Ne trouves-tu pas que le temps change?

Posté par traverse le 15 juillet 2008

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« Ne trouves-tu pas que le temps change ? Des nuages encombrent le ciel et nous nous croyions dans une lumière parfaite il y a encore un instant…Elle nous tombe sur le dos parfois encore comme quand nous étions enfants. Elle nous réchauffait pour nous donner l’envie de grandir…Tiens, l’eau est plus chaude. J’ai les doigts de pied qui frétillent. Cette eau qui coule entre nos jambes et qui file en emportant un rien de nous, une minuscule parcelle de notre présence me donne envie de me coucher et de me laisser aller, comme ça, sans rien faire, sur le dos et aller lentement vers la mer… ». Les deux amis avancent dans la rivière, une cane à pèche en balancier devant eux. Ils marchent comme de vieux hérons fatigués en levant lentement leurs jambes nues avant de les replonger dans les flots verts. Ils se dandinent en devisant sans rien n’attendre de précis, même pas cette truite qu’ils rejetteront à l’eau s’ils l’hameçonnent. 

« Elle viendra ou pas la truite, et ce sera bien d’une façon ou d’une autre. Tu sais mon vieux, elles nagent ici depuis des milliers d’années et nous, nous rentrerons bientôt chez nous, dans notre appartement face au parc, d’où nous apercevrons des vols d’oiseaux de plus en plus tard dans la saison. Tu m’écoutes ? » Ils sont si semblables aujourd’hui. L’un était taillé comme un colosse, l’autre trop ventru mais d’année en année, leurs corps se sont mis à se ressembler. Dégraissés de l’inutile : un tronc, des jambes, des bras, une tête cendrée plantée sur des épaules encore droites mais plus rien dans le regard et dans l’allure qui les ferait prendre pour de vieux taureaux de combat. Ils ont rompu le pas, ils vont au gré du temps, dans le sens du vent, en se laissant porter. 

Celui qui vient de parler se penche dans le courant et laisse sa main aller au fil de l’eau. C’est frais et pétillant comme l’enfance et il se dit qu’il aimerait bien s’y plonger tout de suite, comme ça, rien que pour vérifier si le rire vient aussi vite qu’avant, quand le cul est de plomb et que les jambes battent l’air comme des bras malhabiles qui appellent à l’aide. Mais il se tait. Son ami parle trop mais c’est son ami. Alors, il ne dit rien, il se dit qu’il fabrique assez de paroles pour deux. Que ça a toujours été comme ça, et qu’il n’y a pas de raison que ça finisse ici. Il se dit aussi que cet après-midi dans la rivière ne lui rappelle rien d’autre que des après-midis dans la rivière mais que ça suffit, que toute une vie peut se résumer à un après-midi dans la rivière, si on veut. Et il le voulait. Il se dit aussi qu’il n’a jamais beaucoup réfléchi à toutes ces choses qui lui viennent maintenant qu’il marche dans la rivière et que son ami parle pour deux. Il se dit qu’il devrait réfléchir plus souvent à ces choses, ou venir plus souvent à la rivière et déjà, il ne sait plus exactement ce qu’il veut. Ce qu’il aime, ce sont ces sensations qui lui passent entre les chevilles, les mollets, les doigts de pied, toutes ces sensations qu’il ne parviendrait pas à expliquer si on le lui demandait. Mais il sait que de penser à ça lui suffit et il relève la tête. 

Son ami sourit en le regardant et lui fait un petit signe de la main. Il agite les doigts comme si il lui lançait un au revoir amical. Et ses pieds à l’instant se saisissent, s’immobilisent comme s’il était surpris au plus profond de son intimité, là, au milieu de la rivière ; devant son ami qui lui fait un signe en souriant et lui, d’un coup, se crispe, arrête ses idées, suspend son étonnement et lui répond d’une main amicale. La rivière ne coule plus aussi légèrement, elle le frôle à peine et d’un coup, elle a disparu, il n’y a plus que cette gène en lui, comme un sentiment surexposé et que le livrerait comme jamais il ne se l’est permis. Ce geste de son ami imitant ses doigts de pieds frétillant dans la vase le met mal à l’aise. Il perçoit plus intensément encore le fourmillement sous sa voûte plantaire, qui grouille et déborde autour des chevilles, qui remonte le long des poils des jambes et qui se perd dans ce frisson qui le rend triste alors que toutes ces idées qui le tenaient penché sur le cours de la rivière viennent de s’évanouir. 

Ils se regardent un moment en silence pendant que des flottes cendrées leur passent loin au-dessus de la tête. Mais ils ne disent rien. Ca a été une de leurs plus importantes décisions : vieillir dans un consentement sans failles, jusqu’au désastre probable qui les envahira un matin, quand le ciel est si clair que les arbres s’effacent lentement jusqu’à la cime… Alors, quand des sensations bizarres les saisissent à la gorge, ils se taisent, ils sont polis, ils savent que cela ne sert à rien de parler de ce temps qui les environne comme la rivière. Où qu’ils aillent, elle ne cesse de couler et quand ils sont loin dans l’arrière-pays, elle est toujours là. 

Un vent léger passe sur l’eau et repousse des libellules vers la berge. Ils s’arrêtent de pêcher et suivent les libellules des yeux jusque dans l’ombre des branches qui effleurent l’eau qui vire au noir. « Qu’est-ce que nous ferons demain ? demande l’homme encore penché sur sa ligne qui s’emmêle dans les algues. Qu’est-ce que nous ferons quand nous ne pourrons plus pêcher ? 

- Nous parlerons de la pêche, probablement. - Ouais. » 

Et ils se continuent à avancer dans la rivière qui s’évase sur des galets bruns. Il se fait tard, des bruissements s’éteignent, la lumière s’émiette, ils se redressent et ramènent leurs lignes lentement. « Je ne sais ce que j’ai mais c’est comme un élancement dans le côté, comme une piqûre profonde… » dit l’homme qui enroulait sa ligne en regardant loin au-delà de la berge, comme ceux qui savent que leurs gestes sont précis et n’ont besoin d’aucun simulacre d’attention. 

« Rhumatisme ou l’humidité…dit l’autre. Un bain chaud ce soir et demain, tu verras, les truites n’auront qu’à bien se tenir… » Ils rient en secouant leurs épaules nouées. Ils rient avant le soir qui vient et qui les emmènera bientôt au seuil d’un chagrin sans limites. Ils rient et chassent les moustiques qui se font plus pressants. Ils rient de leur encombrement, de leur difficulté à dire ce qui les tient encore debout à cette heure au milieu de la rivière. 

Le soir est venu un peu plus tôt que la veille et rien ne semble changé mais ils savent que le temps, comme la rivière, les encercle définitivement. Alors, ils rangent leur matériel dans le coffre de la voiture et rentrent vers la ville. Tout est tiède et calme, l’été vient de vider les lieux comme chaque année et ils se retrouvent à la terrasse de leur brasserie favorite face à l’entrée du parc, à deux pas de leurs appartements. Ils boivent et mangent lentement en regardant les clients avec contentement. 

Des voitures dérapent dans le lointain, les clients tournent la tête un instant et reprennent leurs conversations. Les garçons passent et repassent, les plateaux vacillent, la nuit est venue.  Les deux amis sentent que l’heure approche, qu’ils vont devoir se séparer. Ils se regardent en souriant, ils ont épuisé tous les sujets et savent qu’ils recommenceront demain avec ou sans les truites. Du parc s’envolent des nuées d’oiseaux, ça leur rappelle la rivière et d’un coup leur corps est plus lourd, plus difficile à arracher des sièges. Ils se chamaillent un peu pour savoir qui invitera l’autre et finalement partagent les consommations. Le pourboire est toujours généreux. C’est leur façon de dire qu’ils sont encore présents. Que le monde n’en n’a pas encore fini avec eux et qu’ils reviendront. Ils rentrent en bavardant jusqu’au croisement qui les sépare, s’étreignent un court instant et un peu plus lentement qu’ils ne le voudraient, rentrent chez eux. 

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La roulade d’incertitude

Posté par traverse le 16 juin 2008

La roulade d’incertitude se prépare généralement à son corps défendant et exige un  extrême détachement. 

Prenez dans les brumes ou frimas de saison ce qui vous semble bon et juste, écrasez et broyez ce qui ne fait que durer, effritez platitudes et lieux communs et relevez d’une grande inspiration.
Dépliez délicatement cette nappe fragile, déposée au cul de chaque chose, en un vaste mouvement du Zénith au Nadir, ajoutez les fibres et les écorces, pilez ce qui reste de  noyaux et de bogues et servez en ajoutant une tripotée de dernière minute. 

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Je me souviens d’un Atelier…

Posté par traverse le 19 mai 2008

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Je me souviens de Georges Perec et de Harry Mathews que je salue ici, encore et encore, 

 

Je me souviens des ateliers d’écriture des copistes du Moyen Age et des fautes d’orthographe qu’ils nous ont léguées

 

Je me souviens de l’écriture, toujours de l’écriture et pas des Ecritures, c’est le singulier qui m’émeut à chaque fois, pas ce sacré pluriel, 

 

Je me souviens des corps qui se placent tout autour de la table, du papier et des stylos qui se concentrent avant le grand galop des premiers mots, 

 

Je me souviens des beautés fulgurantes qui filent dans le ciel de l’atelier, des fusées, des phrases lancées avec force ou pudeur et qui nous laissent muets, 

 

Je me souviens des émotions qui glissent sur les visages, des innocences qu’elles mettent à jour, 

 

Je me souviens d’un atelier à Kinshasa et d’une participante qui se couche par terre en tremblant de fièvre, ça va passer, ça va passer, continuez, 

 

Je me souviens d’un atelier au Portugal et de la chaleur des incendies qui accompagnaient mon train, cet été-là, 

 

Je me souviens d’avoir dit souvent, ce que je vous dis, je m’en prive, 

c’est dit, c’est brûlé, ce n’est plus pour moi, 

 

Je me souviens d’un participant qui écrivit un seul texte pour dire son amour pour sa femme décédée récemment, 

 

Je me souviens d’un atelier à Tunis pendant que les bombardiers lâchaient leurs bombes sur l’Irak en 98, 

 

Je me souviens de ma colère alors et de celle de mes amis, de la bêtise tragique à laquelle nous étions une fois encore confrontés, 

 

Je me souviens d’une femme arabe qui me demande, dans le secret de l’atelier, que je lui parle du corps des personnages comme si c’était impudique, 

 

Je me souviens de mon émotion et de ma gratitude, de Tunis si calme ce dimanche, de la mélancolie qui traîne entre nous, des paroles qui s’éteignent doucement, 

 

Je me souviens des lettres envoyées et reçues, des textes calligraphiés en arabe et français, que j’ai lus un soir dans un théâtre en évoquant l’écriture et les bombes imbéciles, 

 

Je me souviens du silence et des applaudissements qu’ils s’adressaient les uns aux autres en riant à pleine gorge, 

 

Je me souviens d’un Atelier où une très vieille femme m’a promis qu’elle écrirait encore et encore dans le temps qui lui restait 

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Vous serez encore

Posté par traverse le 5 mai 2008

Vous serez encore alors que les nuages passent sur nos têtes et que nous nettoyons nos âmes pour les vendre, vous serez encore dans la chambre d’enfance encombrée des poussières et des gestes abandonnés en route vers quelle issue, vous serez encore dans la pâleur soudaine qui vous retrousse le dos et vous ouvre les bras sur des matins gelés, vous serez encore appuyé aux promesses de la tombée du jour quand la lumière plonge d’un coup dans le fourneau des désirs incomplets, vous serez encore une ombre sur la blancheur des draps, la tête reposant dans l’hébétude des plafonds, vous serez encore. 

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De ces enfants aux injures nouvelles

Posté par traverse le 27 avril 2008

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De ces enfants aux injures nouvelles, je vois la langue des replis avant des bonds  saisissants de bonheur dans des parlers rapides qui n’ont besoin ni de temps ni de nous pour se faire la main, de ces enfants aux silences précis, je connais la façon de mettre un homme à terre ou de le hisser droit en lui, de ces enfants aux murmures cachés, je connais les secrets qu’ils poussent du pied en chahutant le ciel qui tente d’être serein. 

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Qui de nous deux a tremblé

Posté par traverse le 9 avril 2008

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Qui de nous deux a tremblé quand le vent est passé entre mon ombre et moi , est-ce le vent trop encombré de nous ou ce que je pèse ne compte plus autant ? La lumière a réagi trop vite et effacé cette mince épaisseur qui nous retient de ne pas tomber dans des éblouissements où nous irons chacun. Maintenant tout est posé dans une pupille qui se ferme et nous marchons dans cette douce extinction.

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Il parle en posant sa main comme une vague

Posté par traverse le 5 avril 2008

Il parle en posant sa main comme une vague sur l’horizon et je me sens sur la terre dans l’empan de ce geste qui ouvre des espaces où mon regard se perd dans la fumée des cigarettes que nous fumons avec tant d’attention. Il parle et je le sais là-bas, tout au bout de son bras, en train de visiter des territoires anciens où nous allons chacun à notre tour. 

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Une poussière dans l’oeil

Posté par traverse le 4 avril 2008

Une poussière dans l’oeil et le monde bascule dans cette impureté du regard et des pleurs qui ne sont jamais loin, enfermés dans de fragiles cadenas, indolents et sévères, tendus vers le secret des inquitétudes majeures. Une poussière dans l’oeil agrandit sans un son un gouffre où nous tombons.

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Dans une banque des femmes se bouchent le nez

Posté par traverse le 28 mars 2008

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Dans une banque des femmes se bouchent le nez de deux doigts en retirant les coupures de la caisse automatique, elles relevent la tête aussi haut qu’elles peuvent dans le rythme des billets. Je ne devins pas vieux mais plus vieux que jamais en touchant le clochard du pied, il était étendu le long des déversoirs et puait tout ce que peut puer un homme. Mes pauvres hésitations ne l’ont pas réveillé, il dort sans ronfler au pied des élégantes. 

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De tout et de rien en cet instant

Posté par traverse le 21 mars 2008

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De tout et de rien en cet instant la lumière traîne les émiettements sur le visage des hommes, ils passent entre la pluie et des soucis si lents à disperser qu’ils se perdrent parfois au-delà des trottoirs où ils accostent en se disant que ma foi c’est une bonne chose de faite et il faut donc continuer à construire des villes pour encore oser affronter la traversée des rues qui sont parfois des façons de se perdre ou de s’arrêter là, où le soleil tombe droit, entre l’averse et les voitures qui passent. 

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Des enfants disent la grandeur du ciel

Posté par traverse le 12 mars 2008

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Des enfants disent la grandeur du ciel, des punitions et des maisons vides en regardant les hommes habiter de si petites chambres avec des coeurs si gros, ils se débrouillent avec cette incongruité des locataires imprévoyants, ils marchent dans les couloirs en comptant leurs pas dans la basse respiration des êtres encore vivants. Mais des déménagements ont lieu si souvent dans ces cours de détresse et d’amour qu’ils ne savent où jeter ce souffle qui leur vient à la fin de l’histoire. 

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Dans l’intimité des paroles sages

Posté par traverse le 7 mars 2008

Dans l’intimité des paroles sages, plus rien qui vaille un quelconque étalage de la syntaxe des effarantes effusions du vocabulaire mais bon, ça permet d’arriver au bout d’une phrase, d’un jour, d’une nuit, d’une infinie attente logée en soi et qui ne déborde jamais au bon endroit, souvent là où un oubli se fait, un léger oubli de soi qui ordonne la fin de la chasse aux illusions. Dans cette intimité un sabre, une balle très bleue, une fiole de poison odorant flottent dans l’espace et nous les voyons passer si vagues dans la netteté de notre incertitude. Elles passent et nous attendons, dans le doux calme des choses établies qu’elles repassent enfin. 

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Que faire de ce qui rejoint le bleu

Posté par traverse le 4 mars 2008

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Que faire de ce qui rejoint le bleu flottant qui environne la fin de chaque chose, lorsqu’on lève les yeux le ciel a disparu et c’est alors une course ailée dans de vagues couloirs que l’on connaît et qui nous mènent au seuil des chambres ouatées où les jouets ne sont que formes et couleurs mélangées. Que faire de cet écart en nous qui se tend chaque jour et nous lance légers enfin hors des masses sans fortune des souvenirs ?

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L’école à brûler (extraits avant publication Collection Je)

Posté par traverse le 11 février 2008

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J’ai dix ou douze ans. Je sais maintenant très précisément que le monde existe autour de moi, qu’il n’est pas là pour me porter mais plutôt que je dois faire quelque chose pour qu’il reste le monde. Je sais que c’est ce sentiment qui marque le plus l’enfance mais que dans l’école ce sal commerce des hommes n’a pas officiellement place. Je sais qu’il y a des salauds dans l’école, des profs d’une médiocrité à faire peur, j’en ai toujours rencontrés mais je sais aussi que l’école est aussi une arche de réparation magnifique.  Chaque jour, j’entends autour de moi des choses inquiétantes que je raconte aux copains. Chacun en remet. On joue encore beaucoup à la guerre dans les cours. Les Allemands, les Boches, contre les Américains, les Alliés. On arrête pas de sa battre et je me souviens  que nous avions un sens aigu du tragique en répétant ce que nos parents ou grands-parents nous racontaient.  Nous jouions nos vies en blanc mais nous les jouions très sérieusement. Nous mourrions ou nous étions vainqueurs. Et cela nous laissait en sueur, comme si nous avions échappés au pire. Nous regagnions les classes où nous apprenions les règles de base de la vie alors que c’est la mort qui occupait nos esprits en permanence. Ce n’était pas une mort inquiétante ou triste, mais une mort terrible, théâtrale, infinie. 

