Modeste proposition

Posté par traverse le 12 juin 2007

(d’après Jonathan Swift)                                           La marche, le sens, la disparition, la marche toujours et encore, l’exode, l’exil, la retraite, le repli, la déroute, l’abandon, la marche, oui, marcher constitue la plus grande catastrophe qui soit ! 

 Il est entendu que marcher est une catastrophe d’une exceptionnelle importance si on tient compte des conditions exactes, précises, documentaires même qui organisent la marche. Quoiqu’on écrive sur la marche, il nous faut reconnaître qu’elle s’impose à chaque fois comme un « classique », une figure de fond et dès lors, beaucoup de bêtises ont été écrites à son propos.     J’entends : le sens, la durée, l’émotion et la mystique de la marche, tout ce qui permet aux assis de digresser sur la marche des nomades est une belle et subtile façon d’occuper son temps et son esprit en cette époque troublée… C’est souvent comme ça avec la marche, on se lève un jour, on se concentre sur sa hanche, sur sa jambe qui se lève légèrement et c’est là que le monde bascule, d’un coup, le monde bascule dans votre jambe et vous voilà livré à la mission de poser cette jambe sur le sol;  c’est  alors que le drame commence car l’autre jambe se lève à son tour pour tenter d’arrêter ce basculement, cette panique de tout le corps qui chavire sur cette jambe qui vient de se dérober et le corps rejoint alors le monde qui bascule en cette jambe qui vient de se délier et qui retombe lentement, en se levant déjà à peine a-t-elle touché la terre et cela jusqu’à ce que le corps tout entier, jusqu’à ce que l’intérieur-même des organes, se destine à la marche. Vous avez compris que votre marche vient soudain de commencer, il s’agit de marcher, c’est-à-dire d’échapper à la course, d’avancer son corps un peu plus près de la frontière de la grande fosse, un peu plus proche du basculement qui est déjà en nous mais cette distance nous tentons de la différer jusqu’à la fin, comment dire plus précisément? C’est un mot un  peu vague « différer », disons plutôt « rétrécir » ou « annuler », c’est ça, « annuler » mais comment voulez-vous, à l’instar du célèbre Zénon, -cher philosophe paradoxal !-, annuler une distance alors que vous la divisiez à l’infini et la mainteniez par cette division infinie dans l’infini de son existence? 

Vous marchez donc pour rétrécir, annuler, effacer cette distance qui vous sépare de votre disparition et la marche n’est que la répétition de cette funèbre déambulation dans le vide de vous-même, dans l’espace de votre anéantissement, oui, et les livres sur la marche, ceux des poètes particulièrement, – ah les poètes et la marche !- sont un peu ridicules avec ce poids, cette gravité, ce sens justement nécessaires pour parler des choses les plus simples comme la disparitions, ou le pourrissement, ou la marche, justement. Beaucoup moins d’images et de métaphores du pourrissement chez les poètes, vous avez remarqué, que celles évoquant la marche. Mais probablement est-ce en raison de cette passion qui les hante depuis toujours et dans laquelle ils se retrouvent (courir pour ne pas tomber, tomber pour mieux se relever, etc…) alors que le pourrissement n’est pas suffisamment « poétique », la poussière, oui, la propreté de la poussière, oui,  mais l’éclatement vague des chairs, non! Non, décidément, cette vision des hommes poussés jusqu’à leur fin et criant et jurant et pestant d’avoir perdu le sens de la marche avant même que d’avoir achevé cette marche entreprise dans la douleur est bien peu inspiratrice que tout,  et c’est comme si nous nous nous retrouvions dans cette peste qui coule dans la gorge du solitaire de la montagne qui n’arrête pas de crier et de psalmodier « le sens, le sens, le sens.. », ad libitum et sous un soleil de plomb! L’anéantissement, la fin, le pourrissement, la putréfaction, voilà de beaux thèmes, des vertus à encenser, celles de la vie au travail contre elle-même afin de surgir à nouveau de son néant, intéressant ce néant nécessaire à l’accomplissement nouveau de nos chaînes génétiques, de nos beaux liserés d’ADN, intéressante cette rupture infinie pour la continuité, intéressante cette enflure de la mort qui ouvre le territoire des vivants! Intéressant ! 

J’en ai vus des catastrophes, c’est le mot du début, la catastrophe, toujours la catastrophe, beau mot, on dirait quelque chose comme « apostrophe », une sorte d’adresse, d’appel lancé, de pleur presque, catastrophe, cata, oui cata, cathare ou catarrhe, pureté ou rhinite, à nous de choisir mais de toute façon ces « catas » sont liés à l’apostrophe et on sent que c’est quelque chose de terrible, de final, de terminal, de rhédibitoire, j’aime ce mot aussi, « rhédibitoire », car il marque le réduit comme la « strophe » qui précède, voilà donc cette catastrophe qui tombe sur le monde de ceux qui marchent et ils sont nombreux en ce moment, à l’heure où je vous parle, qui marchent et qui tombent en regardant les autres tomber… « Regarde-les se relever », dit le poète qui voit juste la poussière et non le pourrissement, regarde, ils tombent, ils se tiennent par la main et se tirent les uns les autres, les aveugles se tirent, se hissent, s’arriment les uns aux autres mais finissent par se heurter à un obstacle infranchissable, un fossé un peu trop profond ou une pente de terre grasse et c’est là qu’ils vont devoir choisir, ils laissent la vieille mère au pied de la pente de boue – « il est trop tard, maman, trop tard pour reprendre la vie dans le sens inverse de notre marche, il est trop tard pour l’inventer ce temps léger des voitures des carrosses, des diligences, nous n’avons que nos pieds, vieille mère et c’est eux qui t’abandonnent, pas nous, nous, nous voulons t’emporter avec nous, toujours plus loin pour t’accompagner jusqu’à la frontière du trou, à te conforter dans ta dernière répétition mais c’est impossible, nous te laissons donc ici vieille mère et c’est tant pis pour nous car toi tu vas vite te confondre avec la boue de tes galoches et nous, nous devrons te porter encore plus loin, dans notre cœur qui n’est pas enduit de boue et bat de plus en plus faiblement chaque jour quand nous pensons à cet instant que nous accomplissons et que nous emporterons en nous dans une durée qui sera interminable, bien au-delà de notre mort, et qui sera portée encore par nos filles et nos fils, cette honte de t’avoir laissée ici nous donnera à nouveau le courage de faire face à ceux qui creusent notre trou et qui nous poussent dedans, à chaque génération et c’est cela exactement, vieille mère qui nous perdra, cette faculté à reprendre la marche et à accepter de te laisser ici comme un jour ce sera le tour de ta fille et de ton fils, de moi, qui te parle ici encore un instant mais déjà le froid tombe et la boue refroidit nos pieds, il nous faut marcher alors adieu, ferme les yeux et attends un court instant, ça viendra vite » – . Voilà, rien d’autre à ajouter de poétique sur ceux qui marchent:  les enfants, les vieillards, les malades, l’humanité qui sent son cul lentement se vider dans la boue et qui ne retrousse même plus ses cottes, ne baisse plus ses pantalons pour lâcher le dernier souvenir du monde d’avant, qui leur reste encore là, tout au fond des intestins et qu’il faudra bien abandonner aussi, alors le sens s’arrêtera là, entre vos jambes ou dans vos cottes et pantalons poisseux, mais c’est comme ça la marche, ça fore, ça fore, ah oui, ça fore de plus en plus profondément dans le profond de vos intestins qui se déchirent et vous laissent pantelants, retournés, dépiautés, hissés hors de votre peau de douleur et donc il nous faut reconnaître que le véritable sens de la marche, c’est ça, la hanche qui se déboîte, les pieds qui flambent, le sang qui vire au noir dans vos chaussures et hop encore un petit pas de plus et c’est toujours ça qui mettra un court instant vos intestins à l’abri mais rien qu’un court instant, car le cortège hagard continue et n’arrête pas de descendre des montagnes dans les vallées et de monter des vallées jusqu’aux sommets des montagnes, et inversement. C’est ce mot, « inversement », qui est drôle, vraiment… 

Ils ne savent plus ce qui est le plus dur ou froid ou chaud ou n’importe quoi, la marche, ça sert à dissoudre le vocabulaire pas à pas, ils perdent un mot à chaque pas pour arriver un jour enfin au terme de tout vocabulaire. Ca n’en finit pas de se dissoudre le vocabulaire, dans la marche, lentement la dissolution agit et ils arrivent sans un mot à leur point de départ et c’est alors que le sens du vocabulaire prend tout son poids car il ne leur reste alors qu’une langue trop sèche dans la bouche pour balbutier et pleurer, et ça continue ainsi, et ça continue… Oui c’est comique cet acharnement à vouloir avancer, bouche fermée,  devant ceux qui regardent passer les cortèges infinis sur le bord du chemin, devant ceux qui les regardent sans un mot, eux aussi vidés de tout vocabulaire, et ça continue,… Considérons qu’ils finiront bien par s’arrêter un jour. Considérons. 

Que feront-ils alors de ce vocabulaire qui s’est dissout et qu’ils ne retrouveront pas et qu’ils devront abandonner définitivement tout le long du chemin et qui sera la dernière trace d’eux dans le chemin qu’ils piétinent? Souvenons-nous de la mère, là-bas, déjà recroquevillée et mêlée à la boue sur laquelle les autres passent en effaçant ses dernières traces.  Souvenons-nous, voilà, c’est fait. Bizarre comme on s’habitue au chaos en le prenant pour le silence du monde… 

Vous pensez, je ne sais, « de quoi se mêle-t-il ?», et autres réflexions? De peu de choses, je vous assure, mon état, mon âge, ma situation limitent le champ de mon action, je ne le sais que trop, mais ce que je fais, je tiens à le faire entièrement et avec une véritable précision. Je n’attache d’importance aux mots que dans les moments d’accident, de tension, après, ce ne sont plus que des témoignages, de vagues rapports, des interprétations, du temps prisonnier des mémoires, de la littérature. Voilà la différence que vivent ces gens, il ne se paient pas de mots, non, la dissolution, vous dis-je, le vide, voilà ce qu’ils connaissent… 

Mais quittons la géographie qui se dissimule dans l’histoire et l’histoire qui se cache dans la géographie et voyons plus en détails la question qui nous préoccupe. Sillonner les routes du monde, voyager, aller ici et là, souligne bien souvent cette évidence : les routes sont encombrées de pauvres gens, de misérables, presque des choses, des fragments, des morceaux, rien qui vaille en somme. Partout, où qu’on aille, partout. Il ne reste à ces pauvres errants, littéralement, que le sens de la marche ; ils vont, toujours plus loin, toujours plus éloignés de chez eux, toujours plus loin de l’endroit où ils auraient voulu aller. 

Et naissent alors des chagrins qui mènent à la révolte mais vous avez remarqué que ça s’arrête presque toujours au chagrin, heureusement, dignes et chagrinés nous sommes, dignes et chagrinés nous nous indignons, point. Cet exemple me vient soudain : une digne et forte personnalité, haute responsable de la dignité des marcheurs s’est indignée un jour, frappe la tribune internationale de la main et lance à l’assemblée: « Il m’en manque deux cent milles! ». Deux cent milles personnes perdues dans les brouillards des forêts africaines, deux cent milles oubliés, perdus, égarés, massacrés, sacrifiés dans la brume. Et nous ? Colère, essoufflement, arithmétique, photo, terminé. 

Le temps presse, il faut agir avant la catastrophe mais vous m’écoutez peut-être avec doute et amertume, vous voulez me faire comprendre que je ne trouve pas les mots qui touchent votre âme, autrement dit les mots qui foreront loin et profond en vous jusqu’à cet endroit où ils prennent toute la place et ne laissent plus de répit, vous me direz qu’ils sont tombés eux aussi, les mots, tout le long du chemin et que sans eux, je suis obligé d’user des images convenues, de phrases toutes faites, comme  ceci, tiens… « Plus jamais, se souvenir, apprendre, histoire », « Plus jamais, se souvenir, apprendre, histoire », « Plus jamais, se souvenir, apprendre, histoire », « Plus jamais, se souvenir, apprendre, histoire », « Plus jamais, se souvenir, apprendre, histoire », « Plus jamais, se souvenir, apprendre, histoire », « Plus jamais, se souvenir, apprendre, histoire »,… Voilà, j’y arrive de mieux en mieux, entraînement, conviction, métier… Sans aucun sens vous disais-je… 

Tiens donc ! La commémoration d’une catastrophe se fait toujours dans l’actualité de la suivante et les hommes, polis, dignes et perdus répètent à l’infini ces mêmes phrases qui sont à l’instant où ils les prononcent des condamnations pour les vivants ; la longue chaîne est en train de trouver son amplitude et son rythme et lui, le modeste, le pur, le démocratique qui parle au nom de la tribu élargie, de la terre accueillante, de la famille rassembleuse, de ses propres os brisés par je ne sais quels combats, ne sait plus qui il confond, qui il trahit, qui il pulvérise. Il parle comme si on n’écoutait plus et le monde répète ses phrases en ricanant de détresse « Plus jamais, ensemble, se souvenir, unir, rassembler »        Et encore, variation : « Plus jamais, se souvenir, apprendre, histoire ». Voilà, c’est dit, on peut continuer. 

                                                       C’est un sujet de tristesse pour qui voyage dans les villes et les campagnes que de voir les rues, les routes et le seuil des pauvres maisons, les immeubles des zones hors-la-loi encombrés de mendiants, suivis de trois ou quatre enfants, tous en guenilles, importunant les passants de leur main tendue. Ou lançant leur colère, plus souvent, accompagnée d’injures de toutes sortes, de tristesse sans nom et de haine démembrée. Certains, plutôt que de travailler, sont obligés d’arpenter le pavé à mendier la pitance de leurs nourrissons qui en grandissant, deviendront voleurs ou assassins faute de trouver du travail. Ou alors, pour apprendre plus vite à ceux à qui ils ont donné le jour, ils volent, mentent, crachent par terre, se détruisent peu à peu. Que d’énergie perdue, reconnaissons-le, que d’investissements promis et jamais tenus, que d’illusions entretenues et productrices d’enfers. 

Ils finiront alors par quitter le pays natal et s’engageront pour combattre au nom de je ne sais quelle cause perdue, vendront leur sang aux marchands d’hémoglobine, s’entraîneront au martyre, fabriqueront des bombes, les lanceront contre eux-mêmes et perdront jusqu’à l’idée de paix dans laquelle ils n’ont plus d’avenir.   Et rien ne les satisfera, rien qu’on puisse leur proposer en remplacement de ce qu’ils ont un jour imaginé, même si cette fulgurante image d’eux-mêmes appartient déjà au temps de leurs aïeux, même si cette fabuleuse image de leur avenir s’est déjà éteinte dans la vie de leur père mais rien ne pourra remplacer le souvenir de plus en plus vague de cette image, rien qui puisse entraver le lent cheminement de la désolation, rien. Alors, nous savons, et nous observons le pays tout entier et les pays voisins et c’est déjà une grande désespérance que de le rappeler ici et nous comprenons que cette misère a renversé glorieusement, de dominos en dominos, les derrières barrières qui semblaient faites pour l’arrêter. La perversion ultime sera donc de donner aux enfants perdus des sobriquets d’assassins, de leur coller des gueules de traîtres, d’en faire des petites frappes sans espérances. 

Nous pouvons observer cela aujourd’hui et nous regrettons déjà d’avoir permis cela. Où était notre capacité à dire non, à rompre des liens de mensonges, à refuser des débats qui masquaient les questions impossibles, celles auxquelles la démocratie que nous aimons ne peut répondre officiellement, où était notre force et notre exigence devant ceux-là même qui nous entraînaient a la confusion rassurante, qui parlaient pour mieux détruire le sens de la parole, qui faisaient assaut au calme entendement des pédagogues abandonnés et qui, dès lors, en devenaient amers et injustes parce que craintifs et méprisés. La misère avance encore et toujours à découvert et c’est ainsi que nous pouvons observer ces enfants errants, à demi nus, dormant dans les égouts et sortant la nuit pour quelques rapines, cherchant une pièce oubliée dans les cabines téléphoniques dévastées, ou encore offrant plus, bien plus hélas qu’ils ne peuvent donner, aux derniers voyageurs égarés… Crocodiles, crocodiles polis, crocodiles repus, crocodiles dispersés, ah, crocodiles infinis… Je pense que chacun s’accorde à reconnaître que la masse de ces enfants perdus nous pose une question cruciale. Nous ne pouvons ni les nourrir, ni les éduquer comme les vertus que nous honorons l’exigeraient. Nous nous engageons, nous promettons, la main sur le cœur, nous nous réunissons ci et la dans les Cités les plus diverses et déclarons, déclarons, opinons, débattons et déclarons… 

Nous déclarons ce qui nous semble juste et possible et réalisable, nous signons et contresignons, annonçons et publions mais cette publicité ne mange pas de pain et peut donc errer le ventre creux…   C’est alors une évidence pour tous: ces enfants constituent, quoiqu’on veuille, une charge supplémentaire pour les nations qui se regroupent en une famille de nations avec des soucis de famille et des obligations familiales que nous ne pouvons désagréger en laissant ces meutes infantiles déborder des terrains qu’ils occupent aujourd’hui. Quand je parle des enfants, j’évoque, en n’oubliant pas leurs parents déjà décimés par l’angoisse, l’avenir de notre nation et celles de nos voisins les plus proches. Bien sûr quelque continent souffre plus douloureusement et plus durement qu’un autre, bien sûr le fort l’emporte sur le faible, bien sûr la famine décape là plus qu’ailleurs, la maladie, la guerre plus indifférentes encore frappent sans compter, et, bien sûr, un pardon, un large et délicat pardon oecuménique sera un jour accordé à ceux qui ont poussé ces pauvres gens à la déréliction et c’est un bien rare que de pardonner, qui dure moins que la vengeance et qu’il faut encourager, mais quoi? 

Que faire de ces enfants?   Qu’en faire pour soulager la nation de cette terrible charge? Pour ma part j’ai consacré de nombreuses années à réfléchir à ce sujet, à examiner avec attention les multiples projets qui existent, et j’y ai trouvé de grossières erreurs de calcul. Il est vrai qu’une mère peut sustenter son nouveau-né de son lait la première année sans recours, ou à peu près, à une autre nourriture, qu’elle pourra toutefois se procurer grâce à la mendicité. 

C’est précisément à l’âge d’un an, que je me propose, étant donné la situation catastrophique que traverse notre civilisation en ces temps instables et lourds d’insécurité, de prendre en charge le sort de ces enfants, de sorte qu’au lieu d’être un fardeau pour leurs parents ou leur administration et de manquer de tout, ils puissent contribuer à nourrir et, partiellement, à participer au soutien de tous. Mon projet comporte également cet autre avantage de supprimer cette horrible pratique que nous connaissons et sur laquelle nous faisons depuis trop longtemps le plus grand silence, qui consiste à les assassiner de diverses façons ;  la moins effrayante résidant dans leur élimination physique alors qu’ils sont abandonnés de l’avenir. De bien plus subtiles souffrances les attendent alors qu’ils sont simplement livrés à l’indifférence générale et à l’égoïsme qui gouvernent sans conteste ce monde et tous les autres. Notre continent, pour ne s’attarder qu’à celui que nous connaissons et qui affirme par ailleurs des arrogances d’exception, compte une multitude de femmes reproductrices qui se trouvent dans le plus grand désarroi, dès lors, nous pouvons considérer qu’une masse d’enfants naît chaque jour, qui ne peut compter sur aucune aide ou soutien matériels qui soient, malgré les propositions diverses émises par d’éminents et honnêtes spécialistes, qui concernent, comme vous le savez, l’emploi, l’éducation et la culture de ces rejetons de la misère. 

Aucune proposition n’a été à ce jour suivie des effets escomptés et les grandes administrations des pays touchées, provoquées même par ce terrible fléau ont révélé bien des impuissances que nous devons désormais prendre en compte. Ces enfants, s’ils passent la première porte de l’âge, c’est-à-dire un an, ont quelques chances de tenir jusqu’à six ans, peut-être huit et ils pourront alors se livrer aux rapines et aux multiples occasions de prouver à la société qui les a livrés sans ressources à la plus grande des solitudes qu’il apprendront vite le métier de survivre, hors des lois et des instances qui nous gouvernent. Des rapports qualifiés soutiennent cependant que, passé cet âge, il deviendra difficile de faire quoi que ce soit d’eux, si ce n’est de les former plus durement encore au métier des armes et de la délinquance… De multiples expériences existent, nous le savons, et des bataillons d’enfance courent déjà en premières lignes sur des champs de mines dans de larges régions du Sud…Mais ca ne suffit pas. 

Entraîner ces jeunes filles et ces jeunes garçons à affronter chaque jour le mal et la violence qui sera assurément leur lot coûtera à ceux qui les prendront en charge, en nourriture et vêtements, des sommes qu’ils ne pourront logiquement pas récupérer même si ces jeunes gens parviennent à la plus grande adresse dans l’exécution des basses œuvres de leurs maîtres. Ils coûtent en général plus qu’ils ne rapportent et les troubles qu’ils provoquent sont des occasions de dépenses que la morale exige et que les budgets condamnent. Investissement trop dispendieux donc. 

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     De cela aussi nous parlerons plus tard mais réfléchissez à ce lieu, la surface, le monde du chaos et des échos tonitruants de la misère, réfléchissez à ce monde qui livre ainsi ces enfants au broyeur…       Ils les jettent dans une conduite, telle que celle qui relie, pardonnez-moi l’image, notre bouche à notre anus…       

     Revenons donc, naturellement, à ma proposition…       Un ami, expert dans une matière qui ne le cède en rien aux avancées de la génétique ou de la biologie moléculaire, j’entends la philosophie du renoncement, la morale du réalisme, me rapportait que partout où il a voyagé il lui a été rapporté qu’un jeune enfant constitue à l’âge d’un an un mets délicieux. Il ajoutait: « nutritif et sain »! Qu’il soit en daube, au pot, en rôti, à la broche ou au four…       

     J’entends haut et clair ce que vous pensez en cet instant, j’entends le sentiment d’abomination qui résonne en vous, j’entends la colère qui se lève, j’entend aussi, moins distinctement je l’avoue, mais je l’entends, la reconnaissance d’un état de fait, une évidence, une obscène évidence : que faire de cette masse excédentaire et bientôt sacrifiée ?         Il nous faut des lois, des règlements, des instances vérificatrices, il nous faut couper court au désordre et rétablir en cette matière une harmonie, un contrat social qui est le fondement de notre démocratie…        

     Il nous faut regarder les choses en face et refuser de laisser croître cette misère dans la perte la plus haute, il nous faut ne plus dilapider, il nous faut dire oui, enfin, à la réalité du monde et combattre en son ventre l’iniquité la plus grande qui est de laisser glisser inéluctablement ces pauvres corps souffrant dans un oubli sans nom…           Je porte donc humblement à l’attention du public cette proposition: sur un chiffre de quelques dizaines de millions d’enfants sans moyens, il serait envisageable et même pensable d’en garder quelques millions… pour la reproduction, dont un quart seulement de mâles, ce qui est plus que nous n’en accordons aux moutons, aux bovins et aux porcs, la raison est que ces enfants sont rarement les fruits du mariage et qu’en conséquence nul n’y verra inconvénient à ce qu’un mâle serve quatre femelles.       

     C’est ici que l’idée se précise…         Les autres seraient mis en vente et proposés aux personnes de bien et de qualité, non sans recommander à la mère, je souligne ce point d’importance, de laisser téter leurs petits à satiété pendant le dernier mois, de manière à les rendre dodus et gras pour une bonne table.        Ils pourront, en offrant leurs flancs et leur râble aux plus fines bouches de nos Etats, faire de leur brève existence un subtil en-cas, ce dont nous ne pouvons que les remercier dès aujourd’hui. Bien préparés, ils serviront la nation mieux que vifs et miséreux, promis aux injures de leur condition.       Quelques exemples simples valent mieux qu’un discours…        

     J’ai calculé qu’un nouveau né pèse en moyenne 3 kilos et demi et qu’il peut en une année, s’il est convenablement nourri, atteindre une bonne dizaine de kilos. Je reconnais que ce mets parait quelque peu onéreux, en quoi il conviendra principalement aux couches sociales les plus élevées, aux entreprise lors de fêtes ou séminaires d’importance, aux grandes organisations à l’occasion de congrès prestigieux…         Notez qu’on trouve de la chair de nourrisson toute l’année mais qu’elle sera plus abondante en mai, comme me le faisait remarquer un ami expert, car la saison estivale est toujours plus propice aux copulations, c’est donc au printemps suivant que nous pourrons compter sur les plus beaux troupeaux.       

     Tenant compte du fait que dans les pays chauds la transe sexuelle tient lieu de compensation à bien des affres que la nature organise, on pourra, là, trouver des nourrissons de la plus belle espèce qui soit, et cela toute l’année.       Il faudra évidemment se rendre dans ces contrées naturellement inconfortables mais ces voyages, outre l’excitation naturelle qu’ils produisent sur l’imagination et l’état mental du voyageur, offrent des occasions de chasse et de capture qui ont déjà décidé nombre parmi nous à entreprendre ces périples…       

     Nous pourrons ainsi constater que cette pratique exotique permettra également de réduire le nombre de ces mendiants naturels.        Mais revenons-en à notre préoccupation, c’est-à-dire à la façon de délester notre présent de ces hôtes superflus…       

     Il n’est pas inutile de rappeler ici que nous connaissons des pratiques qui laissent augurer du succès de ma modeste proposition, j’entends l’habitude lors de certains conflits régionaux ou locaux de soumettre, ici-même, chez nous,  la population tout entière, et dès lors les enfants en âge de rencontrer notre proposition, à des violences que notre civilisation condamne au nom du respect de l’intégrité de l’être et de sa dignité.       Ce n’est pas tant l’élimination d’une quelconque population que j’évoque ici, il faut bien que les nations s’expriment, mais plutôt la façon dont celles-ci s’organisent: dans la violence la plus vile, le désordre, le gâchis et l’horreur.       

