J’ai jamais été prise

Posté par traverse le 20 décembre 2006

 Oui…C’est ça Oui…C’est ça…Parfois c’est dur, parfois, c’est facile, plus dur ou plus facile, ça dépend. Ca dépend toujours de ce qui s’est passé l’après-midi. Si j’ai pris trop de soleil ou trop de pluie. Ca dépend. Ca dépend aussi de ce que j’ai fait le matin. Par exemple : je me lève, je me dis, ma fille cette journée c’est une belle journée pour toi, ce soir ce sera un bon soir et tout ce qui se passera entre les deux sera bon pour toi. Je sors et j’ai envie de pleurer, j’ai très envie de pleurer, je ne sais pas pourquoi mais j‘ai soudain très envie de pleurer. Pas pleurer parce que j’ai du chagrin, non, pleurer parce que je ne sais pas faire autre chose à ce moment-là, alors comme je ne peux, je ne veux pas pleurer, je rentre chez moi et vlan, je me mets à pleurer, je pleure comme une madeleine, je pleure. C’est ça le plus important, il faut sortir et ne pas pleurer, marcher dans la rue, regarder les autres qui ne pleurent pas et ne pas pleurer comme eux, ne pas pleurer parce que eux, ils y arrivent à ne pas pleurer. Mais c’est dur alors de ne pas pleurer. C’est dur de marcher dans la rue sans pleurer, en regardant tous les autres qui ne pleurent pas et qui ne savent même pas que vous avez envie de pleurer. Et que vous vous retenez tellement, que vous retenez de ne pas pleurer toute seule. C’est trop triste de pleurer toute seule mais c’est le plus souvent comme ça que ça se passe. On est là, on n’a rien prévu, on est là et d’un coup, crac, une fontaine de larmes et les autres savent plus comment vous regarder pendant  que vous pleurez. Ils vous tendent un mouchoir en s’écartant un peu, ils baissent les yeux, peut-être parce qu’ils reconnaissent dans vos larmes leur propre chagrin mais jamais ils ne le diront, alors ils vous aident à effacer les vôtres de larmes et tout rentre dans l’ordre, vous êtes toute seule à pleurer, comme une vache, toute seule, et ils s’écartent tout doucement pour vous laisser toute seule vous défaire. Vous avez des larmes jusque dans votre soutien-gorge, vous avez votre maquillage qui brouille tout, vous devenez laide, laide comme une folle, comme une femme perdue, un monstre, vous reniflez, vous étalez tout ça, on vous tend un autre mouchoir, il y en a à ce moment qui s’en vont, définitivement, ou alors qui se rapprochent et vous serrent dans les bras, vous prennent par l’épaule, sans vous regarder, non, ils regardent ceux qui regardent de loin, et vous, vous sentez toutes les humeurs que vous répandez et qui se mêlent à votre parfum tout chaviré par vos sanglots, ils ne savent plus quoi faire et souvent, c’est là qu’ils s’en vont en vous donnant une réserve de mouchoirs et en vous disant de vous reprendre. J’arrête pas de me reprendre, j’arrête pas. Mais je veux pas me reprendre, je veux rester là où je suis quand je me noie, toute seule, c’est bête. Pourquoi je devrais me reprendre alors que je suis toute seule et que je voudrais que ce soit quelqu’un d’autre qui me reprenne ? Je vois pas de raison. Et ils s’en vont et c’est ça qui est le plus terrible, se reprendre toute seule, absolument toute seule, moi, ça me fait pleurer de me reprendre toute seule. Ma vie, ça pourrait tenir en deux colonnes: ce qui me fait pleurer, d’un côté et ce qui me fait pas pleurer, de l’autre. Lui par exemple, je l’ai aimé, je l’ai aimé tellement. C’était une véritable adoration. Je l’aimais au point de ne plus savoir ce que je voulais en dehors de lui. C’était ça le plus difficile, je savais plus qui j’étais sans lui et je ne pleurais plus alors que c’est dans ma nature de pleurer assez facilement. Je perdais mes marques, je me croyais heureuse, mes larmes avaient disparu. Et je me suis rendu compte que mon amour l’avait pris mes larmes, que j’étais vide de larmes et toute entière remplie de Lui et ça a duré ce que ça a duré, un  peu plus long que la moyenne, paraît…Et lentement, l’air de rien, les larmes sont revenues, pas des pleurs qui viennent comme ça, d’un seul coup, non des pleurs qui se préparent, qui se méritent presque. Des pleurs qui font les comptes. Pas de ces pleurs qui viennent sans crier gare et qui font pas d’effets, qui sont là pour rien ou presque, juste pour montrer que vous pouvez pleurer ou voulez pleurer. Non, je m’y connais en matière de pleurs, on pleure souvent pour montrer qu’on voudrait pleurer mais qu’on y arrive pas vraiment, on fait un truc pour dire qu’on sait pas le faire et qu’on a besoin de quelqu’un pour s’y reprendre une nouvelle fois. Il est parti et les larmes sont revenues. Ca m’a repris. Vous voyez, comme ça revient ce « reprendre », ça revient toujours, toujours. Mais, moi, j’ai jamais été prise. Les autres, peut-être, mais pas moi. J’ai un ami, par exemple, quelqu’un qui me disait d’une femme qu’il aimait comme un fou, qu’elle n’avait jamais été prise,  et qu’en fait, malgré ses déclarations d’amour, de guerre et tout le bazar qu’elle s’inventait, elle