Je lis coup sur coup Le testament de Villon, Le Prince de Machiavel et Sexus, Nexus, Plexus de Henry Miller. Les lectures parmi les plus fondatrices de ma vie. La lutte est dure contre la lourde bêtise du temps. Un soir, la gendarmerie fouille ma chambre d’interne, confisque les livres, les transmets au Préfet. Je suis convoqué et confronté aux parents qui tentent de me culpabiliser. Peine perdue. Le mal est trop profond. Je suis renvoyé, puis « Réintégrez notre camarade ! », et je reviens. Mais l’affaire est mal emmanchée, je suis le pornographe, certains profs complètement alcooliques me disent leur désespoir et me demandent de tenir bon pour eux, d’autres me méprisent et me condamnent systématiquement au dernier rang en classe.  Un viol a lieu dans la région, je suis convoqué, mes lectures me rendent suspects. J’ai un dossier, pas de casier. Je suis sonné. Je découvre alors que l’école est ce lieu où la guerre sociale se répète comme dans un palais à volonté. Je tiens bon. Je sais que j’ai raison de tenir bon, que ça commence à bien faire, qu’il faut que ça change. Nous sommes en mai 68. Pas de barricades, pas de manifs, rien, mais des lectures, des découvertes et des profs qui soutiennent en nous l’intelligence, la bonne foi, le sentiment de justice, la curiosité.  Ces professeurs existent naturellement pour nous, ils sont issus de la même classe sociale que celle de nos parents, cette classe moyenne qui se hisse jusqu’au savoir en rêvant de pouvoir. Parents et professeurs se parlent dans un langage commun, ils visent la même chose. Il faudra trente à quarante ans pour que ce pacte se délite et qu’un jour un père, une mère portent plainte contre le professeur de leur enfant avant d’avoir tenté un autre mode, celui de la parole, de la négociation, que sais-je ? D’amblée, l’école est suspecte alors qu’elle est chargée de tout. De quoi devenir fous. Et lâches. 

Mon prof ce matin, connard de connard, m’en a retourné une, pas forte, rien, c’est le geste qui compte, je le tiens, papa m’a prévenu, si on te touche, je porte plainte, ils le disent à la télé, on a des droits, le droit des enfants, c’est comme ça aujourd’hui, c’était pas son droit au connard et il va morfler, j’te jure !  Plus tard, nous avons rejoué une autre guerre, en une semaine, celle des Six Jours. C’était les Arabes contre Israël. Les Egyptiens n’existaient pas pour nous, c’était des Arabes tout simplement contre les Juifs. Ca a été une semaine étrange, à l’internat, sans autorisation de sortie, nous allions à la chasse aux nouvelles et le reste, nous l’inventions. Ca a été une guerre éclair avec des morts inexistants. Nous ne voyions pas les corps. Nous entendions des noms étranges, nous comptions les divisions, nous fêtions des victoires mais nous avions aussi le sentiment d’un combat triste et sauvage. Nous étions encore en dehors des bombardements d’informations et de nouvelles, nous pouvions traverser notre temps en ignorant à peu près tout de ce qui s’y passait. Plus tard, nous avions vu les corps, des centaines de milles, un désastre, une désolation que nous vivons au jour le jour aujourd’hui…Cette guerre a précédé celle du Viet Nam où nous avons laissé une partie de nos crédulités et de nos parti pris.  Kennedy est assassiné, et Martin Luther King et Kennedy Deuxième et Malcolm X, et…Nous savons que la mort violente sera le grand instrument du présent. Nous savons que notre innocence s’est perdue dans les dédales des idéologies contrastées. Nous savons qu’il va nous falloir mentir pour tenir le pot droit. Que c’est cela que l’on attend de nous. Du moins, c’est l’impression que nous laisse l’école et elle nous y entraîne. Mais cela se fait avec le consentement de chacun car les résultats parlent. L’école nous hisse hors de nous –mêmes et nous y prenons goût, sans nous l’avouer encore… Nous parlons sans arrêt, nous déplions le monde à notre façon et le déposons comme la carte routière d’un pays étranger à nos pieds. 

Des grands noirs, des Congolais, sont mes amis depuis qu’ils m’ont fait goûter le terrible piment qu’ils reçoivent en poudre du pays. Ce sont les fils de Moïse Tshombe (Président du Katanga sécessionniste du Congo en août 1960 et mort en exil en prison en Algérie en 1969). Ils parlent peu de ce qui se passe là-bas, au pays, mais nous apprenons à nous connaître à travers des missions de pensionnaires, que nous mettons sur pied pour pouvoir nous enfuir une heure ou deux dans la petite ville toute proche. Nous faisons le mur et on revient avec des histoires plein la bouche, des élucubrations que chacun est prêt à croire tant l’ennui est notre pain quotidien dans cet internat du bout du monde.  Un jour, un jeu un peu violent se passe mal, un de mes copains congolais se rue sur moi et me fait très mal, je lui crie « sauvage » ! Ca le met hors de lui, il est en fureur et me traite de sale blanc. Je cherche les mots pour lui faire comprendre la nuance, pour lui dire et quoi, et qui. Mais rien n’y fait. Notre amitié s’est brisée sur le mot sauvage Je n’ai jamais oublié cet événement. Je n’ai ressenti aucune honte, aucun malaise, rien du genre que l’on aurait attendu de moi dans la bienséance de la Belgique raciste, sauf une grande tristesse devant cette confusion qui allait historiquement faire tant de dégâts… Récemment j’ai appris que mes anciens amis étaient morts empoisonnés, assassinés. C’est peut-être depuis ce quiproquo tragique que je me sens intimement lié à l’Afrique noire, au Congo bien sûr mais aussi à la langue française que l’on y parle. Elle est comme amidonnée dans un savoir-vivre des années soixante, dans une politesse rhétorique qui me rappelle mes deux amis perdus.  Et pendant ce temps, à la maison, on se prépare à la Troisième Guerre mondiale. Dans la cave, des dizaines de bouteilles d’huile, des paquets d’allumettes pour mettre le feu à une forêt pendant dix générations et du sucre, des kilos de sucres en morceaux dans les paquets rose de Tirlemont. Des pâtes, du riz aussi, des sardines, ces horribles pilchards à la sauce tomate, de quoi tenir pendant une guerre nucléaire.  C’est Cuba, Fidel, le Che héroïque alors et salaud aujourd’hui, les missiles russes stationnés sur le sol cubain et les téléphones rouges qui chauffent entre Washington et Moscou. La guerre froide gèle le temps, James Bond nous fait rêver et nous nous réveillons entre la catastrophe du Bois du Cazier et l’incendie de l’Innovation, dans les tragédies du « grand bond en avant ». Les choses nous appartiennent encore un peu mais le prix des êtres baisse singulièrement au cours du dollar. 

Quoi ? Pourquoi je ferais ça ? Quoi ? Ce qui faut faire. Quoi ? Ce que vous voulez que je fasse et que je fais pas. Quoi ? Ces choses qui valent pas la peine qu’on les fasse sauf pour vous et vous c’est pas moi. Dans cette école, vous faites comme si vous saviez pas ce que vous faites et que vous croyiez qu’on sait pas que vous savez pas. Quoi ? Tout ça qui sert plus à rien et qui remplit vos blablas des écoles.  Un gamin qui écoute se remplit vite des horreurs du monde sans tout comprendre mais en n’oubliant pas que ce sont des horreurs. Il en veut aux adultes qui changent si vite de sujet. Lui, il est encore et toujours dans ces choses sérieuses qu’on apprend si vite dans l’enfance. Il a appris avec les Hongrois de 56 qu’on pouvait perdre sa maison et son pays, comme ça, d’un coup, même après la guerre. Il découvre des convois, des familles d’accueil, des bonnes intentions, une compassion qui lui fait un peu peur tellement elle évoque les grands départs et les déchirures définitives. Il est inquiet mais on lui dit que ce n’est rien, qu’il n’est pas en danger, que c’est de l’autre côté du mur, que les Russes sont des barbares. Ca l’effraie encore plus mais ces terreurs secrètes, il ne pourra les dire que vingt ans plus tard quand il ira, pour la première fois, là-bas, de l’autre côté. Il verra que c’est plus terne, puant et sinistre qu’il ne l’imaginait.  C’est là aussi qu’il découvrira le prix véritable de la culture, des livres essentiels, des ruses et de l’humour quotidien. La Bombe n’a pas éclaté et le sucre, l’huile et les allumettes ont duré des décennies.  Je ne peux manipuler des allumettes aujourd’hui sans penser aux Titans et au feu qu’ils vont déchaîner. 

J’ai presque rien entendu aujourd’hui, presque rien entendu que j’ai pas entendu déjà. Ils m’ennuient avec tous ces mots que j’ai déjà si souvent entendus, presque toujours les mêmes même quand ils disent qu’ils m’aiment, toujours les mêmes que ceux quand ils m’aiment pas. A la gym le prof a pas été juste, j’avais sauté le plus loin mais il a dit que j’avais mal pris mon élan, que j’avais dépassé la ligne alors que c’est moi qui ai sauté le plus loin, qu’est-ce que j’en ai à faire de sa ligne si j’ai sauté le plus loin. C’est lui qui est pas juste, c’est vrai, c’est moi qui ai gagné finalement, malgré sa ligne.    

Et dans la cour de récréation, c’était toujours la même histoire, des alliances d’un jour, d’une heure, d’une minute, des corps jetés au sol, des pions qui regardent sans trop s’en faire et ils ont raison. Ce n’est que plus tard que l’hystérie de la prévention de la violence des enfants va faire des ravages. Je suis un grand parmi les petits. Mais je n’ose pas frapper. J’ai peur de faire mal. Il y a toujours quelqu’un qui a moins peur et qui frappe. Et gagne. Et parfois, un pion, un instit, un prof, quelqu’un de cet endroit d’enfermement arrête le jeu et écoute vraiment, console et punit si nécessaire. Soudain la justice prend pied, le bonheur n’est pas encore là, mais c’est comme un contentement, une gratitude, quelque chose qui renforce ce fort sentiment d’appartenance au monde des hommes délivré de cette sale maladie de la guerre…

(extrait de L’école à brûler, à paraître en mars 2008 pour la Foire du Livre, rendez-vous sur le stand www.couleurlivres.be le 5 mars à 17h (les auteurs de la collection de Récits de vie Je (et Revue Je)seront présents, ainsi que Pierre Bertrand, directeur des éditions) 

Couverture et dessins de Serge Goldwicht

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Elle a posé ses mains sur le front de cet homme

Posté par traverse le 28 janvier 2008

Elle a posé ses mains sur le front de cet homme sur le banc sous les arbres de l’allée et des oiseaux se sont envolés sur des yeux fatigués. Dans le silence de cet effleurement se sont retirés les portes qui n’ouvrent plus sur rien, les matins qui se brouillent encore de nuit, les raideurs tout occupées à croire, les espérances vendues à la sauvette, les enfances déliées dans des corps de vieillards. Elle a posé ses mains et un rien de vocabulaire a retrouvé sa place dans le vol des oiseaux qui reviennent. 

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Des arbres sont tombés dans des horizons noirs

Posté par traverse le 15 janvier 2008

Des arbres sont tombés dans des horizons noirs où les hommes vont à tâtons le soir en rentrant chez eux et le bruit des cimes affaissées siffle en nous comme une flèche sinistre. Certains vacillent un court instant en remontant leur col, d’autres hâtent le pas vers des chambres garnies de souvenirs légers qui rejoignent la nuit. Mais le vent est passé et rien n’altère ce paysage couché où nos regards se figent dans le temps des désirs effondrés. 

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Ce ne sont parfois que des larmes

Posté par traverse le 10 janvier 2008

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Ce ne sont parfois que des larmes que l’on cache dans des flux de paroles et qui logent si longtemps dans le vide à remplir, ce ne sont que ces choses soudaines qui relèvent le jour accroupi sous la langue, ce ne sont que des poses parfois si étrangères aux muscles et aux os qui tendent des arcades avant de s’effondrer dans les poussières du vocabulaire, ce ne sont, dites-moi, que des lumières qui passent en traînant dans la sombre chambre des mémoires, ces larmes qui vous viennent un jour ? 

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Un peu de la blancheur du ciel

Posté par traverse le 1 janvier 2008

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J’y suis presque.        

Le reste ?        

Je ne sais.  Mais encore est-il que je biaise, me voilà déjà en train d’écrire cette première trahison, « je ne sais ».        

Bien sûr, je sais très bien qu’il faudra tout raconter, et encore et encore jusqu’à ce que je croie moi-même à ces fadaises qu’il faut bien mettre dans un récit pour qu’il tienne un peu.         Faudra-t-il que je trahisse jusqu’au dernier mot de cette aventure qui ne laissera de traces que dans les quelques notes emportées par la neige, le vent ou le sable ?  Tout sera vite dispersé dans ce grand contentement qui nous tire les pieds au fond du lac.       

Tout.        

Et ce sera alors le moment de reprendre ces notes, de les malmener un peu pour qu’elles rejoignent le goût commun et, basta, ça sera reparti, la lumière, les rêves, la vie, les sentiers et les escarpements ; tout sera à nouveauté lancé dans le vide et bienheureux celui qui attrapera une miette de cette épopée mille fois bégayée, qui recueillera entre ses mains un peu de ce grain lancé contre le vent, bienheureux, oui.         Je n’ai jamais cru que ce serait un jour la fin, que cette histoire que je pousse du groin devant moi depuis tellement longtemps trouverait sa conclusion, mais cette saloperie dans les poumons, ce trait tiré dans la toile et qui soudain la déchire jusqu’à l’inexorable, ce fichu accroc dans les mailles aura bientôt raison de moi. Tenté par les hauteurs, j’ai eu les alvéoles bouchées par les hauteurs.        

C’est bien. Ca replace la bête dans la jungle, ça évite les émotions éperdues de stupidité qui font valser les lieux communs, ça nous prive un peu de ce consentement terrible qui nous prend parfois ; nous sommes ailleurs, morts, dépouillés de notre humanité, écrabouillés dans la purée des songes et des mensonges, livrés au couteau du tailleur, glacés, nus, devenus des choses à pattes, à bras, à têtes et aux grands yeux livides.  Et pourtant, il faut aller, aller jusqu’au bout de cette histoire qui aura été passionnante et épuisante, injuste et tellement incertaine, aller, encore aller, jusqu’au final qui ne va plus nulle part.        

Certains se sont donnés rendez-vous avec précision au sommet de leur impuissance, délabrés, incontinents, balbutiants dans l’Alzheimer, fricotant avec le silence des idiots, se rendant insupportables à ceux qui tentaient encore de les aimer. Ceux-là ont rejoint la grande matière liquide de la dissolution. Exit.        

Mais les autres, ceux qu’il a aimés et tous les autres ? Ils n’ont pas choisi, en général, le lieu des fracassements, des effondrements soudain, des balles perdues, des cœurs frappés entre deux battements, de la pierre noire qui leur est poussée soudain au mitan des organes. Ceux-là n’ont pas choisi la vitesse de la chute. Ils sont tombés, cassés, balayés.        Il n’y avait rien qui était dressé entre eux, rien qui eût pu indiquer la différence entre le consentement ou la résistance à la disparition. Rien. Il fallait juste se dire que tout ça nous tomberait dessus alors que le soleil se lèverait une nouvelle fois et que nous espérerions, une nouvelle fois, le voir se coucher avec nous. Mais un  des deux a trahi l’autre…Et j’ai peur du noir, je peux l’avouer aujourd’hui, j’ai peur de tout ce noir qui approche depuis si longtemps et qui va bientôt prendre toute la place. Peur et aucun moyen de chasser cette terreur ancienne et si longue à porter, si ce n’est de la rendre un  peu moins secrète, de la jeter au ciel…        

Alors, quoi ?         Si longtemps, jusqu’à ce moment magnifique où, d’un seul coup, plus rien n’est nécessaire, plus rien ne fait poids, plus rien ne tend l’arc ; si longtemps j’ai cru que j’échapperais à cette impitoyable loi de la gravitation, quand le corps lentement, dans l’ombre de lui-même et se remet dans la place du début…    

Il se sentait comme si rien n’avait changé. Sa respiration était aussi nette que la veille, ses intestins semblaient distraits, le cœur ne se faisait pas entendre. La journée s’annonçait bonne.    

Il pensa à sa mère et se souvint qu’elle était encore plus infecte que d’habitude et sa femme plus douce et aimante qu’il ne l’avait jamais imaginé.       L’été avançait en se frottant les mains et il se dit que ce n’était pas le moment de se laisser aller à cette sale manie de la mélancolie.    

Il se souvint qu’il aimait se promener, flâner des heures entières, se laisser envahir par le froissement des arbres dans les hauts vents et s’asseoir enfin pour boire un café en pensant aux abominations qu’il emportait avec lui dans la tiédeur des promenades. Mais il était sans illusion sur le temps qui le rattrapait et poussait le mufle au plus près de ses pas.   

Il marchait pour dénouer la colère de ses épaules. Il avait appris à se taire et à ne s’exprimer que lorsqu’on lui demandait, ce qui revenait au même. Il avait appris ce qui fonde le bien et le mal. Il avait compris comment dire ce qu’il convenait de dire alors que tout alentour le contredisait.      Il savait comment faire, il était habile dans la façon de clouer les imbéciles aux portes de leurs maisons, il se servait plus souvent du devoir que du droit ; lentement il avait compris ce qui usait le sens de toute parole, il savait que le vide avait un nom, plein, facile à prononcer et à articuler, sonnant et trébuchant comme une fausse monnaie, rutilant comme une promesse jamais tenue.     Ce vide s’ouvrait chaque jour davantage en lui, des mains aimantes s’employaient à entrouvrir les lèvres de cette chose creuse qu’il l’alourdissait mais qu’il ne savait encore nommer.     Il avait cru, il avait eu tort, tout lui disait qu’il avait eu tort, et cependant il ne s’était pas encore livré. Il pensait à des histoires anciennes de souffle, d’épopée, de vertu et de paix ; il pensait à des hommes et des femmes qu’il avait aimés et qu’il avait respectés, il pensait que quelque chose existait, quelque chose qui n’était pas la trace d’un dieu égaré, quelque chose qui n’était pas la dépouille d’un temps ancien, plus bête, plus cruel, plus éloigné et plus réjouissant, non, il pensait que tout ici était fait pour le calme, le vague et l’indéfini.   