     Pensez: des hommes sont écartelés, d’autres cuits en broche ou mis en pièces de n’importe quelle manière, si, je vous l’assure, la presse en a parlé, des experts en témoignent…        L’horreur, vous dis-je, l’horreur.      

     Cela constitue un spectacle désolant pour les enfants dont je vous parle, mais aussi pour nous aussi, qui sommes contraints d’assister à cette abominable déchéance.       Et nous n’y pouvons rien. La colère, la misère, les dieux entrecroisés au cœur de l’ignorance vont plus vite que l’abandon discret dont nous sommes coupables. Déclarons, annonçons, regrettons, passons à autre chose…       

     A moins…A moins de les consoler, de les soutenir de notre plus grande compassion, que pouvons-nous faire?        Que pouvons-nous envisager si ce n’est de soustraire le maximum de ces nourrissons à leur funeste destin et à la déraison de nos nations?        

     Il faut bien reconnaître que chaque jour apporte son lot de mort et de corruption par le froid, la faim la crasse et la vermine à un rythme si rapide qu’on peut raisonnablement attendre que l’élagage se fasse sans qu’on ait à broncher.       Le manque d’emploi, l’angoisse poussée à son paroxysme, des états d’hygiène de plus en plus douteux font que beaucoup, même s’ils ne sont pas physiquement atteints, dépérissent vite, percés du mal secret qui ronge l’âme, enlève toute énergie et empêche toute décision.       Ils n’ont bientôt plus la force de travailler et glissent dans un état qui les rapproche peu à peu d’une agonie sociale avant la mort physique. 

     Mais je me suis écarté un moment de mon sujet et il serait bon d’y revenir… 

                                                                Nous parlions donc des enfants et de leur destin…« d’entremets »… 

      Pensez aux économies que pourra réaliser la nation en échappant à l’entretien de ces enfants, sachant que les biens consommés seront tous d’origine et de manufacture locales…      Quelle opportunité pour les amoureux de l’art culinaire qui pourront s’en donner à cœur joie et offriront ainsi à leur région de nouvelles opportunités en matière de tourisme…       Nul doute que ces aliments attireront de nombreux visiteurs et clients dans les auberges et les restaurants étoilés. Les chefs ne manqueront pas de mettre au point des recettes adaptées au goût de l’époque…Imaginez le renouveau gastronomique que cette proposition offrira aux cuisiniers habiles!       

     Enfin, ma proposition pourrait inciter non pas seulement au mariage et à la gestion attentive du patrimoine que l’Etat attend de ses citoyens mais aussi, elle accentuerait le dévouement et la tendresse des mères et des pères envers leurs enfants…        En supposant qu’un nombre croissant de familles de notre vieux continent adoptent ma proposition, on verrait bientôt se désengorger les Institutions de toutes sortes qui ont tant de mal aujourd’hui à supporter les frais d’une misère et pour tout dire , d’une déréliction croissantes…       

     Ma proposition, modeste assurément, empêcherait un tel gâchis.       Des bébés à peine nés sont abandonnés dans les poubelles publiques, enfermés dans les consignes des gares, relégués au triste sort des ordures…       

     La terreur fait crier ces pauvres êtres de telle façon que nombre d’inspecteurs ou employés des chemins de fer ont dû souvent intervenir trop tard: les enfants avaient atteint le seuil de l’intolérable et rendaient l’âme, déshydratés, asphyxiés, et livrés aux tourments les plus impensables!        Ma proposition offre l’avantage de rassembler nos nations autour d’un projet d’une telle envergure qu’elles trouveront futiles les suggestions que nos représentants tentent de faire passer pour de véritables solutions à l’instabilité humaine et économique que traverse notre temps.        

     En ce qui me concerne, je me suis épuisé des années durant à proposer des théories vaines, futiles et utopiques et pour tout dire, littéralement humanistes , toujours sans résultats…        J’ai donc décidé de réagir, allant de villes en villes, de maisons en maisons, pour exposer ma modeste proposition…      

     Convaincre, expliquer et convaincre, convaincre avant qu’il ne soit trop tard, voilà mon objectif, voilà mon rôle, convaincre !        Si vous aviez d’autres propositions, parlez, je vous en conjure, délivrez-vous de vos hantises, accélérez l’avènement  du bonheur, hâtez l’arrivée du règne de la fraternité, donnez à chacun une chance de prendre sa place dans la grande marche du monde mais faites quelque chose…       

       Après tout, je ne suis pas si farouchement accroché à mon opinion que j’en réfuterais toute autre mais avant qu’un projet de la sorte soit énoncé pour contredire le mien, je demande de bien vouloir considérer avec mûre réflexion ces deux points.       Primo, en l’état actuel des choses, comment espéreront-ils nourrir ces affamés qui errent sur les routes et comment les vêtir, leur donner l’éducation à laquelle ils ont droit, comment les faire participer à la culture de leur peuple en l’augmentant de leur éventuel génie?      

     Deuxio, tentez l’expérience que je vous suggère: interrogez ceux qui sont aujourd’hui livrés à un présent sans espoir, épuisés par le sort, abandonnés de l’imagerie commune de notre civilisation, arrachés à la puissante représentation que nous organisons chaque jour pour fêter nos valeurs et nos acquis, demandez-leur ce qu’ils pensent de ma modeste proposition et je suis persuadé qu’ils vous serreront les mains, les larmes aux yeux en pensant à l’économie de souffrance que nous leur offrons ainsi…        Faisons cette expérience, fût-ce dans l’intimité de notre cœur…       

     Faisons cette expérience et livrons-nous à la vérité, l’unique vérité qui est de reconnaître que nous sommes hommes, responsables, attentifs au bien commun, à l’avenir de tous, responsables de notre engagement…       Je vous le disais au début, le chemin est souvent hasardeux, difficile, cruel, épuisant ;  des sacrifices doivent être consentis pour que le meilleur de nous arrive à son terme…     

      Cette tâche est la nôtre, cette responsabilité nous appartient et nous sommes, plus que jamais confrontés à une vérité qui ne nous lâchera plus : voulons-nous d’une vallée de larmes ou d’un temps solidaire ?     Ma modeste proposition n’a de sens que dans cette perspective.   

   Je vous remercie… Bruxelles – Marrakech – Lisbonne 

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L’isoloir

Posté par traverse le 10 juin 2007

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(Des assesseurs et témoins assis à une table. Ils murmurent entre eux s’échangent des papiers rient doucement. L’après-midi se traîne entre un citoyen et un autre. Entre une vieille dame l’air un peu égaré. Elle cherche l’urne des yeux puis les hommes et femmes rassemblés qui suspendent leurs manigances. Elle s’approche très digne.)

La vieille femme : C’est ici qu’on vote?

Un homme : Oui Madame là dans l’isoloir. C’est la première fois?

(La vieille femme ne répond pas) 

Une femme : Vous avez votre convocation ? 

La vieille femme : Oui la voilà, c’est çà, la voilà.

(Elle prend dans son sac une convocation manifestement pliée et repliée qu’elle tend aux mains tendues) 

Un autre homme : Votre carte d’identité s’il vous plaît. 

La vieille femme : Ici 

(Elle tend sa carte fièrement) 

Une autre femme : Permettez que je vous la prenne un instant 

(La vieille femme hésite à la tendre).

Simplement pour vérifier vos nom adresse et nationalité. 

La vieille femme : La voilà.  (Elle la tend du bout des doigts et regarde tout autour d’elle) 

L’autre homme : C’est la première fois que vous allez voter chez nous?

La vieille femme : Depuis la nouvelle loi.

La femme : Bien bien  Voulez-vous quelques explications?  

La vieille femme (interloquée) : Des explications? 

La femme : Ben oui, pour voter!  Il faut que je vous explique. 

L’homme : Notre système est quelque peu complexe. Il vaudrait mieux que nous vous expliquions comment faire. 

La vieille femme : Je sais comment faire.

La femme : Excusez-moi c’était pour vous aider.

L’autre homme : Bien, bien, alors je vous en prie, c’est par là. 

(La vieille femme suspend son mouvement hésite regarde vers la porte vers les fenêtres se concentre très lentement, prend sa respiration et se dirige d’un pas raide vers l’isoloir) 

L’homme (de loin) : il vous suffit de repérer le candidat de votre choix et de le pointer avec le crayon ad hoc.

L’autre femme : bleu.

L’autre homme : C’est çà, bleu. 

La femme : Attention Madame pas de rature, pas de dérapage, pas de trait au milieu de la feuille sinon votre bulletin sera nul, définitivement nul. 

La vieille femme : Et si je tremble?

L’homme : Il ne faut pas trembler, Madame, c’est important. 

La vieille femme : Justement, je tremble souvent quand c’est important. 

L’autre homme : Concentrez-vous Madame regardez faites comme moi..

(Il prend un crayon bleu et le pointe très fermement sur un carton. Il descend la mine lentement sur la feuille et « bleuit »une case. Un temps) C’est un exemple…  La vieille femme : Je ferai attention. A l’école quand j’étais jeune… L’homme : C’est bien maintenant allez . Vous voyez il y a du monde qui arrive. 

La vieille femme : D’accord j’y vais  (Elle se dirige vers l’isoloir tire la tenture très délicatement et pénètre dans la cabine. On n’entend plus rien. Grand silence. Les assesseurs parlent à voix basses) L’homme : Et un vote de perdu, un ! La femme : La pauvre. Vieille comme Mathusalem!  

L’autre homme : Elle n’y comprendra rien c’est sûr. 

L’autre femme : Encore du papier de gâché. 

La femme : Alors qu’on s’est battus pour qu’ils puissent voter! L’homme : Moi je n’y tenais pas particulièrement. 

L’autre femme : C’est important. En tant que femme… 

L’homme (qui la coupe) : ce qui est important pour nous ne l’est pas forcément pour eux !  L’autre homme : C’est vrai ça on ne peut rien là contre…

(Ils rient doucement)  La femme : Elle prend vraiment son temps.  L’homme : C’est l’Alzheimer  

(Il rit. Les autres sourient mais lui font signe de se taire et tendent l’oreille. On entend comme une voix murmurée une sorte de litanie qui s’entend très légèrement

La femme : Madame ça ne va pas 

(silence. On entend toujours la litanie)

L’homme : Madame on peut vous aider 

(silence. Toujours la litanie

L’autre femme : Il faut vous dépêcher Madame. Le temps presse. Les autres attendent. 

L’homme (en riant) : La démocratie n’attend pas. Toujours à l’heure, sauf quand il y a la Coupe.   

La femme : Madame  S’il vous plaît, répondez. 

(Silence. On entend toujours la litanie. L’homme se rapproche de l’Isoloir se penche et écoute. Il revient quelques instants plus tard en marchant sur la pointe des pieds. Retenant un fou rire) L’homme : Vous savez quoi  les autres, Elle dort ! L’homme : Non. (Il se retient de rire) Les autres : elle pleure  

L’homme : Non…elle prie 

Les autres (qui rient) : ce n’est pas possible ce n’est ni une église ni une mosquée ici! 

La femme : Faudrait la faire sortir. 

L’homme : C’est interdit. On ne peut pas la déranger. 

Les autres : C’est vrai merde! L’autre homme : j’y vais. 

L’autre femme : fais doucement elle pourrait mal le prendre et tu sais avec ces gens-là, c’est vite esclandre, scandale et compagnie.  La femme : Et alors ce sera pour notre pomme ! 

L’homme : Faut décider! La femme : Quoi?   L’autre homme : Si on votait?  

L’autre femme : T’es fou ça ne sert à rien de voter faut y aller. 

La femme : Oui elle va finir par foutre le bordel si ça continue. 

L’homme : Bon j’y vais moi. Tant pis. Vous me couvrez…

Les autres : Oui!

(Il se déplace lentement vers l’isoloir et tend l’oreille. On entend de plus en plus haut la litanie des noms de femmes que la vieille chante lentement dans sa langue. L’homme revient à pas de loup) 

L’homme : Elle prie c’est certain  La femme : Madame. (très fort) Madame   La vieille femme (qui interrompt sa mélopée) : Oui   La femme : Madame il vous faut sortir, votre temps est écoulé, une autre personne attend pour vous remplacer…  

La vieille femme (de derrière le rideau) : Ca fait si longtemps Laissez-moi encore un peu.   

L’homme : Là, les ennuis commencent. 

L’autre femme : Laissez-moi faire…(elle se dirige vers l’isoloir ouvre le rideau et trouve la vieille en train de s’essuyer les yeux) …mais madame il ne faut pas vous vous sortez vous glissez votre bulletin dans l’urne et hop la démocratie est en boîte si vous me permettez. 

La vieille femme : ne faites pas attention je pensais à mes filles à ma mère à mes sœurs aux femmes comme vous. 

L’autre femme : Comme moi? Voyons madame, ça n’a rien à voir. 

La vieille femme : que du contraire ça a tout à voir.  L’autre femme : je suis ici depuis plusieurs générations et je vote pour la quatrième fois madame c’est une habitude presque une obligation. 

La vieille femme : oui une obligation c’est ça (silence) laissez-moi maintenant. 

L’autre femme : mais ce n’est pas possible voyons madame il faut sortir maintenant (à son collègue). Tu veux m’aider?

L’homme : qu’est ce qui se passe?  L’autre femme : Madame ne veut pas sortir de l’isoloir. 

La vieille femme : je pense à toutes les femmes de ma famille je vote en leur nom. 

L’homme : un homme une voix pardon une femme une voix allez madame il est temps de sortir.    La vieille femme : combien de temps me donnez-vous encore?  L’homme : Euh je n’en sais rien madame. Comment voulez-vous que je réponde à des questions aussi indiscrètes et intimes? 

La vieille femme (interloquée): Je voulais vous demander combien de temps vous me donniez encore pour occuper cet… 

L’homme : i…soloir.  La vieille femme : C’est ça, je voudrais connaître le temps qui m’est ici légalement imparti.  L’homme (qui se dirige vers ses collègues) : vous connaissez le temps imparti au vote pour chaque citoyen vous? 

La femme : Non, un certain temps, c’est tout. 

L’autre femme : le temps de noircir sa case et hop, dehors!

(Elle rit. Ils rient tous doucement) 

L’homme : Le temps imparti? Elle se moque de nous, ma parole. 

L’autre homme : j’y vais et ça ne va pas traîner, vous allez voir.

(Il se dirige vers l’isoloir. La vieille femme l’attend tout en sourire).  La vieille femme : vous venez me dire que mon temps est fini c’est ça? 

L’autre homme (mal à l’aise se tourne vers ses collègues) : Il faut comprendre madame, ça doit rouler, c’est la démocratie, une machine bien huilée qui roule et qui ne s’interroge pas aussi longtemps que vous ne le faites. Vous imaginez si chacun était ému pour si peu, voyons! C’est tout simple, vous entrez, vous noircissez, si tout le monde prenait le temps que vous prenez, on y serait encore la semaine des quatre jeudis. 

Les autres : C’est ça, c’est impensable, madame, il faut que ça tourne. L’alternance vous connaissez. La vieille femme : Non.  Les autres : Le changement : un homme puis un autre. 

La femme : Il y a des femmes aussi.  L’autre homme : Oui les hommes et les femmes élus par le peuple sont désignés par le peuple voilà. 

La vieille femme : Et vous ne prenez pas votre temps pour une chose aussi grave.  L’autre homme : Mais il y a eu la campagne, les journaux, la radio, la télévision, le Net, les tracts, les affiches!

La vieille femme : Non je veux dire, vous ne réfléchissez pas longtemps avant une chose aussi grave? C’est quand même plus important que de faire le pain. Et pourtant quand je fais mon pain, je me concentre, il suffit que j’oublie le levain ou un tout petit peu de sel et cette pincée oubliée sera fatale pour le goût de ceux qui le mangeront. 

L’autre homme : Oui vous avez raison on faisait comme ça chez nous aussi avant c’est vrai mais maintenant c’est la dernière fois avant l’électronique alors vous pensez vos histoires de pain.   

La vieille femme : Laissez-moi, je m’interroge (l’autre homme se dirige vers les assesseurs).

L’autre homme : C’est la fin.  La vieille femme : Je prends le temps de m’interroger et dès que je saurai pour qui voter et donner avec honneur mon vote je sortirai d’ici et je rentrerai à nouveau chez moi dans la tribu des hommes.  (Les assesseurs se regroupent autour de leurs papiers se lèvent regardent l’urne et leur montre. Un long silence s’installe) 

L’autre femme : C’est foutu.  La femme : Le conseil d’Etat.  L’homme : La Cour de Strasbourg. 

L’autre homme : Ou peut-être pire. Qui sait.

(Publié dans Démocratie mosaïque, éditions Lansman)

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D’elle je n’attends plus

Posté par traverse le 19 mai 2007

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D’elle je n’attends plus ni fax, ni sms, ni mail, tous ces mots d’une langue d’abandon, sa voix est lointaine désormais et je connais des pays où elle passe pour des encouragements mais le temps des clairons et des colères de cuivre est un temps qui file dans le reste, dans cette vague histoire où je reviens chaque jour en me promettant des vies incertaines.

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Ca ralentit le bruit des choses

Posté par traverse le 17 mai 2007

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Ca ralentit le bruit des choses cette façon de n’écouter que soi et d’y tâter le pouls que l’on voudrait égal à cette éternité que la mort expédie en rafales au cœur de la matière, ça ralentit le bruit du monde cette obscure attention à ce qui ne se vit que dans l’écart du nom, du même, du mille fois répété dans la chair de chacun, ça ralentit le bruit du temps cette manière de lui tourner le dos en lisant dans l’horizon le défilé si calme du générique de fin.

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Bruxelles, Babel, babil et sabir

Posté par traverse le 13 mai 2007

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Lisbonne où je marche 

fait résonner Bruxelles doucement, 

dans l’ombre de la statue de Pessoa 

face à la coque muette 

de la radio d’hier, 

superbe I.N.R., 

centre du monde 

et de la place Flagey! 

L’amiante et le silence 

règnent en maître aujourd’hui 

dans cette ancienne 

Maison de
la Parole… 

Les tramways qui cahotent 

et ferraillent dans les deux capitales 

se renvoient l’écho 

d’un siècle à un autre 

ces deux villes ont la même échéance 

qui est de réconcilier un univers 

qui se chamaille 

à plusieurs voix. 

« Bruxelles, c’est le monde! », 

dis-tu souvent 

en rentrant de voyage, 

c’est un monde 

où les grandes gueules 

flirtent avec les petits aboyeurs, 

un monde qui hésite encore à choisir 

la pacification 

des langues somptueuses 

qui se mêlent sans ne nier 

en riant à pleine gorge 

des esperantos de l’avenir! 

Bruxelles cherche son plaisir 

dans la décomposition des grammaires 

et des syntaxes arrogantes, 

elle cherche dans ses cafés sans ramage, 

ses restos à deux sous, 

dans les cours et les impasses, 

une langue à baragouiner 

à côte des exigences du commerce, 

Bruxelles apprend au jour le jour 

et encore plus la nuit 

à parler un babil 

qui rêve de Babel, 

une langue 

que Racine bat du pied 

et que Lope de Vega entonne 

en dressant ses tréteaux, 

une langue que Ghelderode 

éclaire de son encanaillement, 

une langue farouche et douce 

comme le miel du Maroc, 

verte comme les campagnes 

et les gorges roumaines, 

une langue où les vignes du Porto 

sont ouvertes à tous vents, 

une langue piquée d’olives de Sicile 

et de citrons des Asturies, 

la musique de Bruxelles 

cherche son tempo 

dans cette magnifique cacophonie, 

elle vibre des raclures de gorge 

et des you-yous perdus, 

c’est en marchant la nuit 

au coeur de l’Alfama 

que les Marolles 

laissent entendre de loin 

des refrains d’insultes 

et des chansons d’amour. 

Babel est en chantier, 

Babel est généreuse 

pour qui veut la défendre, 

Babel postillonne, 

éructe, cherche querelle 

aux escrocs en tous genres 

qui mêlent le strass au stress 

et jouent les amnésiques, 

oui, Bruxelles 

a la mémoire des gens 

qui vivent sans dorures. 

Mais lorsque Babel 

est sous les bombes, 

Babel a froid, Babel a faim 

et Bruxelles reconnaît 

la cadence des bottes, 

Babel se cache 

et Bruxelles parle au pas 

en réveillant en elle 

ses injures les plus graves, 

elle connaît la souillure, 

l’usure et la fatigue 

mais Bruxelles, 

capitale et faubourgs, 

donne à entendre aussi 

un étrange crédo, 

elle croit en la lenteur des choses, 

elle marche 

au milieu des cris et des appels 

en balançant des hanches 

qu’elle croit toujours belles, 

elle fait la sourde oreille 

à la colère de ceux 

pour qui la dignité 

est la seule beauté, 

elle s’enfonce dans un rêve 

où Babel rutile 

de ses plus beaux atours, 

où le babil s’articule 

le petit doigt en l’air 

un Babel sans sabir 

et parlant d’une seule voix. 

Peu importe! 

Bruxelles au parler guttural 

sait aussi résister 

à l’appel des sirènes, 

elle est fouettée 

des mille langues 

qui la poussent 

hors du couvre-feu du jour, 

elle rit et parle fort 

dans l’étuve 

des nuits électriques, 

elle jazze 

de bières en bières, 

de terrasses 

en caves enfumées, 

au milieu de la nuit, 

c’est une certitude, 

soudain 

tout se met en place, 

les enfants s’envolent 

dans un ciel embrumé, 

les vieux marchent en marmonnant 

leurs premiers mots d’amour, 

les passants ronchonnent 

en accusant le temps 

des pires avanies, 

mais ils vont sans crainte 

entre les apostrophes des soûlards infinis 

et les cris colorés des commerces. 

Bruxelles n’a rien à perdre 

à laisser ses frontières flotter 

dans les eaux de
la Senne, 

elle coule sous les arches 

d’un Boulevard carotide, 

Bruxelles emporte ainsi 

dans ses eaux catacombes, 

un siècle finissant, 

Babel commence enfin, 

Au centre de Bruxelles. 

 

Septembre 97 – février 98.

(a fait l’objet d’une création radiophonique avec l’aide CSR) 

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Je sais pas

Posté par traverse le 8 mai 2007

            Je sais pas comment faire. Je sais pas quoi dire. Je sais pas comment leur dire. Je sais pas ce que je sais pas dire. Je sais pas ce que je peux dire. Je sais pas ce que je peux faire. Je sais pas ce qu’ils veulent bien que je dise. Je sais pas ce qu’ils veulent que je fasse. Je sais pas ce qu’ils veulent que je fasse pas. Je sais pas ce qu’ils veulent que je dise pour qu’ils soient contents. Je sais pas ce qu’ils veulent que je ne dise pas. Je sais pas.              Je sais pas comment ça marche ce qu’il faut dire ou pas, je sais pas comment ça marche ce qu’il faut faire ou pas. Je sais pas. Je sais ce que je veux pas faire et pas dire, ça je le sais. Je sens pas ce qu’ils veulent parce qu’ils le savent pas ou le disent pas. Je sais pas ce qu’ils sentent, parce qu’ils le font pas. Et disent le contraire ou autre chose un autre jour. Je sais pas si tout ça, ce qu’ils vivent j’ai envie de faire la même chose. Non, ça je crois que je le sais déjà mais je sais pas comment dire ça. 

            Je respire pas bien dans tout cet air-là, je sais pas comment me consoler de ce chagrin-là. Je sais pas comment voir quand c’est faux ou quand c’est vrai. Je sais pas comment dire ce qui est faux quand on me dit que c’est vrai. Je sais pas comment dire après que c’est faux quand c’est faux et qu’ils le disent pas. Je sais pas me faire entendre dans tout ça et je respire mal. Avec tout ce chagrin qui est aussi souvent comme le début d’une colère que je connais pas bien mais que je sens en moi. Je sais pas comment faire attention à ce qui est important quand c’est faux ou pas important pour moi. Je sais qu’ils disent que je peux le dire mais quand je le dis ils me disent que ce n’est pas vrai, que ce n’est pas comme ça que les choses marchent.              Je sais que si ma sœur ou mon frère vivent ça. Mais moi c’est comme ça. Je respire pas bien dans cette famille-là, et c’est de la colère souvent qui nous unit. Du chagrin aussi mais ça ils le disent pas. Du chagrin d’être ensemble dans ce qui se dit pas. Et de rien faire contre ce qui se dit pas. 

            Je sais pas si je veux grandir comme ça dans tout ce qui se dit pas et que j’ai envie de dire. Alors, si je peux pas le dire, je vais le faire.              C’est ça, je vais le faire comme je le dis. 