ne voulait pas de lui, pourtant ils s’étaient mariés et elle était partie presque au moment où elle était arrivée et il a compris un jour qu’elle n’avait jamais été prise, cette femme, elle s’était jamais laissé prendre. Alors, comment voulez-vous que moi,  je me reprenne, alors que je suis seule ? Les apparences sont trompeuses, je pleure pas comme ma mère, par exemple, qui avait des raisons officielles de pleurer, elle avait perdu son mari, mon père dans un accident alimentaire, enfin je veux dire qu’une sorte d’empoisonnement général l’avait emporté, c’était à pleurer, mourir pour une bouffe mal cuite, et donc, ma mère, s’est mise à pleurer et elle a pleuré, pleuré,  normal qu’elle pleure parce que ça, c’était vraiment triste, mourir comme ça, c’est bête, vraiment, donc, moi, c’est pas la même chose, je pleure, comment dire, par inadvertance, je ne sais pas exactement pourquoi et soudain, crac, une fontaine. C’est probablement parce que j’ai jamais été prise, c’est ça et ça me rend triste, je me suis jamais laissé prendre. Ca vous fait sourire, ce mot, cette expression, hein ? Vous pensez tout de suite à des formules un peu vulgaires, que je suis, je ne sais,  une femme un peu bête, un peu stupide, un peu fermée, une femme qui a peur, une femme qui serait comme ces vieilles filles qui finissent sourdes, qui n’entendent plus la sonnette de la porte d’entrée et s’étonnent qu’on ne vienne plus les voir, qui pleurent de solitude alors qu’elle n’entendent tout simplement plus la sonnette mais qu’elles ne le savent pas parce que personne ne leur a dit, alors elles pleurent, elles, elles ont des raisons de pleurer, c’est triste à pleurer de ne pas entendre la sonnette de la porte d’entrée,  mais moi ? C’est compliqué, peut-être, dit comme ça, oui. Disons que je joue à être sourde pour ne pas entendre que la sonnette ne sonne pas parce que personne ne vient sonner, que je le sais, que je le sais jusqu’au fond de moi, et qu’il n’y a donc rien à entendre, alors, être sourde, ça permet de ne pas s’en rendre compte consciemment, c’est ça, consciemment, le grand mot, mais je ne suis évidemment pas sourde ; hypocondriaque ? Peut-être mais pas sourde, hypocondriaque et tout me tombe dessus, bactéries, virus et tout le reste, plus les articulations, le dos, les règles douloureuses, des problèmes de peau, à la mort du père surtout, puis des absences, des sortes de trous dans mon histoire, et soudain, je suis plus malade pendant un temps, comme si j’avais besoin de reprendre des forces pour le mal futur, et alors, ça repart de plus belle jusqu’au prochain arrêt, c’est terrible, ces rythmes, et ça me faisait pleurer et ce qui me faisait pleurer, c’est le temps perdu, le temps perdu à déjà savoir ce qui va se passer, j’observe ce qui se passe, je m’observe, j’ose le dire aujourd’hui, je m’observe en train de souffrir, mais ça ne me fait pas l’effet que j’attendais, ce qui est le plus triste, comme un grand vide, un grand trou de silence, c’est de sentir que ça se passe comme toujours, sans qu’il n’y ait rien de changé et à force, je suis devenue une machine à détecter le mensonge, à force de prendre sur soi, on apprend des choses sur les autres, parce que sur soi, on les connaît tous, ses histoires, ses mensonges mais on s’en arrange, faut bien, sinon, on rentrerait tous sous terre, et ça, c’est vraiment pas possible, donc, je détecte le mensonge tellement je connais, c’est ça, je connais les moyens qu’utilisent les gens pour échapper, pour ne pas se laisser prendre, pour passer entre les mailles du filet, on a dit de moi, ma mère surtout, que j’étais mythomane. C’est fou, ça, mythomane, parce que je détecte le mensonge ! C’est fou ! Je ne suis pas du tout mythomane, mais alors, pas du tout. Je suis une détectrice de mensonges. Point. Pourquoi ? Parce que tout le monde a ses raison et que c’est terrible et que ça vous rend malade parfois et que vous pouvez rarement vous exprimer à ce sujet, vous rentrez tout, vous gardez tout à l’intérieur et ça vous rend mauvais ou malades, ou les deux.  Parfois, je souffre des nerfs, alors, je sens tout très fort, très près des nerfs. C’est évident. C’est ça que j’appelle mon détecteur. Je pourrais aussi ajouter une chose, que je sais, il existe chez les animaux et les hommes de la même façon, un appareil nerveux destiné, primo, à nous mettre en relation avec les corps extérieurs, deuxio, à établir des rapports entre les différents organes qui nous composent. Je sais cela, après, suffit de regarder les hommes, c’est tout. Voilà. Je vous signale que l’on dit communément « pris des nerfs ». il est pris des nerfs, ou plus souvent, « elle est prise des nerfs ». Mais moi,  je ne suis prise de rien. C’est là tout mon problème, prise de rien, de rien du tout. Vous comprenez ? Je suis une femme qui rit. C’est ça, une femme qui rit, qui n’arrête pas de rire. Aah je ris de me voir si belle en ce miroir…C’est terminé.                                           