Ces arbres qui flottaient dans les nuages sales s’en accommodaient bien et il était obligé de reconnaître qu’il prenait plaisir lui aussi à flotter dans cette incertitude.        Le soleil tremblait dans la rivière, il le regardait s’emmêler dans des bouillons d’oxygène. L’air était âcre, comme si la terre exhalait depuis les profondeurs. Il frissonna en ce disant que là en dessous, beaucoup de ceux qu’il avait aimés s’étaient déjà dissous dans les vapeurs d’étés.     Il connaissait bien cet endroit: le même flottement de lumière entre deux eaux, l’impression que c’était dans cette tache de fête et de bonheur qu’il regardait le monde sombrer.     Il aimait s’asseoir sur la pierre plate qui surplombait le coude que la rivière faisait en rebondissant sur les escarpements de grès qui plongeaient dans l’eau sombre.   

Il savait que la mort c’était cela, cette roche impassible dans les flots. Il la regardait longuement, presqu’en apnée; les insectes s’entortillaient dans les racines et les méandres du ciel .     Il revenait à la rivière chaque fois que le froid tombait dans son cœur.     Il s’asseyait devant l’eau bruissante, enfermait ses jambes dans ses bras et attendait que le pilon fasse son œuvre, le battement de l’eau réduisait ce lourd caillou de glace qui incendiait sa poitrine. Il se sentait alors plus vide encore mais comme ouvert au monde qui tentait de se reconstruire en lui.     Et maintenant, il avait vieilli, la lumière s’était lentement éteinte en lui et tout, autour, demeurait lumineux.    Le brouillard, parfois,  sciait les arbres à hauteur d’homme. On aurait dit des ramures en suspension dans l’air. La terre et le ciel se confondaient dans une ligne de partage floue comme un trait de gomme géante. 

Il  regarde la beauté tout autour de lui, les choses qui mettront tant de temps avant de disparaître, il regarde le bleu, le vert, le jaune et la blancheur du ciel, il regarde et  pénètre déjà dans la disparition.

paru dans www.wilquin.com/marginales

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Des pneus mouillés couinent dans la rue

Posté par traverse le 31 décembre 2007

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Des pneus mouillés couinent dans la rue, des lumières tombent à la verticale sur des hommes embarrassés de ces présences colorées, des femmes flottent dans leurs voiles, le feu passe au rouge et des talons escamotent les accrocs de ces choses emmêlées. Rien n’a semblé bouger et tout est transformé, les voitures s’en vont, la femme jette un regard dans la vitrine et les hommes relèvent la tête emmitouflés de ces reflets soudains.

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Les boeufs

Posté par traverse le 30 décembre 2007

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Il se dit que toute frontière avait du sens. Elle servait à sortir ou à entrer, elle servait plus généralement à marquer l’endroit au-delà duquel plus rien n’était pareil. Il se dit que ces choses semblables qu’il trouvait des deux côtés de la ligne n’étaient pas pareilles puisque la ligne existait. Et que cette ligne créait une certaine beauté dans le paysage. Elle filait à travers le brouillard, les prés et les villages, elle s’enroulait autour d’une enclave pour se redéployer un peu plus loin et c’était cette dispersion qui créait cette beauté.  Rien n’était juste, cohérent, géographique, historique, rien ne sonnait haut et clair dans le cœur des hommes qui peuplaient ces terres, rien n’apparaissait comme un trait de génie mais plutôt comme un repentir, une esquisse mille fois tracée et qui trouve sa netteté peu à peu dans le flou qui la porte. La frontière avait été posée sur les terres comme un collier sur la gorge d’une femme acariâtre mais qui se sait trop aimée.  Les imperfections coulaient dans les plis de l’horizon et chacun y trouvait de la beauté. 

C’est là qu’il grandit. C’est là qu’il apprit à sauter la ligne en rentrant de l’école, d’un seul pied parfois, les yeux fermés pour profiter de cette étrangeté qui le noyait quand il retombait plus loin qu’il ne l’avait imaginé. En grandissant, il s’efforça de sauter la ligne de plus en plus loin. En sautant, en exerçant son corps à cette légèreté, il acquit lentement une autre qualité qui flottait en lui et qu’il ne pouvait nommer. Il ressentait comme une joie, un bonheur sans effusion particulière. Il sautait et dans l’arc qui le portait comme un souffle emporte un noyé d’un coup vers la surface, il voyait cette terre tout en dessous comme une abstraction, des verts accolés à des bruns, des ocres rongeant l’acier pâle des fleuves, des arrondis tranchés par les autoroutes qui irriguaient tout.  Cette sorte de distance avec le ciment ou la glaise lui en apprit sur lui plus que ses professeurs n’avaient pu le faire pendant ses études, plus que ses Maîtres n’auraient espéré … Il volait littéralement, hors de lui, dans la présence des choses mais sans accrocs particuliers avec la matière. Et chaque fois qu’il retombait un peu plus loin que le jour précédent, il percevait plus fort, plus intense cet arrachement à la gravitation. 

Sa vie, en somme, s’éclairait de ces vols enthousiastes dans le ciel peuplé des nuages du Nord. De là-haut, il n’entendait plus que très faiblement les bruit des hommes et ça le ravissait. Une partie de sa vie fut ainsi volatile. Il s’arrachait des horizons de betteraves et de pommes de terre pour gambader dans des azurs cotonneux. Il était bien, séparé de tout, et la ligne tout en bas ne faisait plus aucune trace dans son esprit. Elle n’était qu’un trait parmi les traits, une faille entre les failles, un porche virtuel. Il allait ainsi, sautant et gambadant, heureux de tout, ébloui et distrait. 

Un jour, il ne sait plus exactement si c’était en semaine ou un dimanche, lors d’un saut coutumier il sentit ses poumons avivés d’une puanteur nouvelle, une odeur excrémentielle lui monta au nez et son vol en fut ralenti. Il tomba moins loin que d’habitude et ses membres subirent une secousse inaccoutumée. Il se remit sur pied, vite fait bien fait, mais il fut troublé par cette invisible agression. Il se promena dans la campagne le jour suivant mais ni remarqua rien de particulier si ce n’est une légère brume au sol. La semaine suivante, il s’entraîna à nouveau, muni d’un pince-nez. 

Il prit son élan et sa trajectoire n’atteignit pas la courbure rêvée. Une sorte d’acidité lui piquait les yeux et il retomba plus près de la ligne que jamais. Il s’ébroua, rassembla ses forces, se remit en piste et s’élança. Quelque chose de puant le clouait au sol. Du plomb. De la bouse fraîche, une motte sans halant, voilà ce qu’il devenait. Les entraînements furent repensés. Il savait que les indicateurs d’une réussite n’étaient pas seulement liés aux obstacles visibles, aux contreforts d’un terrain apparemment plat, aux assauts du vent ou aux puissances infiniment changeantes de la lumière. Il savait que le cœur de l’homme était le seul lieu où les batailles se livraient. C’est dans les temples que la guerre se gagne, disait le sage. Et il reconduisit ses décollages avec plus d’attention à l’imperceptible que jamais. 

Il comprit qu’il lui fallait mieux regarder le sol, s’approcher des êtres qui y couraient égarés depuis toujours, prêts à toutes les catastrophes pour se rassembler et vivre la chaleur des certitudes. Il modifia donc ses données balistiques et envisagea des paramètres nouveaux. Par ouï-dire il avait appris que l’infection retombait toujours sur le sol et que les effluves se dissipaient à l’instant dans la vapeur des altitudes. Son odorat s’était affiné mais sa vue baissait. Il sentait le monde mais n’en voyait plus que de lointains contours. Il lui fallait redescendre et observer le grouillement pour mieux en tenir compte dans ses rêves d’envol. Sauter dans les airs infectés était maintenant son lot. 

La ligne ne bougeait pas. Il avait perdu de son énergie d’antan. Les villes, les champs, les routes étaient si belles de là-haut, sans ceux qui y vivaient, loin  des contingences de ses contemporains. 

En apnée, les yeux fermés, il ne savait comment exactement, mais il devait poursuivre son entraînement, c’était en lui comme une mission, une injonction secrète : sauter la ligne, éternellement, comme si elle n’était plus qu’une invite à un sublime dépassement. En aveugle il se remit à sauter et peu à peu il se dispersa dans les nuages et retomba là où il ne le devait pas. La puanteur l’avait détourné de sa trajectoire. Il atterrit dans des terres étrangères, bien loin de la ligne et il perdit ses marques. 

Il erra tout un temps dans de vagues régions. Personne ne fit attention à lui. La puanteur était semblable mais il avait perdu le goût des sauts et des exercices extravagants. Il trouva d’autres lignes mais le plaisir de sauter s’était éteint. 

Il était devenu une masse trop lourde, un corps sans élégance, il s’encombrait lui-même. Les temps étaient rudes pour les sauteurs ratés.  L’époque réclamait des boeufs. Il l’avait oublié. 

30 novembre 2007

Paru dans Marginales « Le terme, vraiment? » n° 268, hiver 2007.

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Le froid a passé dans les rues en bousculant quelques fantômes

Posté par traverse le 23 décembre 2007

Le froid a passé dans les rues en bousculant quelques fantômes accompagnés de chiens et de sacs en plastique, il a rebondi contre les façades en emportant de-ci de-là une fleur, un oisillon trop nu, une ombre dans la lumière des fenêtres, il a fini sa course au pied des hommes et certains se sont mis à marcher. Le froid a frappé de deux doigts le cœur de tous les autres et des nuages clairs ont emporté le tout. 

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Peut-être un oiseau lointain dans les arbres

Posté par traverse le 20 décembre 2007

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Peut-être un oiseau lointain dans les arbres, des voitures qui partent tôt matin, des hommes qui claquent des portières, des voix qui montent lentement, le son des os qui machinent le temps et l’espace de ce jour, des brèves et des longues dans les SOS des âmes fatiguées, du fer et des chairs assemblées pour un long trajet, des silences soudain où la journée hésite à se remettre en marche, des trains qui passent à l’arrière des jardins, de la vitesse qui se chauffe au soleil qui se lève et tout est à recommencer, comme si de rien n’était. 

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Ce matin du gel nous a pliés sur notre pas

Posté par traverse le 18 décembre 2007

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Ce matin du gel nous a pliés sur notre pas, nous étions malhabiles à ne plus être immortels et le givre nous appelait d’une voix douce à mesurer le temps de nos urgences. Déjà nous allions dans des mémoires lointaines et des promesses non tenues nous montaient à la gorge. Toute cette lenteur s’est défaite soudain dans le réchauffement des corps et des cœurs alertés. Nous n’étions pas de marbre et la journée s’est glissée dans de sombres reculs jusqu’à la nuit.

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Ca bascule lentement la lumière,

Posté par traverse le 12 décembre 2007

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Ca bascule lentement la lumière, une vie, un mur mal construit et d’un coup c’est de la poussière qui tremble là où tout était en train. Ca flotte un peu encore dans l’air cette pelure de temps si légère et si fine que déjà le monde se donne comme avant et nous allons dans cette allée des disparitions, toujours plus attentifs à la beauté des arbres et des sentiers. Ca bascule lentement, un regard tombe et ne cherche plus où se poser, un souffle se perd dans le vent léger et les jardins sont aussi verts qu’avant. 

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Achab sur le banc

Posté par traverse le 9 décembre 2007

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 Une condensation particulière, le bleu du ciel qui se tend en un câble rose et or, la brume au loin qui noircit, les oiseaux qui montent en flèches et tombent comme des pierres, le vent qui frôle au loin la surface des eaux …    

 Je reviens lentement à moi, trop de bonheur récent a failli me distraire, assis sur le banc froid devant l’appartement flottant dans la lumière sale de l’hiver, je vois que la maison familière que je voulais habiter de mes désordres et des femmes volages que je m’étais refusées jusqu’alors, était cet appartement aux fenêtres circulaires où la pluie glisse sur les vitres trop fines.      Une mince feuille de verre m’abrite du désastre de cet homme assis là, en bas, sur un banc, je le vois cet homme dépouillé, aux larges épaules, froissant lentement une feuille de papier, la pliant soigneusement avant de la chiffonner, de la déplier encore, de la jeter enfin dans la poubelle qui déborde et n’en veut pas de sa feuille, je le vois à l’instant qui la ramasse, enfonce les détritus profondément dans la gorge de treillis, sent entre ses doigts poissés un peu des déjections du monde et d’une main ferme enfin enfourne le papier au cœur des emballages et des canettes.    

 Je pense que cet homme n’est ni heureux ni malheureux, il sait que son temps vacille ; que tout bientôt viendra le submerger et qu’il s’enfoncera en un bref instant dans des tourbillons sans importance. Peu importe alors la trace des souvenirs laissée dans la mémoire de cet homme attentif au mouvement du vent dans les branches, au léger craquement des branches tout au-dessus de lui et qu’il imagine prêtes à se déchirer du tronc et à s’effondrer sur lui ; c’est bien cette idée qu’il n’aurait plus un pas à faire, que sur ce banc de repos, il pourrait attendre qu’une branche, une seule se détache et tombe parfaitement sur le sommet de son crâne, l’assomme définitivement, le tue en somme à son insu, sans qu’un seul mouvement ne soit encore nécessaire pour acheminer sa carcasse à terme ; c’était bien à son image, cet accident stupide, sans effort, l’effaçant soudain du paysage, rendant à ce banc, un après-midi de février, sa fonction d’accueil et de halte où le désespoir et les oiseaux se posent en chipotant du bec quelques croûtons détrempés…     Il rêve, le visage trop blanc dans la froideur du soir qui s’annonce déjà derrière les cimes les plus éloignées du parc, la nuque bizarrement inclinée vers l’arrière comme s’il se reposait et qui le fera passer inaperçu aux yeux des rares passants de l’avenue encore calme à cette heure. Mais les arbres sont solides et les passants attentifs aux irrégularités des corps, on ne meurt que rarement ainsi, se dit-il en pestant contre la littérature qui avive en chaque chose ce qui la détourne de son destin de chose, la déplace lentement à l’extérieur d’elle-même, aux périphéries du nom qui l’enferme, dans ce que le souvenir essaye de retourner, comme une peau de lapin encore chaude et qui livre entièrement, sans chichis l’histoire funeste du lapin, de tous les lapins écorchés et de nous, les mains chaudes devant la dépouille qui nous dit précisément quelque chose du souvenir de notre ancienne mort et qu’il faudra retrouver intacte un soir ou un matin.    

 Il est assis, survivant au grotesque, lesté de toutes ces bizarreries qui font que le monde se donne encore le droit de croire aux loups et à ceux qui les moquent, tout chahuté d’ amour pour une femme qui n’en finit pas de l’épuiser, de l’aimer et de le mâchonner, tout chamboulé de cet amour pour une femme, la dernière, la première, il ne sait plus, elle est ce qui relie en lui la raison à l’incertitude, le désir au calme projet de la quiétude, il la voit livrée, sans retenue, ouvrant son corps de ses propres mains pour qu’il s’y fourre tout entier, et il rit parfois devant tant d’effort pour disparaître, il la voit ramassée comme une loutre dans la chaleur du lit, enroulée tout autour d’elle-même et qui se satisfait de sa propre spirale…      Il devient ce visiteur traquant une ombre dans un jardin, elle tourne entre les haies, glisse derrière les massifs, fait frissonner les buis alors qu’il la croit encore dans la brume des saules. Elle meurt, se détache, volette dans le bruissement des joncs plantés dans la fontaine, flotte sur l’eau calme toute embuée de chaumes et se creuse en tourbillons pointus pour aller se mêler aux noires solutions de la terre. Elle émerge du sommeil toute éberluée et s’éloigne de lui dans cet entre-deux vague qui la protège encore. Elle se réveille et sourit déjà à sa disparition.   

 Le vent pousse le museau dans le feuillage, les enfants rentrent de l’école, les mères allongent le pas, les vieux s’étonnent encore une fois de ce remue-ménage, il hésite, se lève, plonge la main dans la poubelle, détache la boulette de papier qu’il vient d’y jeter, déplie, lisse et lit : « Ramasse des bouts de bois, de la ferraille, des rognures d’ongles, des bavures de bébés, des paroles agonies, ramasse tout ce qui flotte autour de toi et qu’aucun naufrage sauf le tien ne parviendra à justifier, ramasse tout ce temps gâché, perdu au fond des nuits où tu te promets de te lever le lendemain en gardant l’œil fixé sur ce que ton époque revendique, ramasse ce qui traîne et que tu as failli fouler aux pieds, ramasse encore et encore, fourre tout dans les poches de ton manteau, de tes pantalons troués et tachés des salissures du jour, ramasse et ferme-la », voilà ce que je me dis depuis le jour où, convaincu de l’indifférence du monde à la morale des enfants j’ai décidé de ne plus grandir mais d’écrire pour tenter d’arrêter le « grandissement » comme on dit « vieillissement » quand le dos commence à raidir et les chairs à tomber, voilà ce que je me  suis dit, à peine sorti du temps officiel de mon enfance, le cœur rompu d’abandons et de tristesses.      Je me suis dit alors qu’il serait bon de changer de route, je me suis dit « cette route tu n’arriveras pas à la parcourir sans te mettre à y croire toi aussi, je me suis dit cela et bien d’autres bêtises quand on trouille devant le revolver ou le couteau qu’on pourrait si facilement retourner contre soi et hop, c’est terminé, la grande terrine est prête, attendez, j’arrive, je serai la part du pauvre, l’alouette dans le pâté, celui qui a choisi de voir et de voir encore tout ce qui simplement lui passe devant les yeux, oui, gamin, tu useras toutes tes forces à ce pari-là, tu vas rater ta vie pour mieux pouvoir l’écrire… »    

 Mais ce n’est pas ce qu’il voudrait lui dire, des poèmes tout enchantés d’espoirs, voilà ce qui lui conviendrait mais il ne sait plus écrire ces machins-là, ces broutilles bonnes à vanter sa boutique, il ne sait plus écrire ces petites misères du cœur amoureux, il dit la forme d’un visage, le parfum d’un cheveu, la chaleur d’un ventre en pensant aussitôt à la féroce investiture du temps qui passe, il dit l’épouvantable crainte d’être bientôt confondu avec le vent mais toujours l’habite le faste des retrouvailles, l’épuisante bataille de l’orgueil contre la tristesse des départs, la résistance des cœurs à se laisser bercer, voilà ce qu’il dit pour ne pas entonner des chants d’amour, des litanies d’amour, des berceuses et des comptines d’amour.       Elle attend qu’il souffle dans ses os, dans ses flûtes d’enchantement, qu’il soit la baleine, Achab et Jonas tout à la fois, qu’il patiente dans l’écume en reniflant le large mais les harpons menacent, ils volent déjà vers lui, il les voit chavirer dans le ciel, hésiter, tournoyer sans jamais se méprendre sur la cible qu’ils visent, il les sait impitoyables de précision, jamais ils ne coupent le fil mais le scient lentement ; et l’océan est là qui le porte et l’attend, Moby Dick va sur les vagues en se moquant de lui, elle chante et fixe en souriant ses yeux capitonnés sur lui, elle est où il la voit et déjà elle n’est plus mais la vague est puissante, elle hisse la chair jusqu’aux sommets d’écume et se retire soudain le laissant étonné au milieu d’un grand vide, barbouillé de nuages et de frissons, il retombe lentement, enfin, au creux d’un noir liquide, étonné de cette légèreté qui l’abrite un instant au cœur du chaos.    