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Vous vous arquez contre le flux

Posté par traverse le 1 mai 2007

Vous vous arquez contre le flux qui s’apprête à vous renverser, vous faites barrage au courant qui veut vous dissoudre, vous appelez à l’aide, votre force se rassemble, elle endigue et répare, cingle la voilure et vous lancez votre masse dans le vide, les jambes suivent et consacrent à nouveau votre présence au milieu des vivants, debout, tout étonné de cette verticalité où vous vivrez encore quelque temps et que vous habitez dans le souvenir de la mort qui s’est fait connaître à votre insu chaque jour et que votre fatigue s’emploie à apprivoiser.  C’est une lame dans le muscle, une écharde ou un pal, une vrille ou un glissement, elle sépare le souffle de la respiration, elle consent aux sursauts et aux courses, elle inaugure une fin dans la répétition, elle se restaure au centre du banquet des efforts et des encouragements. 

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Je voudrais tant entrer dans le ciel

Posté par traverse le 18 avril 2007

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Je voudrais tant entrer dans le ciel et me hisser jusqu’au seuil des silences, ne plus apercevoir du monde qu’une lointaine image où j’irais dans des taillis de souvenirs, de rencontres parfaites et de désirs perdus. J’aimerais vivre cette espèce d’oubli qui fait d’un accident une vague ponctuation dans des flux de présent. J’aimerais signer ce bail avec le vague et l’indécis pour connaître le doux ennui des enfants sans avenir.

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Elle avait à la cheville une ombre

Posté par traverse le 17 avril 2007

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Elle avait à la cheville une ombre comme un bracelet et prenait le soleil devant un café en chipotant le sucre qu’elle hésitait à laisser tomber dans la tasse. Un nuage est passé et le sucre a glissé et commencé à fondre. Elle a regardé la mousse se refermer et des larmes sont venues comme si de rien n’était.

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Le bazar de la charité

Posté par traverse le 17 avril 2007

      La ville est coincée entre usines, crassiers, terrils et terrains vagues. 

      Des nuages bas capitonnent les toits, la poussière donne à l’ensemble un air de vieille fille trop fardée. Des vélomoteurs, des gens, des voitures, de la pluie. C’est souvent la seule grâce de l’endroit. Les lignes de bus ont été supprimées dans le coin, trop d’agressions, de grèves larvées, de mauvaise humeur, les habitués se débrouillent, ils marchent, ils sortent moins, ils s’organisent pour aller travailler, rentrent plus tard, grognent et votent comme ils gueulent, entre deux portes, en attendant d’avoir mieux à faire.                

     Le stade est immense, la foule s’y presse lors des matches et des monceaux d’ordure font un tapis d’honneur à la police qui n’en peut plus de cette aire à castagne. C’est là que le réel est en goguette, de semaine en semaine, sans surprise, la bière coule, la morve s’étale, les tripes se gonflent de hargne, la joie déborde, le sport réconcilie enfin cette misère avec elle-même.         

     En contrebas, la rue des putes. L’Afrique tient le haut du pavé, comme partout, quelques vieilles aussi qui ont fini bientôt leur temps. Elles sourient car elles savent que pour elles, le reste, il faudra le vivre entre parenthèses mais au chaud, en peignoir, savates confortables et télé ronronnante. La sortie à la superette du coin, une bière par ci, par là pour saluer ceux qui se souviennent encore de vous.             

      Plus loin, ouvert sur un parc à containers, l’entrée du tronçon de métro abandonné, il paraît qu’il y a eu des éboulements, qu’on entend des bruits, que des sales bêtes y rôdent, que ça devait être remis en chantier l’année prochaine mais l’année prochaine, c’est hier depuis dix ans… Noir. Un peu plus loin,  lucioles sur les murs, un briquet peut-être, une flamme, un crachat de clarté dans le cul des immondices.            

     L’homme est assis dans l’ombre de la borne d’incendie, godillots défaits, il s’essaye à relacer ses chaussures désaccordées, il porte veston et chemise à carreaux, il se masse les chevilles…Il marmonne, déblatère, agonit d’injures des ombres sur les murs…Sais pas, avais imaginé autre chose : des lumières, des lumières un peu partout, des lumières pour éclairer la marche dansée des porcelets, de la lumière pour éclairer les animaux, de la lumière pour éclairer la joie des pourceaux quand ils arrivent où ils rêvent d’aller. Ils viennent, le groin en avant, ils ne parlent pas de langue respectable, habitants des frontières, ils approchent à petits pas, sans illusion sur la grandeur de l’Empire mais convaincus de l’abondance de sa graisse, ils vont se nourrir sur la bête sans craindre la faillite de la maison qu’ils ambitionnent d’occuper, ou l’étable, le plus petit recoin si nécessaire, mais dans la maison, sous le toit de la maison ou dans la porcherie, dans la boue même, mais sous le toit de la grande maison, loin des vents, des conversations de négrier, loin du chaos des matières…Ta gueule ! Tu cause trop, tu t’emportes, tu t’imagines qu’ils vont t’entendre ? Cette semaine, je déménage…citoyen…voyageur…ce sont les soldes…personne ne sait quels pieds il va lécher ce soir, le citoyen, ouin-ouin, ne sait si sa maison, sa belle maison de rêve existe réellement, en un endroit sans doute plein de lumières et de soleil le matin quand il ouvre les yeux et que les rayons lui tombent un peu dans l’œil et que ça l’aidera à regarder le monde, ah sa maison, sa belle maison de rêve…. Vos gueules ! Grâce à toi, nous ne nous échappons pas, Seigneur des Suées, Enfant des génu et cruci-flexions, restons sur le bon chemin, alléluia, la commune entente des hommes nous laisse croire à l’accalmie. Merci ! Merci ! Putain, oui, merci et encore merci pour la maladie, les pieds gelés, la désolation, la tristesse infinie qui nous enferme dans cette journée, année, histoire perdue…Merci, enfermez-nous et jetez la clé, disparaissez, oubliez, colloquez, écrivez,…Un jour des types viendront, ils diront « la guerre est finie », oui, oui, finie, les budgets ont crevé le plafond, production effondrée, trop cher la mort, vaut plus le coup, intérêt à trouver autre chose, trop cher, désespérant comme ça, devient trop chère la barbaque à cuire, les crânes à trépaner, corps sciés et tous morceaux perdus au bord des routes, trop cher, la marche, exil et diarrhée, trop cher, extinction, trop cher, putréfaction et enquête, ONU, MONUC, mon cul, réfugiés et yeux rouges, secours islamique et tout le tintouin vert la main sur le cœur, vociférons, vociférons encore, vociférons toujours, ils diront aussi des choses sans importance « les taux montent, les intérêts diminuent », ils demanderont pardon, ils demandent toujours pardon…Alléluia encore « je demande pardon au nom du peuple, de la nation et de mon compte en Suisse… », pardonnez s’il vous plait ce que nous allons vous faire dès ce soir, pardonnez pour dans cent ans encore que les soirs suivent et succèdent aux soirs que nous ayons le temps de pardonner encore et toujours le temps où nous avons inventé le pardon, douce musique du pardon, exigence, grandeur, mémoire, avenir, pardon. Pardon ? Pardon ? Que dalle, rien, rien du tout, rien, plus de sang, serpillière et tribunal international, plus jamais, plus jamais quoi, quoi, quoi, quoi ? Plus blanc que blanc le pardon ammoniaque, plus détergente la parole des frères abstinents, plus, toujours plus, demandent toujours pardon un jour ou l’autre, le plus tard possible, quand ça ne sert plus qu’à eux, le pardon, chrétien, mon chien, mon pauvre chien de pardon rien que pour moi et mon engeance de pardon, pardon, voilà la grandeur du pardon, du grand pardon, de l’admirable et vénérable pardon dont l’Empire a besoin pour rester l’Empire aux yeux clairs et à l’âme détergée…Putain de bordel de merde de pardon…              C’est pas de la tristesse qui sort en vagues de sa bouche, à l’homme tout raplapla, comme un filet d’une légère salive, mais de l’aigre bave de rancune qui lui coule entre les lacets. Il se relève, sa besogne achevée et se dirige vers la bouche de métro noire comme un terril fumant. Il n’y voit rien mais quelqu’un l’appelle, le tire vers ce néant obscur…              Le Chien avance, une poitrine large, des épaules qui font craquer une veste de cuir jaune, il balance une cane et frappe le sol en scandant : Je vous veux disponibles, attentifs, misérables et dépendants, je vous veux comme ils sont là-haut, veules et dépendants, bavotant d’espoir devant les urnes, ricanant quand leur meute gagne, clamant des raisons raisonnablement idiotes quand leur clan prend la raclée mais je veux moi que vous le sachiez, c’est la première condition, ils sont misérables et puissants, méfiants, perclus de culpabilité, lissés d’une morale qui ne tiendrait pas deux jours au creux des pires ennuis, adeptes du dialogue, parlotant et n’écoutant rien, les voilà ceux que vous devrez plumer, les voilà tels qu’en eux-mêmes, frustrés et méchants dans l’âme mais prêts à tous les compromis…pour garder de quoi faire les commissions. Première condition… Humilité ! Baisez ici l’orgueil jusqu’au trognon, l’humilité vous dis-je , l’humilité enfoncée jusqu’au fond du rectum des palabres, tout au fond repoussez l’orgueil et la mansuétude, étranglez la rage et la colère, laissez votre morve au vestiaire, brûlez votre désir de vengeance, étranglez en vous rébellion et dignité, redevenez de petits enfants matés, demandez, quémandez, sans droit et sans illusion ! L’Empire a ses lois, toutes destinées à protéger l’Empire, chacune écrite du sang des soldats de l’Empire, vous n’êtes que va-nu-pieds, destinés à ne connaître que de loin son éminente existence, alors taisez-vous et écoutez ! Silence !             

     L’homme aux lacets écorchés se redresse dans ce foutu bazar qui traîne tout autour d’eux. Il craint le Chien et le respecte comme on aime un bâton qui vous caresse le dos. Il parle fort comme s’il voulait dompter la canne qui crachait ses étincelles au sol où marche le Chien en élu de cette racaille cosmopolite.            

     J’enterre déjà, je bêche, j’enfouis tout le bazar, Père Chien, je fends, j’ébouillante, je tiraille, j’écorche mais je me tais et j’écoute, je suis toute cette peau déroulée, crevassée un  peu partout qui claque au son de tes paroles. Quand ma mère est morte, paix sur elle et en nous, j’ai rassemblé toutes ses affaires, des choses, petites choses, trésors qu’elle avait assemblés toute une longue vie. Trois fois rien, une brouette pleine, c’est tout. Voilà. Suis ici pour entendre la langue râpeuse des insultes, pour attaquer la bête du Dessus et lui ronger la laitance !                   Et Maître Chien, du bout des doigts lui lance comme on donne l’aumône : L’Empire, seul doit t’occuper l’esprit, tu n’es plus rien hors de lui, alors apprends à le respecter…et à le troncher dans les règles de l’art, dans la béatitude démocratique, apprends ici ce que tu feras là-haut, ils sont faibles et lassés d’eux-mêmes mais ils ne le savent pas encore. Allez, camarade, Crapaud, mon ami, Crapaud des sourires et des lacets brouillés, apprends Crapaud et Prince là-haut deviendras.                   Et Crapaud s’agenouille, il apprend, il fait la flexion nécessaire à tout bon élève, il plie le jarret. Je m’excuse auprès de l’Empire, de l’Empereur, de l’Impératrice, des petits emprunts ou tout ce que vous voulez, au nom de l’histoire de ma famille, de ma mère et de sa mère, de la piétaille mienne, je m’excuse, littéralement, je m’excuse et je m’excuse encore…C’est bon ?                  On entend battre une semelle tout près, comme des baguettes sur une caisse claire, et des allez, vas-y qui fusent, des encouragements, des vivats, une gouaille, de la joie, une femme qui approche…            

     Maître Chien qui chicane mais qui apprécie et la canne à nouveau qui frappe le parterre des désolés. Il avance dans la profondeur des puanteurs de tout-en-bas, il ajuste ses coups mais les dos tiennent bon. Je vous prie, tas de morveux de faire entendre la voix des repentances et des coupables sollicitations. Tendez la main, réclamez, faites amende honorable, baissez les yeux, hissez vos morveux à hauteur du cœur de l’ennemi, laissez pendre vos mâchoires, glissez l’œil sous la ceinture, affaissez-vous, à genoux et demandez pardon, et miracle, l’aumône tombera avec un zeste d’injure parfois mais c’est le métier qui rentre, allez, je répète, pénitence et soumissions. Et les autres, du plus profond de la caverne, Obéissance et Soumission, ils vitupèrent, crient et se mettent à pleurer, ils y croient, c’est que le Maître exige, l’engagement dans la relation aux cocus.                   Et voilà Chien qui accueille femme Loutre, pas mal foutue pour cette racaille de bas étage, savent tous qu’elle sait s’y prendre en gardant l’œil vif et en tendant la main au bon endroit. Certains là-haut, les tient par les couilles, se sont lâchés un jour, réunions trop longues et trop arrosées, négociations subtiles et saloperies nouvelles, ont le cœur tendre malgré. Alors, elle traine dans les périphéries de l’Administration. Un coup vite tiré permet de faire connaissance et de préparer les ripailles futures. Pas maquillée, un peu de khôl autour des yeux, pour agrandir et cerner le regard du vicelard abordé.                    Elle tape les mains, embrasse, gratouille un peu la graisse de tous ces paresseux et dit. Je sais reposer mon oreille sur le ventre de ceux que je sers et j’entends battre le cœur de leur progéniture, cœur palpitant de la joie d’être encore enfoncé dans le sacrement placentaire, je sais les unir à la jubilation du temps qu’ils ont encore à passer ci-bas, du temps qui nous vient de l’avenir et vous mon cher et vous en train de vous curer les naseaux, remerciez ce qui nous reste ci-bas, la haine augmente la pression, la croix et le croissant s’agonisent d’injures là-haut, tout s’y met, la peur et l’intérêt que fabrique la peur…                    Mais le Chien intervient, Loutre n’est pas là pour vaticiner mais pour apprendre à mendier, faut la rappeler à l’ordre. Petite fille, tiens ta langue quand tu parles d’avenir. Nous sommes ici, dans des catacombes somptueuses, métro construit, travaux arrêtés, voie sans issue, lieu de répétition, d’entraînement et de cruauté. Faut tout abandonner avant que de venir ici, hormis hargne, courage et opiniâtreté. Ce qui se passe là-haut mérite notre plus grande attention, notre plus fine écoute. Ils ont la faiblesse de l’arrogance, corps tout entier lancé dans la molle putréfaction de leurs anciens remparts, âme sinistrée, cœur désolé, engeance encore abâtardie par le souvenir des fiefs et des vassaux. Et vous, solitaires et violents ne devez accorder aucun pardon si ce n’est aux mourants et aux enfants, faibles extrémités de cette masse cannibale où vous rêvez d’entrer…Des excuses ! Il faut exprimer des excuses aux plus chanceux et abattre les malchanceux, c’est la loi de notre survie, compassion et sornettes n’ont pas vraiment cours; manuels, émissions, discours, prises de conscience et de poids, accords et destructions, signatures et ratures, excuses, demandez mille excuses ! Fabriquez, fourbissez vos excuses ! Je suis Maître Chien, larbin velléitaire, serviteur des défaites dorées… Et je connais…la mu-si-que !            

     Et tous de crier en chantant presque : la mu-si-que ! La mu-si-que ! Et c’est de la joie devant tant d’humilité que Crapaud et Loutre clament, de l’allégresse d’être conduit par si talentueux monarque.                     Il passe maintenant à choses plus sérieuses : répétitions, entraînement, drill de canailles. Redressez-vous Loutre et vous Crapaud, de la tenue, pas cette ligne cassée qui n’inspire que dégout et retrait. Redressez-vous et puis, dépliez-vous en suivant une ligne morale. Mendicité et charité sont des vertus qui ne cherchent qu’à s’associer, de l’un à l’autre, d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre, charité bien ordonnée commence par soi-même, n’oubliez pas et c’est à eux qu’ils donnent quand ils abandonnent monnaie sonnante et trébuchante dans votre gamelle, à leur double coupable, à leur ange de misère.                   Il prie maintenant Dame Pélican de sortir de l’ombre. Elle est sertie d’un voile, une torche de coton noir qu’elle s’enroule sur le crâne, comme une chandelle de malheur qui avance vers eux en poussant son landau. Elle a la tête toujours penchée sur le côté, du profil de pitié qu’elle offre au plus offrant. Elle marche lentement dans l’ombre des poutrelles et le bébé se tait, habitué, drogué, que sais-je, il joue déjà son rôle et pleurera bientôt mais il s’économise. La charité, Madame, Monsieur, la charité, un peu de charité pour une mère cassée par la misère…              Maître Chien intervient alors dans une fureur qui indigne chacun un bref instant. Vous avez de la santé encore suffisamment, vous êtes là, le bras tendu, vous devriez vous bouger, refuser cette indignité !              Et Crapaud dit à Loutre en un souffle, ça c’est le début, il se chauffe, tu vas voir…         Mais Pélican n’entend cette colère que comme un encouragement, elle sait que ce commerce est un des plus subtils qui soit. Vous avez raison, mon bon monsieur, de la santé, j’en ai, suffisamment que pour tendre ce bras, relever la tête et supporter votre regard tout dans la honte de cet état de morve que je vous offre ainsi, je suis en plein santé, oui, monsieur, il m’en reste et encore et encore tellement probablement mais ici, dans ce landau, ma vie se repose, elle est encore jeune mais je la vois grandir chaque jour et bientôt elle me rattrapera et mon tour finira.             

     Maître Chien ne l’entend pas de cette oreille et beugle. Qu’est-ce que c’est toute cette salade ! Tout ce que je vois, c’est une femme encore forte et en bonne santé qui demande l’aumône et traîne son moufflet dans les ordures du monde…              Pélican veut répondre mais Chien surenchérit…Ca vous fâche, n’est-ce pas ? Combien doit-elle se faire sans rien faire ? Bonne question, hein ? Donner ou ne pas donner, voilà la question ! Mais franchement,  Pélican, je parle trop et vous retiens, vous qui êtes en bonne santé et moi qui le suis tout autant, nous avons peu de choses à nous dire, Madame, c’est vrai, peu de choses à échanger, rien à nous vendre ou à acheter, rien à nous disputer. Sommes trop égaux, faut que l’un de nous bascule et ce sera vous, Pélican, reprenez.         Pas les moyen, Maître, les pauvres se battent toujours entre eux, la loi voudrait qu’ils s’en prennent aux plus grands au nom de la morale ou de quelque chose d’approchant, mais non, ils s’attaquent aux petits, ils volent les moineaux, jamais les aigles, croyez-moi, Maître, je suis un moineau, un moineau déplumé qui ne demande qu’à se sauver, alors, je vous en prie, aidez-moi, au nom de la dignité que nous respectons, Maître, vous et moi de la même façon…                   Mais Maître Chien n’en finit pas de se reprendre, de poursuivre sa route, d’éduquer la piétaille à de plus valeureuses victoires, ,il sait que là-haut la fureur des débats n’est là que pour distraire, que le gâteau rétrécit et qu’il faut s’armer de patience et de canailleries secrètes pour garder la cité dans les termes du contrat. Il sait cela et construit son clan lentement et sûrement. C’est eux qui partiront au front et lui, Maître Chien, sera déjà ailleurs quand ils tomberont sous l’opprobre et les arrestations de toutes sortes car c’est un métier subtil et dangereux que de trôner sur une cité de charité, alors, il les tient d’une main ferme et ne leur laisse que peu de bride.                

     Allons, ma ménagerie,  un peu de sérieux et de civilité, s’il vous plaît, revenez à la réalité. Ce que vous voulez ? La guerre ouverte, l’insulte, l’imprécation, mais non, ici, rien de tout cela, le champ de bataille devra ressembler à celui de la paix, votre vocabulaire devra emprunter les tonalités les plus sourdes, les plus implorantes, il vous faudra tenter de soudoyer ce qui fait figure ici de morale mais attention, de la douceur, du tact, du goût. Jouons le face à face dans l’utopie de la réconciliation, faisons usage de notre sens des alliances, n’accordons à l’ennemi aucun pardon mais faisons lui entendre le chant sirupeux de la concorde, allons, en piste !                   Dame Loutre qui rouscaille du popotin s’en vient pour mettre son grain de sel. Elle se dandine en narguant Maître Chien et en laissant Ma’me Pélican toute désossée devant tant de morve. Crapaud se tait, il en bave pour elle depuis bien trop longtemps. Elle balaie chacun d’un regard conquérant. J’en connais qu’ont réussi à force de bras tendu, ont ouvert friterie et devenu marchand de hot-dogs et autres saloperies roboratives. Comment les faire ces frites, ces frites, bien carrées, ni trop longues ni trop épaisses, ces frites qui concentrent la perfection du monde que je vous dis, ces frites rassemblées en un seul faisceau, un fagot d’argent qui n’attend qu’à être plongé dans le saindoux. Aah, ça me le demandez pas, vous dirai rien, j’ai appris, c’est tout et je connais quelqu’un qui connaît quelqu’un à l’Administration qui me réserve un coin de paradis pour planter ma baraque…La frite est légère, c’est un bâtonnet d’encens qu’on s’enfonce dans le gosier, ça sent la faim vite rassasiée, la satisfaction, le bonheur presque, c’est ça, le bonheur. Rien, vous m’entendez, rien, n’échappe au goût attentif du client : l’excès de graisse qui flotte dans la surface rôtie des quatre faces, le rance d’une graisse que vous auriez laissé traîner trop longtemps dans le seau sous levier, ni cette âcre pesanteur de brûlé sur la langue quand les huiles sont recuites, rien…les frites, mes zamours, les frites, c’est du paradis qui fait la joie des émigrants. Les frites, c’est de la soie dans l’assiette du pauvre, c’est la nourriture des nuits pâles ou des ventres usés… De la graisse, des flammes, un couteau, des patates, de la matière nourricière, de la pomme de terre, de la matière pour rassasier, c’est tout, voilà le paradis que je me prépare. Voilà…                   Maître Chien connaît tous les trucs, les combines, les accords qu’il a appris là-haut, il a joué trop gros un jour et la bigote démocrate lui a raclé le râble. Descendu comme les Tours, en deux coups bien placés, il était conseiller, consultant, puis plus rien. Il attend car il sait que son tour se réchauffe, il va remonter un jour quand le karcher aura tout nettoyé. La presse est déjà prête, elle a besoin de vendre l’image d’un salaud qui a payé et morflé et tout ça. C’est de la morale pour aveugles et sourds et manchots mais c’est tout ce qu’on a aujourd’hui dans le magasin. Alors, il laisse passer les frites et il reprend en main son carré de grognards.                   Cela suffit ici, allez, vaquez là-haut, la nuit est accueillante, c’est l’été qui approche, le bonheur tout fragile des sorties printanières. Posez vos fesses aux sorties des cinés, léchez-leur les pieds et tirez-en un max. Ils sont heureux ce soir et ça ne durera pas, alors profitez-en, faites appel à leur cœur, surtout à leur conscience, à la belle droiture qu’ils croient porter en eux et frappez où c’est fragile, c’est là qu’est le pactole.               Grognements, applaudissements, rappels. Maître Chien est content, son cheptel a retrouvé tonus et bonne humeur. Ils vont se casser le cou, bavoter et trembler et les sous vont tomber. Ils longent le couloir encombrés de gravas. Ils marchent comme des aveugles, une main sur l’épaule mais ils savent que là-haut, c’est bien pire, ils sont seuls, apeurés, mal conduits et amers. Alors, ils vont payer, rouscailler et payer, s’énerver et payer, pleurnicher et payer, s’éloigner en payant et rien ne pourra les sauver de cette déréliction, ni amis, ni conscience, ni même l’Administration.             

     Dehors, la nuit est fade, tout flotte dans des odeurs de souffre refroidi. 

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Cette lampe dans le ciel

Posté par traverse le 13 avril 2007

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 Cette lampe dans le ciel que je vois chaque nuit, cet avion qui passe au-delà de la ville, ces hommes assis là-haut et qui me dévisagent en feuilletant le magasine qui s’est glissé entre la mort et nous, cette aube qu’ils emportent dans un crépuscule lointain est-elle aussi claire de ce côté du monde où ils vont et moi qui les regarde passer au-dessus du jardin, vais-je les accompagner longtemps dans la nuit qui confond mon désir et le leur de ne pas arrêter la promenade où nous allons serrés en attendant des siècles un instant de bonheur ? 

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Dans la casserole la lune est tombée

Posté par traverse le 2 avril 2007

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Dans la casserole la lune est tombée au milieu des patates et je me suis mis à saliver en remuant le tout, la cuillère de bois ameutait le passé dans l’attente du repas et je savais que la fraicheur du soir frissonnait dans cette écume blanche. J’ai laissé refroidir l’eau et ai dressé la table en voyant dans les assiettes jaunes un rien de mon histoire du début à la fin.

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Dans ce qui n’est pas dit parfois

Posté par traverse le 31 mars 2007

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Dans ce qui n’est pas dit parfois je bascule tout entier et me prends à penser à cette chose que je voudrais dire mais que le silence remplit comme un vieux seau dans la remise qui protège de l’hiver les araignées et leurs fils éperdus que je viens trancher en remisant l’outil qui m’a cassé le dos. Je range dans cet abri plus que du bois et de vieux fers, la cannelle et la sauge, des photos de femmes trop aimées, des liserons arrachés et que j’ai tressés enfant pour en faire des lassos et attraper par le cou le monde des brigands, des orphelins et des filles perdues. Dans ce qui n’est pas dit, j’entends le goutte à goutte du temps et des courages dispersés dans la civilité des paroles et des abus communs.

