps, que la colère exige sa ration quotidienne de taille, de rage et vertu, que la bête a grand faim et qu’il faut la nourrir, que l’ogresse va les yeux vagues et les mains à tâtons dans le fourbi du monde chercher sa nourriture, bêtise, cruauté, entendement et raison partagée…     

(La jeune fille s’est redressée et repousse violemment la femme qui tombe à la renverse, elle l’enjambe et se plante droite sur le bord de scène et commence. Peu à peu, elle va descendre dans la salle et parle avec le public dans une sorte de douceur marquée de secousses violentes comme si elle était prise de soubresauts, de saisissements soudains, jusqu’à disparaître dans le fond de la salle. L’homme peu à peu va se rapprocher du corps de la femme étendue et se pencher sur elle, la prendre dans ses bras. C’est une mater dolorosa, une piéta qui se compose lentement…L’homme doit pleurer légèrement pendant tout le texte de la jeune fille, dans un silence total. Tous les autres bruits doivent être éteints.) 

La jeune fille :  Pour qui vous vous prenez ! Hein ? Pour qui ou quoi ? Des juges, des éducateurs, des merdes oui ! Vous parlez comme le cœur vous le dicte mais votre cœur bat dans un rythme ancien, il se gonfle de très anciens savoirs et vous pensez que vous m’impressionnez parce que je suis plus nue que ce plancher en matière de mots, de belles phrases fort balancées…  Qu’est-ce que vous croyez, hein ? Que ce monde si chiadé et tout emmitouflé de sentiments si beaux qu’on en pleure de loin… Hein, qu’est-ce que vous croyez ? Je suis ici, avec ou sans voile, le sexe sans aucune élégance, bonne à bouger mes fesses jusqu’à vous, toujours jusqu’à vous et votre vocabulaire, mais mes armes sont plus violentes, je frappe en-dessous de la ceinture, je tire dans le dos, je hurle quand vous me demandez de la fermer, qu’est-ce que vous croyez ? Que j’en sais autant que vous dans votre égalité si rapiécée que la gale est la seule évidence de votre é-gal-ité ! Qu’est-ce que je peux faire ? Quoi ? 

Il y a beaucoup d’enfants morts dans les histoires des hommes et la plupart sont enterrés dans le cœur fragile des hommes et ils ne savent que faire de cette chose là au fond d’eux qui les rappelle sans cesse à eux-mêmes, qui les ranime quand ils se laissent enfin couler, qui les étreint quand ils sentent encore un peu d’amour les traverser, cette chose étrange qu’ils tentent d’oublier de toutes leurs forces et c’est quand elle est en moi,  presque inavouée, transparente, qu’elle est la plus définitive mais que faire alors de cette colère ?

Hein, que faire ?

Je suis ici en petite fille…(un long silence) et je me mets à jouer… et ça en fait des raisons, et encore des raisons et des raisons encore…et encore, et encore, de jouer, de jouer, et de jouer encore…

                                           

Noir scène, lumière salle.

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Double vie

Posté par traverse le 19 juillet 2008

         Quelques semaines avant de mourir, mon papa me demanda de lui pardonner bien des choses que je ne m’imaginais pas être si graves ou importantes, il parlait de cet amour si fort qu’il ressentait pour moi, si intense que parfois, il avait l’impression qu’il allait me réduire en cendres. 

         Mais mon papa exagère toujours, c’est bien connu, mon papa est un florentin et les florentins sont de sacrés lascars en matière d’exagération, il suffit de regarder leur ville et le premier venu découvre à l’instant qu’ils ne savent rien faire comme les autres, tout est ornement, splendeur, décor et sculptures à chaque détour. 

         C’est là que mon papa à commencer à penser à moi, à me porter, à me glisser chaque matin dans les plis un peu rudes de son cœur. Cela dura deux longues années. Deux années pendant lesquelles il composa ce qui allait être ma vie, les détours de mon âme et les surprises de mon esprit. Quand j’ai grandi, quelque chose en lui a diminué, il est devenu moins agile, moins drôle, il avait perdu une partie de cette élégance qui avait été la sienne au cours de ma jeunesse, comme s’il m’avait tout donné. 

         Je n’oublierai jamais ce moment où il m’a fait comprendre que j’étais libre de vivre ma vie, de courir le monde comme je le voulais, je savais que c’était difficile pour tous les parents mais pour lui, ce fut pire que tout, il pensait que j’étais un oiseau pour le chat, comme il se plaisait à le répéter, qu’on allait faire feu de tout bois avec moi, que je ne pourrais porter le regard où mon nez m’entrainerait et que le monde était peuplé de bien de faux amis et que je ni verrais goutte. 

         Il a dit encore bien des choses à propos de mes qualités et de mes défauts, mais il a répété que mes qualités feraient souvent ma perte et que mes défauts feraient rire l’assemblée quelle qu’elle soit. C’était mes défauts qu’il aimait et qu’il confondait souvent avec mes qualités mais ça, c’est normal, c’est mon papa. Et il est florentin… 

         Quand mon papa est mort, il pleuvait mais il y avait tant et tant de gens à son enterrement qu’on aurait cru à un mariage princier. La pluie crépitait sur la croupe des chevaux qui tiraient le corbillard et chacun marchait au pas, l’œil vif, presque heureux comme si l’instant n’était pas triste. Quelqu’un a dit que c’était toujours les meilleurs qui partaient mais ça, je l’avais déjà entendu à propos du charpentier qui s’était fendu le crâne en tombant du faîte de l’église qu’il réparait. 

         Non, c’était comme une joie d’accompagner un des siens vers le bonheur, je n’ai pas tout compris mais j’ai ressenti cette fierté des gens qui cheminaient à ses côtés, j’ai perçu leur attention à ne rien perdre de ce moment presque magique. Puis il y a eu le soleil et il a disparu définitivement. 

         Les mois ont passé, les années se sont bousculées et j’entends encore certains parler de lui comme d’un proche. Attention, pas que des vieux, des jeunes aussi, des enfants de mon âge, quoi. 

         Je savais que j’avais un bon papa mais je n’imaginais pas quel père il était pour tant et tant de personnes. J’étais heureux de ça, un peu jaloux aussi bien sûr, mais convaincu qu’un papa comme ça avait le cœur assez large que pour aimer tous ceux qui comme moi ne savaient pas toujours quoi dire ou faire dans un monde qui ne pose pas de questions et attend toujours des réponses… 

         Ce n’est que récemment que j’ai appris qu’il était écrivain, mon papa écrivain ! Il écrivait des histoires, des contes, des articles, il était toujours au travail, il écrivait sans cesse, je ne l’aurais pas cru. Ca devait être sa double vie comme on dit. 

         Moi qui l’avais tours connu menuisier, reniflant ses copeaux comme on hume l’air, profitant de n’importe quel morceau de bois perdu pour en tirer une forme, …Ecrivain ! C’est le comble ! 

         Une double vie, je vous dis et il paraît que c’est moi le menteur ? 

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