 Tout, autour, laiteux, visqueux, lisse et odorant, tout, autour, souple et enveloppant, gras et glissant tout le long, long des bras, des jambes, des fesses, du sexe et de la nuque, tout, autour, des grumeaux broyés, des couches mêlées, des ivoires réduits en poudre,  tout, autour, des choses tombées dans la matière du gras, tout, autour, encrassés et déchirés, les nuages enfoncés dans la gorge des abîmes, le ciel retourné dans des rizières de plomb et le silence, le silence enfin, cette bizarre interruption des langages salaces, cette apnée gigantesque avant la grande irruption du brouillage final, la vague arrive, dressée comme une forteresse aux marches de l’Empire, le liquide reprend sa place, initiale et terrible, il soulève une fois encore le monde et la rue et le banc et l’appartement aux fenêtres circulaires, le calme des enfants, l’agitation des mères et la vertu hypocrite des vieillards… 

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Bacahlau en cataplana

Posté par traverse le 7 décembre 2007

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J’avais raté le train rapide, il me restait la nuit.          

Lisbonne a de beaux arguments pour les maladresses de l’esprit, elle déploie des ruses de ville de province pour les âmes chiffonnées. Le tout est de ne pas se laisser atteindre par les mirages de la mélancolie qui sont autant de chausse-trape de la vulgarité quand le vide et le Tage sont à portée de mains. J’avais passé une soirée au bras du bonheur et le temps frappait régulièrement du doigt ma tempe en me rappelant la fugacité de la douceur.  Je devais remonter vers le Nord, vers Aveiro, la ville du sel où j’occupais une petite maison de bois à Costa Nova entre lagune et Océan. J’y étais bien, accompagné des chiens des environs qui traînaient la patte jusqu’à ma porte. J’avais fait une rencontre, une chienne au poil clairsemé, qui ne me quittait plus. Elle trottait dans le brouillard à côté de ma voiture quand je filais vers la ville acheter le nécessaire, c’est-à-dire très peu, journaux et café de première qualité.         

C’était l’automne, la brume ne désemplissait pas les terres basses et la marée abandonnait les algues et les épaves dans des écumes sales et glacées. La morue, la bacahlau, le poisson ancestral, le bison d’Atlantique, la fortune des simples, la bête cabossée, le cochon des abysses, l’animal au regard délabré, la chimère océane avait tout façonné : le temps, les paysages, les bateaux, les hommes et les maisons. Chacun vivait entre glaces et sel, de pêches et de conserverie. Je me résolus à payer ma place dans le premier train annoncé, ce fut un tortillard de banlieue qui annonçait cinq heures pour remonter l’épine dorsale d’un pays habitué aux lenteurs et à l’aléa des transports. La modernité est fugace au Portugal, elle passe avec grâce, le temps qu’on admire ses atouts de pays conquérant et très vite, elle retourne en coulisses, l’œil sur le rétroviseur d’un passé inatteignable. Les portugais sont entre deux temps, le cul entre deux chaises, une fesse sur la gloire ancienne, l’autre sur une modestie qui touche souvent au cœur du quotidien.         

Je me calai sur une banquette en lattis dure comme un pain de poule, un livre de Miguel Torga et un thermos de café fort à portée de mains. L’amie avec qui j’avais passé l’après-midi et la soirée à croiser les confidences et les souvenirs sous les palmiers du Jardin de Belhem était prévoyante, sandwiches et fruits gonflaient mon sac. J’étais paré pour la nuit déjà froide et je m’allongeai en profitant de cette dilation du temps que je vais chercher dans le Sud où la durée est le luxe de chacun.       Avec mes anxiétés d’Ulysse ramolli, je connais peu la paix des abandons. Quelque chose d’impossible à arracher plombe mon cœur, que la mort seule délivrera, ce sentiment de n’être nulle part chez moi. Comme si une porte à peine franchie, je voulais m’enfuir par la fenêtre, ne jamais rester en place car je n’en connais aucune qui me satisfasse et je sais que toute sont bonnes à prendre au prix d’un désir en deuil. Le train se mit en route, je préférai dans un premier temps les poèmes aux sandwiches et la nuit s’éteignit.         

Les gares se succèdent et le wagon se vide. Les premiers à s’endormir sont les jeunes militaires qui rentrent chez eux, les enfants suivent, ne restent que les vieux à garder l’œil vif dans la fraicheur du voyage. Une femme entre deux âges se lève et traverse la compartiment avec une hardiesse que je prends pour de la mauvaise humeur. Elle se campe devant une plus jeune qui l’écoute sans broncher.          Les deux mains appuyées fermement sur le dos de la banquette de bois, elle parle avec cette intonation toujours en suspens qui fait de la langue portugaise une chanson sans fin. Un de mes plaisirs est de me confronter aux langues que je parle peu, comme pour m’abriter d’un français que je reconnais de moins en moins au pays. La bêtise est universelle mais personne n’est obligé d’en subir les plus subtiles variations tout au long de l’année. Les vacances sont probablement faites aussi pour se désengluer d’un parler trop encrassé du présent…          

- D’abord, tu l’as fait dessaler vingt-quatre heures avant, tu sais, l’eau courante, c’est le mieux, mais le lait aussi, quand tu veux adoucir la chair est parfait. Le sel se dissout et la bacahlau fleurit…C’est ça, c’est comme une fleur d’hiver qui profite d’un peu de chaleur et qui pointe le nez entre deux gels. La bacahlau alors est prête à tous les accommodements… 

La jeune opinait mais n’osait rien dire. Un enfant se mit à pleurer, une gare filait dans notre dos, les poèmes n’avaient plus d’intérêt, la femme fit mine de regagner sa place.         

- Ce sont les palourdes qui sont le secret, fraiches et grasses ! Tu les fais dégorger deux heures le lendemain, tu les passes sous l’eau froide et tu les laisses tremper dans l’eau dans laquelle tu auras mélangé d’abord gros sel et farine… - Puis j’égoutte la morue comme d’habitude, je la défais en grosses lamelles et j’enlève les arêtes, je sais. Ma mère frotte la peau avant de l’enlever, pour ramollir la chair…         

-  Oui…oui, mais la bacahlau doit rester ferme, n’oublie pas, ferme comme le cul et tendre comme le ventre !  Elles rient, j’ouvre mon sac et choisis un sandwich au fromage piqué de moutarde trop sucrée. La femme s’est assise, les fesses à peine posées, comme si elle était dans un tremblement d’avant l’effort. Je m’enfonce dans la banquette, je fais mine de n’y rien comprendre et regarde le paysage sous la lune. Tout est sombre, un peu triste, beau comme un film muet, je m’abandonne au sentiment de solitude que je connais si bien et qui me tient lieu souvent de famille.         

Soudain, elle se relève, franchit les quelques mètres qui les séparent, relève une mèche un peu grasse et se dresse devant la jeune une main sur la hanche. - L’ail, toujours l’ail ! Tu le haches, pas le couper finement, le hacher. Puis, les pommes de terre, épluchées, coupées en rondelles, comme les tomates, les oignons et tout ce qui se coupe en rondelles…         

Elles rient de cette grivoiserie la main devant la bouche. 

 - Tu haches encore persil et coriandre, tu laves et coupes en deux les poivrons…Tu auras retiré les graines et les parties blanches…         

-  Comme le ventre… -  …et le cul, oui c’est ça, bien éplucher le cul avant de le cuire… 

Elles rient de bon cœur et le plus jeune s’essuie les yeux en vérifiant que personne n’écoute leurs divagations érotico-gastronomiques, je lâche mon sandwiche et fais mine de retrouver la poésie de Torga. Ca me donne l’air d’un touriste absorbé et des lueurs d’aube commencent à s’accrocher au faîte des acacias.  

- Dans l’un des côtés du plat, tu disposes une couche de tomates puis successivement d’oignons, d’ail, de poivrons, de pommes de terres, de persil…            

- …et de coriandre, puis la morue, je sais… - Non, tu ne sais pas vraiment, sais-tu qu’ici tu dois resaler ? Le sais-tu ?            

-  Mon cholestérol, souvent j’évite…  -  Alors mange de l’herbe ma vielle, ou du sable, mais pas de la bacahlau…Il faut resaler et poivrer, ensuite l’huile d’olive et le vin. Tu fermes le plat, la cataplana que tu tiens de ta mère et tu cuits à feu doux pendant dix minutes.              

-  …je retire la cataplana du feu, j’ouvre, j’ajoute les palourdes… - …tu refermes et cuits encore cinq minutes à feu doux…         

Aveiro est annoncée, je sais que mon ami José m’attend à la gare du Sud, que l’Océan jette ses vagues avec lourdeur contre les rochers, que ma maison est froide, que les cafés de la gare sont délicieux, que l’amitié va m’arracher à la torpeur de cette nuit de cataplana, que le travail va reprendre quelques heures plus tard, que les sandwiches de mon amie feront l’affaire bientôt, que la poésie n’a pas dit son dernier mot, que la langue portugaise est toujours aussi douce à mon oreille mais que je ne sais si j’ai bien compris toutes les étapes de la recette en cours. Je boucle mon sac, je me lève, j’attends l’arrêt.  -  Tu sers bien chaud dans le plat de cuisson, n’oublie pas, dans le plat de cuisson ! Surtout ne cède pas à la mode des fioritures de table, sers comme le cul et le ventre, ma belle, chaud et ferme, tendre et gonflé de jus, sers et tu me diras la suite la semaine prochaine… 

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Zéro mort

Posté par traverse le 1 décembre 2007

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La voiture s’arrête au milieu de la rue bien éclairée. Pas un chat. Sauf un night shop encore ouvert. Le moteur tourne, la musique bourdonne, les phares sont allumés. On se croirait plein jour. Des jeunes dans une super bagnole. Comment ils font ? Chaque fois qu’il croise ces voitures dans son quartier, il se pose toujours cette question en ressentant un coup de colère. Comment ils font ? Pourquoi ils sont si jeunes avec des bagnoles si chères ? Il fait comme s’il ne connaissait pas en partie la réponse, lui, le médiocre, le prof.

La nuit est calme. Et la voiture prend ses aises, portières ouvertes. Il est là qui attend. Il les entend parler fort. Un de leurs copains a surgi du mur, les rejoint et se penche à l’intérieur de l‘habitacle. Qu’est-ce qui s’échange là : herbe ou chocolat ? Fumette ou haschisch plus ou moins trafiqué ? Ils se tournent vers lui en le montrant du doigt. Ils reprennent leur conversation.

Une heure du matin et il n’existe plus. Patience, ils vont redémarrer qu’il se dit, patience, ils vont partir et tout continuera comme avant, patience. Ca dure, ils rient, patience. Il se dit, si je klaxonne je fais ce que je dois faire, c’est simple, je suis bloqué au milieu de la rue à trois cents mètres de chez moi par une voiture de luxe et je me sens bizarre, mal foutu, tout coincé, je bloque les sécurités, pourront pas entrer. Ca fait clac, trop fort, vont l’entendre, ils bougent, ils vont partir, c’est fini, pas à s’en faire, vont disparaître et je rentre chez moi.

Il veut allumer une cigarette, l’air de dire qu’il est à l’aise, non c’est de la provocation, ça va les énerver, rester calme, simplement attendre qu’ils partent, patience, merde. Ne pas fumer. Il se dit je suis un con, j’ai pas passé autant de temps devant des milliers d’étudiants à défendre les règles élémentaires du dialogue et de la négociation pour me retrouver comme deux ronds de flan en face de petits merdeux qui me narguent. Tout est calme, trop calme, ils sont chez eux et lui, un étranger planté dans une bagnole muette, les mains moites. Si je leur fais signe gentiment, peut-être qu’ils vont comprendre que je ne suis pas agressif, que je veux simplement passer, je leur ferai un signe pouce en l’air, comme pour dire qu’ils sont sympas, que je ne leur en veux pas de bloquer le passage comme des salopards, je sourirai même négligemment, faut pas qu’ils voient que j’ai peur, peur de voir ces sales gueules en face, peur de n’avoir rien à répondre s’ils me provoquent, peur que les mots soient de la fiente de prof et qu’ils ne servent à rien encore une fois, peur de me défaire de peur.

Faut rester calme, faire marche arrière, oui, rebrousser chemin, c’est plus malin, fuir l’affrontement. Mais alors qu’est-ce que je suis, moi, pédagogue de mes deux ? Un médiocre, une lope, un raté du vocabulaire qui n’a rien dans le pantalon ? Qu’est-ce que je suis, moi, un looser planté sur la route par une bagnole de petits dealers ? Qu’est-ce que je vaux en pleine nuit, seul, sans le secours des aboyeurs démocrates qui la ferment dès qu’un péquenot leur marche sur les pieds dans la file au supermarché ? Ils détournent les yeux, s’excusent d’avoir des pieds, regardent en l’air, fouillent dans leur porte-monnaie, la ferment obligeamment en attendant que l’enfoiré ait daigné dégager.

Puis ça cause et ça refait la file, ça paye et ça fait de la conversation et des exemples, du vécu héroïque pour des étudiants qui s’en fichent. Non, ne pas abandonner le terrain, j’aurais dû foncer en les insultant, doigt en l’air ou les coincer puis les attraper par les couilles et leur en foutre une sur la tronche. C’est ça que j’aurais dû faire, c’est ce que je voudrais faire maintenant, leur faire comprendre qu’il y a des lois, que la nuit, c’est pas le territoire des bandes, qu’ils feraient mieux de la faire discrète, que c’est pas comme ça qu’ils vont nous intimider, que ça fait deux bons siècles que ça a changé, que ce n’est plus la loi du plus fort, qu’il s’agit de jouer le jeu un minimum si on veut gagner la partie, que tout le blabla des assemblées citoyennes ça vaut pas un clou devant la mauvaise foi de tous ces gosses biberonnés à la connerie généralisée de la culture de l’abandon, que ça va mal finir un jour de nous prendre pour des veaux à qui on essaye de faire comprendre le contraire de ce qu’on voit tous les jours, que c’est marre ces tronches de travers qui ricanent en nous voyant trimer à répéter des lieux communs auxquels personne ne croit. Ils devraient se réjouir, ils ont presque réussi à nous faire douter de l’intérêt de quoi que ce soit d’autre que le cul formaté ou les bonheurs marchandisés.

C’est décidé, je fonce, tant pis pour la casse, j’ai pas l’intention de me laisser intimider plus longtemps, fallait pas qu’ils exagèrent, ça fait trop longtemps qu’ils sont là, si je bouge pas ils me marcheront sur le corps la prochaine fois. Dans le train la semaine dernière j’ai essayé de discuter, de calmer le jeu, ils agressaient la contrôleuse, pute, salope, pour qui tu nous prends pour nous contrôler, femme de merde en uniforme, dégage.

La femme avait tenu bon, un mec s’était levé, personne n’avait bronché, il avait craché devant ses pieds, consciencieusement, pas de réaction, j’attendais que quelqu’un bouge, j’attendais comme tout le monde, ils osent frapper eux, ils ont pas peur des lunettes cassées, des nez et des lèvres éclatés, de la morve et des saloperies de la violence, nous on nous a appris à avoir peur de tout ce qui échappe au contrôle, à la loi, aux bonnes manières de ceux qui vivent entre eux en chipotant le détournement, l’esquive et le retrait. Finalement la femme avait pleuré, de honte je me suis levé, la voix mal placée, ils m’ont renvoyé d’une main sur ma banquette, silence total, connu, reconnu par chacun, silence de la défaite devant une moelle épinière plus droite que la nôtre.

Dans la boîte à gants, rien qui puisse servir à me défendre au cas où. Rien que du papier. Va falloir que je pense à revoir mon psy un de ces jours. J’avais arrêté après quelques mois, il me disait que des stupidités que je répétais à mes étudiants en simulant la découverte de situations intéressante du point de vue de la pédagogie. Eux, ils rigolaient doucement, ils savaient que la plupart des profs vont chez un psy, qu’ils tiennent pas longtemps sans, que leur discours, c’est du vent dès qu’un balèze se lève et vous dit d’aller vous faire foutre.

Vous discutez, ils se marrent, on gagne plus en un week-end que toi avec ton salaire de prof, lui a lancé un gosse un jour, vous finissez par appeler la direction qui vous explique que ça ou rien, c’est du pareil au même, qu’après ils seront dans la rue, chez eux, que ce sera alors le tour des flics de se faire pisser à la raie, qu’ils feront ce qu’ils peuvent les flics, comme vous, qu’ils emmèneront les gosses aux juges qui feront ce qu’ils peuvent les juges, qu’il les enverront chez les éducateurs qui feront ce qu’ils peuvent les éducs et puis, après un ou deux tours gratuits, ce sera les tours payants et ça rentrera dans l’ordre un moment mais que ça ne sert à rien cette roue qui tourne à vide, que tout le monde est épuisé à courir les fantômes, qu’il vaudrait mieux être logique et tirer toute de suite les conclusions que tout le monde attend, que c’est de l’embrouille cette chasse au renard où chacun se refile le soin de tirer le coup de grâce, qu’il va falloir arrêter de parler comme eux ou de parloter comme en temps de paix, que c’est la guerre totale, une guerre civile, celle de ceux qui ont quelque chose à se mettre dans la tête, des rêves, des projets, de l’égoïsme, ; de l’avenir contre ceux qui n’ont rien, que les bavures vont pas arrêter, dans les deux sens, qu’on cogne un jour trop fort et c’est toute la ville qui est sonnée, et que chacun alors se retire un peu plus dans son camp, que les paroles sont fortes quand elles disent la vérité et mortifères quand elles produisent un brouillard tellement épais que plus personne s’y retrouve , que ça commence à bien faire ces enculades de mouches au nom du grand péril, de la peste ou de je ne sais quoi d’abominable que nous fabriquons chaque jour avec un consentement proche du contentement.