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Un jardin aujourd’hui

Posté par traverse le 29 mars 2007

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Un jardin aujourd’hui m’est poussé au bout des mains, jardin mal défendu des glacis et des vieilles usures mais un jardin quand même avec un peu de terre dans le fond d’un vieux pot que l’hiver a tassé dans l’ombre des terrasses. C’était ma précision qui donnaient aux racines leur talent de reprise et je grattais les herbes et le terreau en pensant que déjà quelque chose d’unique avait lieu dans ce geste que je me voyais faire pour la première fois en pensant au-dedans des choses que je tirais dehors, que je mettais à l’air en les privant de l’abri des logiques hivernales, en remuant le monde ici sur le balcon, en refermant la porte pour regarder longuement cette première plante qui m’a rendu heureux au-delà de l’infime et des premiers insectes qui se trompent de saison.

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L’acteur ce soir s’est éclipsé

Posté par traverse le 28 mars 2007

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L’acteur ce soir s’est éclipsé dans la poussière des cintres. De plain-pied sur sa sueur il a marché en invoquant tout ce qui évoque en nous le mal et le bien qui se détachent peu à peu de nos jours et des nuits où nous ne rêvons plus, les projecteurs tremblent à peine dans les récréations de la langue et des deuils et nous pensons à côté de ce que nous dirons plus tard, nous y jouons quelques embrassades, trahisons et mauvais coups que seuls nous connaissons quand la salive lui vient entre les dents et les silences où il va comme dans un jardin de parade et nous sommes des ombres pour qui nous n’osons plus nous prendre à force de phrases martelées hors du souffle des morts qui nous disent à l’oreille que le mensonge ressemble à une main sur le cœur d’un corps transitoire et las. 

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Le robinet qui fuit

Posté par traverse le 25 mars 2007

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Le robinet qui fuit donne au goutte à goutte l’illusion d’une richesse ancienne et c’est d’un océan malingre que j’entrevois la fin au fond du lavabo, en regardant cette eau qui s’en va où crapauds et libellules ont déserté la berge en emportant les montagnes d’été, les moraines, les boucs et les faisans, toutes ces images qui me hissaient dans l’aube et le désir de vivre glissent dans l’enclos des âmes incertaines.

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J’entends des hommes chaque jour

Posté par traverse le 22 mars 2007

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J’entends des hommes chaque jour parler à l’abri de ce qu’ils osent dire et ni paroles ni livres ne les sauvent de la colère qu’ils mettent à étouffer les mots qu’ils prononcent dans l’entende cordiale qui ceinture la langue des ordures et des aveux trahis, je les entends et c’est de silence souvent que rêvent alors les hommes qui regardent les hommes comme des oiseaux devant l’azur et s’envolent d’une traite en ignorant le sol et la gravité des lignes d’horizon.

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La lumière s’est éteinte

Posté par traverse le 22 mars 2007

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La lumière s’est éteinte au milieu d’une phrase et le mot coquelicot m’est resté en travers du clavier, il n’y avait que la nuit et les pétales rouges qui fanaient et que je ne parvenais à cueillir tant le noir était vacillant dans cette teinte sonore comme un coq qui a raté l’aube et s’en va dans la paille et le renoncement du chant.

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J’ai vu des hommes courir

Posté par traverse le 20 mars 2007

J’ai vu des hommes courir d’un trottoir à l’autre poursuivis par les giboulées qui chassaient le soleil des façades, ils passaient dans un monde marqué de proverbes et de souliers humides, amusés et rapides comme des anges aperçus dans des aubes alcooliques, ils allaient courbés sous la neige et des relents d’enfance qui ne prennent jamais place en nous que lorsque tout est fini, le soleil en un tour a vieilli cette image, ils se sont redressés et ont repris, en époussetant leur col, des grimaces civiles qui sont la laideur obligée des cités.

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Je reviens lentement à moi

Posté par traverse le 18 mars 2007

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Je reviens lentement à moi, trop de bonheur récent a failli me distraire, assis sur le banc froid devant l’appartement flottant dans la lumière sale de l’hiver, je vois que la maison familière que je voulais équiper de mes désordres et des enfants volages que mes amours s’étaient refusés jusqu’alors, était cet appartement aux fenêtres circulaires d’où je contemplais la pluie glisser sur les vitres trop fines, une mince feuille de verre m’abritait alors du désastre de cet homme assis sur un banc public de couleur vert craquelé comme une mousse détrempée au pied des grands arbres de l’allée, je le voyais cet homme dénué et dépouillé aux larges épaules froissant lentement une feuille de papier, la pliant soigneusement avant de la chiffonner, de la déplier encore, de la jeter enfin dans la poubelle qui déborde et n’en veut pas de sa feuille, je le vois à l’instant qui la ramasse, enfonce les détritus profondément dans la gorge de treillis, sent entre ses doigts poissés un peu des déjections du monde et d’une main ferme enfin enfourne le papier au cœur des emballages et des canettes. Je percevais que cet homme n’était pas là pour donner cœur à un souvenir, si ce souvenir avait été heureux ou malheureux, peu importait alors la trace des souvenirs laissée dans la mémoire de cet homme attentif au mouvement du vent dans les branches, au léger craquement des branches tout au-dessus de lui et qu’il imaginait prêtes à se déchirer du tronc et à s’effondrer sur lui, c’était bien cette idée qu’il n’aurait plus un pas à faire, que sur ce banc de repos, il pourrait attendre qu’une branche, une seule se détache et tombe parfaitement sur le sommet de son crâne, l’assomme définitivement, le tue en somme à son insu, sans qu’un seul mouvement ne lui ne soit encore nécessaire pour acheminer sa carcasse au terme de sa route, c’était bien à son image, cet accident stupide, sans effort, l’effaçant soudain du paysage, rendant à ce banc, un après-midi de janvier, sa fonction de calme accueil où les oiseaux se posent en chipotant du bec quelques croûtons détrempés et lui qui rêvait  encore à cet instant de littérature, le visage trop blanc dans la froideur du soir qui s’annonce déjà derrière les cimes les plus éloignées du parc, la nuque bizarrement inclinée vers l’arrière comme s’il se reposait et qui le fera passer inaperçu encore quelques minutes dans son effondrement définitif aux yeux des rares passants de l’avenue encore calme à cette heure. Mais les arbres sont solides et les passants attentifs aux irrégularités des corps, on ne meurt que rarement ainsi, se dit-il en pestant contre la littérature qui avive en chaque chose ce qui la détourne de son destin de chose, la déplace lentement à l’extérieur d’elle-même, aux périphéries du nom qui l’enferme, dans ce que le souvenir essaye de retourner, comme une peau de lapin encore chaude et qui livre entièrement, sans chichis l’histoire funeste du lapin, de tous les lapins écorchés et de nous, les mains chaudes devant la dépouille qui nous dit précisément quelque chose du souvenir de notre ancienne mort et qu’il faudra retrouver intacte un soir ou un matin, seul le hasard, là se manifeste.    

Il est donc assis, survivant au grotesque, lesté de toutes ces bizarreries qui font que le monde se donne encore le droit de croire aux loups et à ceux qui les montent, tout dévoré aussi d’ amour pour une femme muette qui n’en finit pas de l’épuiser, mâchonné dans la gueule d’une histoire épuisante, tout chahuté de cet amour pour une femme, la dernière, la première, il ne sait plus, elle est ce qui relie en lui la raison à l’incertitude, le désir au calme projet de la quiétude, il la voit livrée, sans retenue, ouvrant son corps de ses propres mains pour qu’il s’y fourre tout entier, et il rit parfois devant tant d’effort pathétique pour le faire disparaître et la combler enfin, il la voit ramassée comme une loutre dans la chaleur du lit, enroulée tout autour d’elle-même et qui se satisfait de sa propre spirale, le visage chiffonné déjà très enfermé dans la torpeur du deuil d’un bonheur qu’elle semble avoir déjà perdu, le sourire prompt au réveil mais mal encore dessiné dans le brouillard de la mélancolie qui s’ébroue tout autour des yeux.. Elle est ce qu’il sait d’elle, un peu, trop peu pour la raconter mais assez pour l’inventer ;  il se reconnaît en visiteur approchant une ombre dans un jardin, elle tourne entre les haies, glisse derrière les massifs, fait frissonner les buis alors qu’il la croit encore dans la brume des saules. Elle meurt, se détache, volette dans le bruissement des joncs plantés dans la fontaine, flotte sur l’eau calme toute embuée de chaumes et se creuse en tourbillons pointus pour aller se mêler aux noires solutions de la terre. Elle émerge du sommeil toute éberluée et s’éloigne de lui dans cet entre-deux vague qui la protège encore. Elle se réveille et sourit déjà à sa disparition. 

Le vent pousse le museau dans le feuillage, les enfants rentrent de l’école, les mères allongent le pas, les vieux s’étonnent encore une fois de ce remue-ménage, il hésite, se lève, plonge la main dans la poubelle, détache la boulette de papier qu’il vient d’y jeter, déplie, lisse et lit : « Ramasse des bouts de bois, de la ferraille, des rognures d’ongles, des bavures de bébés, des paroles agonies, ramasse tout ce qui flotte autour de toi et qu’aucun naufrage sauf le tien ne parviendra à justifier, ramasse tout ce temps gâché, perdu au fond des nuits où tu te promets de te lever le lendemain en gardant l’œil fixé sur ce que ton époque revendique, ramasse ce qui traîne et que tu as failli fouler aux pieds, ramasse encore et encore, fourre tout dans les poches de ton manteau, de tes pantalons troués et tachés des salissures du jour, ramasse et ferme-la, voilà ce que je me dis depuis le jour où, convaincu de l’indifférence du monde à la morale des enfants j’ai décidé de ne plus grandir mais d’écrire pour tenter d’arrêter le « grandissement » comme on dit « vieillissement » quand le dos commence à raidir et les chairs à tomber, voilà ce que je  suis dit, à peine sorti du temps officiel de mon enfance le cœur rompu d’abandons et de tristesses, le cœur évadé dans les yeux et les yeux couchés sur les pages d’un livre. Je me suis dit alors qu’il serait bon de changer de route,  ne pas prendre celle toute droite qui allait me mener entre diplômes et décomposition à la satisfaction d’avoir pesé de tout mon poids dans le sens, légèrement penché sur son axe, du monde embobiné de souffrances et de délires propres à recommencer sans cesse la fabrique de bébés, à recommencer le souffle saccadé du sperme, à renouer avec le goût de l’aube, du matin, de l’aurore, que sais-je, à reprendre le fil du consentement et à tirer sa part, à s’user les coudes sur des codes empesés, je me suis dit cette route tu n’arriveras pas à la parcourir sans te mettre à y croire toi aussi, je me suis dit cela et bien d’autres bêtises quand on trouille devant le revolver ou le couteau qu’on pourrait si facilement retourner contre soi et hop, c’est terminé, la grande terrine est prête, attendez, j’arrive, je serai la part du pauvre, l’alouette dans le pâté, celui qui a choisi de voir et de voir encore tout ce qui simplement lui passe devant les yeux, oui, gamin, tu useras toutes tes forces à ce pari-là, tu vas rater ta vie pour mieux pouvoir l’écrire… »    

Mais ce n’est pas ce qu’il voudrait lui dire, des poèmes tout enchantés d’espoirs, voilà ce qui lui conviendrait mais il ne sait plus écrire ces machins-là, ces broutilles bonnes à vanter sa boutique, il ne sait plus écrire ces petites misères du cœur amoureux, il dit la forme d’un visage, le parfum d’un cheveu, la chaleur d’un ventre en pensant aussitôt à la féroce investiture du temps qui passe, il dit l’épouvantable crainte d’être bientôt confondu avec le vent mais toujours l’habite le faste des retrouvailles, l’épuisante bataille de l’orgueil contre la tristesse des départs, la résistance des cœurs à se laisser bercer, voilà ce qu’il dit pour ne pas entonner des chants d’amour, des litanies d’amour, des berceuses et des comptines d’amour. Elle attend qu’il souffle dans ses os, dans ses flûtes d’enchantement, qu’il soit la baleine, Achab et Jonas tout à la fois, qu’il patiente dans l’écume en reniflant le large mais les harpons menacent, ils volent déjà vers lui, il les voit chavirer dans le ciel, hésiter, tournoyer sans jamais se méprendre sur la cible qu’ils visent, il les sait impitoyables de précision, jamais ils ne coupent le fil mais le scient lentement ; et l’océan est là qui le porte et l’attend, elle va sur les vagues en se moquant de lui, tantôt elle murmure et  tantôt elle se tait, fixe en souriant ses yeux capitonnés, elle est où il la voit et déjà elle n’est plus mais la vague est puissante et s’efforce au départ, elle hisse la chair jusqu’aux sommets d’écume et se retire soudain le laissant étonné au milieu d’un grand vide, ébarbouillé de nuages et de frissons, il retombe lentement, enfin, au creux d’un noir liquide, tout étonné encore de cette légèreté qui l’abrita un instant du chaos. 

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Ces lunettes cassées aujourd’hui

Posté par traverse le 17 mars 2007

Ces lunettes cassées aujourd’hui m’ont laissé seul sur le bord d’un monde où tout s’est effondré et semble immobile, inaccessible, isolé et presque mort mais ça bouge, de-ci, de-là, ça bouge avant la glace terminale, ça bouge et le temps se dilate dans ces images floues, ça bouge et de très fins liens se tendent peu à peu entre les silhouettes, le bras levé, la jambe déposée, les voitures sans allure et le vent qui agite le tout dans un profond désordre, ces lunettes cassées m’ont donné l’occasion de goûter la durée des allusions. 

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Bacahlau en cataplana

Posté par traverse le 14 mars 2007

J’avais raté le train rapide, il me restait la nuit.         

Lisbonne a de beaux arguments pour les maladresses de l’esprit, elle déploie des ruses de ville de province pour les âmes chiffonnées. Le tout est de ne pas se laisser atteindre par les mirages de la mélancolie qui sont autant de chausse-trape de la vulgarité quand le vide et le Tage sont à portée de mains. J’avais passé une soirée au bras du bonheur et le temps frappait régulièrement du doigt ma tempe en me rappelant la fugacité de la douceur.          

Je devais remonter vers le Nord, vers Aveiro, la ville du sel où j’occupais une petite maison de bois à Costa Nova entre lagune et Océan. J’y étais bien, accompagné des chiens des environs qui traînaient la patte jusqu’à ma porte. J’avais fait une rencontre, une chienne au poil clairsemé, qui ne me quittait plus. Elle trottait dans le brouillard à côté de ma voiture quand je filais vers la ville acheter le nécessaire, c’est-à-dire très peu, journaux et café de première qualité.                  

C’était l’automne, la brume ne désemplissait pas les terres basses et la marée abandonnait les algues et les épaves dans des écumes sales et glacées. La morue, la bacahlau, le poisson ancestral, le bison d’Atlantique, la fortune des simples, la bête cabossée, le cochon des abysses, l’animal au regard délabré, la chimère océane avait tout façonné : le temps, les paysages, les bateaux, les hommes et les maisons. Chacun vivait entre glaces et sel, de pêches et de conserverie.         

Je me résolus à payer ma place dans le premier train annoncé, ce fut un tortillard de banlieue qui annonçait cinq heures pour remonter l’épine dorsale d’un pays habitué aux lenteurs et à l’aléa des transports. La modernité est fugace au Portugal, elle passe avec grâce, le temps qu’on admire ses atouts de pays conquérant et très vite, elle retourne en coulisses, l’œil sur le rétroviseur d’un passé inatteignable. Les portugais sont entre deux temps, le cul entre deux chaises, une fesse sur la gloire ancienne, l’autre sur une modestie qui touche souvent au cœur du quotidien.                   

Je me calai sur une banquette en lattis dure comme un pain de misère, un livre de Miguel Torga et un thermos de café fort à portée de mains. L’amie avec qui j’avais passé l’après-midi et la soirée à croiser les confidences et les souvenirs sous les palmiers du Jardin de Belhem était prévoyante, sandwiches et fruits gonflaient mon sac. J’étais paré pour la nuit déjà froide et je m’allongeai en profitant de cette dilatation du temps que je vais chercher dans le Sud où la durée est le luxe de chacun.             

Avec mes anxiétés d’Ulysse ramolli, je connais peu la paix des abandons. Quelque chose d’impossible à arracher plombe mon cœur, que la mort seule délivrera, ce sentiment de n’être nulle part chez moi. Comme si une porte à peine franchie, je voulais m’enfuir par la fenêtre, ne jamais rester en place car je n’en connais aucune qui me satisfasse et je sais que toute sont bonnes à prendre au prix d’un désir en deuil. Le train se mit en route, je préférai dans un premier temps les poèmes aux sandwiches et la nuit s’éteignit.           Les gares se succèdent et le wagon se vide. Les premiers à s’endormir sont les jeunes militaires qui rentrent chez eux, les enfants suivent, ne restent que les vieux à garder l’œil vif dans la fraicheur du voyage. Une femme entre deux âges se lève et traverse la compartiment avec une hardiesse que je prends pour de la mauvaise humeur. Elle se campe devant une plus jeune qui l’écoute sans broncher.          Les deux mains appuyées fermement sur le dos de la banquette de bois, elle parle avec cette intonation toujours en suspens qui fait de la langue portugaise une chanson sans fin. Un de mes plaisirs est de me confronter aux langues que je parle peu, comme pour m’abriter d’un français que je reconnais de moins en moins au pays. La bêtise est universelle mais personne n’est obligé d’en subir les plus subtiles variations tout au long de l’année. Les vacances sont probablement faites aussi pour se désengluer d’un parler trop encrassé du présent…         

- D’abord, tu l’as fait dessaler vingt-quatre heures avant, tu sais, l’eau courante, c’est le mieux, mais le lait aussi, quand tu veux adoucir la chair est parfait. Le sel se dissout et la bacahlau fleurit…C’est ça, c’est comme une fleur d’hiver qui profite d’un peu de chaleur et qui pointe le nez entre deux gels. La bacahlau alors est prête à tous les accommodements…          

La jeune opinait mais n’osait rien dire. Un enfant se mit à pleurer, une gare filait dans notre dos, les poèmes n’avaient plus d’intérêt, la femme fit mine de regagner sa place.                    - Ce sont les palourdes qui sont le secret, fraiches et grasses ! Tu les fais dégorger deux heures le lendemain, tu les passes sous l’eau froide et tu les laisses tremper dans l’eau dans laquelle tu auras mélangé d’abord gros sel et farine… 

- Puis j’égoutte la morue comme d’habitude, je la défais en grosses lamelles et j’enlève les arêtes, je sais. Ma mère frotte la peau avant de l’enlever, pour ramollir la chair…          -  Oui…oui, mais la bacahlau doit rester ferme, n’oublie pas, ferme comme le cul et tendre comme le ventre !         

Elles rient, j’ouvre mon sac et choisis un sandwich au fromage piqué de moutarde trop sucrée. La femme s’est assise, les fesses à peine posées, comme si elle était dans un tremblement d’avant l’effort. Je m’enfonce dans la banquette, je fais mine de n’y rien comprendre et regarde le paysage sous la lune. Tout est sombre, un peu triste, beau comme un film muet, je m’abandonne au sentiment de solitude que je connais si bien et qui me tient lieu souvent de famille.                 

Soudain, elle se relève, franchit les quelques mètres qui les séparent, relève une mèche un peu grasse et se dresse devant la jeune une main sur la hanche.          -  L’ail, toujours l’ail ! Tu le haches, pas le couper finement, le hacher. Puis,  les pommes de terre, épluchées, coupées en rondelles, comme les tomates, les oignons et tout ce qui se coupe en rondelles…                  

Elles rient de cette grivoiserie la main devant la bouche.          

-  Tu haches encore persil et coriandre, tu laves et coupes en deux les poivrons…Tu auras retiré les graines et les parties blanches…            -  Comme le ventre…          

 -  …et le cul, oui c’est ça, bien éplucher le cul avant de le cuire…                   Elles s’amusent et le plus jeune s’essuie les yeux en vérifiant que personne n’écoute leurs divagations érotico-gastronomiques, je lâche mon sandwiche et fais mine de retrouver la poésie de Torga. Ca me donne l’air d’un touriste absorbé et des lueurs d’aube commencent à s’accrocher au faîte des acacias.           - Dans l’un des côtés du plat, tu disposes une couche de tomates puis successivement d’oignons, d’ail, de poivrons, de pommes de terres, de persil…           - …et de coriandre, puis la morue, je sais…           

- Non, tu ne sais pas vraiment, sais-tu qu’ici tu dois resaler ? Le sais-tu ? -  Mon cholestérol, souvent j’évite… 

-  Alors mange de l’herbe ma vielle, ou du sable, mais pas de la bacahlau…Il faut resaler et poivrer, ensuite l’huile d’olive et le vin. Tu fermes le plat, la cataplana que tu tiens de ta mère et tu cuits à feu doux pendant dix minutes.          

-  …je retire la cataplana du feu, j’ouvre, j’ajoute les palourdes… 

-  …tu refermes et cuits encore cinq minutes à feu doux…            

Aveiro est annoncée, je sais que mon ami José m’attend à la gare du Sud, que l’Océan jette ses vagues avec lourdeur contre les rochers, que ma maison est froide, que les cafés de la gare sont délicieux, que l’amitié va m’arracher à la torpeur de cette nuit de catana, que le travail va reprendre quelques heures plus tard, que les sandwiches de mon amie feront l’affaire bientôt, que la poésie n’a pas dit son dernier mot, que la langue portugaise est toujours aussi douce à mon oreille mais que je ne sais si j’ai bien compris toutes les étapes de la recette en cours. Je boucle mon sac, je me lève, j’attends l’arrêt. 

-   Tu sers bien chaud dans le plat de cuisson, n’oublie pas, dans le plat de cuisson ! Surtout ne cède pas à la mode des fioritures de table, sers comme le cul et le ventre, ma belle, chaud et ferme, tendre et gonflé de jus, sers et tu me diras la suite la semaine prochaine… 

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Le studio des anges

Posté par traverse le 13 mars 2007

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              « Les portes du studio me font toujours penser à l’entrée vulgaire et faussement discrète des claques de province », se dit la femme en franchissant le seuil de parquet rose. L’assistant tient le battant d’une main et la salue d’un sourire brillant. Elle fait trois pas, lève la tête, repère lentement les lieux. Par où sortir dans le cas où…    Des fenêtres taillées dans le toit matelassé ouvrent sur les nuages qui passent lentement en accrochant les dernières ombres du ciel. 

         « Qu’est-ce que je vais devoir faire ? » Elle marche en léger déséquilibre sur ses nylons noirs, les plantes des pieds arquées, posant les orteils dans des flaques de lumière, elle  imagine une marelle géante où elle devra bientôt se livrer. Le paradis n’est pas loin…             « Rien ne sert de courir… ». Elle s’arrête net, la voix du maître résonne bizarrement dans cet espace fait pour l’illusion du bonheur : dure, métallique, aux accents numériques. Elle hésite un instant et se souvient que son hôte souffre d’une trachéotomie qui donne à sa voix une vibration étouffée d’un souffle permanent. C’est une voix sans nuances, tout en hausses ou baisses de volumes mais sans ces subtiles variations qu’une tessiture peut donner au discours. Il parle pour parler, sans aucune autre intention que de communiquer. Plus jamais, depuis son opération subie à la suite d’un accident de voiture où il s’écrasa le pharynx contre le tableau de bord, plus jamais il ne s’aventura dans la moindre conversation intime. Il ne parlait que pour lancer ses ordres de cérémonie photographique. Il parlait comme il évaluait la lumière : avec précision et distance. Sans hésitation, sans ces avancées, ces arrêts brefs, ces reprises dans le phrasé qui dévoilent le parleur autant que le chasseur. 

            « Rien ne sert de courir… ». La voix fait naître en elle à l’instant le désir de quitter cet endroit qu’elle sait marqué de bien des chutes.          « Peut-être que maintenant est plus difficile que plus tard mais c’est toujours une question de point de vue, chère…Le plus dur reste à venir, quand plus rien ne pourra être joué, que les carottes seront cuites, si j’ose me permettre…C’est alors que tout sera effroyable, nous le savons : pas de rewind, rien que du record… ».Et il se met à rire de sa voix sans accent. 

          « Pourquoi rester ? »          Le maître répond, comme s’il avait perçu la question de son oreille affûtée aux moindres états d’âme : « Pour être aimée, très chère, pour être aimée… La photographie n’est qu’un prétexte…Allons, chère amie, au travail ! » 

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Cet homme dans le soleil revenu

Posté par traverse le 12 mars 2007

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Cet homme dans le soleil revenu tend ses jambes dans la lumière et voit comme l’hiver a sali son allure, il dit à une femme qui téléphone en tapotant son sac qu’il a toujours reporté sa vie au lendemain. Elle parle et il cherche sa main dans cet instant d’abandon qui roule en lui jusqu’à ce qui ressemble à du bonheur ou à ce monde emprisonné dans chaque gorge, débarassé des affaires de style et de beauté et qu’il avale doucement pendant qu’elle met fin à la conversation.

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Sur l’autoroute en traversant le brouillard

Posté par traverse le 7 mars 2007

Sur l’autoroute en traversant le brouillard, j’ai compris où j’étais dans cette voiture en rentrant les épaules comme si le choc allait avoir lieu et que finalement dans cette disparition de tout ce qui m’entoure ce serait une occasion belle et raisonnable de n’en jamais sortir, de rouler jusqu’au cœur de cette haleine glacée, de quitter la route et d’entrer tout entier dans ce paysage de la dissolution, ce serait bien de pénétrer dans cette embrouille des lignes et des surfaces, de rejoindre la matière de la gomme qui glisse sur l’horizon et l’efface jusqu’au souvenir de ce qu’était le monde quelques minutes avant, dans la lumière.

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C’est la lecture silencieuse

Posté par traverse le 23 février 2007

C’est la lecture silencieuse qui me donne confiance dans l’avenir du monde, on y trouve, en fermant doucement les yeux, des voix indistinctes de moi enfant lisant, ânonnant les abécédaires jusqu’aux phrases les plus osées, de ma mère et de mon père me tapant sur la tête pour que les diphtongues s’intercalent au bon endroit, des autres encore, de mon institutrice que j’aimais tant et tant qu’aujourd’hui j’aimerais lui demander sa main, de mes camarades aux jambes écorchées qui prêchaient mieux que moi et que je ne croyais pas, de mes vieux voisins passés aujourd’hui dans l’ordre des poussières, du flamand qui m’étonne de prononcer si mal un mot que je trouve soudain beau, du wattman qui se penche vers moi et que je voudrais mordre pour vérifier que la bonté est une affaire de résistance et non de glissement, des nonnes qui m’apprirent le mensonge en offrant des images à ceux qui Le scrutaient, jamais images ne m’ont parues si ordurières, de ce grand-père aux moustaches de paille qui fouettait si bien les mollets nus des âmes dispersées, de ces amis qui venaient et que je voyais loin en les voulant plus proches, des sales, des écorchés, des snotebelles 1 qui m’ont toujours laisser croire que la vie était moins sombre qu’ici, des premiers noirs vivants, des bananias de hauts chefs éloignés, qui m’apprenaient le pire et le piment, des femmes d’ouvrages de l’internat honni qui nous pressaient gentilles sur leurs seins de nylon ; c’est la lecture qui me fait toujours entendre leurs voix dans le bruissement temporal de mes glossolalies, ils sont en marge maintenant du texte initial mais la ponctuation de leur souvenir sonore me lisse le poil et ravive mes babines. 

1. Mot bruxellois signifiant une tourelle de morve qui vous tombe du nez 

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Double vie

Posté par traverse le 22 février 2007

         Quelques semaines avant de mourir, mon papa me demanda de lui pardonner bien des choses que je ne m’imaginais pas être si graves ou importantes, il parlait de cet amour qu’il ressentait pour moi tel que parfois il avait l’impression de me réduire en cendres. 

         Mais mon papa exagère toujours, c’est bien connu, mon papa est un florentin et les florentins sont de sacrés lascars en matière d’exagération, il suffit de regarder leur ville et le premier venu découvre à l’instant qu’ils ne savent rien faire comme les autres, tout est ornement, splendeur, décor et sculptures à chaque détour. 

         C’est là que mon papa à commencé à penser à moi, à me porter, à me glisser chaque matin dans les plis un peu rudes de son cœur. Cela dura deux longues années. Deux années pendant lesquelles il composa ce qui allait être ma vie, les détours de mon âme et les surprises de mon esprit. Quand j’ai grandi, quelque chose en lui a diminué, il est devenu moins agile, moins drôle, il avait perdu une partie de cette élégance qui avait été la sienne au cours de ma jeunesse, comme s’il m’avait tout donné. 

         Je n’oublierai jamais ce moment où il m’a fait comprendre que j’étais libre de vivre ma vie, de courir le monde comme je le voulais, je savais que c’était difficile pour tous les parents mais pour lui, ce fut pire que tout, il pensait que j’étais un oiseau pour le chat, comme il se plaisait à le répéter, qu’on allait faire feu de tout bois avec moi, que je ne pourrais porter le regard où mon nez m’entrainerait et que le monde était peuplé de tant de faux amis que je ni verrais goutte. 

         Il a dit encore bien des choses à propos de mes qualités et de mes défauts, mais il a répété que mes qualités feraient souvent ma perte et que mes défauts feraient rire l’assemblée quelle qu’elle soit. C’était mes défauts qu’il aimait et qu’il confondait souvent avec mes qualités mais ça, c’est normal, c’est mon papa. Et il est florentin… 

         Quand mon papa est mort, il pleuvait mais il y avait tant et tant de gens à son enterrement qu’on se serait cru à un mariage princier. La pluie crépitait sur la croupe des chevaux qui tiraient le corbillard. Chacun marchait au pas, l’œil vif, presque heureux comme si l’instant n’était pas triste. Quelqu’un a dit que c’était toujours les meilleurs qui partaient mais ça, je l’avais déjà entendu à propos du charpentier qui s’était fendu le crâne en tombant du faîte de l’église qu’il réparait. 

         Non, c’était comme une joie d’accompagner un des siens vers le bonheur, je n’ai pas tout compris mais j’ai ressenti cette fierté des gens qui cheminaient à ses côtés, j’ai perçu leur attention à ne rien perdre de ce moment presque magique. Puis il y a eu le soleil et il a disparu définitivement. 

         Les mois ont passé, les années se sont bousculées et j’entends encore certains parler de lui comme d’un proche. Attention, pas que des vieux, des jeunes aussi, des enfants de mon âge, quoi. 

         Je savais que j’avais un bon papa mais je n’imaginais pas quel père il était pour tant et tant de personnes. J’étais heureux de ça, un peu jaloux aussi bien sûr, mais convaincu qu’un papa comme ça avait le cœur assez large que pour aimer tous ceux qui comme moi ne savaient pas toujours quoi dire ou faire dans un monde qui ne pose pas de questions et attend toujours des réponses… 

         Ce n’est que récemment que j’ai appris qu’il était écrivain, mon papa écrivain ! Il écrivait des histoires, des contes, des articles, il était toujours au travail, il écrivait sans cesse. Ca devait être sa double vie comme on dit. 

         Moi qui l’avais toujours connu menuisier, reniflant ses copeaux comme on hume l’air frais, profitant de n’importe quel morceau de bois perdu pour en tirer une forme, …Ecrivain ! C’est le comble ! 

         Une double vie, je vous dis et il paraît que c’est moi le menteur ? 

Pinocchio

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Elle porte ses seins

Posté par traverse le 19 février 2007

 Elle porte ses seins comme une chronique du bonheur. C’est en apnée qu’elle exhibe sa poitrine tatouée de tissus.

Ce sont des fougères ondulant sous la brise,  des senteurs de gingembre et des parfums sonores qu’elle offre aux aveugles et aux hommes perdus. Ses seins abondent et la précèdent comme des sanctuaires en maraude où chacun veut presser ses ampoules de lait.

C’est un Stabat Mater de talc et de clapotis sucrés. Une histoire sans fin aux aurores pointues où des mouettes viennent pondre. C’est un bouillonnement de vagues, une conversation avec des hôtes de taffetas, un commencement et une confusion.

Des mains se sont levées, ont offert leurs empreintes aux couronnes grenelées en les signant d’un baiser sans témoins. 

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Le temps vidéo

Posté par traverse le 11 février 2007

          Les accélérés de sa vidéo, voilà ce qu’il lui reste du goût ancien de l’aventure. Depuis longtemps déjà, il a renoncé aux accidents du jour. 

         Il distingue le passé du présent à la qualité du « direct » et des retransmissions.  Le défilement des images ouvre en lui un passage étroit entre sa vie et le rêve de sa vie qui appartient désormais à l’ordre du montage. 

         Il reste assis des heures entières, comme un mendiant, au pied de son écran, le bras tendu, la télécommande à la main.  Que faire de l’autre main ? 

         Par la fenêtre donnant sur les toits, il n’aperçoit déjà plus que la lune légèrement saturée de rose.  La nuit est tombée sans bruit et il a perdu le goût de sa lente progression qui le tenait éveillé, il y a quelques années encore, une éternité aujourd’hui. Il ne se fie plus aux indications de programme du journal, aux horaires, aux cycles annoncés.  Il a oublié depuis longtemps les rigueurs de l’attente et les affres des retards. Il flotte et plonge, de temps à autres, dans le liquide amniotique des images. Il n’appartient plus au monde, il se fond en lui, volubile ou muet. 

         «Peu importe que je n’attende plus aucune promesse, que j’aie perdu l’habitude des réponses.  Les questions sont les servantes de l’inconfort. » Et d’une légère pression du pouce sur le velours caoutchouté du zappeur, il passe à une autre émotion, il glisse vers le mirage de nouveaux sentiments. 

         Le lendemain, café recuit, vite avalé, il plonge dans le flou du monde matinal. 

         C’est la pluie, ou un brouillard persistant, c’est sûr…Ou un vol de cigognes, comme ces crétins de l’Hôtel du Peuple m’ont répondu à Varsovie…Les cigognes…Il oublie de vérifier, les rideaux sont tirés, il règle le téléviseur. 

         La journée traîne d’une inquiétude à l’autre. Un épisode manqué il y a quelques jours lui a fait rater les beautés secrètes de la nature africaine.  Il est convaincu que ce trou accidentel de cinquante minutes suffira à le disqualifier. Un épisode manque et le temps est rompu. Il note mentalement qu’il devra rattraper ce retard. «Ils reprogramment toujours tout » pense-t-il en souriant, et cette idée le rassérène à l’instant. Les émotions sont la mine d’or du décervelage démocratique, annonce-t-il à qui veut encore l’écouter. Il faut les refroidir, les réfrigérer, les anesthésier en les usant par la répétition. Et de cela, les programmateurs sont conscients comme de leurs vices les plus secrets : mêler les caprices émotionnels aux réalités les plus simples, voilà une belle façon de lisser le temps, le monde et la souffrance des hommes. 

         Elle téléphone vers 17 heures.  Elle est libre ce soir, revient d’un voyage lointain.  Ca fait si longtemps déjà qu’ils ne se sont pas vus.  Une pensée furtive pour son corps frais. Il cherche un qualificatif mais rien ne vient si ce n’est l’image de la speakerine.  Il raccroche en s’excusant d’être trop occupé ces jours-ci.  Un voyage à préparer, lui aussi.  Oui, l’Afrique, plus tard certainement, il est désolé. 

         Téléphone encore, c’est une erreur, elle le met de mauvaise humeur. Il se décide à débrancher le combiné. Bien lui en coûte, il a oublié de programmer les enregistrements de la journée. Il plonge vers l’écran : tout est normal, les images défilent.  L’Afrique encore. Une émission consacrée au génocide des gorilles ou des pygmées, il ne sait plus vraiment, mais c’est l’émotion qui domine…Profonde, ancrée dans sa colère ancienne, une belle émotion, vraiment, il faudra qu’il s’en souvienne… 

         L’Afrique soudain lui donne faim, il hésite, le frigo est loin. Autre chaîne, patins à glace, bon. Les championnats reprennent, mauvais présage. Il connaît la période exacte de toutes les  compétitions, olympiques, tours cyclistes ou matches importants et imagine les millions de regards attentifs tournés vers le petit écran.La connivence de cette foule l’indispose, l’inquiète même. Il préfère la solitude des émissions nocturnes, la valse lente des reprises, les sagas interminables.  Il sait que ces spectacles n’offrent aucune occasion de suspense. La machine tourne pour tourner, spectateurs compris. Les donnes sont claires. C’est encore ce qu’il préfère, cette interminable répétition sans accroc. 

         Il a la conscience nette des ratés du monde. « Il suffirait, murmure-t-il en mâchant son sandwich du soir, qu’ils visionnent tout comme moi.  Les pannes leur apparaîtraient bien plus visibles, évidentes même …Mais ils n’ont pas encore accédé à la clairvoyance qui est le propre des témoins muets »… 

         Il est aux toilettes, il prend son temps, les informations sont moins passionnantes que les fictions d’hier, et il tire la chasse d’eau en tendant l’oreille vers les commentaires sans invention. Il pense encore : « A quoi sert de filmer de nouvelles catastrophes, à quoi sert le cadrage toujours plus serré du massacre ?  Les images d’hier suffiraient. » Il comprenait l’infini possible du futur en instance de montage. 

         Il a souvent hésité à leur écrire, aux programmateurs, aux serviteurs de l’infini, à leur expliquer comment alterner les rétrospectives et les histoires les plus plates en glissant ça et là quelques éclats bien cadrés de la putréfaction cathodique.  Mais autant demander à un bègue de se taire ! 

         La nuit se déplie maintenant comme un chat sur le radiateur, sans indication autre que le générique sous-titré du film du ciné-club. Il s’en contente même s’il l’a déjà vu trois fois. Tant que l’image coule, la vie continue. 

         Il s’installe confortablement dans le canapé orthopédique, le programme l’emporte doucement, il est heureux. 

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L’hiver arraché comme un bandage

Posté par traverse le 30 janvier 2007

 L’hiver arraché comme un bandage des yeux, trop de lumière tombe soudain dans le sang. Je reviens à petits pas vers un continent de soleil, tête haute comme on se dresse devant la peur. Les mots déçoivent les enfants qui parlent de mensonges.  Cette nuit j’écoute l’accalmie, lèvres scellées sur le souffle et la langue muette de la désolation. De moins en moins de mots et ses mains dénoncent le matin à la rescousse d’une nuit en désordre dans le lait du sommeil. 

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Mines, masques et mensonges(extraits)

Posté par traverse le 27 janvier 2007

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1.  Mezza voce: au pied de la tribune du Président, les louffias observent la salle, hésitent à applaudir. « Aussi difficile que d’être les premiers à interrompre la chorale…  »

« Le danger était là, en chacun de nous », disait Kroutchev, à propos des discours interminables de Staline suivis de salves d’applaudissements. Applaudir ou ne pas applaudir, voilà la question. 

2.  Encore: l’union sacrée, la lutte générale, les accords de raison: tout sera fait pour éviter le pire, dit un haut responsable nommé pour l’occasion.  Et ses collègues d’approuver, l’oeil douloureux et vague. La maladie nous rappelle aujourd’hui les origines du droit, écrit le Président à la Une d’un journal coloré des scandales du jour.  Un orchestre de buccins et de caisses claires se lève en arborant l’insigne au revers du veston. Champagne, zakouskis, flashes. 

3.  Ensuite: selon le récit d’un témoin les jeunes condamnés à mort attendent la piqûre mortelle, la corde, l’électricité ou le gaz depuis dix ans au moins. Avec des pauses pour les anniversaires, les décès de proches, les maladies.Ils vieillissent tous prématurément et certains souhaitent accélérer les procédures jusqu’au dénouement. Peu de grâces sont accordées. L’ombre est de mauvais conseil et les fenêtres s’évertuent à mettre le soleil d’aplomb au milieu de la cellule. 

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Des chiffres et des lettres

Posté par traverse le 23 janvier 2007

Castro était mort, on promenait son corps un peu partout dans le monde d’effigies en cultes désolants, les orphelins pleuraient, les oisifs se lamentaient, les touristes regrettaient déjà le temps des corps bon marché parfumés de Mojitos et les cubains faisaient leurs comptes.       

Des fleuves de paroles surnageaient quelques chiffres flottés, comme les traces d’un naufrage ancien. Des chiffres de toutes sortes, des nombres, des statistiques, des pourcentages, des flux et des portions, mais des chiffres sans cesse. Le réel remonte toujours sous la forme de chiffres, les mots sont les ombres portées des nombres dispersés. 

Castro était mort et le monde n’avait plus rien à dire, l’affaire était jouée depuis longtemps, les phrases assénées à l’occasion des discours hebdomadaires du lider maximo étaient vides et lasses d’elles-mêmes. Quand un chiffre pointait le nez, le peuple grognait, applaudissait et riait de tant de naïveté. Les mots ne comptaient plus depuis longtemps, ils le savaient, nous le savions, quelques innocents aux mains vides pensaient encore le contraire mais la puissance des nombres allait bientôt les balayer. 

Castro était mort et les secrets de son règne explosaient ça et là comme autant de mines anti-personnel qu’il aurait semées avec une précision d’horloger. Nous connaissions la puissance du torero, nous découvrions maintenant ses mensurations. 

Mon père est mort et des carnets de tous formats encombrent son bureau. C’est dans ces calepins anodins que son histoire se cache. J’ouvre et je lis, les uns après les autres les agendas et les bloc-notes : des mots pour commenter la météo, des nuages et de la pluie, du tonnerre et des accalmies, du froid et du redoux, des surprises et des évidences, le climat se déploie sur vingt ans de distance, je plonge et je lis la température de la planète, je pointe les premiers signes de réchauffement mais je n’entends que du vide, une musique de leurre… Les mots se suivent en se répétant, les variations ne sont pas infinies entre nuages et bourrasques et l’antienne masque autre chose, un code, une logique, un destin ? 

Non. Ce sont les chiffres qui intriguent, les colonnes de chiffres renvoyant à d’autres chiffres. C’est dans cette théorie de nombres que mon père se livre, ce sont les allées de son règne que je lis sans comprendre…Son silence sépulcral est déjà inscrit dans le brouillage des nombres sans histoire. Il a tenté des haïkus de nuages et de brume mais il excellait dans les alexandrins de placements, d’actions et d’obligations. Un  poète décadent mais à la verve certaine !       

Qu’est-ce que ça voulait dire, cet héritage ? Qu’est-ce que c’était cet argent sorti de l’oreille du mort ? Qu’est-ce qui explosait dans la lecture des chiffres, des milliers de chiffres à la place d’une lettre, une seule aurait suffi, mais non, ce n’était que nombres, codes, monnaies nationales, retraits et subterfuges. Toute cette gabegie financière, cet entrelacs de mensonges et de dérobades, c’était la vie de mon père, une déroute dorée qui me jetait dans l’état du complice.         

Les banques étaient son seul secours. Il est mort, l’affaire est faite, tournons la page et aimons les femmes du présent ! Facile à dire. Les banques ne portent jamais le deuil, elles accueillent la mollesse des familles, la trahison des associés et les rêves d’avenir. Elles sont les duègnes d’aujourd’hui qui traitent l’intimité des autres comme une banale histoire et jamais ne se laissent approcher. Il aimait ces rapports comme on aime la violence des stades. C’est dans ces imbroglios de rentes et d’impôts dérobés qu’il se sentait libre, vengeur, heureux presque. Et c’est dans cette arène-là qu’il nous a livrés. 

Le temps a passé et les taux ont monté. Chaque semaine nous apprend de nouveaux trucages, chaque mois révèle des stratégies de bric et de broc qui ne convaincraient pas un enfant. Mais les banques sont vertueuses, elles rendent gloire aux clients actifs, elles protègent les investisseurs bricoleurs et elles dédaignent les épargnants crédules. C’est eux qu’il faut traquer et convertir aux audaces boursières. Mon père était un bretteur sans talent mais qui savait pointer là où les risques se dégonflaient. Il frappait alors que la bête était encore debout mais déjà engourdie par les estocades des rachats et des ventes forcées. 

A fréquenter des inconnus, très vite on leur cherche des signes d’éventuelle connivence, car il faut bien vivre…Les banques avaient aussi leurs habitudes sans logique, elles se posaient dans des discours que le vent tournait à l’instant. Le corps du père s’était lentement dissipé dans le lissage de tous ses comptes. Il avait rejoint maintenant des espaces paisibles où fortune et faillite sont les mêmes échos d’une fête ancienne. La douleur du dollar  s’était dissipée, demeurait l’énigme des nuages dans ses carnets bon marché…

paru dans Marginales hiver 2007, Mystère Cash; Rédac. Chef, Jacques De Decker; Luce Wilquin, éditrice.

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Le jour

Posté par traverse le 20 janvier 2007

Du ciel toujours nous vient le fracas du matin 

Les anges les oiseaux et les excavatrices 

Frappent le tympan des femmes et des hommes emmêlés 

Encore dans le sourire et les rides du soir 

Ils se lèvent et marchent et chantent l’épopée grouillante 

De leurs saisons passées

Du corps qui marque le présent 

Du remords d’avoir cédé une fois de plus à la grandiloquence 

De la lumière sur le théâtre des petits gestes et des mots échappés 

Du souffle de la nuit et des respirations contiguës du troupeau 

Ils se lèvent et couvrent les oiseaux les anges et les excavatrices 

Du grand tumulte qui les fait aussitôt tels qu’ils s’oubliaient hier 

Ils confondent la faim avec le pain 

Ils voient leurs grands corps s’effondrer dans les réjouissances 

Passagères et leurs mains commencent à trembler 

Nous approchons lentement de ceux qui sont là-bas 

En nous si près de ce que nous voulons être 

Eparpillés dans le flottement des âmes qui se concentrent. 

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La nuit

Posté par traverse le 20 janvier 2007

Quelque chose se retire en nous et chacun se regarde étonné 

De voir disparaître cette lumière utile au rassemblement des hommes 

Le soleil les nuages les oiseaux les enfants ont quitté la scène 

Et nous voilà seuls jetés une fois encore dans cette désespérance 

Qui nous fait rêver du soleil des nuages des oiseaux et des enfants

Quelque chose d’ancien et de neuf se mêle aux fébrilités 

De l’homme et de la femme assemblés sous les lampes 

De la ville et des étoiles 

Alors la peine et la musique se dénouent jusqu’au sommeil 

Les paroles forment des jardins des pays et des amours inachevées 

Les corps se reconnaissent dans l’éloignement de l’embellie 

Le temps bouscule enfin les morts dans les bras des vivants 

La danse des retrouvailles sonne dans le cœur des marcheurs infinis 

Et nous attendons sur notre chaise tout au bord de la piste 

Les mains posées sur nos cuisses en regardant ailleurs 

Là où la nuit a déjà tout fondu dans le silence du consentement. 

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…tombeau premier pour la voix

Posté par traverse le 20 janvier 2007

 …tombeau premier pour la voix rouillée de trop d’intransigeance, de trop de phrases dites pour tenter de faire tenir le monde debout, exit ces phrases et bienvenue aux nouvelles, marquées du fil rouge de la colère, bienvenue aux phrases de défaite, de délabrement et de désastre, bienvenue à vous qui êtes si peu employées en public, reléguées au profond de l’impuissance et des rêves éteints, bienvenue, tombeau deuxième ensuite pour nommer cette colère qui découpe la lame qu’elle croit lever, et frappe sur le corps de qui l’entretient, c’est alors qu’elle est la plus définitive, arrachée aux fulgurances de la voix, aux intransigeances du corps qui se fait lourd, c’est alors qu’elle se développe comme elle entend, qu’on la voit prendre place, dans le centre de ce corps trop petit pour les débordements, qu’elle invite à inaugurer d’autres lieux plus secrets, le ventre, le sexe, la croix des épaules quand la peur est là, tout le corps quand c’est trop tard, que les chairs s’affaissent et que l’âme s’élève, rions de cette élévation, cette colère blanche, oubliée des couleurs de révolte, perdue dans ses divagations, celle qui entrouvre les flots …tombeau troisième encore pour les voleurs de sang, le mien à moi, d’une certaine manière ne m’appartient pas, il coule et roule et je m’en satisfais mais les voleurs entrent et ou le prennent comme s’ils entraient dans un jardin public et ils s’en vont et vous laissent et votre sang illumine le sol autour de votre silhouette mais ils s’en préoccupent peu, ils vous ont pris le sang, l’ont laissé et s’en vont, barbares agiles et lâches sans pardon, ils frappent n’importe où, quitte à se frapper eux-mêmes, ils arrivent, frappent et s’en vont et laissent tout ce sang s’échapper des fontaines, sang perdu et fontaine vite éteinte, tombeau quatrième encore contre la généalogie, l’arbre des illusions, les pitiés et les circonstances des tribus, contre l’attachement des clans et des familles étroites, contre cette chose terrible qui fait que la reconnaissance dévore à l’instant la bonté quelconque d’un regard, qu’elle l’use, le tourmente au nom des chansons et des histoires du groupe, contre cette machine de remords et de crainte, contre la malédiction et le renoncement au nom des ors de la tribu, contre, colère, colère, colère et encore…tombeau cinquième déjà pour le carrousel des mensonges, beau carrousel et tourne et tourne, carrousel jusqu’à ne plus nous laisser voir chevaux de bois et carrosses d’élégance, carrousel de la main sur le cœur, du contentement, des yeux humides, de la voix enrouée et des raisons majeures, carrousel magnifique des soliloques du mépris et de la tentation, tourne et tourne, emporte tes enfants qui mentent comme des arracheurs de dents, emporte-les au loin, cavale et roule carrosse, cavale, vale, vale, vale…tombeau sixième enfin avant bien d’autres que vous connaissez aussi, tombeau sixième de la colère quand les baisers ne valent plus même le temps de les donner, baisers perdus, tombés du bout des lèvres, baisers d’accompagnement qui abondent chez ceux qui abandonnent, baisers de sucre roucoulés sous le couvert des mots, baisers si froids qu’ils brûlent à tout jamais la peau, baisers que j’attends et que je donne en les multipliant et colère de compter ce miracle au nombre des usages racoleurs, colère toute enfouie devant ces baisers morts, oui…