Qu’ils le savent, là en face, dans la bagnole et qu’ils se marrent doucement. Il se demande maintenant ce qu’il va faire. Reculer, avancer ? Il aimerait disparaître ou les voir se fondre doucement dans la nuit, l’air de rien, en riant, comme des jeunes sympas qui font une petite virée, que ce n’est pas très important tout ça, juste une voiture arrêtée au milieu de la route. Il ne sait pas pourquoi soudain il pense à Moby Dick, à la baleine blanche, qu’il chasse depuis si longtemps, lui le capitaine Achab des banlieues, parce que c’est un prof probablement, un prof qui se sert de toute sa sacrée culture pour trouver des explication, des raisons, des prétextes à s’interroger et à expliquer le monde, le bien et le mal, le vice et la vertu, la lutte ou la fuite.

Il a tellement de mots et de citations en réserve qu’il peut faire face à toutes les situations, il est le partisan du zéro mort, de ce superbe zéro mort, de cet insupportable zéro mort qui fait que chacun se planque dans des débats inaudibles au nom de la transparence, où chacun s’interrompt au nom de la clarté, du dialogue, où chacun protège sa graisse et sa frilosité. Zéro mort. C’est ça l’objectif, le résultat à atteindre. Zéro mort et si possible, rien que des blessures d’amour propre, les plus difficiles à effacer paraît-il mais ce sont des mots, des boutades, des phrases, des rodomontades d’obèse, de légers sinistres dans lesquels ils se complaisent en jouant les martyrs de la vérité.

Il sait cela, ça le met mal à l’aise en permanence, il a un surmoi très développé, un sens de la justice et du droit que personne n’a jamais pris en défaut, il est puissant et ferme dans ses interventions mais il ne sait plus que faire en ce moment. Il va falloir qu’il décide, qu’il fasse un geste, un seul, quelque chose de signifiant, un harpon à lancer, rien qu’un et sa vie va changer, il en est sûr, il va l’atteindre cette putain de baleine vicieuse, il va la frapper à mort et lui, au risque d’être emporté par cette île de graisse maléfique, il sera sauvé, il s’aimera enfin. Un coup de klaxon, rien qu’un, le plus discret possible, comme une invite, surtout pas un ordre, un appel au civisme, un dialogue de générations, un geste sympa lancé dans la nuit.

Mais il ne sait comment faire. Il se sert si peu de son klaxon, il trouve cela barbare, violent, comme un ordre lancé à un chien, il ne parle pas cette langue-là. Alors il a peur et il attend. Ceux d’en face le savent et ils prennent tout leur temps, c’est sûr. Il faut qu’il réagisse d’une façon ou d’une autre, il effleure le cœur de son volant en retenant son souffle, il retient ses doigts comme sur l’arête d’une gâchette sensible, si il les provoque, ils sortiront un flingue, c’est déjà arrivé ou ils mettront sa voiture en pièces, c’est fréquent, ou le feu, c’est facile et lui dedans comme un rat, la main tremblante.

Il en a assez, c’est Alamo, il va falloir tenir jusqu’au bout, jusqu’à l’ultime sacrifice, zéro mort, c’est fini, la baleine revient le narguer, elle remonte, il le sait, il est face à elle, il cherche son harpon, il voit son petit œil méchant, la lumière du diable qui l’éclaire, son heure est venue, c’est son dernier combat enfin, plus de plastronnades, fini de gamberger, sa main se crispe sur l’arme décisive, il retient son souffle, vise cet œil de malheur et lance son trait au centre du mal. Le klaxon explose, pire que tout, il hurle et c’est l’effroi qui le saisit, la baleine vient de plonger et il est seul maintenant face à l’océan glauque enroulé au filin, attendant quelques secondes encore d’être emporté vers les abysses. Rien, pas un mouvement, pas un geste, rien. Silence de mort.

La voiture n’a pas bougé, ils rient maintenant, il entend très nettement les jeunes rires qui le narguent, ses forces l’abandonnent, il ne pourra pas répéter son geste, les harpons manquent, c’est l’heure de payer l’addition, le moment de passer à la caisse. Soudain, un geste, un des leurs lui fait signe d’avancer, sans ambages il l’invite à passer à côté comme un flic qui vous dit circulez y a rien à voir et il tremble maintenant, il sue, il sent ses boyaux se relâcher, il appuie lentement sur l’accélérateur, la voiture frissonne, elle avance de quelques centimètres, en face personne ne bouge, ils se sont remis à discuter, quelques centimètres de plus et c’est un mètre de gagné, il se rapproche, il les frôle, eux ne lèvent pas la tête, il les dépasse lentement, il est passé, cette fois encore il s’en est sorti, il remonte la rue en retenant son souffle, peut-être qu’ils vont le poursuivre, il n’est pas bon à la course, toujours peur de l’affrontement, il est bientôt chez lui, il va se garer devant son immeuble et il pense, peut-être qu’ils vont me suivre, qu’ils saccageront ma voiture dès que je serai rentré chez moi, alors il roule encore un peu, il cherche un endroit sous les arbres de l’allée, un peu sombre, il arrête le moteur, respire lentement, sort, le signal de fermeture automatique le rassure, il marche un peu hagard vers son appartement, cette fois, ça s’est bien passé.

 

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En regardant les oiseaux qui passent dans le ciel

Posté par traverse le 22 novembre 2007

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En regardant les oiseaux qui passent dans le ciel de ma fenêtre c’est de l’hiver qui tombe sur mon clavier et demain ce n’est plus moi qui les verrai, ils se sont déjà hissés dans une autre saison et les mots que je tape sont de vent et de glace, le ciel est vide maintenant et j’apprends à vivre un peu, un tout petit peu plus légèrement au bord des précipices du vocabulaire qui n’a plus besoin des oiseaux pour rêver des versants d’un monde que j’aperçois dans ce vide lumineux. Où vont les oiseaux sans nos mots qui les accompagnent dans la harangue des ailes et des souffles qui nous manquent ? 

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C’est peu de chose ce vent, la pluie, les nuages

Posté par traverse le 14 novembre 2007

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C’est peu de chose ce vent, la pluie, les nuages qui dévalent dans le coeur des hommes et leur hésitation sur le pas de la porte à franchir la frontière qui les disperse soudain un peu plus en dehors d’eux, ils quittent la chambre ou le salon où ils déposent leurs questions, des choses simples, comment vivre jusqu’à ce soir et que manger ou qui aimer pour tenir jusqu’à l’aube, ils marchent alors tout guillerets d’être portés par une sourdine qui traîne dans les rues et qui ne sera jamais le son de leur étourdissement d’être dans le vent, la pluie et les nuages qui s’éloignent sans qu’ils s’en aperçoivent tout employés qu’il sont à redresser leur corps dans la lumière qui mord l’œil, le front, le peu de peau qu’ils livrent à l’emballement du jour et des hommes qui passent en emportant chacun un morceau de cette joie d’être embrassés par des souffles qui les rendent légers.

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Comme vous, je me tourne et retourne la nuit

Posté par traverse le 13 novembre 2007

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Comme vous, je me tourne et retourne la nuit entre le jour qui vient si vite vers la fin et tout ce que du monde et de moi je n’ai changé ni aimé comme le voudrait ce qui en moi, comme vous, repousse la nuit toutes les nuits au fin fond des scrupules et des batailles perdues. Des pauvres, si pauvres qu’ils n’ont plus que la nuit, si longue nuit sans jour au bout, si longue et qui n’en finit pas de se promettre à l’aube que ce sera la fin, le début ou quelque chose de tranché dans le gras de la peur, comme vous, comme moi et des hommes si petits qu’ils se perdent dans les plis des oreillers où des têtes fâcheuses se reposent un moment. Comme vous, cela n’a pas de fin et pourtant le sommeil tire un trait sur des bousculades timorées et sans utilité particulière.    

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Elle dit en poussant son landau

Posté par traverse le 9 novembre 2007

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Elle dit en poussant son landau sur l’allée du parc c’est un salaud je ne l’aime plus et ses talons font une mesure que le bébé accompagne de petits rires joyeux. Elle dit en passant sous les arbres invisibles des choses que j’entends au-delà du ciel et des voitures au loin. Elle dit en parlant des mots que je comprends, des phrases, des jurons, des portées de mépris, elle dit si fort et si musicalement une plainte glacée que son enfant écoute maintenant avec tant d’attention que soudain elle s’arrête, réajuste son voile et pose des baisers en vrac sur l’horizon, les nuages et son amour en peluche qui babille enfin dans le temps des langues inférieures. 

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Dans le parc des gens marchent sur des sentiers décomposés

Posté par traverse le 4 novembre 2007

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Dans le parc des gens marchent sur des sentiers décomposés et lèvent les yeux vers les arbres qui se détournent dans la nuit que chacun tente de chasser en poussant ses enfants devant soi. Des canards flottent lentement sur l’eau verte qui se ferme sur eux dans des plis impeccables. Ils vont le bec ouvert dans la fange qui les porte et plongent le cou dans la belle indifférence des matières. Ces traces qu’ils emmêlent dans de rares sillages n’existent que pour nous qui passons dans des rêves de futurs si vite enfermés dans un présent qui folâtre sur le bord d’un étang. 

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Peut-être est-ce la lumière qui tombe soudain en vous

Posté par traverse le 28 octobre 2007

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Peut-être est-ce la lumière qui tombe soudain en vous,  parfois même cela éclaire un  peu ce qui vous tenait agrippé à vous ne savez quoi mais qui glace cette légèreté des arbres dans la nuit, si libres malgré les fers qui les retiennent ici ? Peut-être est-ce un frisson qui vient d’un au-delà de vous, de la terre sur laquelle vous tentez de fonder une tribu de songes, peut-être est-ce un amour qui s’est perdu dans des frimas d’orgueil ? Peut-être. Mais c’est aussi du temps qui s’estompe dans des éclats de voix, des gestes sans entrain et des paroles lentes qui mettent si longtemps parfois à nous désaccorder.  

 

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Le temps vidéo

Posté par traverse le 21 octobre 2007

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    Les accélérés de sa vidéo, voilà ce qu’il lui reste du goût ancien del’aventure. Depuis longtemps déjà, il a renoncé aux accidents du jour. 

         Il distingue le passé du présent à la qualité du « direct » et des retransmissions.     

          Le défilement des images ouvre en lui un passage étroit entre sa vie et le rêve de sa vie qui appartient désormais à l’ordre du montage.           Il reste assis des heures entières, comme un mendiant, au pied de son écran, le bras tendu, la télécommande à
la main.  Que faire de l’autre main ? 

         Par la fenêtre donnant sur les toits, il n’aperçoit déjà plus que la lune légèrement saturée de rose.  La nuit est tombée sans bruit et il a perdu le goût de sa lente progression qui le tenait éveillé, il y a quelques années encore, une éternité aujourd’hui. Il ne se fie plus aux indications de programme du journal, aux horaires, aux cycles annoncés.  Il a oublié depuis longtemps les rigueurs de l’attente et les affres des retards. Il flotte et plonge, de temps à autres, dans le liquide amniotique des images. Il n’appartient plus au monde, il se fond en lui, volubile ou muet.  «Peu importe que je n’attende plus aucune promesse, que j’aie perdu l’habitude des réponses.  Les questions sont les servantes de l’inconfort. »           Et d’une légère pression du pouce sur le velours caoutchouté du zappeur, il passe à une autre émotion, il glisse vers le mirage de nouveaux sentiments. 

         Le lendemain, café recuit, vite avalé, il plonge dans le flou du monde matinal.           C’est la pluie, ou un brouillard persistant, c’est sûr…Ou un vol de cigognes, comme ces crétins de l’Hôtel du Peuple m’ont répondu à Varsovie…Les cigognes…» Mais il oublie de vérifier par la fenêtre donnant sur les toits et règle le téléviseur. 

         La journée traîne d’une inquiétude à l’autre. Un épisode manqué il y a quelques jours lui a fait comprendre soudain les beautés secrètes de la nature africaine.  Il est convaincu que ce trou accidentel de cinquante minutes suffira à le disqualifier dans sa volonté de comprendre le monde. Un épisode manque et le temps est suspendu. Il note mentalement qu’il devra rattraper ce retard. «Ils reprogramment toujours tout » pense-t-il en souriant, et cette idée le rassérène à l’instant. Les émotions sont l’opium de la démocratie, annonce-t-il à qui veut encore l’écouter. Il faut les refroidir, les réfrigérer, les anesthésier en les usant par
la répétition. Et de cela, les programmateurs sont conscients comme de leurs vices les plus secrets : mêler les caprices émotionnels aux questions de survie, voilà une belle façon de lisser le temps, le monde et la souffrance des hommes. 
         Elle téléphone vers 17 heures.  Elle est libre ce soir, revient d’un voyage lointain.  Ca fait si longtemps déjà qu’ils ne se sont pas vus.  Une pensée furtive pour son corps frais. Il cherche un qualificatif mais rien ne vient si ce n’est l’image de
la speakerine.  Il raccroche en s’excusant d’être trop occupé ces jours-ci.  Un voyage à préparer, lui aussi.  Oui, l’Afrique, plus tard certainement, il est désolé. 

         Téléphone encore, c’est une erreur, elle le met de mauvaise humeur. Il se décide à débrancher le combiné. Bien lui en coûte, il a oublié de programmer les enregistrements de
la journée. Il plonge vers l’écran : tout est normal, les images défilent.  L’Afrique encore. Une émission consacrée au génocide des gorilles ou des pygmées, il ne sait plus vraiment, mais c’est l’émotion qui domine…Profonde, ancrée dans sa colère ancienne, une belle émotion, vraiment, il faudra qu’il s’en souvienne… 
         L’Afrique soudain lui donne faim, il hésite, le frigo est loin. Autre chaîne, patins à glace, bon. Les championnats reprennent, mauvais présage. Il connaît la période exacte de toutes les  compétitions, olympiques, tours cyclistes ou matches importants et imagine les millions de regards attentifs tournés vers le petit écran. La connivence de cette foule l’indispose, l’inquiète même. Il préfère la solitude des émissions nocturnes, la valse lente des reprises, les sagas interminables.  Il sait que ces spectacles n’offrent aucune occasion de suspense. La machine tourne pour tourner, spectateurs compris. Les donnes sont claires. C’est encore ce qu’il préfère, cette interminable répétition sans accroc. 

         Il a la conscience nette des ratés du monde. « Il suffirait, murmure-t-il en mâchant son sandwich du soir, qu’ils visionnent tout comme moi.  Les pannes leur apparaîtraient bien plus visibles, évidentes même …Mais ils n’ont pas encore accédé à la clairvoyance qui est le propre des témoins muets »…           Il est aux toilettes, il prend son temps, les informations sont moins passionnantes que les fictions d’hier, et il tire la chasse d’eau en tendant l’oreille vers les commentaires sans invention. Il pense encore : « A quoi sert de filmer de nouvelles catastrophes, à quoi sert le cadrage toujours plus serré du massacre ?  Les images d’hier suffiraient. » Il comprenait l’infini possible du futur en instance de montage. » 

         Il a souvent hésité à leur écrire, aux programmateurs, aux serviteurs de l’infini, à leur expliquer comment alterner les rétrospectives et les histoires les plus plates en glissant ça et là quelques éclats bien cadrés de la putréfaction cathodique.  Mais autant demander à un bègue de se taire !           La nuit se déplie maintenant comme un chat sur le radiateur, sans indication autre que le générique sous-titré du film du ciné-club. Il s’en contente même s’il l’a déjà vu trois fois. Tant que l’image coule, la vie continue. 

         Il s’installe confortablement dans le canapé orthopédique, le programme l’emporte doucement, il est heureux. 

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J’ai reçu des lettres d’amour et de rupture

Posté par traverse le 9 octobre 2007

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J’ai reçu des lettres d’amour et de rupture, de colère et de crainte, de tendresse et d’intérêt, j’ai reçu des lettres qui m’étaient destinées et d’autres, par hasard qui tombaient dans ma boîte, j’ai reçu des lettres que j’ai ouvertes à peine les avais-je découvertes, d’autres que j’ai jetées des années plus tard sans jamais les avoir lues, j’ai reçu des lettres qui étaient des remparts et d’autres des tunnels impitoyablement creusés, des lettres mal écrites et qui changeaient ma vie, d’autres qui semblaient rutilantes et qui portaient la pestilence, des lettres sans ambition et qui me hissaient hors de moi, des lettres présomptueuses dont je me suis torché, du papier parfois mal raturé, de la rame gaspillée, de l’encre conchiée, des dates trafiquées, des signatures mal imitées, des lettres qui n’auraient jamais dû connaître le sacrifice du timbre et de l’enveloppe, des messages qui se posaient comme des missives sans importance, des appels qui répondaient absents, des mises au point qui n’étaient que des mises à plat sans inspiration, des lettres que je garde encore aujourd’hui sur moi car leur justesse et leur beauté m’ont porté, des lettres que j’ai jetées et que je cherche encore, d’autres que je garde et que je regretterai de ne pas avoir brûlées, des lettres sans inspiration et sans commune mesure avec le silence qui les précédait, mais aucune n’est arrivée à me convaincre du silence qui nous entoure. Ce sont des lettres, des objets du passé. Des façons de dire. Des choses qui entrent en nous.

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Ce soir la ville que j’habite

Posté par traverse le 4 octobre 2007

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Ce soir la ville que j’habite me semblait si petite, à la table où je travaille des femmes de tous vents et de tous courants d’air déposaient leur pays, les fleuves, les gares et les maisons qu’elles commençaient à repeindre au fil des phrases et des rires. L’une vient de Chine, l’autre de Hongrie, elles fourbissent des silences comme on signe un pacte, elles font d’un temps un autre et les mêlent en regardant au loin, elles sont belles sans cesse dans cette disparition et je vois leur souci d’encore toujours en rester là. 

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Des vases roses cuisent dans la main d’Istanbul

Posté par traverse le 1 octobre 2007

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Des vases roses cuisent dans la main d’Istanbul et des fiacres basculent dans des effrois de chevaux pendant que les enfants passent leurs doigts dans leurs cheveux rasés. Un peu de notre éternité roule dans les rues de bitume et de sable et la musique pique cette vieille image aux murs blancs des maisons. Un vent frais a pénétré les hommes qui prolongent la pêche en se roulant des pulls sur les épaules. Ils fument, mâchent et crachent en regardant le fil qui les tire vers des lieux qu’ils fréquentent si peu, des chambres toujours froides ou fort mal éclairées qu’ils habitent parfois quand le poisson est lent à mordre. 

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Je suis celle qui refuse

Posté par traverse le 28 septembre 2007

(une femme parle, ou rêve de parler) 

Je suis celle qui refuse d’entendre,  de comprendre, je suis sourde, mais je regarde, j’écoute et je refuse encore de comprendre,  je réclame chaque jour ma part,  je me dis qu’il faudra bien entendre et comprendre mais chaque jour, c’est plus difficile, il y a des moments où, décidément,  je n’y arrive plus, à être sourde, 

ça fait trop de bruit, ça parle dans tous les sens, ça échappe au bon entendement, c’est assez monstrueux, 

ça cogne doucement là,  au centre, 

c’est parfois répugnant même mais assez simple, chacun s’en aperçoit, résiste à ce qui pousse en soi,  tente de s’en distraire,  d’aller jouer ailleurs, de se rapprocher, et ça repart, ça fiche le camp 

dans tous les sens, faut bien vivre, ouf! on l’a échappé belle, ça continue pourtant, c’est difficile mais ça continue,  alors, un soir, un jour, qu’est-ce qui s’est passé, qu’est-ce qui se passe, qu’est-ce qui est en train d’arriver? 

un jour, un soir, 

je vois enfin que c’est en train d’arriver, 

que la membrane se déchire, 

que je vois mieux que j’entends distinctement ce qui est ma part, 

et quelque chose tente d’arriver jusqu’à moi,  et cette impression me laisse un peu hagarde, je me dis qu’il va falloir y aller,  que cette chose toute simple, il va falloir s’en préoccuper un peu plus, 

qu’il ne sera plus aussi simple de vivre chaque soir et chaque matin,  que tout ce silence qui est en moi,  va falloir l’ouvrir pour accueillir les bruits du monde et tous ces bruits entrent en moi, et ça commence un soir,

un jour à prendre forme  tout ce remue-ménage,  le bruit s’organise, 

les silences se posent, des mots, des phrases, des personnages commencent à troubler l’ancien silence  et je me retrouve soudain trop petite, trop à l’étroit  avec toute cette nouvelle tribu en moi, alors le moment est venu, de me mettre à raconter, il faut bien que tout cela trouve sa place, 

mais je refuse toujours de comprendre et d’entendre, c’est nécessaire,  c’est capital de ne pas comprendre, de ne pas vouloir comprendre pour continuer il ne faut ni courage, ni travail,

ni vertu, 

il s’agit simplement de ne pas vouloir comprendre, 

ni d’entendre mais d’écouter  et d’accueillir le bruit des autres en moi jusqu’à la fin. 

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Des êtres, des choses, des soupçons de collines

Posté par traverse le 18 septembre 2007

Des êtres, des choses, des soupçons de collines et de marées, des nuages qui passent dans des embruns lointains, de l’air, du temps, des paroles et quelques livres pour lester la quille de notre embarcation précaire, des oiseaux qui voguent au-dessus des vagues et des marins perdus qui s’accrochent à leurs ailes d’argent, des enfants qui creusent dans le sable leur première maison et rêvent déjà d’un temps où ils prendront d’assaut chaque jour et chaque nuit le jour et la nuit, des souffles qui passent d’une bouche à l’autre et des histoires qui se perdent dans l’écho d’un deuil inépuisable, voilà ce qu’il voyait ce matin en se promettant une fois encore de vivre comme si de rien n’était. 

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Une amie aujourd’hui me parlait de chatons

Posté par traverse le 13 septembre 2007

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Une amie aujourd’hui me parlait de chatons et nous disions de nous le nombre qui nous lie et nous noie. Je ne savais plus de quelles vies je ferais le choix, je buvais mon café et des fleuves de chats encombraient les artères du centre où le soleil brillait. Je ne sais si ces chats sont arrivés à terme mais en les écoutant j’entendais les chants que nous avons tant de peine encore à apprendre

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Il n’y a pas de raison particulière

Posté par traverse le 11 septembre 2007

 Il n’y a pas de raison particulière pour que soudain le pont qui le traverse et lie en lui les ombres aux paroles s’effondre en ce matin d’été mais la lumière peut-être était moins généreuse qu’il ne l’espérait, un rien en plus ou en moins et il bascule alors dans des plaines ou des fossés, il ne sait plus où est sa place ni la tribu qui l’accueillera d’un côté ou de l’autre. Il ne sait plus si cette lumière qui tremble en lui est froide ou rassurante, il n’y a pas de frontière, rien que des passages, des frictions qui le rendent absent du monde si grand et où se perdent les fossés et les plaines à l’infini. 

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Il sait aujourd’hui que cet été l’a vu renaître

Posté par traverse le 9 septembre 2007

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Il sait aujourd’hui que cet été l’a vu renaître dans des charrois de pluie et une lumière qui l’a tenu serré au plus près du désir et des abandons de dernière minute.  Plus moulu que la terre si chaude et si lointaine pour qui marche harassé sur des chemins perdus, il sait aujourd’hui que des hommes et des femmes ont pénétré d’emblée dans le lent défilé des choses incomplètes, qu’ils ont lâché la barre et plongé dans le glacier des phrases toutes faites, qu’ils ont livré leur souffle à la première vague en saluant le bord dans un applaudissement qui nous lie à l’instant un peu plus aux stances des vivants. 

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Un bout de chemin ensemble

Posté par traverse le 11 août 2007

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 Un bout de chemin ensemble et le tour est joué, la marche fait mine de nous mettre au pas et la terre tourne comme notre tête sans que nous n’y trouvions rien de remarquable quand un jour un vent contraire ou un amour qui meurt nous jettent dans le temps qui affleure sur chaque chose avant de se dissoudre en nous, et nous allons alors plus fluides dans le vent et les amours à naître. 

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C’est un enfant qui demande à manger

Posté par traverse le 9 août 2007

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C’est un enfant qui demande à manger dans la rue et je tourne le dos en maugréant jusqu’à ce que du pain me pousse dans les mains et roule dans ses bras, pas un sourire et le voilà boulanger alors qu’il rêve d’être banquier ou garagiste ou pompier mais certainement pas d’aller les bras chargés de ce que je lui glissé en cherchant dans son visage les signes d’un éventuel mensonge qui m’auraient accompagnés dans de sombres colères. Mais non, le pain était bien tombé et l’enfant s’en est allé dans la pluie fine d’été entre les arbres de l’avenue. 

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Sur la terrasse du café de fin de dimanche

Posté par traverse le 6 août 2007

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Sur la  terrasse du café de fin de dimanche des hommes, des femmes, des couples trop maigres pour résister aux chagrins de l’alcool, un chien circule d’une main à l’autre en accélérant le rythme qu’ils doivent prendre pour de l’amour et l’homme regarde sa plante bien emballée et posée sur le sol à côté de sa solitude qu’il lisse feuille par feuille pendant que sa femme vacille dans les bras d’un autre. 

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Rien de ce qui a été joué

Posté par traverse le 4 août 2007

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Rien de ce qui a été joué ne peut être défait par un sursaut, il suffit d’un temps qui trouve sa place en-dehors des affaires du monde et des enfers, un temps à construire au cœur même de la désolation et de la solitude, un temps qui se hisse d’un marais où nous laissons traîner nos amertumes anciennes et nos crimes récents, un temps où soudain tout s’agrandit dans le sillage de notre disparition. 

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Peut-être est-ce du vent

Posté par traverse le 29 juillet 2007

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Peut-être est-ce du vent, ou quelque chose de fluide qui traîne dans l’air quand on n’y pense plus à cette catastrophe qui s’appuie sur chacun de nous et fait qu’un jour nous cédons par l’épaule, la hanche, le coeur ou la raison, nous cédons et rien ne change dans cette matière légère qui passe de l’un à l’autre et se prolonge jusque dans le souffle des grands arbres.

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Dehors un brouillage mouillé

Posté par traverse le 29 juillet 2007

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Dehors un brouillage mouillé où passent les voitures et le gris du ciel repose sur des lavis d’argent dans le laminoir des heures et des souvenirs d’école, des fausses maladies et des envies furieuses de grandir pour atteindre ces choses cachées au-dessus des armoires et dans la tête des filles. Mais le gris n’en finit plus de repasser les draps déployés des ciels sans nuages où je m’enroule en tentant d’oublier le crépitement de la mélancolie.

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Tout va bien

Posté par traverse le 27 juillet 2007

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1 : J’ai plus pu. 

2 : Qu’est-ce qui t’ a pris ? 

1 : J’ai plus pu. 

2 : Et quand t’en peux plus, tu frappes ?  

1 : J’sais pas, quand je me sens trop mal, alors, c’est la misère, je me sens plus, je sens que ça tremble tout à l’intérieur, je sens que ça vibre jusqu’à craquer et pour pas craquer, j’ai frappé, j’ai bien essayé de ne pas le faire mais c’était comme ça, y avait une barre qui traînait, par hasard, je l’ai vue, par hasard j’lai prise et j’ai frappé, ça c’était pas un hasard, pour pas craquer ou je ne sais pas quoi, pour répondre quand même à ce … qui venait encore avec ses histoires de dialogue et toute la merde qui va avec, j’en ai plus pu de l’entendre celle-là, bla-bla-bla, dialogue, bla-bla-bla et son sourire, sourire d’hypocrite, elle vient avec son sourire et chaque fois j’en peux plus, cette fois, c’était trop, j’ai plus pu j’ai plus pu. Voilà. Ca tremblait trop, fallait que ça cesse, je lui en ai foutu une, pas de chance, j’ai frappée trop fort. Voilà. 

2: Mais ce n’est pas possible ! C’est monstrueux ! 

1 :Monstre, oui, peut-être. C’était pas un couteau, encore heureux. Oui, j’ai d’la chance, là. Monstre ? Si tu veux, oui, si tu veux.  2 : C’est grave ce que tu dis, tu te rends compte de ce que tu dis ?  Excuse-moi, je ne voulais pas dire « monstre », je voulais, je tentais de te dire… 

1 : « Monstre ». Tu l’as dit.  2 : Ne te moque pas, ceux qui t’ aiment… 

1 : Pas grand monde… 2 : Comment ça ? 

1: Ca m’a échappé.  2 : Moi aussi. 

1 : Monstre ?  (Un temps)   Non, le coup de barre – à – mine, tout à l’heure. Ca m’a échappé. 

2: Mais ce n’est pas possible, entendre ça « Ca m’a échappé ! ». Parler…ça te dit rien? 1 : Pas appris. 

2: Et à l’école, les cours, les professeurs ? Ca ne compte pas tout ça ? 

(Un temps) 

Je tente de garder mon calme, je suis calme, je cherche à t’ aider et si ta mère…  1 : Tombée dedans. 

2: Quoi ?

1 : Dans le précipice, ma mère.  2 : Excuse-moi.  1: Image, métaphore, cliché, tristesse, protection, distance, ironie, émotion.Ca te va ? 

2: Ne te moque pas tout le temps. Pense à ta mère. 

1 : C’est pour ça que je cherche la sortie.  J’y pense à ma mère : hydropisie et dépression. Vieille depuis toujours. Ses rides, on dirait du henné tellement elles sont noires. Moi, je cherche la sortie, pas ce parc humain où tu sais plus comment faire pour remonter les clôtures sans qu’elles se voient de l’extérieur. Pas simple ça : enfermer sans pouvoir le dire, alors tu parles de décrochage, de dérive, d’agressivité, de débordement, de manque d’objectif, tout le bazar du mensonge qui sonne bien sur la musique de la fuite. Ca deale, ça échange, ça menace et ça cède, ça promet et ça ne tient pas ses promesses mais ça cherche à sortir de ce bazar maudit. 

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L’école à brûler (extraits)

Posté par traverse le 23 juillet 2007

                                                             Vive les vacances, 

plus de pénitences, 

                                                              les cahiers au feu 

et les profs au milieu… 

     Ca c’était pour rire, pour chahuter, pour le bazar, un rien de provocation dans nos têtes bien rasées. Quand les pions passaient près de nous, on chantait à tue-tête, puis on la fermait. Et l’année reprenait, les cours, l’ennui, la violence, l’humiliation, la médiocrité, les injustices qu’on avalait en douce et qui nous pourrissaient la vie, les filles qu’on apercevait de l’autre côté du mur, les gifles parfois, mais pas souvent, les rangs, toujours et le temps qui se traînait.      

On y arrivait ou pas. Certains nous quittaient à peine passé l’âge des culottes courtes, apprentis, manœuvres, coursiers, il y avait toujours moyen de s’en sortir. L’école, pour beaucoup, c’était un parc où on regardait le monde à travers les barreaux. Mais un parc sombre et dangereux où la plupart apprenaient consciencieusement à devenir les salauds d’aujourd’hui. Pas bêtes, drôles souvent, amicaux à cracher par terre comme un seul pote, mais des salauds qui se promettaient de leur en faire baver.      

Le temps a passé, la chanson est morte et l’école a brûlé.     

Vous ne savez plus ce que vous êtes aujourd’hui, un peu perdu, un peu trompé, probablement des choses à faire encore plein les mains. Vous ne savez pas ce qui a raté exactement, peut-être tout ce qui aurait dû réussir. A l’inverse. Ce qui devait être un lieu d’apprentissage et de patience est devenu un enclos hystérique et racoleur.  Mais l’école a brûlé et cette veille chanson de gamins fabriqués dans l’ennui des devoirs de toutes sortes a disparu des cours de récréation.     

Une fois encore le feu a remis le compteur à zéro dans ce minuscule état de papiers et de chaises brisées et des fantômes piétinent  brouillons et essais de bonheur, des enfants sont passés et repassés sous les fourches de la colère, ils soufflent dans les masques lisses des enfants sans avenir sur les flammes qui leur lèchent les pieds et s’enfuient dans la nuit en riant de ce crime facile. 

1.        La région est traversée de vagues frissons de renouveau. Des usines ferment et d’autres tentent de s’accrocher aux flancs des subventions toutes plus florissantes les unes que les autres. Le fleuve découpe en deux les prairies souvent inondées. De la chaux en poussière sur tout ce qui est dressé dans le paysage, de la fumée provenant de la centrale nucléaire toute proche, ou peut-être de la sidérurgie fatiguée des environs. Des voitures, des gens, des chiens parfois, des affiches, des murs, des fenêtres, du temps qui se hâte. Des hommes et des femmes peuplés de désirs sans moyens en arrivent souvent à une avidité étrange. Ils vivent en marchant sur les traces d’un autre siècle. Ils parlent, ils chantent, ils proclament des choses un peu désuètes mais toutes leur tirent des larmes.      

C’est la vie, comme ils disent, mais rien n’arrive vraiment à les faire croire à ce qu’ils racontent jusque dans leur sommeil. Les enfants se débrouillent avec cette vie-là, ils font parfois des merveilles, des coups, des projets sublimes et alors ils s’en vont, le plus loin possible, loin de cette ville qui engloutit tout. Certains reviennent parfois, fortune faite et on les traite comme des anges bienveillants, comme s’ils avaient décroché la lune.     

Monsieur marche dans la rue en pensant à son abonnement ADSL qu’il doit renouveler avant qu’ils ne coupent sa connexion. Sans ça, il est perdu, renvoyé à des infinités de solitude, alors il hâte le pas pour arriver à temps au bureau avant la fermeture. Il sait que ses explications seront écoutées d’une oreille distraite, que seule comptera la somme qu’il déposera sur le compte du groupe. Cela fait partie de son fond de colère, cette façon d’être traité par ceux que l’on paye mais il ne peut rien changer alors il hâte le pas et rumine des excuses qui s’apparentent à des insultes renfrognées. Mais Monsieur a quelque chose dans le cœur qui le tire un rien hors de lui aujourd’hui, il soupçonne en regardant le ciel que ce sont ces beaux nuages blancs qui le rendent si heureux, il soupçonne que ce bleu incertain qui tente d’éclairer la ville arrive enfin au-dessus de lui parce que c’est son jour, parce que c’est normal, à un moment donné d’avoir ce morceau de bleu au-dessus de la tête. Monsieur a ralenti le pas et ne pense plus à sa dette, au fournisseur, à son abonnement de haut débit, il traine un peu la tête dans cet élargissement du monde qui le précède et sent quelque chose qu’il prend pour du bonheur. Le vent prend en chasse un troupeau tout encombré de flocons et de trainées, il le pousse devant lui comme une éléphante avec son éléphanteau et les écarts du bleu se déchirent peu à peu.       Le Centre culturel est coincé entre deux commerces, un cinéma et une échoppe de poètes qui inonde de ses discours un monde qui n’a besoin depuis longtemps que de parole. Le courant passe entre les interstices des croyances et des certitudes. Personne ne semble s’en apercevoir et chacun joue sa vie en douce. Mieux ça que la rue pensent certains. Mieux ça que rien proclament les optimistes. Mieux rien que ça objectent les solitaires et chacun rentre chez soi, l’oreille et le cœur assouvis de savoirs sans importance.      Madame court dans la rue principale, elle a été prévenue sur son portable de l’accident que son mari vient d’avoir en roulant sur l’autoroute du retour. Le plus dur c’est la traversée de la ville, les chicanes de détournement, les ronds-points inopportuns, les feux rouges à répétition qui durent des éternités, les piétons qui ne font attention à rien, qui traversent n’importe comment et se plaignent de l’existence des voitures avec une moue de dégoût. Madame court vers l’hôpital, son portable tombe, il s’ouvre, elle se penche pour le ramasser, se fait siffler par des jeunes qui la frôlent en moto, elle peste, remboîte le téléphone, relève ses cheveux et reprend sa course en vacillant sur ses escarpins qui la tirent déjà vers des douleurs tournoyantes. Madame arrive à l’hôpital et apprend que son mari a sombré dans le coma. Elle entend soudain le sifflement des jeunes de tout-à-l’heure et elle pleure.      