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…et puis non…

Posté par traverse le 18 janvier 2007

…et puis non…ce n’est pas un coup de tonnerre un coup de sang, c’est du trop plein, de la vague qui vient dessus la vague, c’est cela qui ouvre et opère dans tout le corps, cela qui noue et dénoue à la fois mais qui arrache ce qui traînait et qui n’a plus de force, ça vrille, fore et écrase, ça revient quand on croit que c’est parti et voilà que ça revient encore et encore et j’ai cru longtemps, pensé et cru à la fois qu’il fallait faire mourir en soi la vertu des mesures, la vertu…c’est fait, c’est dit, c’est déjà le dénouement en vous et ce n’est plus grâce à vos yeux, cette chose immonde qui ne vous a pas annoncé sa venue, cette chose qui est venue un jour en moi, ce tout petit peu en trop, cette marge qui avait glissé un peu trop loin, cette démesure qui vous a prise au dépourvu et contre laquelle vous ne pouviez plus rien, plus rien puisque vous étiez, je le rappelle, je prends mon temps en disant cela, à le rappeler, que vous étiez prêts à l’ordre et au désordre, au grand combat de cet envahissement contre la peste et vous étiez, j’étais, prêts à ouvrir la porte à la peste, je l’ai ouverte, je vous rappelle l’éblouissement et tout ce qui s’en suit, je vous rappelle l’anéantissement, le subtil nouveau mélange en vous du monde et de ce que vous pensiez, croyiez même un peu être, etc…et bien j’étais prête au débordement mais trop c’est trop, ce trop est déjà mâtiné de colère, j’en connais qui n’en peuvent plus et ne savent comment la dire cette fichue colère, alors ils meurent d’étouffement, ils se liquéfient peu à peu, il se défont et ils meurent en étouffant alors que leur colère aurait été cette étincelle qui aurait mis le feu aux poudres et aurait transmué tout cela en une autre forme et matière et avenir, eh oui, rien n’aurait plus été comme avant mais eux , ils n’ont pas pu, alors sont morts lentement, les poumons offusqués mais emplis de leurs décrétions et sont morts littéralement morts car n’en pouvaient plus, bref, je dois plus parler de ceux-là, ils sont pas de belles images, pas de belles figures, pas de bonnes résolutions, ils disparaissent sans grogner et c’est triste quand même le silence à ce moment-là alors que la colère, le coup de sang aurait suffi à les réanimer et d’un coup, d’un seul, c’est terminé, fini, clôturé, débordé… et moi en ce moment très précisément je me dis que peut-être la douceur, la langueur même auraient pu venir à bout de cette démolition mais non …non il faut planter soi-même un bâton en terre, le planter bien profond pour que l’arbre suivant vous appartienne un peu, sinon il ne faut plus se plaindre, dire que le monde voyait ses arbres se décimer, partir par le haut ou les racines, peu importe, faudra pas se plaindre et dire que tout était ainsi, raccordé au diable et à ses anges, que tout était marqué du mal et que ce qui tentait de palpiter en-dessous des nuages était innocent, naïf et innocent, livré à la merci des poumons qui se vident et des amours qui meurent, non, ce n’est pas vrai cela, il y a beaucoup d’enfants morts dans les histoires des hommes et la plupart sont enterrés au cœur fragile des hommes et ils ne savent que faire de cette chose là au fond d’eux et qui les rappelle sans cesse à eux-mêmes, qui les ranime quand ils se laissent enfin couler, qui les étreint quand ils sentent encore un peu d’amour les traverser, cette chose étrange qu’ils tentent d’oublier de toutes leurs forces et c’est quand elle est en moi,  presque inavouée, transparente, qu’elle est la plus définitive mais que faire alors de cette animosité qui me saisit devant tous, il est là le monde et vous l’avez aussi au fond, tout au fond de vous et il ne s’occupe pas de vous alors que vous n’avez jamais aussi bien joué, jamais aussi bien bercé la poupée, jamais si vite compris que cela ne vous appartenait plus mais que c’était joué, définitivement joué mais, de l’intérieur de cette  histoire d’organes et d’os, entrelacs de souffle et de choses, je suis obligée de la reconnaître, moi qui ne suis pas encore arrivée à la simple reconnaissance des éléments qui font de moi un cristal et un nuage et alors l’évidence, la joie, la joie la plus élémentaire…je suis là en petite fille et je me mets à jouer…

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…et cette fichue culpabilité

Posté par traverse le 17 janvier 2007

 …et cette fichue culpabilité serait peut-être une réponse à ce que je vis, à ce que nous vivons, -pardon, on a déjà donné !-, ou le remords, quelque chose de retenu, comme du sang qui ne volerait pas au secours de la douleur, de l’oxygène qui pourrirait d’être trop vicié, de la matière qui n’arriverait plus à monter dans les vapeurs, une certaine idée du mal qui n’arriverait pas à trouver d’antidote, quelque chose de mort qui se prendrait pour la vie, rien de bon, de la misère en somme, du fracas dans le vide, excusez-moi de vous importuner avec cela maintenant qui semble retirer plutôt que d’ajouter le feu au feu, la colère à la colère, mais je ne suis pas ici dans cette lumière en train d’ignorer que de cela il est question chez vous aussi, que tout ce fatras vous invite aussi à des rêves d’ordre et il vous incombe de toujours, encore et encore organiser le chaos, cet état dans lequel vous n’êtes pas sûrs d’y arriver parce que cet état vous met en situation de déséquilibre et que ce déséquilibre est mauvais pour l’ordre que vous avez, comme moi, tout un temps essayé d’imprimer jusqu’au fond de chaque cellule de chaque membre et de chaque organe qui vous constituent, et cette colère sera une bonne façon de dire à votre tête, à votre ventre, à votre sexe, à vos bras et vos jambes que décidément non, il ne s’agit pas d’accepter que vos cellules se mettent en ordre, elles ne vivent que parce que ce désordre justement leur permet de se mobiliser pour quelque chose, l’ordre vous dis-je, l’ordre toujours, cette chose qui fait mourir la colère et nourrit le crabe qui vous dévore, et ce désordre sera leur raison d’être, elles bougeront, vivront, voleront au secours les unes des autres grâce à ce désordre initial qui sera un jour le rêve du corps, quand les clones, les reproductions auront testé cet ordre et nous enverront dans l’enfer de la similitude, mais ne rêvons pas, l’absolu miracle de la nature, l’équilibre qui nous maintient c’est ce désordre, cette façon d’achever l’inachevé, cette manière de nous maintenir dans le monstre alors que nous tentons d’être anges, montres vous dis-je, monstres toujours, témoins du désordre et de l’anéantissement, témoins de la destruction des rêves et de la grandeur somptueuse de la mort qui remet sans cesse dans ce désordre l’ordre du recommencement, voilà ce que le clone, le simple clone, cette cellule falsifiée qui sera amie un jour, voilà ce clone soudain obligé de se développer pour produire du désordre, du raté, de l’impossible, voilà soudain cette cellule mangée de l’intérieur alors que nous le scrutions, elle se déplace peu à peu vers des endroits que nous ne voyons pas encore, elle mute d’un coup, elle avive sa capacité à nous échapper, elle glisse vers ce que nous n’avons pas encore pensé, elle disparaît et nous sommes là, le ventre, le sexe, la tête, les bras, les jambes encerclés de douleur, ne sachant plus à quels désespoirs nous vouer, nous coulons lentement, la lumière se dissout peu à peu et puis, ça y est, une étincelle, cette explosion qui nous dit que nous sommes plus vaillants que jamais à refouler ce fantôme de mort qui traînait sur la plaine que nous sommes et qui refermait sur nous le désert et la steppe, ça y est la bousculade a commencé, les murs s’effondrent, de l’air entre enfin, vous hissez la tête hors de vos épaules, vous la maintenez presque hors de vous et vous regardez à nouveau la prairie et la pluie et le vent vous couvrir, vous vous décidez alors à maintenir ce regard aussi loin que la vallée vous le permet et que manque-t-il soudain si ce n’est cette colère qui piquera vos épaules quand elles se glaceront et que vous ébrouerez parce que vous êtes devenue plus forte d’un seul coup et d’un seul coup la vallée s’effondre et vous devez encore vous hissez plus haut pour voir plus loin et ainsi de suite jusqu’à ce que vous vous désarticuliez, membres distendus, cœur débordé, cerveau chauffé à blanc, ça y est, la colère a réussi à vous étreindre et tout ce corps qui n’était que porteur de vos désirs et de votre histoire et des petites choses qui n’étaient qu’à vous, ça y est ce corps accueille tous les autres, vous n’êtes plus pleine de rien, vous vous videz littéralement pour que le monde entre en vous et c’est infiniment lent à faire entrer, le monde, ça se bouscule parfois mais ces petits effrois ne sont rien à côté de ce renflouement qui vous occupe, vous êtes submergée, éblouie par la légèreté subtile du monde qui pénètre en vous grâce à cette colère qui vous a fait ouvrir cette petite porte qui était soudée de certitudes, cette porte éblouie qui se dissout dans la beauté qui envahit le territoire que vous comptiez garder pour vous seule, cette porte n’a pas tenu longtemps car vous étiez prêts à la faire céder mais parfois elle résiste et ça fait des malheurs et des vengeances et des méchancetés, ça fore, ça use, ça grince, ça décape et l’acide coule à flots dans vos sangs et ce temps alors est un temps de désenchantement, d’abandon et de renoncement et vous êtes déjà morts, et je suis déjà morte et la mort n’a plus à hésiter elle peut entrer, prendre place, propriétaire de ce que vous aviez tenté de dénouer et de laisser dans le merveilleux désordre du début alors que vous n’étiez encore qu’un petit enfant craintif, un animal au sang chaud, une bête furtive qui levait le nez au milieu du monde et qui savait que vite qu’il faudrait ouvrir, ouvrir, ouvrir encore et encore pour ne pas se vider mais que pour ouvrir, ouvrir, ouvrir encore et encore, il faudrait renoncer souvent à ce puissant appétit d’ordre, d’entendements, de souvenirs d’évidence et de savoirs, les techniques viendront peu à peu, les silences suffiront aux liens et la bête se nourrira de ce qui veut bien la pénétrer mais un jour la bête a faim, si faim qu’elle accélère le mouvement de ce qui la dévore, cette bête chaude, cette bête rouge qui vient quand le soleil se couche, cette bête féroce qui dévore tout ce qui semblait tenir et mâcher, d’un coup, plus rien ne tient et ne marche, la bête est venue chercher son dû et il faut donner un peu trop, un peu plus que ce qui était annoncé et ce plus, ce trop ce tout petit peu pas prévu fait lever en vous, comme en moi aujourd’hui, fait lever la colère et ça gronde et ça monte jusqu’à importuner le bon entendement de ce qui devait tourner et aller de soi et d’un coup, c’est ça, d’un coup, le trop, le plus qu’il ne fallait vient ensemencer les déserts et les steppes et tout se lève d’un coup après la pluie, ça germe et meurt du même élan et je suis dans ce mouvement-là, j’hésite à continuer, c’est difficile de voir tout germer et mourir dans la même averse, c’est difficile et il faut de la patience, il faut de la patience, vraiment et je jette souvent, devant moi des mots qui ne lèvent plus et la fureur n’a plus de sens, la colère se fatigue et, et… 

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… ma colère passée

Posté par traverse le 15 janvier 2007

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2. 

… ma colère passée, avalée, bue jusqu’à la lie, étourdie, étranglée, ma colère dont je cherche ici la première nourriture, qui rendra justice pour ce qui est tombé sous la herse des larmes, pour ce qui a été vendu à l’encan des évidences, pour qui s’est endormi en rêvant de sentinelles, oui, dans le jardin où je vis j’aimerais me coucher au milieu du combat des chairs brunes et sucrées et chanter au centre de la chambre de son ventre mais je ne peux que rappeler à moi la voix forte de la colère qui est comme une épine plantée dans le talon et dire au milieu de ces rêves de chairs, de caresses et d’emportements, dire que ne vis pas dans un château de verre, que le monde vient jusqu’à moi à travers mes cinq sens, que le sommeil ne m’est plus d’aucun secours si ce n’est à perdre l’usage ébloui de la parole, dire qu’à l’époque, au début, dans un temps que je n’ai pas connu mais je vous en assure, que j’ai mille fois revisité, dire que je n’avais aucune idée de ce que pouvait être la colère et que je ne le voulais pas, aucun désir de céder à cette compassion des apostats, aucune inclination pour le goût des renoncements ou des arrachements infructueux au sirop et à la moiteur du monde, rien qui me désigne comme objet livré à cette sainte déraison, non vraiment rien et surtout pas l’emportement ni la hargne ni la furie ni la mise hors de soi mais la simple colère, la terrible et impitoyable colère qui n’attend que la nuit pour s’en prendre à la simplicité impitoyable du mal, c’est-à-dire cette impossibilité, à jamais, de dire aux murs qui se referment qu’ils ont toute raison de masquer le monde et de nous encercler dans cette nuit sans étapes, sans fin, éperdument recommencée dans tout renoncement à la moindre singularité, cette colère qui interdit l’impureté du massacre, qui fait rengainer le sabre dans le fourreau au milieu de la bataille parce que votre plus évident ennemi vous a craché au visage et que vous, Mahomet au coeur du carnage et de vos rêves de lumière, vous avez essuyé ce crachat en ravalant ce qui n’était plus qu’une simple éraflure sur la joue de votre orgueil, un souffle qui ne vous atteignait plus, une ombre effacée dans le retrait de votre regard, oui, cette colère qui crépite ou qui cuit à feu lent sur le visage de ceux qui viennent de tout perdre et qui sont renvoyés au lieu commun de l’indignité, cette colère comme une chronique des temps de l’infamie, une colère qui tombe au coeur des hommes comme un oiseau mort changé en vermine en plein vol, une colère qui déroule ses eaux calmes aux quatre saisons et qui emporte des cités dont les barrages ont cédé aux premières insultes, une colère enfin apprise dans l’expérience du corps qui s’effondre, du corps qui décline ses adjectifs de fatigue et de l’amour qui se confond si souvent avec le refuge du sommeil et les funérailles des éblouissements, cette colère qui a trouvé refuge dans l’ancien temple, dans la maison du doute et de l’inquiétude où culmine l’horreur du temps et la passion de la durée, cette colère qui me rend plus coupable qu’autrefois et autrefois se dissout en moi à chaque instant comme on déplace un rocher pour masquer la vallée et c’est alors une tumeur plantée au milieu de l’entrelacs des muscles, des nerfs et de la graisse que vous avez tant aimé alors que ce corps qui est le vôtre n’avait pas encore livré toutes ses conséquences, qu’il était offert sans gratitude à la beauté des langues étrangères, aux doigts agiles et odorants, aux vertus humides, aux dents des passagères et à leurs paroles qui vous paraissaient invulnérables, à cette dévoration primitive où vous avez chanté le mouvement du sang et l’absence de miracles parce que c’est dans la présence du sang que vous voyiez tout miracle et que vous vouliez effacer le pourrissement de votre vocabulaire et que vous ne le pouviez qu’à condition de mourir à l’instant et que cela vous ne le vouliez pas et j’ai eu raison d’entrer dans cette colère, enfin, je pensais, non je ne croyais pas, je la colère cette croyance, je pensais donc –mais je ne suis pas sûre de tant penser aujourd’hui, peut-être un peu de croyance malgré tout parce que cette croyance c’est le refuge des imbéciles et je suis tout autant qu’avant, imbécile, quand je ne faisais que penser ma crédulité et la tordre et lui faire mordre la poussière et le sang et l’eau et toutes ces humeurs que l’humanité peut sécréter malgré elle- pouvoir me battre avec les armes de l’ordinaire, sourire, hochements de tête, respiration contenue, regard franc, parole claire, je pensais donc pouvoir couvrir les autres pans de ma déstestation de cet enfermement qui faisait que mon corps était tout entier enfermé dans l’ordre du renoncement ou de la victoire, et je savais qu’il était puéril, oui puéril de tenter cette chose qui est d’échapper à ce qu’on ne veut pas, ou plus, ou jamais, je savais qu’il me fallait aller plus droit, plus intensément vers le cœur de cet embarras qui est au fond chacun qui renonce soudain aux tourbillons et qui se hisse un peu hors de lui, je savais que peu de calme allait surgir de cette façon de dire non, de me hisser hors de moi pour dire enfin pleinement oui à ce qui ne me colérait pas entièrement –je dois vous dire ici que ce passage du non vers le oui a besoin d’une irrémédiable blessure, quelque chose que personne ne pourra toucher sans se brûler les mains, il faut cette marque que chacun peut reconnaître mais qu’il ne faut pas tenter d’effacer, oh combien de fois avez-vous tenté de l’effacer cette terrible marque ? combien de fois avez-vous tenté de la réduire, de la circonscrire à quelque chose de supportable et pourquoi pas d’utile ? combien de fois n’avez-vous pas fui devant cette marque que vous vous reconnaissiez et que vous aviez patiemment gravée depuis que vous pratiquiez encore le babil des survivants ? 

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…rien, presque rien

Posté par traverse le 14 janvier 2007

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                                                     1. 

…rien, presque rien, quelque chose qui passe inaperçu au début, presque rien mais quand même  la petite fille commence à se rendre compte qu’elle n’aura pas le choix, que décidément elle n’a pas le choix, que c’est déjà trop tard, qu’il va falloir se résigner, accepter que toute cette tourmente ait un visage une voilure et un équipage, que toute cette tourmente frappe de plein fouet la résignation que ses chers parents tentent déjà de lui inculquer, et tu ne feras ni ceci ni cela ma chère enfant et tu ne mentiras point et tu resteras désarmée là où les hommes vont le visage peint des signes de l’impuissance et du mensonge, tu accepteras, petite, de te faire traiter de petite, de comprendre ce que les aînés racontent au nom de leur belle et grande sagesse qui a battu la campagne depuis si longtemps, pensez, qu’elle nous arrive aujourd’hui, cette belle et grande sagesse dans la confusion de la déliquescence, dans la confusion de la sénilité, dans la disparition de cette belle et grande offense que doit toute sagesse à la raison et tu seras ainsi le visage dans tes boucles, le corps dans ses secrets, l’âme dans cette éternelle apnée qui garrotte le souffle des enfants qui ont compris trop vite que le monde qu’ils devront traverser est particulièrement beau et accessible aux enfants de tous acabits, petits et forts, grands et faibles, muets et arrogants, habiles et consternés, ces tout petits enfants pourraient faire lever le monde comme une pâte fine et légère mais ils grandissent déjà et la pâte s’alourdit, le levain surit, l’air n’est plus subtil et s’effondre par endroits, les petits enfants alors se redressent, leur larynx se détend et les premières phrases montent vers le ciel des dieux à peine nés, ils parlent un babil de fée et d’enchanteur, ils nourrissent les animaux sauvages, domptent les rivières et inondent les fleuves de leurs nages guerrières, ils sont mûrs maintenant pour la guerre et le meurtre, les épaules des montagnes s’affaissent en les voyant passer, les nuages se fondent dans l’oubli de l’horizon, le vent lui-même est prisonnier des parfums et des pollens, la terre frissonne devant ce pourrissement des vainqueurs, les chants se sont tus, les rituels suspendus, les danses arrêtées en un point, un seul que chacun peut comprendre et qui est celui où chacun s’évanouit un jour, pas la mort qui vient à pas de loup et qui connaît en chacun son terrier, mais ce point suspendu à l’intérieur de soi où c’est déjà trop tard, où la fatigue a gagné et l’abandon ricane, cet endroit où la petite fille est allée confiante dans le murmure de ses parents, cet endroit de calme et de repos quand le corps est tout entier élancé hors de lui, que le tremblé le couvre autant que la sueur, alors cette petite fille tournera la tête comme pour dire qu’elle n’en aura plus pour longtemps à écouter les lamentations des vieillards et des repentis, la petite fille prendra ses cliques et ses claques et s’en ira danser ailleurs pour épuiser toute cette tourmente qui est en elle et qui se noue déjà dans l’abri chaud du ventre, elle n’aura plus de respect, surtout pas de respect, petite fille pour ceux qui sans cesse  usent de ce mot – respect- et en abusent -respect- alors qu’ils méprisent ceux qui tentent de donner à leurs gestes l’élégance d’une bienveillante nature –respect- voilà l’insulte enfin nommée –respect- et cette ritournelle d’impuissance tourne et moud le grain des pauvres d’esprit –respect- petite fille en as-tu assez pour tout ce que tu sais et qui te vient de loin, de si loin que déjà on s’éloigne à peine a-t-on appris la nouvelle chanson, et te voilà petite fille à nouveau, jeune et belle, la tourmente te prend toujours le ventre mais tu as appris à rire d’une nouvelle voix et tu ris à gorge déployée et ris et ris encore contre ce respect –respect- qui sera un jour et tu le sais le seuil de tes ennemis mais en ce moment tu avances vêtue de ta plus belle colère, jeune fille tu marches vers celle que tu deviendras sans les grimaces de la sagesse et du respect, tu marches lentement crois-tu alors que déjà tu cours à perdre haleine et ta colère est là qui te précède alors que tu la croyais loin derrière dans les abris et les casemates enfumées des hommes assemblés, tu la croyais déjà perdue, cherchant sa place dans le ventre d’une autre, tu l’as voulais ailleurs pour mieux t’alléger et te séparer un peu plus du monde et de ce plomb qui te saisira les chevilles trop longtemps, cette colère que tu ne connais pas encore, qui babille ses imprécations, qui ne remue que de la cendre –respect et cie- mais qui a compris que tu accepterais de l’abriter pour un temps et que ça suffirait à laisser en toi des marques que chacun reconnaîtra plus tard en te disant dans un souffle « calmez-vous jeune fille vous y passerez comme les autres » mais tu ne l’entends pas de cette oreille, tu renâcles déjà, tu t’obstines à ne pas comprendre et à ne pas entendre « calmez-vous jeune fille vous y passerez vous aussi » mais ça ne passe pas, ça obstrue, ça grimace et la phrase en verra de toutes les couleurs, anéantie de bleu et de rouge pivoine, toute cerclée de diamants et de fleurs odorantes, la phrase reviendra peinte comme les petites filles aux allures de putain, la phrase résonnera alors qu’elle est déjà farcie des bêtises communes, elle arrivera jusqu’à cette petite fille qui se dresse sur la pointe des pieds pour éviter le pire qui est de ressembler aux enfants qui font semblant d’être des enfants, donc elle en est là cette petite, le ventre un peu délesté de cette peste ancienne qui traîne dans les cours où vont jouer les enfants, elle avance vers cette beauté nouvelle qu’elle a cru reconnaître et qui est celle d’une femme qui guette déjà sous des airs détachés tout ce qui empêchera sa colère de trouver son orchestre, sa fosse, son public, tout ce qui empêchera un court très court instant le monde de tourner et la jeune fille de faire ses simagrées sans trop y croire mais bon, faut payer son écho à la marche des grands singes, grandir et tirer ses culottes, peigner ses cheveux et agrandir ses yeux, faut arrondir les angles partout où on se blesse et soudain on découvre que tout est émoussé, que la colère s’essouffle, que la terre vomit chaque jour sa coulée d’enfants sages et que peut-être enfin elle, la petite devenue jeune et femme, est tranquillement en train d’oublier que la tourmente est passée sur elle il n’y a pas si longtemps, que la colère exige sa ration quotidienne de taille, de rage et vertu, que la bête a grand faim et qu’il faut la nourrir, que l’ogresse va les yeux vagues et les mains à tâtons dans le fourbi du monde chercher sa nourriture, bêtise, cruauté, entendement et raison partagée

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Elle dit que c’est une ombre bleue

Posté par traverse le 12 janvier 2007

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Elle dit que c’est une ombre bleue qui tombe en elle, une truite ouverte au laitage rosé quand il glisse entre ses lèvres comme un poisson doré qu’elle avale, elle sait que l’océan conduit l’animal jusqu’au fond. Elle dit encore bien d’autres choses qui inaugurent la fraie.

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Sur elle un frisson

Posté par traverse le 9 janvier 2007

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Sur elle un frisson de la paume du sommeil jusqu’aux cercles du sang, c’est la saison éteinte des souffles et des langues, dans l’entrelacs des tissus, des mots et des caresses vagues où il pose du temps dans la respiration des hanches, des seins, de la géographie et des impasses de velours. 

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…et il dit que les livres

Posté par traverse le 9 janvier 2007

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…et il dit que les livres ont un goût de cendre alors qu’il n’a pas connu le vertige des incendies, il se lamente et lance à qui veut l’entendre : «Nous ne sommes que peu de temps, un peu de temps perdu dans l’épaisseur des livres, bien sûr, il y a aussi des naissances et des morts, un peu de temps mêlé à la vitesse du sang, un peu de temps livré lentement au seul bénéfice de la durée, bien sûr l’âge alors mélange cette trop courte histoire aux volumes que nous enfonçons dans la gueule ouverte des bibliothèques…».    Ce temps vient sans hâte, il nous trouve ci et là attachés à la fabrique, à l’usine, à l’école, au chantier, il passe et nous le saluons en honorant une fois encore la fabrique, l’usine, l’école ou le chantier, lentement il est passé et nous l’apercevons dans la poussière de nos travaux et le vacarme de nos chants.    Ce qui pousse alors hors de nous, ce sont des maisons, des temples et des tombeaux, ce sont des livres aussi, comme des abris, des vestiges, des paillasses, des terriers,  des niches, des ruches colorées, ce sont encore des refuges et des remparts, des casemates, des puits ou des plaines sans fin et cela n’arrête pas de pousser comme des adventices de papier, cela n’arrête pas et les buissons progressent sur la terre désertée, ils arrachent à ce qui n’est pas visible ce qui pourra se dire dans le flocon et la matière ligneuse, ils roulent jusqu’au repos des broyeurs et des vasques humides, ils forment des nuages et des pâtes, ils se déposent enfin dans le fond des tumultes. 

   Il n’y a pas de fin à cette fête intime des palabres, pas de halte pour qui dessine ainsi nos dédales et nos phares, pas d’issue pour ceux qui veulent les détruire si ce n’est de guetter en chacun les traces du périple et de les effacer, pas de repos pour qui les reconnaît. 