Les vacances scolaires approchent et l’ennui traîne déjà la patte. Le ciel est sombre, la pluie menace mais ça, c’est le lot de chaque jour, cette normalité de la laideur. Les fours à chaux de la région ferment les uns après les autres et les bistrots suivent. Monsieur se prépare à une séance de whist à la taverne de la place où il se rend chaque samedi. La bière est bonne et les copains sans ambitions particulières, ils jouent comme on respire, sans en demander plus. Le temps passe doucement dans des ambiances bon-enfant genre majorettes et militance fatiguée. Monsieur ne raterait pas un samedi car c’est le dimanche qui en pâtit alors, il est tout déréglé, tout avachi, tout replié dans ses circonvolutions de fin de semaine interminable. Il lui faut un whist depuis qu’il regarde les femmes avec une légère distance qu’il prend pour de la sagesse. Il est trop tard, se dit-il souvent. Trop tard pour se réembarquer dans des vies d’illusion. Alors il joue au whist et vient de s’abonner à un bouquet d’émissions satellites. Billard, chasse, poker, sport, cul, politique, loisirs, tout est segmenté et il peut choisir sa vie. Il est heureux, presque chaque jour, jusqu’à l’heure du coucher.     

 Le Boucher vient de Tanger qu’il adore comme on aime une femme trop belle qu’on n’ose pas montrer de peur de se la faire piquer. Il parle de sa ville blanche, de la liberté, des étrangers célèbres, des facilités avec l’Europe et aussi de la colère de Hassan II qui avait abandonné la ville à son destin. Le Roi avait gelé tous les travaux dans la ville océane et longtemps les habitants se sont sentis méprisés. Le Boucher est triste devant les amalgames. Il répète cette phrase sans bien la comprendre mais il sait qu’on lui reproche de ne pas être du coin, comme les italiens et les polonais d’avant. Faut être du coin pour bien comprendre. Il cherche à comprendre mais ne voit pas ce qu’il y a à comprendre de différent qu’à Tanger ou Meknès. Alors il parle de merguez, de menthe et de coriandre qui sont des mots de passe si faciles. Mais le Boucher est amoureux et ça lui gâche un peu l’amour ces phrases toutes faites qu’il balance avec sa viande. Il aimerait parler de ce bien si précieux qui est en lui et qui sursaute à chaque coup de hachoir. Il rit souvent comme s’il vous connaissait depuis le bled et son rire vous emporte un instant dans les ruelles qu’il épèle en claquant la langue de contentement. Le plus important c’est surtout le prix de sa viande, de haute qualité et qu’il accompagne toujours d’un zeste de quelque chose. C’est un Saint-Nicolas de grandes personnes qui emballe la marchandise en vous fourrant une tranche de saucisson rose dans la main.     

La Petite Fille joue dans la rue et la rue est vide. C’est l’heure de la classe mais la Petite Fille est trop petite que pour aller en classe,  alors elle apprend les gammes de l’ennui qui la conduisent lentement vers le mystère des découvertes. Elle aime surtout regarder les gens passer, elle ne sait pas ce qu’ils disent mais elle sait ce qu’ils pensent, elle croit déjà avoir compris tous ces gestes, ces drôles de choses qu’ils font parfois. Elle s’assied sur les marches de sa maison et les regarde passer.       L’Eglise est en restauration, des ouvriers ont dressé un filet devant le porche mais des jeunes s’y sont accrochés samedi passé, ils avaient trop bu, on peut boire rude dans la région, et bien d’autres choses qui font qu’on grimpe allègrement au premier filet venu. La semaine dernière, une jeune de 17 ans est tombée du pont dans le fleuve, elle s’est sentie légère et vacillante. On la repêchée quelques kilomètres plus loin coincée dans l’ancre d’une péniche. Le marinier a d’abord tiré les jambes et a laissé tomber, c’était trop lourd et il avait pas le cœur à ça, alors il appelé les pompiers.      

Le supermarché fait la promotion des fraises de la région, grosses et juteuses mais sans véritable goût, comme un leurre qui se prendrait pour le réel. Mais la tradition exige qu’on en dise le plus grand bien et c’est la saison de la tradition justement. Alors le Manager promotionne, ambitionne et relationne. Il fait ce qu’il doit faire, il dit ce qu’il doit dire et les gens répondent ce qu’ils doivent répondre, c’est ça une tradition dans le commerce des traditions. Quelque chose qui n’a de sens que lorsqu’on l’agite, comme ces boules de verre emplie d’eau et de neige qui tombe sur des paysages kitchs. Les fraises emplissent la ville de leurs senteurs fades et sucrées et donnent aux trottoirs des airs de lampions à hauteur de genoux.       

Je sais pas comment faire. Je sais pas quoi dire. Je sais pas comment leur dire. Je sais pas ce que je sais pas dire. Je sais pas ce que je peux dire. Je sais pas ce que je peux faire. Je sais pas ce qu’ils veulent bien que je dise. Je sais pas ce qu’ils veulent que je fasse. Je sais pas ce qu’ils veulent que je fasse pas. Je sais pas ce qu’ils veulent que je dise pour qu’ils soient contents. Je sais pas ce qu’ils veulent que je ne dise pas. Je sais pas. Je sais pas comment ça marche ce qu’il faut dire ou pas, je sais pas comment ça marche ce qu’il faut faire ou pas. Je sais pas. Je sais ce que je veux pas faire et pas dire, ça je le sais. Je sens pas ce qu’ils veulent parce qu’ils le savent pas ou le disent pas. Je sais pas ce qu’ils sentent, parce qu’ils le font pas. Et disent le contraire ou autre chose un autre jour. Je sais pas si tout ça, ce qu’ils vivent j’ai envie de faire la même chose. Non, ça je crois que je le sais déjà mais je sais pas comment dire ça. Je respire pas bien dans tout cet air-là, je sais pas comment me consoler de ce chagrin-là. Je sais pas comment voir quand c’est faux ou quand c’est vrai. Je sais pas comment dire ce qui est faux quand on me dit que c’est vrai. Je sais pas comment dire après que c’est faux quand c’est faux et qu’ils le disent pas. Je sais pas me faire entendre dans tout ça et je respire mal. Avec tout ce chagrin qui est aussi souvent comme le début d’une colère que je connais pas bien mais que je sens en moi. Je sais pas comment faire attention à ce qui est important quand c’est faux ou pas important pour moi. Je sais qu’ils disent que je peux le dire mais quand je le dis ils me disent que ce n’est pas vrai, que ce n’est pas comme ça que les choses marchent. Je sais que si ma sœur ou mon frère vivent ça. Mais moi c’est comme ça. Je respire pas bien dans cette famille-là, et c’est de la colère souvent qui nous unit. Du chagrin aussi mais ça ils le disent pas. Du chagrin d’être ensemble dans ce qui se dit pas. Et de rien faire contre ce qui se dit pas.Je sais pas si je veux grandir comme ça dans tout ce qui se dit pas et que j’ai envie de dire. Alors, si je peux pas le dire, je vais le faire.  C’est ça, je vais le faire comme je le dis.     

Le Directeur de l’Ecole s’est assis au milieu des décombres. Les photographies prisent par la police ne lui disent pas grand-chose de ce qui s’est passé là. Des traces noires sur les murs, des bancs renversés, des chaises éparpillées dans les couloirs, des papiers calcinés qui traînent dans la classe. Cela aurait pu être un accident, un vestige d’émeute, un lieu abandonné par les occupants avant une razzia, quelque chose de naturel en somme, comme une preuve de la violence du feu et de l’acharnement des pompiers à l’éteindre.       Ce que les photos ne racontent pas, ce sont les corps qui se sont insinués dans ces lieux, les intentions, la rapidité des faits, l’âge et le sexe des incendiaires éventuels. Ce que la photographie recèle c’est cette absence d’informations sur l’essentiel.      

Mais la merde, dans un coin d’une image, bien dessinée, un étron sur un dessin d’enfant fait basculer le tout dans la vengeance. Des gens sont passés et ont chié. Ils ont déféqué à l’endroit précis où un soleil se lève sur la feuille chiffonnée. Il ne sait pas ce qui a pu conduire ces visiteurs à un tel abandon. Etaient-ils en colère ? Mais le choix du dessin arraché du mur prouve que c’est d’autre chose qu’il s’agit, la colère n’aurait pas suffi à cette précision.     

Il regarde plus précisément cette photographie et il se dit que la carte de visite renoue avec un désir de relation. C’est d’un dialogue de merde qu’il s’agit, entre eux et lui. Il ne comprend pas tout ce que dit l’image mais il a perçu l’essentiel : ceux qui sont passé ici  haïssent et méprisent ce que l’endroit, son école, représente.      

Le Directeur est devenu son propre fantôme.  Plus rien ne l’étonne mais ça, quand même. Il a fini par croire aux choses plus qu’aux idées ou aux hommes. Les choses sont mortes mais éveillent toujours du désir. Par contre, les hommes sont vivants et les idées parfois ne servent à rien. Et c’est là qu’il a peur, un peu, de ce qu’il est devenu. Il lit encore un peu, très peu, cela l’ennuie assez vite mais il n’ose se l’avouer, alors il continue à acheter des livres qu’il ne lit pas mais qu’il change de piles et de places régulièrement dans son appartement.  A les feuilleter régulièrement, il s’y habitue et peu à peu il peut en parler. Mais ile ne parle que de ce que les autres connaissent.           

Certains soirs, il est désespéré, alors il regarde la télévision jusque tard dans la nuit, cela l’autorise à penser à moitié, à regarder en apnée ces morceaux d’histoires qui le salissent lentement.      

Il est au bord du changement, de la fin de votre monde, la terre est soudain plate et il a peur de tomber dans le trou. Ce que font ses enfants aujourd’hui, dans l’école, avec les collègues, il ne le comprend plus, il ne les comprend plus, il essaye de les supporter certains jours, d’autres, il les aime plus que de raison, il ne sait pas vraiment que faire de ces êtres si vivants qui tombent un jour comme certains s’écroulent rongés de malaria.      Chaque chose l’étonne alors il pense à l’avenir tout autant qu’au passé, comme si le présent n’était qu’un temps de réparation des deux autres. Il est à l’endroit précis qu’il ne pensait jamais atteindre enfant. Il n’est plus immortel et ça le chiffonne mais ses enfants, les enfants de ses classes l’intéressent depuis peu comme on s’intéresse à des êtres d’un autre monde. Il sait qu’il ne les comprend plus et qu’il n’ose pas dire et faire avec eux ce qu’il ressent. Alors, il tourne autour du pot, il multiplie les journées de sensibilisation, les rencontres citoyennes, les débats au sein de l’école mais ça ne sert pas à grand-chose, juste à rassurer les parents. Ca, il l’a compris depuis longtemps.       Monsieur va mieux. Il sort d’une mauvaise passe. Il ne sait plus ce qu’il peut dire ou non, au travail, chez lui, avec les copains, il ne sait plus. Il a le cœur très prudent, il se souvient des choses principales, les détails lui échappent lentement dans une mémoire à trous. Il sait que ces trous un jour prendront toute la place, que ces lignes brisées que sera bientôt sa vie vont produire une histoire à laquelle il ne s’est pas habitué et qu’il lui faudra affronter. Mais ce rendez-vous s’éloigne de lui à chaque fois qu’il relance sa vie le matin. Il fait un musée imaginaire de ces faisceaux de lignes dans lesquelles il cherche à s’y reconnaître parfois. Mais la vie continue et il se raconte des histoires. Il aime Madame. Un peu, beaucoup, à la folie, pas du tout, il ne sait. En tout cas, ils s’entendent bien et les enfants sont encore aux études.      

L’Enfant a quatre ans, cinq maximum, sa mère l’a placé dans une école catholique de campagne, il porte des cache-poussières contre la saleté de la relative pauvreté dans laquelle ses parents se démènent mais la crise leur a appris l’avenir, les projets, l’ambition et l’abstinence. Sa mère est croyante, elle pratique très peu, elle s’est mariée à un rustre qui ne croit lui ni en dieu ni au diable et qui aime se proclamer mécréant. L’Enfant apprend peu à peu que cette incroyance n’est en fait qu’une paresse, que le mystère n’a pas plus de place dans le cœur sec du père que la tendresse pour son prochain. Il vit seul accompagné de la mère et lui apprend une solitude effroyable qui l’habite la plupart des moment de sa vie mais c’est son père et il a, pour un temps, une relative importance.       L’école est vaste, la cour de récréation est plantée de larges chênes entourés de grilles. Les rangs sont impeccables, les classes, immenses et surchauffées, les bancs trop haut pour les petites jambes.      Il est au cours de religion, un grand christ de bois est accroché au mur de la classe toute en largeur. Le christ trône, tenant le mur droit dans cet enfer de petits enfants à l’âme flottante et fragile. Un jour, il ne sait pourquoi, la sœur désigne une petite fille, il se souvient très précisément que c’est une petite fille, à ses yeux peut-être, à sa voix, elle porte le même tablier que lui, elle a les jambes nues comme lui, mais sa voix est douce et la sœur lui offre une image pieuse pour avoir regardé longuement le christ en croix sans que personne ne l’y invite. Il fixera la croix des semaines entières sans jamais recevoir d’image et il en concevra un sentiment de grande injustice. La sœur passe devant lui sans le voir et lentement, au long des semaines, son regard s’éteint, le christ est immobile, la classe indifférente et les images absentes.      

J’ai presque rien entendu aujourd’hui, presque rien entendu que j’ai pas entendu déjà. Ils m’ennuient avec tous ces mots que j’ai déjà si souvent entendus, presque toujours les mêmes même quand ils disent qu’ils m’aiment, toujours les mêmes que ceux quand ils m’aiment pas. A la gym le prof a pas été juste, j’avais sauté le plus loin mais il a dit que j’avais mal pris mon élan, que j’avais dépassé la ligne alors que c’est moi qui ai sauté le plus loin, qu’est-ce que j’en ai à faire de sa ligne si j’ai sauté le plus loin. C’est lui qui est pas juste, c’est vrai, c’est moi qui ai gagné finalement, malgré sa ligne.       Monsieur a décidé d’aller se promener aujourd’hui en rentrant du travail, au Parc, il faut bien s’aérer. Il allonge le pas en sentant déjà des odeurs d’herbe coupée. Il aime ça, cette odeur d’herbe, ça lui fait penser aux vacances chez son oncle, à la campagne. Il jouait à Robinson Crusoë, tout seul, il avait fait son camp dans une cabane dans le fond du jardin. Il l’avait équipée pour tenir longtemps. De l’eau, des biscuits, du chocolat. Même une lampe tempête pour éclairer la plage la nuit par où viendraient les sauvages. Il relisait sans cesse le livre à la couverture cartonnée de bleu, aux belles gravures usées d’avoir été souvent touchées. Un talisman. Un fétiche de vieux papier. Des images qui allaient s’ouvrir d’un coup et l’engloutir dans les tourments de son héros. Il pointait son long fusil à amorces dans le soir qui tombait et son oncle le laissait souvent dans les premiers craquements de la nuit jusqu’à ce qu’il replie bagage et rentre précipitamment dans la maison en proclamant qu’il mourrait de faim et que demain, ils n’auraient qu’à faire attention car il serait sans pitié et tirerait à la moindre alerte. Son oncle dressait son long fusil contre le mur et le regardait avec envie.      

Monsieur aime surtout la promenade sud, celle qui le mène vers l’étang et le pont torsadé. Mais des gens, de toutes sortes, sont étendus sur l’herbe, certains roulent à vélo à travers cet enchevêtrement de laisser-aller. Il les comprend mais ça le gène, toute cette intimité d’abandon répandue sur le gazon. Il trouve que les bancs sont faits pour ça, pour profiter du cadre et que cadre n’est plus le cadre si les gens font ce qu’ils veulent, comme ça, parce qu’ils se sentent bien. Ca l’énerve un peu de sentir toute cette répugnance en lui mais il a beau réfléchir et tourner la question sous toutes ses coutures, il ne comprend toujours pas pourquoi tous ces gens ne respectent pas les règles élémentaires de l’usage de ce Parc qui fut un joyau il y a cent ans. Il prend finalement par le Nord. Là, pas de gazon mais le calme revient en lui et il en sent déjà les bienfaits.     

La Petite Fille qui regardait passer les gens est rentrée chez elle, elle passe d’une pièce à l’autre en appelant Maman, Maman ! Mais Maman n’entend pas, Maman est branchée sur l’Internet, elle surfe et ouvre ses emails en craignant le pire. Elle ne  sait pas pourquoi mais elle craint toujours le pire avec ses courriers mêlés de pubs, de spams, de virus, de toutes sortes de choses qui sont nécessaires semble-t-il à la bonne marche des affaires et du monde. Maman n’entend pas sa Petite Fille qui l’appelle Maman, Maman car en ce moment elle lit des choses tristes et pas belles, des choses qui l’a font mourir là, assise devant son écran où elle se retient de sangloter, en apnée presque devant le malheur qu’elle imagine, qui la renvoie à cette enfant qu’elle était et qui appelait Maman, Maman sans que Maman l’entende jamais vraiment, elle est là sans respirer en lisant ces lignes de celui qu’elle aime, elle ne sait plus, de celui qu’elle aimait et avec qui elle s’est fait des souvenirs, des habitudes, des façons de remplir sa mémoire, des histoires qu’elle se raconte comme pour se prouver qu’elle a vécu un grand amour mais elle sait que ce n’est pas tout-à-fait vrai et sa Petite Fille qui l’appelle et qu’elle n’entend pas tant elle est perdue maintenant dans cette savane de solitude où elle va nue et toute déchirée de ronces, la tête déjà tombée dans l’ombre d’elle-même, elle va aussi loin que ses jambes la portent et sa Petite Fille crie de plus en plus fort mais plus rien ne l’atteint plus maintenant.  2.      

Il se met à pleuvoir cette nuit-la sur la ville et le couple vieillissant dort dans le crépitement ténu. Ils ont travaillé comme ils devaient, s’étaient fait un peu insulter, avaient le cœur gros car ils croyaient encore que demain les choses allaient s’arranger, que le monde gagnerait en politesse et en douceur. Ils n’avaient pas voyagé, les hommes sont partout semblables, disaient-ils, la mémoire s’était effilochée, les désirs émoussés, le sommeil allégé.     

C’est pendant cette nuit que deux jeunes garçons, très jeunes encore pour ce qui va suivre, décident de cogner à poings fermes sur la paix relative de cette maison. Aucun bruit, la ville et les voitures disparaissent dans le brouillard. Une allumette, une bouteille d’essence, un geste ample comme les lanceurs de poids et la voiture garée devant leur porte a des hoquets dans les flammes.      

La colère sera jugulée, la déception avalée, l’humiliation oubliée, plus tard, quelques mois plus tard, après, sans qu’ils s’en aperçoivent, ils souhaitent plus de rigueur, de contrôle et de sécurité. Pendant quelque temps, les nuits sont plus difficiles, ils guettent, tout et rien, mais finissent par retrouver un semblant de sommeil, emportés dans des rêves de justice…  3.         Je veux pas que ça dure comme ça tout le temps, je veux pas de ce temps foutu à attendre d’être grand, je veux pas de ce temps de merde où je peux pas faire ce que je veux, comme mon père, pas comme ma mère, pour ça que je suis content d’être un garçon, comme mon père, ils comprennent rien à la maison, cette façon qu’ils sont de toujours dire ce qu’ils veulent comme si j’étais pas là et puis, comme ça, ils se foutent que je sois là ou pas, ils s’engueulent comme des tarés, ils crachent, ils jurent, ils se frappent parfois, je veux pas de cette merde qu’ils trouvent bonne pour moi, je veux pas, ça je le sais, je veux pas.      

4.

Il en avait fini avec elle.  Il allait perdre une secrétaire hors pair, une maîtresse habile et probablement le peu de respect qu’il avait encore pour lui-même.      

Mais il était temps que ça finisse, que toutes ces heures, ces semaines, ces mois et ces années trouvent enfin un terme honorable.            Une fin honorable, c’était le mot « Et ça ne veut rien dire. Toujours, l’honorabilité envahira la tranchée des vaincus…Elle masque les basses besognes de la nécessité. Qu’on en finisse, qu’on tranche, qu’on coupe, qu’on fusille, mais qu’on ne cherche pas d’honorabilité là-dedans…Un coup de couteau reste un coup de couteau quelle que soit la politesse de l’assassin », se dit-il et il décida donc d’opérer à vif.      

Il se répétait depuis plusieurs nuits déjà les circonstances qu’il allait mettre en scène pour clôturer cette désolante relation. Désolante et épuisante, certes mais surtout dépourvue de cette légère inquiétude qui rend les jeux du coeur et du sexe à peu près supportables. « Tout, avec elle est si atterrant d’ennui », pensa-t-il mais il feignait d’oublier à l’instant que l’ennui était le nom qu’il donnait au soufflet sec de son coeur. Il ne découvrirait que plus tard que cet ennui sans embarras s’approchait au plus près de ce que les hommes tentent de nommer comme le bonheur.      

Il articulait donc sa semonce en s’exerçant à tous les registres. C’était l’obséquiosité qui le tentait, une obséquiosité distante, détachée, qui se donnerait à entendre comme il le désirait : avec détachement.  Il avait bien essayé de la surprendre, de souligner çà et là quelques fautes grossières, de relever quelque erreur subtile, rien n’y faisait.  Elle était parfaite et s’était incrustée, accrochée à pleines dents, attentive à ses lubies de chef de service comme à ses états d’âme de vieux mâle dans les premières paniques de la dissolution .  Elle lui avait encore manifesté, il s’en souvenait parfaitement, un intérêt qui dépassait les exigences de l’emploi pour lequel elle avait été engagée.     C’était en été, un été lourd et humide qui avait engourdi  l’Europe. Elle était arrivée au bureau vêtue d’une jupe trop étroite et d’un chemisier qui baillait avec discrétion. Il avait remarqué qu’elle se penchait trop fréquemment pour saisir entre ses doigts fins les feuilles de papier pelure qu’elle avait rangées dans le tiroir du bas de son bureau.  Ou bien, et ce n’était qu’aujourd’hui qu’il y prêtait attention, avait-il tout organisé pour qu’elle soit contrainte à ses distorsions qu’il constatait en souriant. Mais elle avait traversé les embûches avec brio. L’élégance l’habitait et c’était lui qui s’était mué peu à peu en voyeur stupide.     Et son bureau …  C’était une belle idée de lui avoir proposé de l’installer près du sien, « pour éviter les déplacements inutiles et épuisants, à force … ». Il avait donc assisté durant trois longs mois aux approches subtiles qui ajoutaient encore à l’énervement que la moiteur de l’air excitait.  « Et si encore elle avait choisi un parfum moins sucré,  je résisterais…Mais non, les effluves bon marché s’insinuent partout, se mêlent à la fumée des cigarettes qu’elle laisse se consumer dans le cendrier de verre qui lui sert de presse-papiers. Elle sait y faire, c’est sûr… »  Il en avait vite conçu une répulsion à l’égal du trouble qui lui nouait le ventre et qu’il ne pouvait nier.  Ces provocations lui étaient apparues bien plus perverses qu’il n’avait osé l’imaginer : il n’avait aucune prise contre elles, il ne pouvait leur résister sans avouer qu’il y était sensible.  Car enfin, il aurait eu bonne mine de se plaindre : ses collègues le croisaient souvent en souriant lorsqu’il revenait de la cafétéria.  Ils l’enviaient, c’était sûr.   Et il imaginait ce qu’ils pouvaient se dire devant leur bière du soir, dans l’attente du train  qui les ramènerait au bercail des navetteurs.  Cette idée seule suffisait à l’enfoncer un peu plus dans le malaise qui le faisait se tourner et se retourner entre ses draps, fulminant, échafaudant des stratégies grotesques et lamentables pour pouvoir l’évincer, la transférer à l’étage supérieur, près de ses chers collègues.  Il s’était piégé lui-même. Il se croyait très fort en jouant  less petits chefs séducteurs et distants mais chaque matin le retrouvait pantelant, vaseux, nauséeux …  Il lui faudrait à nouveau retrouver ses sourires entendus, ses nonchalances « gracieuses », cet ensemble de gestes amènes qui tissaient une toile de plus en plus serrée autour de ce qu’il était : un employé sans envergure, sans grande ambition et surtout sans ce cynisme qui fait les vrais salauds, ceux qu’on aime sincèrement.    

Certes, il avait vécu.  Quelques liaisons excitantes, c’est-à-dire sans aucune honorabilité mais jamais il n’avait ressenti de trouble : sa sécurité était en jeu.  Au plus fort des ébats saisonniers, la tête et le sexe demeuraient suffisamment froids.     

Mais aujourd’hui, il était pris, elle était devant lui dans l’enchevêtrement des draps.  Du plat de la main il chassa son fantôme et  rétablit machinalement le drapé triste du tissu.  Il craignait le nouveau rendez-vous du matin comme si elle avait pu percevoir que ses orgasmes avaient encore fait long feu dans un ahanement  malhabile et sans conviction.      

Il arriva au bureau avant l’heure et la trouva rayonnante et disponible. Elle semblait avoir parfaitement dormi, son parfum s’était fait plus discret, son élégance s’en trouvait encore renforcée et il se dit que la journée était décidément mal emmanchée. Entre la dictée du courrier et les premiers rendez-vous il lui tendait des pièges, mêlant un dossier à un autre ou, plus grave, subtilisant quelque page importante.  C’est avec délicatesse qu’elle décelait la substitution et elle lui en faisait part avec un sourire à peine perceptible, si ce n’est que ses yeux semblaient plus brillants. Il avait fini par afficher à son endroit une attitude polie et économe, sans parole gratuite.  Il faisait le compte des « merci » qu’il avait dû lui consentir et des compliments qu’elle lui arrachait avec malignité.  Ses comptes s’alignaient dans un petit carnet recouvert de cuir fauve qu’il gardait toujours sur lui.  Il se promettait à chaque nouvelle consignation de ses vertus que « demain » il s’en libérerait enfin, espérant, appelant la faute fatale.   

Ces escarmouches de la vengeance l’avaient occupé bien plus longtemps qu’il ne l’avait escompté.  L’âge maintenant avait fait de son ventre une rondeur dont il ne se préoccupait plus vraiment et ses cheveux coupés courts donnaient à son visage une forme de bébé vieilli.  Il s’épaississait et sa hargne également. Il lui faudrait se décider enfin à l’action.  Il  devait, après tant d’années de complicités meurtrières, frapper un grand coup.  Elle n’avait que trop longtemps envahi son domaine, piétiné son jardin, foulé au pied son drapeau.  Elle méritait la peine la plus grave. Son heure allait venir,  il en était convaincu.  Elle sonnerait comme un claquement, une décharge de chevrotine.    

Elle arriva au bureau un peu en retard ce matin-là, s’excusant d’avoir été prisonnière d’embouteillages dont elle n’était évidemment pas responsable. Il la regarda un bref instant et nota sa mine un peu défaite, les joues rosies par l’essoufflement.  Elle ouvrait déjà le premier courrier quand il lança, bref, lapidaire: « Vous êtes parfaite mademoiselle, absolument parfaite… mais ces émotions ne sont plus de votre âge…  Nous n’avons plus vingt ans, que diable! Il faudra vous ménager ». Elle fondit en larmes alors qu’il composait le numéro de son premier correspondant. Il se surprit à lui tendre un kleenex, elle le saisit avec lenteur, se tamponna les yeux, se moucha et le jeta dans la corbeille. Ils restèrent tous les deux silencieux devant le panier métallique comme s’il recelait un cadavre dérisoire, une dépouille inattendue. Elle brisa leur contemplation muette en lui rappelant les rendez-vous de la journée mais il ne parvenait pas à se départir d’une étrange tristesse. La corbeille était là, à ses pieds, et elle contenait un peu des traces de la douleur de sa secrétaire. Il ne comprenait pas en quoi cette corbeille avait soudain pris tant d’importance. Pourquoi était-elle si pesante tout à coup sur le plancher du bureau, pourquoi voyait-il tout le plateau lentement basculer dans le vide, pourquoi ce vide était-il si proche, si familier et  pourquoi ressentit-il pour elle à l’instant une infinie pitié ? Il ne comprenait pas ce qui lui pesait sur la poitrine, il s’y entendait mal en sentiments et  l’idée d’un malaise lui traversa l’esprit. Quelques minutes plus tard, alors qu’il constatait que son rythme cardiaque était parfait et son souffle régulier comme à l’habitude, il comprit que la pitié qu’il pensait ressentir pour sa secrétaire était de l’inquiétude, ou du remords, ou quelque chose de cet ordre. Il ne savait pas. Il n’avait aucune expérience en ce domaine. Il prit la corbeille, la transporta dans le couloir, referma la porte et le vide s’engouffra dans le bureau. Il se leva, ouvrit la porte du couloir et le monde reprit peu à peu équilibre.    Quand il rentra chez lui ce soir-là, il crut comprendre qu’il l’aimait. 

5.

     Aujourd’hui c’est super, réunion pédagogique, vont encore se la couler douce pendant qu’on doit les croire, les profs ils sont des demi-cons, demi parce qu’ils sont payés pour leur conneries, j’en connais des éducateurs, des bénévoles dans le quartier qui font ça gratos, eux c’est des cons parfaits, ils croient qu’ils nous amusent avec leur théâtre et les gentilles chansons qu’ils nous obligent à écouter et à parler ensuite dessus, ils croient que ça nous intéressent, nous prennent pour des gosses débiles, croient qu’on croit toujours au Père Noël et à toutes leurs foutaises, croient qu’on a la patience qu’ils ont devant ces bazars de gamins, croient qu’on les croit mais on se marre en douce.   

L’entrée se fait par une encoignure sombre coincée entre deux pilastres où battent les enseignes métalliques, grossièrement peintes, de petits commerces du centre-ville.  Il suffit de suivre la lumière qui plonge dans le gouffre.       

Au fond, passé le couloir encombré, s’ouvre le jardin.  Et les tilleuls et les lilas.  Assise dans un fauteuil d’osier délavé, elle fait glisser légèrement son avant-bras gauche sur la crête des menthes sauvages poussées dans l’ombre humide de l’arbre qui s’incurve au-dessus d’elle.    

Monsieur ne peut voir, d’où il me trouve, les mouvements de ses mains sur ses jambes nues.  Il sait qu’elle les caresse de bas en haut, en pressant un peu, qu’elle relève ses paumes lentement pour distinguer les poils clairs qui commencent à repousser et à se redresser spasmodiquement, comme de fines sculptures blondes de Pol Bury.      

Elle doit dormir maintenant, probablement, se dit-il.  A moins qu’elle ne suive encore, yeux mi-clos, dans une sorte d’ennui confortable, le redressement et les sursauts de son duvet électrisé.  Qu’elle attende sans impatience la fin de cet après-midi coulé dans un soleil sans surprise.      

Elle aura laissé la porte du jardin ouverte pour que Monsieur puisse la rejoindre sans l’éveiller.  La lumière qui s’engouffre et plonge jusqu’à l’entrée interdit toute indiscrétion.      Ses cheveux noirs, coupés courts, composent avec la blancheur froide du fauteuil comme un repère, une cible extravagante.  Sa gorge est fine et ses veines marbrent sa peau trop blanche.  Elle doit avaler lentement, le tumulte que provoque le glissement de la salive dans sa gorge éclate en chapelets secs dans ses tympans et cela la gêne un peu. Elle articule quelques syllabes silencieuses pour équilibrer la pression interne.  Dans cette image surexposée, on distingue à peine ses seins.  Une robe légère bleue s’y accroche. Des plis furtifs doivent allumer sa peau d’îlots clairs.  Sa respiration ne froisse aucunement le drapé.    

Monsieur tout excité pourrait continuer l’inévitable description du ventre et des cuisses si la vision qu’il en a ne lui était trop imprécise. Il me semble que sa nuque bouge à peine.  Il note dans l’espace sombre de sa chevelure un scintillement bref : le jour s’épuise dans ses derniers clairs-obscurs.     Le couloir, à l’instant,  le fige dans l’immobilité de l’embuscade.  L’effleurement qu’il tente depuis plusieurs jours, les caresses hésitantes qu’il croit enfin pouvoir donner, ces gestes suspendus dans la tension se raidissent. Peut-être est-ce trop tard pour aujourd’hui ?    

Il lui revient des images, quelques phrases lancées avec négligence par ses compagnons nocturnes, à la sortie du livre de P…  L’alcool, l’excitation provoquée par cette gloire locale, émaillée d’illusions lui donnaient des allures ringardes de héros de série B.  P… se prenait pour Humphrey Bogart, séduisant la jeune libraire (qui pourtant avait vu défiler quelques carrures désinvoltes dans l’habitacle de sa célèbre boutique) : les mêmes regards en biais, la cigarette accrochée aux lèvres.  Les invités se pressaient autour de lui et recueillaient ses moindres propos comme il convient : dans une fausse admiration à peine feinte que la presse régionale s’empresserait, dès le lendemain, de traduire en sentences définitives.  Monsieur l’attendait en feuilletant quelques livres.    Tout cela durait depuis trop longtemps pour Monsieur et il allait proposer à P…de s’éclipser discrètement quand il s’aperçut de sa disparition.  De celle de la libraire également, d’ailleurs. Une demi-heure plus tard, P… descendait, le  regard dur : « Viens, on y va ?  Ma soirée est bien partie… Quelle santé, cette fille ! », et il gratifia Monsieur d’une bourrade amicale.  

  -         Tu sais, je ne connais encore rien de mieux pour les accrocher : quelques pages sur tes états d’âme, quelques phrases sur la misère du monde et elles tombent, mon vieux, elles tombent toutes.  C’est pas sorcier pourtant !      L’assurance de cette superbe anthropophagie écœurait Monsieur tout en le laissant rêveur.  L’une et l’autre activité exigeaient de lui tellement d’énergie…     L’ombre gagne ses jambes à nouveau, elle bouge, elle a froid.  Monsieur la distingue parfaitement maintenant.  Elle se lève, frictionne ses bras nus, allume une cigarette, regarde sa montre.  Il est tard.  Monsieur pourrait franchir cette distance, l’annuler d’un pas, l’inviter à passer la soirée avec lui au cinéma, au théâtre, au restaurant …  Enfin, n’importe quoi.  L’inviter, lui parler, lui dire.    Elle écrase sa cigarette, repousse son fauteuil, quitte le jardin, referme la porte.  Elle marche dans ce couloir trop sombre et passe devant Monsieur sans le voir.  Elle plonge dans la lumière qui déchire l’entrée. Blanc. Elle s’éloigne et Monsieur entend maintenant ses pas résonner sur le pavé du trottoir.       Mais qu’ils nous lâchent avec leur planète et leur sentiments de honte, qu’ils nous lâchent avec leurs paroles vides, sans qu’ils nous disent vraiment ce qu’ils vont faire, ils ont peur et nous foutent la trouille pour se consoler d’avoir peur, se tapent sur la gueule, se séparent et disent que c’est pour notre bien, marre de ces emmerdeurs paniqués qui nous disent une chose et font une autre, z’ont toujours des raisons de faire autre chose que ce qu’ils devraient, c’est pour mon bien qu’ils disent, comme ils disent autour d’eux mais ils se croient même pas, ils racontent des histoires pour pas devoir voir qu’on est là vraiment et qu’on s’emmerdent comme des rats.    (à suivre)

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