   Du temps a passé et des livres demeurent. 

   « Un linceul ou une proie », dira l’homme. 

   « Un lien ou un soc », dira l’autre. 

   Et ça caracole, ça crapahute, ça roule-boule. 

   Ca soudoie la patience où se tient la grammaire. 

   Ca bonimente la syntaxe et la galanterie. 

   Ca se tord la grimace avant que de venir. 

   C’est du domaine public. 

   « Entrez, vous les accélérateurs de particules, et notez ». 

   « Sur la pâte et les flocons, sur tout ce qui vous apparaîtra utile à la séparation, sur l’ombre de ce que vous convoitez, notez ». 

   « J’ai cherché à disparaître et vous me voyez enfin, j’ai trouvé dans celui-ci ce que j’avais oublié, gamin encore et toujours, rien n’échappe à la vertu des polices,  allez va jouer dans le jardin, ça t’abîme les yeux, pourquoi s’enferme-t-il dans tant de silence, il n’est pas bon de le forcer, le plaisir est affaire de patience, etc, etc, etc… » 

   Et le fauve amical se couche aux pieds de son lecteur, il dissipe peu à peu le doute et la vertu, il gronde ou il s’endort, peu importe, il rôde au cœur des cathédrales et des bibliothèques. 

   Les livres se dévident dans l’acide des encres et des papiers cassants. 

   Tout est là, qui s’aligne, se conforte dans les presses, hésite à tomber sous le fil du hachoir, tout est là qui s’abandonne à qui dira à temps : « Ce livre me convient, et sa taille, et son poids, et sa couverture bleue ». 

   D’un œil il passe sous la paume, il franchit les derniers portillons, il renoue le cycle des objets sans avenir, il livre son dos rond ou sa masse légère à d’autres ambitions. 

   Le fauve est sauvé. 

  

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Le rempart des lampes

Posté par traverse le 6 janvier 2007

ombre.jpg    «Le goût des livres sans espoir, dit Humbert., c’est ce goût qui me détourne de moi-même. J’ai depuis longtemps perdu le sens aigu de ma jeunesse qui me faisait lire à tort et à travers tout ce qui me passait sous les yeux. Lire alors était mon seul usage du temps.  Après, il a bien fallu vivre. » 

   Il y avait dans la lecture une inéluctable circulation: les textes renvoyaient à d’autres textes que jamais il n’écrirait, malgré ses promesses confuses. «C’est un théâtre obscur où j’ai erré les mains tendues en palpant devant moi quelque chose d’invisible», murmurait-il souvent. Et il riait de son mauvais goût qu’il confondait souvent avec un lyrisme un peu fade. 

   Cette « chose » avait sa place ici,  dans les souterrains de son théâtre. Mais enfouie bien plus profond que ce que ses mains et ses yeux pouvaient atteindre. Toujours moins d’air, de sorties de secours, de raisons de tenir, toujours moins d’espace dans cet univers qu’il avait fini par détester, par haïr bien plus qu’il ne l’imaginait étant jeune.  Humbert  faisait craquer les doigts de ses grandes mains blanches. Sa calvitie reflétait la faible lueur de la lampe et il parlait à mi-voix pour ne pas troubler le calme apparent de cette nuit de décembre. 

   Il a appuyé sur la pause du magnétophone de poche posé sur le sous-main de son bureau et a allumé une cigarette blonde. Le clignotant rouge de l’appareil témoignait de nouvelles confidences. 

   «Je parle d’une époque qui a disparu, d’un théâtre que j’ai fini par remplacer par de plus sales occupations, et ce, depuis trente ans exactement. Ce jour enneigé et glacé est la date anniversaire de ma première mise en scène…De mes premières trahisons aussi… », a dit Humbert en écrasant sa cigarette. 

   Le signal de pause clignotait et il s’aperçut qu’il avait parlé dans le vide. Soudain une plainte monta des caves. Une longue plainte aiguë, d’une traite, sans respiration, sans aucune syncope qui aurait marqué l’intensité de la douleur. Il sourit, déclencha la pause et continua sa confession. 

    «Nous sommes donc le jour anniversaire de ma première entrée dans ce théâtre. Un vrai théâtre, fait de murs froids et de couloirs sombres, de recoins et de trappes imbriqués qui ouvrent sur la scène. J’y ai vu commettre bien des crimes. J’y ai perdu aussi le goût des livres et des phrases sommaires. J’ai connu l’ordre hasardeux des rencontres et des équipes mal équarries. Je me suis épuisé à égrener des paroles auxquelles déjà je ne croyais plus comme ces jeunes acteurs prétentieux et avides qui se satisfont si vite de l’à-peu près.» 

   Humbert a appuyé à nouveau sur la pause de l’enregistreur et s’est levé pesamment. Il s’est dirigé vers la porte de son cabinet, capitonnée de cuir fauve. 

   Il vit dans l’aile droite du théâtre. Il a toujours refusé de quitter cet appartement frustre. 

   «Je reste près de mes chiens », dit-il en souriant à qui l’interroge sur la raison de son inconfort volontaire. « Mes chiens fidèles et arrogants. » 

   La longue plainte d’effroi se fait à nouveau entendre, plus rauque cette fois. Comme si la voix s’était fatiguée ou avait enfin trouvé son registre. Il ouvre les battants de la porte et fait quelques pas dans le couloir, il hésite. Ses pas résonnent sur le pavement et la litanie monte vers lui comme un chant primitif. 

   «Il va falloir que je nourrisse mes chers enfants », murmure Humbert en revenant sur ses pas. 

   Il se rend alors compte que la bande magnétique défile encore et il décide de ne pas la rebobiner. «J’aimerai, plus tard, peut-être, entendre l’écho sinistre de leurs gémissements », pense Humbert en refermant la porte. «Il y aura là comme une trace de mes dernières amours, une trace à peine audible comme le coeur qui palpite lentement sous l’effet d’un calmant, comme la mémoire qui ne retrouve plus le dessin exact du visage ou du sourire d’un être anciennement aimé. Leurs plaintes glisseront ainsi dans les coulisses… », se dit-il en appuyant sur la touche d’arrêt. Il range l’appareil dans la bibliothèque en désordre et se sert un cognac qu’il boit d’un seul trait en laissant retomber son ventre dans le soufflet d’un soupir tout en volutes. 

   Il se gratte l’entrejambe comme il aime à le faire avant de descendre à la cave. «Le plus difficile est de montrer cette autorité calme qui est celle des gardiens sans états d’âme », ajoute-t-il en éteignant la lampe du bureau. 

   Plusieurs plaintes et gémissements roulent dans l’escalier jusqu’à lui. «Ce n’est pas la faim qui les fait aboyer ainsi », pense-t-il en fermant la porte derrière lui. «Et c’est tant mieux. La faim est peu de chose à côté de ce qu’ils vont enfin connaître… » 

    

   Dans la cave, accrochés à des crocs, des carcasses grisâtres. Des os parfaitement décharnés et usés comme un vieil ivoire traînent sous l’établi où il a déballé le paquet de viande. Il enfonce la lame dans la chair bardée de graisse blanche et flasque et découpe quelques morceaux en parts à peu près égales. La viande imbibe lentement  le papier journal de sang noir. Humbert dépose avec soin les morceaux dans un baquet d’eau bouillante. Il sale et ajoute quelques épices à la volée. A l’aide d’une cuillère de bois, il remue la viande qui blanchit pendant plusieurs minutes. La buée a envahi les verres de ses lunettes et il s’essuie le front d’un lent mouvement de manche. Il continue à tourner dans le bouillon grossier en soufflant sur les vapeurs qui flottent à la surface. 

   «Ils se jetteront là-dessus sans un mot », pense Humbert en ouvrant le col de sa chemise. « Ils mangeront à pleine bouche, déchireront à dents vives mais pas avant que je ne les ai vus plonger dans la lumière une fois encore, les yeux écarquillés, les mains en écran et la bouche entrouverte sur le silence de la scène. Pas un cri ne franchira le seuil de leurs gorges asséchées, ils réclameront de l’eau et je les abreuverai comme de pauvres enfants. Mais avant, il faudra qu’ils supplient, chantent, réclament et suffoquent. Tout leur sera offert un jour: la gloire et les fastes d’un ultime accomplissement. Quand ils joueront enfin comme je le leur ai appris si longuement et si intensément. Mais ils oublient pourquoi ils sont ici, ils ne réclament que cette viande  de dernier choix et un peu d’eau avant d’aboyer dans la nuit. Les applaudissements sont toujours tombés indûment sur eux et ils y ont pris goût trop vite. Aujourd’hui ils commencent à comprendre que le jeu que je leur impose ne supporte aucune faiblesse, n’autorise aucun ralentissement dans la hargne, la rage et la violence. Comédiens livrés à la faim et à la soif ils apprendront la loi de la faim et de la soif mais ce n’est pas cette viande et cette eau tiède qui les calmera. J’exige d’eux de bien plus grandes révoltes. Ils apprendront ce soir encore, sous le fouet de ma voix », marmonne Humbert. «Et le rideau enfin se lèvera sur leurs têtes couronnées. Les rappels retentiront sans fin et jailliront du puits noir qu’ils sauront affronter. C’est moi qui l’ai voulu ainsi. Spectateurs de misère d’un théâtre de misère, acteurs brûlés d’éblouissements, tout cela confronté dans un ultime combat qu’ils devront enfin livrer. Et moi, Humbert, je les y ai préparés… » 

   La viande est cuite maintenant et toute filandreuse dans l’eau qui mousse. Une odeur écoeurante et âcre flotte dans la cave. Humbert essuie ses lunettes au pan de son veston et pique les quartiers de viande ruisselante qu’il jette dans une large écuelle de métal cabossé qu’il empoigne par les bords avant de franchir la porte de la cave en criant « Mes agneaux, mes petits, mes enfants ! » 

   Les plaintes se font à nouveau entendre. On distingue maintenant très nettement les voix d’hommes de celles des femmes. Ce sont les hommes, surtout, qui se plaignent et menacent. Les voix semblent redoubler d’intensité depuis qu’il a franchi la porte de la cave. Il marche dans l’obscurité et les vapeurs de viande bouillie lui brûlent le visage. Il hâte le pas et franchit un nouveau couloir. 

   Humbert pose le plat devant la dernière porte que barrent deux tiges de métal. Il s’éponge une nouvelle fois le front de son mouchoir et frappe du poing deux fois en appelant ses chéris. Les grognements cessent et il fait glisser les barres métalliques dans leur gond. Il bascule l’interrupteur et la lumière éclabousse le couloir avant qu’il n’ouvre la porte. Il a resserré sa ceinture et boutonné son col. 

   «Toujours ils doivent me voir tel que leur maître » 

   La porte grince et une odeur aigre lui pique le nez. «Vous avez encore pissé partout », dit Humbert d’une voix sévère. «Mais ce n’est pas bien grave. Vous aurez tout le temps de nettoyer vos salissures après manger et boire… » Et il dépose l’écuelle à sur le sol. Alors seulement, il allume le plafonnier. 

   Trois femmes et deux hommes sont enchaînés au mur du fond. Noirs de crasse, de larmes et de sueur. Ils se mettent à gémir en se protégeant les yeux de la lumière crue. Ils sont à peu près nus et on voit sur leur corps les hématomes qu’ils se sont faits en luttant contre leurs fers. 

   «Il faudra rester calme sinon nous en resterons là: ni viande ni boisson. » 

   Une femme ose se lever en tenant ses chaînes à pleines mains. Ses seins sont lourds, ses cuisses grasses et ses cheveux noirs tombent en masse tout autour de son visage que la stupéfaction face à cette soudaine lumière a rendu enfantin. Les autres la regardent en silence. 

   «Vous avez tardé, maître… », dit-elle en se redressant encore. «Les chaînes, ne pourriez-vous nous retirer les chaînes un court instant? » 

   Les autres grognent en signe d’assentiment mais ils n’osent relever la tête. Le coeur enchâssé dans des craintes sans nom ils supplient qu’on les délivre un moment de la misère de leur condition et que le prix soit celui que le maître a annoncé dès le début de leur incarcération et qu’ils ont accepté, sans trop savoir alors quelle déréliction allait être la leur et comment ils allaient pouvoir traverser l’épreuve qu’ils avaient si souvent appelée de leurs voeux. Ils sont là selon leur propre volonté et rien, au début de cet emprisonnement nauséeux, ne laissait présager un tel enfouissement dans la crasse et la cruauté. Ils avaient appelé le maître, lui avaient fait part de leurs désirs d’atteindre ce qu’un acteur cherche trop souvent sans l’atteindre vraiment: la qualité absolue d’une représentation qui aurait effacé toutes les autres, les aurait reléguées aux oubliettes de la mémoire. Et le metteur en scène avait accepté de devenir ce maître exigeant sans orgueil mais aussi sans renoncer aux tâches et vertus d’un vrai maître qui est de soumettre afin d’éteindre toute velléité et d’amener à la lente disparition de soi. Le metteur en scène savait que les flagellations et humiliations qu’il allait leur faire subir seraient peu de chose en regard de leur nouvel apprentissage de la solitude et du doute. De la plupart des êtres, il connaissait la faiblesse qui est aussi la joie secrète du monde. Humbert savait tout cela et bien d’autres choses encore qu’il ne révélerait que plus tard. Aujourd’hui, il était convaincu que ses victimes étaient en bonne voie sur le chemin de l’absolue obéissance et il ne leur faudrait plus longtemps avant qu’ils n’acceptent de se livrer comme l’enfant aux mains agiles de sa nourrice. Il avait décidé de les laisser se distraire de leurs bouches et de leurs sexes, sachant que ce n’était pas les chaînes qui éteindraient le goût de la copulation. Elles étaient là pour exciter en eux la révolte, non pour entraver leurs mouvement, leur fuite éventuelle ou marquer une vile dépendance. Rien de ces attributs ne servait à interdire leur éventuelle évasion. Mais leurs bouches et leurs sexes étaient aujourd’hui plus ouverts, moins affamés aussi et plus attentifs à user du temps de la nuit où ils étaient enfermés et à laquelle ils s’abandonnaient les yeux éteints et l’écume aux lèvres. Leurs sexes se cherchaient et s’emboîtaient sans scrupule, tantôt devant, tantôt derrière, humides et innocents. Ils découvraient de nouveaux jeux où les genres se confondaient, mâles et femelles entremêlés. Ils connaissaient le plaisir sans devoir le justifier. Ils s’avouaient vaincus et s’abandonnaient à l’absence de toute inquiétude. Leurs bouches et leurs sexes vivaient dans l’attente de l’arrivée du maître. Et le maître agissait exactement comme il le devait. Ils ne craignaient pas de lui un éventuel abus dans le commerce de leur misérable destin, non, ils s’étaient livrés tels qu’ils étaient à l’origine, sans ambition et déchirés d’égoïsme. Ils attendaient de lui qu’il les mènent là où ils rêvaient d’aller, dans des lieux purs et aujourd’hui désertés. Ils savaient qu’ils étaient des poètes aveugles et qu’il leur faudrait bien un jour traduire leur désir d’exister en disparaissant. En s’effaçant du monde où ils vivotaient dans la vie et sur scène. Ils voulaient apparaître totalement, éblouir d’évidence le public qui s’assoupissait dans la médiocre chaleur des salles à moitié vides. Ils voulaient imposer leur foi en se livrant aux épreuves du jeu comme peu avaient réussi à le faire. Ils savaient que cela exigeait plus qu’une discipline: une ascèse. Mais ils en étaient incapables, trop souvent absorbés par les vanités que leurs rôles offrait. Le maître et ses rigueurs s’étaient imposés à leur esprit et ils l’avaient supplié d’accepter et de ne céder en aucune façon à leurs futures adjurations. 

   Humbert avait accepté et leur avait promis la plus grande attention. Il avait aussi exigé d’eux la signature d’une décharge attestant de leur complet abandon pendant les trois prochains mois. Ils avaient signé et leurs rapports, depuis, s’étaient confondus avec l’extravagance du pacte. A part la mort, qui ne pouvait être un châtiment mais une délivrance, Humbert n’avait, pour satisfaire leur besoin de martyre, consenti qu’à la panoplie de base de n’importe quel bourreau. La vérité… 

   Cette vérité, ils ne pourront la goûter avant d’avoir parcouru avec le maître toutes les étapes du dépouillement qu’ils ont choisi. Et c’est pourquoi, dans la nudité et la crasse dans laquelle ils mijotent depuis bientôt trois mois, ils remercient leur maître. Il leur a montré, hors de tout orgueil et de tout fléchissement, en quoi ils peuvent prétendre aujourd’hui être des acteurs sans pareil. Chaque soir, Humbert les a arrachés à leur cave et les a lancés sur la scène, aveuglés au début, puis lentement engloutis par la lumière. Ils ont appris à défendre les plus grands poètes et ils lancent les vers dans la salle vide avec une énergie et une émotion intenses, sans aucune complaisance pour la musicalité, décidés à ne céder en rien aux goûts faciles et aux appels probables du public. Ils savent que le jour venu ils joueront avec une évidence qui  anéantira les spectateurs habitués à de tièdes exercices. C’est pourquoi ils ne souhaitent en rien échapper à Humbert. 

   «Un peu de patience, ma belle », dit Humbert d’une voix douce. «Je vous ai apporté de quoi vous apaiser. Pour le reste, on verra plus tard… » 

   Et il pousse du pied l’écuelle vers les corps tendus. 

   Il leur a ôté les chaînes et les a précédés dans l’escalier qui mène à la scène. Il s’installe sur le bord du plateau, dos à la salle, dans un fauteuil de cuir rouge et  allume une cigarette. Il a branché tous les circuits des projeteurs et l’espace est maintenant écrasé de lumière. La chaleur monte rapidement et une odeur de poussière brûlée descend des cintres. «Pour qu’ils ne prennent pas froid », se dit Humbert en mâchonnant son bout filtre. «Et qu’ils se perdent encore quelques instants dans toutes ces éclaboussures qui vont les aveugler. Ensuite, ils écarquilleront les yeux et plongeront dans leur texte comme on se jette épuisé dans le fond de son lit. » 

   Une femme s’avance. Elle est vêtue d’une robe de toile brune qu’elle a serrée à la taille d’une ceinture de cuir noir. Brune et mince, presque maigre, Humbert ne se souvient pas d’avoir pris goût aux ruades auxquelles elle a consenti quelques semaines plus tôt. Les seins, petits et fermes, ne l’ont pas ému. «Trop enfantins… », se disait-il en les caressant d’une paume lasse. «Trop parfaitement évasifs… » La croupe ronde a cherché son sexe et il s’est enfoncé en elle en lui pinçant les hanches. Elle a pleuré un bref instant. Il pense lui avoir fait mal. Non, c’est le remords d’avoir cédé à son propre désir, dit-elle en essuyant ses larmes. Elle souhaite qu’il la laisse maintenant… 

   «L’autre, là-bas, est plus grasse et se fait prendre avec plaisir plusieurs fois par jour.» Il lui suffirait de demander et elle s’offrirait. «Toujours le cul en l’air, en attendant que ça passe », ajoute-t-elle. Et elle y met un tel mépris que Humbert ne se risque plus à lui flatter les flancs. 

    Une autre femme encore s’approche, blonde et faussement absente, vêtue d’une robe de tissu imprimé. Elle marche pieds nus et renifle bruyamment. Elle secoue ses épaules comme avant la lutte, la robe entrouverte sur le devant bat contre ses cuisses. 

   Les deux hommes marchent vers Humbert en marmonnant un texte à mi-voix. Ils sont vêtus de pantalons et de chemises gris anthracite et cherchent déjà leur place sur la scène. 

   «Il vous reste une minute exactement », lance Humbert d’une voix forte. «J’espère que vous êtes prêts? » 

   Tous les cinq répondent de la même voix exaltée qu’on peut commencer à l’instant. 

   Humbert quitte son fauteuil et s’approche d’eux d’un pas lourd. Il sait ce qu’il va exiger d’eux et se réjouit déjà de les voir s’exécuter sans broncher. 

  «C’est aujourd’hui notre dernier jour avant la représentation. Je compte sur votre maîtrise et votre acharnement à ne pas fléchir », ajoute-t-il en frappant du pied d’une façon un peu ridicule. 

   Les acteurs sont face à lui, hagards, mais on sent en eux la plus vive attention. Ils se savent condamnés au succès qu’ils ont appelé depuis si longtemps et leur confiance dans le metteur en scène est entière. Ils craignent  surtout de découvrir leur impuissance à répéter avec justesse ce qu’ils ont si intensément préparé. 

  «Vous avez voulu la guerre », reprend Humbert, « la guerre totale,  livrée à votre inconséquence…Vous la vivrez bientôt en ces lieux. Demain soir, je serai votre guide, une dernière fois mais ce sera la plus belle des entreprises que j’aurai menée depuis longtemps. Moi aussi je me suis soumis aux plus grandes restrictions depuis trois mois. Pas les mêmes que celles que vous avez voulu subir, bien sûr, mais il s’agit de pourvoir aux premières nécessités et la vie d’un théâtre suppose bien des sacrifices. Demain sera un beau jour pour nous tous. J’ai pour vous le plus grand amour et la plus grande sollicitude. Ne l’oubliez pas, quoi qu’il arrive! » 

   Humbert achève son discours en leur tournant subitement le dos. Il parle à nouveau mais maintenant d’une voix sourde et presque lasse. La répétition commence et dure tard dans la nuit. 

   Le public arrive le lendemain soir peu avant l’heure d’ouverture des portes et le metteur en scène en personne s’adresse aux spectateurs en leur annonçant que la représentation commencera bien à l’heure. On entend quelques murmures de satisfaction et les abonnés déclarent qu’il en a toujours été ainsi, que jamais aucun spectacle n’a souffert le moindre retard et qu’il serait bien improbable qu’un tel manquement assombrisse la soirée. Quelques uns approuvent en se regroupant sur le seuil de la lourde porte de bois. 

   Le metteur en scène entrouvre un des battants et annonce que la représentation de ce soir sera unique et qu’il a décidé de suspendre toute autre manifestation avant la réfection du bâtiment ainsi que le conseil municipal l’a déclaré.  Il ajoute qu’ils assisteront ce soir à une sorte de duel impitoyable mais personne ne comprend ni relève l’allusion. «Peut-être s’agit-il encore d’une figure de style dont le metteur en scène est friand ? », murmure une femme en se rapprochant du groupe de spectateurs serrés près de la porte. Le vent de décembre siffle et des papiers gras volettent dans la rue faiblement éclairée. Le froid vif resserre la foule autour de sa chaleur. Une jeune fille coiffée d’un bizarre petit chapeau de velours demande pourquoi le théâtre n’ouvre pas avant l’heure comme cela a toujours été le cas auparavant. Manque de personnel, probablement répond une autre femme. Et elle en profite pour se rapprocher encore un peu plus du porche. 

   Le metteur en scène a disparu et le public reste sagement immobile devant la porte entrouverte. Finalement quelqu’un se risque timidement à pénétrer dans la salle tandis que le public le suit lentement. 

   Le hall du théâtre est éclairé comme il ne l’a jamais été et les spectateurs découvrent peut-être pour la première fois la beauté du lieu: les dorures et sculptures polychromes étincellent et l’escalier qui mène à la salle est lui aussi fortement illuminé. Le metteur en scène réapparaît et s’adresse à la foule assemblée. 

  -Ce soir, nous aurons le privilège de vous accueillir pour la première et la dernière de ce que je crois être mon oeuvre la plus accomplie. Quand vous aurez obtenu les billets que vous avez réservés, gagnez vos places dans le plus grand calme. Comme vous avez déjà pu le constater ce soir, nous travaillons à personnel réduit et vous ne bénéficierez donc pas du service des ouvreuses. Restrictions là aussi », ajoute le metteur en scène en faisant un  geste dédaigneux de la main. «Mais qu’à cela ne tienne, vous avez rendez-vous ce soir avec la beauté forte des poètes et cela seul compte. Je vous souhaite une excellente soirée. 

   Et il disparaît dans la salle avant que quiconque ait pu l’interroger sur la teneur exacte du programme. On sait que ce soir est un soir exceptionnel et chacun veut en être. Mais les affiches et les annonces de la presse ont seulement indiqué le caractère exceptionnel de la représentation sans en préciser davantage. Les notables du lieu ont réservé leur fauteuil avec empressement et le public a suivi. On connaît le goût baroque du metteur en scène pour le mystère et la théâtralité quelquefois douteuse dont il entoure ses manifestations mais cette fois on s’attendait au meilleur. Tout le monde est donc de la partie. Et du beau monde! Le conseil municipal, le comité des fêtes, la critique dans son ensemble et même le cercle des artistes de la ville voisine s’est déplacé pour l’occasion. 

   Les spectateurs cherchent leur fauteuil, vérifient le numéro des réservations, s’installent avec le sentiment de bientôt assister à ce qu’on appelle dans la presse nationale un « événement de dimension internationale »…Le silence se fait peu à peu tandis que la salle s’éteint et que la lumière monte lentement sur la scène. Pas un souffle, quelques papiers froissés qui vont vite faire se lever les réprobations et le rideau qui s’ouvre dans le même rythme traînant que celui de la lumière qui glisse sur chaque chose comme si une main gigantesque ouvrait les yeux d’un comateux qui s’éveille à la vie. Une femme s’avance sur la scène, presque nue, les yeux bandés et les bras chargés de javelots. Une autre sort de l’ombre en titubant et avance précédée d’un bouclier de cuir bouilli et de cuivre martelé, les yeux recouverts de la même bande de tissu. Un homme la suit et huile machinalement la lame de son glaive, privé de regard lui aussi. Son compagnon également aveugle porte autour de la taille d’étranges chapelets de boules de plomb de la forme du poing. Il se campent  bien droit sur leurs jambes et fixent longuement le public. Les bandeaux font comme un rempart à cette humanité que les acteurs offrent toujours dès le premier regard. L’homme au glaive parle. « Ce soir, c’est la vertu seule qui sera notre obole, la seule vertu que nous offrirons à qui voudra bien l’entendre et la nommer telle que nous la chérissons. Ce soir, des mots et des choses vont se lancer comme des brandons sur la maison de son ennemi. Ce soir, la peur et la pitié vont résonner et nous serons fiers d’avoir éveillé en vous ce sentiment que vous cherchez si souvent à voir renaître dans ces lieux de beauté. Ce soir, nous allons convoquer le désastre et la fin. Nous serons les guerriers des plus terribles causes, les porteurs de lumière du chaos et de la désolation. Nous agirons pour vous en portant le fer dans vos flancs et vos coeurs… ». L’homme parle tandis que les femmes l’équipent, lui et son compagnon. Elles font quelques pas vers les premiers rangs et retirent lentement les bandes de toile qui leur barrent les yeux. Elles sont là, écarquillées, hagardes, trop pâles, les lèvres marquées d’un léger maquillage, les pommettes rehaussées d’un fond de teint sombre. Elles ont la fière allure de guerrières épuisées autant par les assauts de l’ennemi que par la rigueur des nuits sans sommeil. Celle à la crinière blonde parle d’une voix grave et sourde à la fois. « Oh, mes beaux agneaux, mes tendres brebis, mes câlins, ce soir sera le temps des plus belles offrandes » Soudain, elle se tait et se tourne vers les deux autres femmes qui scandent elles aussi la phrase en martelant le sol du pied.  

   Le public stupéfait se tourne et se retourne, cherche les dignitaires du regard. Eux aussi sont sous le choc de cette étrange entrée en matière qui ne laisse augurer rien de bon. Quelqu’un tousse, un autre s’éclaircit la voix avant de lancer « Pour qui ils nous prennent? ». Une autre voix, quelques rangées plus loin, crie « Pour des agneaux, vous avez bien entendu! »…Les autres rient. 

   Un des acteurs coupe net l’effet du comique: « Vous le savez et nous le savons tous, ici, c’est le territoire de la guerre, de la guerre toujours reportée et toujours déclarée, le territoire des meurtres et des trahisons mais cette guerre, jamais, nous ne nous l’avouons. Nous sommes ici, face à face, acteurs et spectateurs guettant chez les uns et les autres la moindre faille, le plus petit abandon qui lui serait fatal. Donnons-nous ici les plus beaux coups, frappons-nous des plus terribles injures, levons nos boucliers et frappons-les de nos glaives, frappons et frappons encore et dans ce vacarme faisons naître en vous le frisson de l’horreur. Nous sommes depuis tellement longtemps face à face et vous nous lancez vos insultes, vos rots et vos ronflements plus qu’il n’est supportable, vous rêvez alors que vous devriez frémir, vos gorges sont encore encombrées de paroles vaines et sales et il faut vous convaincre de ce que nous ne pouvons plus supporter vos cris ou vos applaudissements sans cesser de penser qu’il s’agit là aussi du bruit de vos glaives battant vos boucliers. Et nous vous répondons en baissant la tête, en nous soumettant à votre joie qui marque enfin le difficile accès à la réconciliation… ». « Qu’il se taise! Qu’on le fasse taire! » lance une femme en colère. Un silence gêné suit. Le guerrier reprend: « Nous allons ici éprouver nos forces. Qu’on ferme les portes! ». Un assistant se précipite pour fermer les portes et tourne la clef à double tour dans la serrure après quoi, il disparaît. « Le théâtre, c’est la guerre et vous le savez, la guerre impitoyable du poète contre les gorges chaudes, la guerre du beau contre l’épuisante épreuve de la nuit. C’est la guerre et nous la terminerons ici ». Un homme se lève alors dans la salle et veut quitter sa travée. La lumière s’allume,  quelqu’un pousse un cri et tombe la face en avant. Une spectatrice se penche précipitamment vers l’homme pour le secourir et se relève en criant « Du sang, il est plein de sang, la tête, la tête fracassée! » Un autre se précipite et crie à son tour « C’est horrible, il est… » Et il s’effondre à son tour sur ses voisins en beuglant comme un animal égorgé. Soudain, le public se lève et  découvre le spectacle qui se déroule sur scène. 

   Un guerrier fait tournoyer sa fronde dans les airs et lance un nouveau projectile qui atteint une spectatrice à la tempe. Elle s’effondre sans un mot. Autre coup, autre corps fauché. La panique alors fait son oeuvre. Des travées entières basculent les unes sur les autres, des corps sont piétinés en s’efforçant de gagner la sortie mais un javelot se plante dans le dos du plus proche. Les guerrières s’y mettent elles aussi en chantant et scandant la phrase de tout à l’heure « Mes agneaux, mes brebis, mes chéris, mes câlins,… ». Un coup, et encore un autre. Les corps tombent percés de part en part. Le public alors s’immobilise, se raidit comme le corps d’un homme qui sent sa fin prochaine et qui gonfle une dernière fois dans ses muscles la dernière goulée d’oxygène qui lui appartient encore. Des hommes et des femmes se ruent vers la scène en hurlant. Les premiers sont touchés et tombent sans un cri. D’autres les enjambent, les piétinent et s’effondrent à leur tour. Les guerriers ne cessent de chanter et de porter leurs coups. Le théâtre peu à peu se vide en son centre. Des spectateurs tentent de se protéger derrière les balcons et les sièges désarticulés. Nombre d’entre eux sont étouffés sous le poids de la foule terrorisée et le calme se fait lentement. Un calme où le temps fige chaque geste dans son dernier dessin. Les guerriers cessent de chanter et se retirent. Le metteur en scène apparaît alors et s’adresse au public d’une voix calme… » Mon oeuvre, la vérité, l’horreur… ». Et il recule vers le fond de la scène en articulant doucement « l’horreur ». La lumière tombe d’un coup sur le plateau et la salle livre son désastre. Les acteurs se sont retirés à la suite du metteur en scène et quelqu’un a hurlé « Ils sont partis, fracassez la porte, fracassez-la! ». Des hommes se précipitent, enjambent les corps et attaquent la porte, qui à coup d’extincteur, qui à coups de barres métalliques arrachées aux travées. 

   La porte cède après quelques minutes et le public, hébété, marche vers la sortie où la lune scintille à travers le brouillard glacé. 

 

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L’hiver arraché

Posté par traverse le 5 janvier 2007

L’hiver arraché,

trop de lumière

tombe dans le sang. 

Je reviens à petits pas

tête haute

comme on se dresse

devant la peur. 

Les mots déçoivent les enfants

qui parlent de mensonges. 

Cette nuit je suis,

souffle et langue

dans le coffre

des lèvres scellées, 

sous la lune

des crimes et des fureurs

qui roulent jusqu’à l’aube

dans des champs encombrés

de pleurs, de repentirs

et de vagues excuses.

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Un léger retard

Posté par traverse le 4 janvier 2007

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   « La haine est un bijou qu’on ne porte que les soirs de première », se dit Philippe Lethem en entrant en scène.     Tchekhov serait sa dernière humiliation.  Il connaissait son rôle : « Serviteur ou moujik, peu importe », avait dit le metteur en scène.  « Ils sont marqués de la même conscience du désastre …Mais ils n’envisagent plus de lendemains qui chantent… »    Le théâtre était plein à craquer.  Quelques toussotements vite réprimés, c’était bon signe.  Les sièges étaient silencieux et le bon Anton allait être content !  Le spectacle glisserait lentement vers la grâce.  « Une réussite complète », se disait déjà le metteur en scène !  

    « Dorénavant, je ne paierai plus pour travailler », marmonnait Philippe Lethem devant sa vodka qui refroidissait.  Tiède qu’elle était même depuis qu’il se répétait la phrase comme une antienne.  « Dorénavant, je ne paierai plus pour travailler ! », et il écrasa lentement sa cigarette dans le cendrier plein. 

      La carrière de Philippe Lethem s’était traînée d’auditions à des rôles sans consistance, quelques publicités dont il ne se vantait pas et un monologue qui l’avait lamentablement éteint aux yeux de la critique.  A chaque fois, il se jurait que ce serait la dernière fois, que lui aussi aurait droit à sa part du gâteau mais l’assiette lui passait toujours sous le nez.  « Le Rire du vieux fauve » avait englouti ses dernières économies, le public avait fui son monologue et ses dernières illusions avaient fait long feu.          C’est alors qu’il rencontra son metteur en scène.  Un dîner dans un restaurant juif du centre et quelques vagues encouragements pour la suite avaient scellé son nouvel engagement.  Il avait la silhouette, la voix même et cette allure vaguement triste qui convenait au rôle …  Le cachet était mince, « Mais Tchekhov, mon cher, n’en vaut-il pas la peine ? »  

         Il n’avait pas répondu et avait toussoté en guise d’acquiescement.  Accepter le désignait définitivement comme perdant.  Le metteur en scène brandit sa carte de crédit et régla l’addition en l’assurant de son amitié et du succès qui ne manquerait pas de sceller leur collaboration.  Merde !  Il était resté muet puis avait bredouillé un merci maladroit en se levant trop vite pour saluer le maître …          Il commanda une autre vodka et se mit à marmonner.        La nuit pesait sans grâce, il gelait maintenant et les arbres de la place craquaient doucement dans le silence qui coulait comme un sirop trop froid.  

     Un autre verre, le dernier, lui ferait passer l’amertume qui empâtait sa bouche.        Il se dirigea d’un pas rapide vers le « Garrot ».  Un club privé où il  avait ses habitudes. 

      La chaleur de l’endroit embua d’un coup ses lunettes et il ne vit pas le patron qui lui désignait sa bouteille réservée d’un pouce négligent.  Il essuya ses verres au revers de son veston et se dirigea d’un pas hésitant vers une table du fond, loin des filles qui faisaient l’article de leurs charmes contre une demi de Champagne roumain.   Il choisit le coin le plus sombre, dos au mur, et se mit à siroter l’alcool qui le réchauffait lentement.  Son foie lui faisait mal, enfin son foie, c’était façon de parler.  C’était tout le corps qui tiraillait du côté du foie.  A force, les vodkas marquaient des points.  Il serra les dents et un frisson lui secoua l’échine.  Une autre gorgée.  Il avala d’un seul trait.  Respiration bloquée.  Une troisième gorgée.  Il se détendit et repensa au metteur en scène.  Il plongea à l’instant dans une rage qu’une quatrième gorgée n’entama pas.  Dents serrées.  Une autre lampée encore…  Ce salaud l’avait humilié en échange d’un chou farci et d’un rôle minable !  Tout cela au nom de Tchékhov. Il  haïssait les metteurs en scène qui se conduisaient comme des princes de l’Ancien Régime, convaincus de leur importance et évoquant la pauvreté créatrice alors que des passe-droits de toutes sortes étaient leurs seuls laissez-passer vers le pouvoir qu’ils confondaient avec le talent. « Le théâtre…Putain de théâtre… » Son verre était vide.  Il fit un signe au patron.  Oui, même chose, évidemment !  Une fille lui glissa l’alcool glacé sur le coin de la table de marbre noir en lui souriant de façon trop appuyée.  Il lui grogna d’aller se faire voir ailleurs.  Il le regretta aussitôt en pensant aux faveurs que lui accordait la maison depuis qu’il y emmenait régulièrement ses quelques compagnons de solitude d’après spectacle…     La vodka se faisait plus lourde et le metteur en scène ricanait dans le fond du verre. 

    Des gémissements le tirèrent de son étourdissement.  Des gloussements appuyés et saccadés.  Le film pornographique projeté sur le mur du fond le détourna un moment de son obsession.  La blonde aux seins lourds suçait ferme et des petits rires aigus montèrent des alcôves en écho.  Les couples se resserraient dans des zones d’ombres échappées au scintillement de l’écran improvisé.  Les sexes en gros plan déformés par la courbe du mur l’amusèrent un instant.  Il avait toujours été fasciné par la facilité avec laquelle on passait, dans certains endroits, de la plus chaude civilité à la perversité la plus niaise.  « Comme aux enterrements… », pensa-t-il en observant la concentration de la femme qui semblait très à son affaire.  

      Le metteur en scène réapparut dans le verre de vodka.  Il l’observa un long moment pendant que la blonde couinait sur l’écran. Il se surprit à vouloir le tuer. Un autre verre. Il s’habitua à cette idée. Un autre encore. Ca y était, il savait maintenant qu’il le tuerait et il vida son verre d’un trait. 

     En tirant la porte du « Garrot » derrière lui, Philippe Lethem entendit que la femme jouissait… 

      Les répétitions commencèrent le lendemain après-midi. Son rôle exigeait qu’il serve régulièrement quelques apéritifs ou tasses de thé aux protagonistes.  Il allait, docile, de l’un à l’autre, s’inclinant, servant, attentif à la souplesse de son geste, essuyant la dernière goutte qui perlait au goulot des bouteilles ou au bec de la théière avec un léger claquement des talons…  Le blanc de la serviette était souillé et accentuait le réalisme de la scène.  Les têtes dodelinaient, s’agitaient sans le voir.  On le remerciait en riant, on parlait à travers lui.  Le visage de Philippe Lethem était calme et ses yeux brillaient.  Il souriait en versant le thé dans les petites tasses de porcelaine.  Il jubilait en servant les apéritifs.  Et petit à petit, les têtes dodelinèrent moins fort, les rires furent moins vifs.  Le metteur en scène s’en inquiéta.  Des coulisses d’où il suivait le spectacle, il vérifia le léger ralentissement.  Son coeur battit plus fort…  Peut-être le trou, le fameux trou des premières ?  Il ressentit un léger tiraillement du côté des côtes, du sternum.  Il voulu tousser, se retint et respira à petits coups.      Philippe Lethem se sentait particulièrement bien.  Son plan se déroulait comme prévu.  Quelques gouttes d’Indéral dans les apéritifs et le thé avaient suffit à ralentir les battements de coeur de ses compagnons de scène.  Pas d’effets secondaires, pas de troubles perceptibles ; rien qu’une sorte d’amortissement de la réalité, un calme étrange et le temps qui s’étirerait sans crainte. Il savait exactement qui boirait, le nombre de gorgées et la fréquence de celles-ci.  Il pouvait à son aise ralentir la représentation ou en rétablir le rythme.  Rien qu’en jouant docilement le rôle minable qui était le sien.  Le moujik menait la danse et Tchékhov s’engourdissait lentement…  En bon chef d’orchestre, il conduisait la troupe selon les exigences de la partition – et la pièce de Tchékhov était particulièrement rigoureuse de ce point de vue- tout en imprimant son propre rythme, sa propre respiration à l’ensemble. 

     Le metteur en scène perçut le dérapage avec plus d’acuité encore.  Il sentait maintenant nettement qu’une panne guettait, que le moteur était grippé.  La pièce ralentissait son allure et atteignait cette vitesse déplorable que l’auteur avait toujours voulu interdire de son vivant.  C’était une comédie, bon Dieu !, et pas un lamentable drame de province qui appuyait et soulignait tous les effets avec complaisance…  Mais l’engourdissement atteignait maintenant tous les acteurs, léger, très léger mais suffisamment perceptible par le metteur en scène pour qu’il s’en inquiétât vraiment.  Le tiraillement du côté du sternum avait disparu mais un point de feu lui perfora l’estomac. Suffocation. Il se sentit mal et avala sa salive avec difficulté.  Ses oreilles se mirent à bourdonner légèrement et son inquiétude redoubla.  Il ne savait plus exactement si elle s’appliquait au spectacle qui dérivait ou au malaise qui le frappait, là, dans l’exercice de son art. 

      Philippe Lethem quitta la scène et resta un moment dans les coulisses à attendre sa nouvelle entrée.  Il écoutait avec un plaisir intense les répliques se traîner de l’un à l’autre, les bredouillements se confondre, les toussotements de gêne de la salle couvrir les mouvements des acteurs.  Il sourit.  L’orchestre jouait sans lui maintenant et était tout désaccordé.  Ou plutôt, il avait imposé un nouvel accord, meurtrier. Tchékhov survivrait mais les autres ? Il sentit un souffle haletant et aigre se rapprocher de lui.  Il tourna la tête lentement et observa le metteur en scène qui suffoquait en tendant le coup bizarrement vers le centre de la scène où le naufrage était à son comble. Et dans ces cas-là, c’est le capitaine qui reste à bord … 

      C’était à nouveau son tour de rentrer en scène et il parvint difficilement à réprimer un sourire.  « Encore un peu de thé, messieurs, dames ? »  Et il servit consciencieusement, essuyant le bec de la théière presque avec allégresse. 

     La salle maintenant manifestait plus bruyamment son mécontentement : des pieds raclaient le sol, des sièges se rabattaient brusquement quand un spectateur se levait en grommelant, un rire fusa dans le fond…  On entendit quelqu’un ronfler au premier rang.  C’était la Bérésina ! 

     Les acteurs étaient stupéfiés par le dérèglement général qu’ils ne parvenaient pas à comprendre, sûrs de leurs effets, si confortablement installés dans ce temps suspendu qu’ils prenaient pour le juste équilibre de leur art… 

     Philippe Lethem quitta définitivement la scène, emportant son plateau assassin et rejoignit les coulisses…  Plus de traces, pas une goutte sur le plancher, rien !  Il avait encore le temps, en s’éclipsant quelques instants, de laver les tasses et les verres, de changer les serviettes ! 

     Le metteur en scène s’effondra dans les dernières répliques pendant que la salle se levait mollement.  Quelques rares applaudissements saluèrent les acteurs qui n’y comprenaient rien. Ils scrutaient la salle entre les saluts comme pour y découvrir le mystère de leur échec. 

     Philippe Lethem, lui, s’inclinait très digne, en souriant. 

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La saison des sucres (suite)

Posté par traverse le 2 janvier 2007

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Tous ces cheveux jetés sur la planche à repasser, éparpillés comme un oiseau aux ailes dépliées, ces cheveux en mèches effilochées qu’elle va brûler, tous ces cheveux qu’elle va passer sous le fer pour leur donner le volume des chevelures guerrières, cet entrelacs de soies et de senteurs offert au sacrifice, toute cette matière de caresses et de soins qu’elle sent grandir hors d’elle et qui la désigne à chaque fois, ce mêlement de reflets qui blesse l’œil des hommes, tout ce poids qui lui pend maintenant et lui tire le cou, qu’elle dépose lentement sur la planche en pensant à sa mère, à la mère de sa mère, au cou bizarrement penché comme elle, presque cassé, attendant le tranchant, toute cette harpe de nuit qui devient silencieuse le jour où un mari vous dit de la fermer, ces cheveux qu’elle touche du bout des doigts comme un cadeau de noces trop précieux, elle les frotte, elle les file, elle les satine comme une laine rare, elle va sortir, marcher la tête haute dans les rues de la ville, se faire mater par les messieurs bien mis, désirer par les plus audacieux et enfin rentrera chez elle en rêvant de prochaines sorties où son futur, son beau, son grand, celui qu’elle attendait et qu’elle attend encore, son prince, son berger, son amant défendu, l’arrachera à l’indifférence des vulgaires mariages et la déposera sur un lit de parfums où elle s’endormira avant de sentir le sexe, le manche, la queue et la bite à la fois de son amour doré. 

Et sa mère, le corps sans ambages, de la beauté qui traîne ici et là, des traces de la grâce qu’elle fut, des rebonds sans la fermeté d’antan, des cendres encore vives dans les yeux, du gris dans le henné qui fait ce qu’il peut, des mains lourdes et qui ne sont plus douces mais des gestes sans failles, tout dessinés de courbes, des chansons au bout des doigts quand la bouche est muette, sa mère levée et couchée dans le souvenir de ce qu’elle croyait être, sa mère toute emballée dans des cache-misère qui font sa condition dans le regard de tous, sa mère aimante et capricieuse, dangereuse quand la mesure est dépassée, elle parle alors et ce sont des réquisitoires sans appel, des litanies, des anathèmes, des insultes sans pardon, ce sont des lames enfoncées dans la paresse du père, du frère et de sa sœur, des coups de pied sous la table, des regards entre deux portes, des rictus qui lui échappent, du fiel et du venin, de l’amertume qui a vrillé son cœur, forant un trou par lequel tout s’échappe à chaque fois, un cloaque où elle descend rarement, une cave qu’elle porte au centre de la poitrine et qui pue le rance, le moisi et la mort, cette douçâtre odeur de la putréfaction des rêves et des désirs perdus, enfin, elle va au bras de l’âge qui trottine à côté d’elle , elle lui tient la main, qui refroidit chaque jour mais elle s’en satisfait, pourvu qu’elle ne marche pas seule, qu’elle avance dans la l’allée des souvenirs et des reconnaissances, que sa chair tienne encore le temps des litanies prochaines, il en faut de la force, du poids et des appuis pour faire entendre le grognement des femmes insatisfaites, des femmes enfournées dans des histoires médiocres et qui rôtissent une vie jusqu’à perdre le goût des sucres et des sels, cette femme ne parle plus, elle ricane, elle beugle, elle chicane chaque jour, … 

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Je ne sais

Posté par traverse le 1 janvier 2007

Je ne sais si l’âge m’assourdit

par tant d’extravagances  

Je ne sais si mes jambes  

ont mémoire du pays  

Je ne sais si mon cœur  

entend l’autre qui bat  

Je ne sais si l’amour  

mérite un adjectif  

Je ne sais si ma langue  

demeure où elle se porte  

Je ne sais si le monde  

s’est réfugié en moi  

Je ne sais si le temps  

supporte la durée  

Je ne sais si je sais  

où je vais et me perds  

souvent en commençant  

le début par la fin  

mais ne sais qu’une chose  

le jour chasse le jour  

dans de sombres coulisses  

où nous allons légers  

en nous tenant la main  

pour voir la nuit  

entrer sans façon  

et nous laisser muets  

dans la beauté

des choses aperçues. 

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Ce bruit

Posté par traverse le 1 janvier 2007

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Ce bruit dans ta poitrine, 

comme un cheval qui frappe 

l’horizon de l’enfance, 

l’entends-tu se perdre 

dans le battement du sang? 

Qui veut écrire

cet écho des sabots

s’évanouit et tombe

au coeur du minéral. 

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Lisbonne, dernière étape

Posté par traverse le 28 décembre 2006

La mémoire confisque si peu en nous, le retourne en petits tissus, de nœuds et d’effiloches, une gabegie de paroles désolées. 

Il n’y a de plus beau poème que le frisson du bien commun.

La marche n’use que du rythme des poèmes approchants… 

Là, du temps s’est déposé, là où je suis, c’est la nuit et je vais comme du bétail sur le bord du sommeil.

A Lisbonne des portes s’ouvrent sur des couloirs sombres où roulent des vacarmes, des coups de gueule, des silences anciens.    

La ville est plombée d’une saleté cuite que la nuit exalte dans l’entrelacs jaunâtre des réverbères.

Lisbonne n’a que faire des orchestres de lampes et les impasses s’éteignent

entre poubelles et mendiants. On entre alors dans la lumière sur la pointe des pieds, la tête tombe à la verticale des chagrins. 

Les femmes glissent dans le souvenir de ce qu’elles rêvent d’être,  les hommes s’empâtent dans le regret d’eux-mêmes. 

Lisbonne fabrique des corps noués de rumeurs atlantiques et de mélancolies arthritiques.    

Lisbonne renâcle, pare-chocs contre pare-chocs, jure, peste, et meurt dans

l’enchevêtrement des tôles, de la bêtise et de l’alcool glorieux.

Des voitures tournent sur le périphérique dans des simulacres de corridas. 

La débâcle du temps s’embourbe dans une durée perdue.

C’est le lot des cités soumises au bonheur du présent.

(extraits D’un pas léger, à paraître aux éditions Le Taillis Pré)

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Joyeux Noël et bonne année

Posté par traverse le 22 décembre 2006

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Il y a au fond de l’océan des courants chauds, des courants froids, des pulsions marines solidaires et dynamiques, elles entraînent les navires parfois loin des escales annoncées mais à chaque fois elles brassent le mouvement qui emporte le monde et le projette au-delà de lui…  Ce sont ces vitesses océanes qui ont poussé les hommes d’une rive à l’autre.  Ce sont ces solidarités apparemment contraires qui leur ont permis de construire des ponts, d’entrelacer des pistes, de prendre des risques.  Les continents des cultures ne se rencontrent jamais par hasard, il y a des récifs, des gouffres, des illusions perdues. 

C’est la barre, à chaque fois, qu’il s’agit de franchir.  Aujourd’hui, une étape nouvelle est en cours.  Ce n’est pas facile, cela ne le sera pas demain mais cela aura lieu. 

Avec ou non notre consentement.  Des dieux nous tombent sur la tête chaque jour un peu plus. Et ces dieux morts ne cessent de joncher les allées de la pensée.  Nous sommes obligés de dire non à ces confusions que la culture semble ne plus vouloir ni entendre ni voir. 

Les travailleurs de la culture sont-ils tellement fragiles pour ne pas défendre clairement ce qui fonde toute liberté ?  La force de dire non aux confusions théologiques, aux excès de respect et à la victoire démocratique… des lieux communs. 

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