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J’y suis, j’y reste

Posté par traverse le 20 décembre 2006

Comment ça se fait que le soleil frappe toujours moins fort là où la pluie tombe quand on n’a pas soif? Comment ça se fait qu’ici est si loin de là-bas et que nous, nous sommes toujours nés là-bas? Comment ça se fait, ça? J’en sais trop rien mais ce que je sais c’est que je suis ici, aujourd’hui et que j’y suis, j’y reste. 

Un jour mon fils, mon plus jeune, est parti, l’était heureux de partir, l’était heureux de parler de partir, l’était heureux de rêver de partir alors moi j’étais heureuse aussi de l’entendre rêver, parler et partir. Puis, l’est parti et le goût de vivre m’est parti avec lui. Plus de nouvelles, plus de lettres, de téléphone, plus de rien. Ca a duré deux saisons et c’était une de trop. Alors je me suis dit que je devais partir moi aussi mais avant de partir fallait mettre de l’ordre dans les souvenirs. C’est ce que je pouvais prendre avec moi, pas besoin  de valise pour ça, alors j’ai mis dans ma tête trois choses, trois choses que je pouvais jamais laisser au pays, mes histoires, pour les vivants et pour les morts, mes recettes, de même, pour morts et vivants, de même, puis mes chansons, pour le soir et le jour, encore les morts et les vivants, ça je pouvais mettre dans ma tête, pas besoin de valise.

Ca y était pour les souvenirs, restait le billet à payer et ça, c’était plus lourd! Tu te rends pas compte, t’es là, t’es une mama, une fatma, un tas, de la chair à garçons, t’as tout dans le ventre et dans les mains, tout, pas besoin de valise pour le ventre et les mains, t’as juste des filles et des fils plein les jambes, pas besoin de valise encore pour les fils et les filles, t’as la peau toute trouée des morsures, déchirures et coups de dents de la vie, pas besoin de valise, t’as dans l’œil encore un reste de beauté mais tu le fermes souvent quand la sueur ruisselle, pas besoin de valise, t’as de l’amour au cœur, de la tendresse au ventre, pas besoin de valise, de la peur aussi dans les jambes et les bras et du plomb dans la tête quand les hommes deviennent fous et ils aiment cette folie, faut croire, à les voir se tuer, se trancher, se découper vivants, faut croire à les voir se rôtir, se détruire, faut croire, alors les jambes lourdes et la tête et les bras si lourds que tu fais plus un pas, que t’es toute arrêtée là, que tu regardes ta vie comme le soleil couchant, que t’es là à te dire « faut courir » mais t’es là, sais très bien qu’ils sont là, encore là et là, là et encore là, alors tu restes là et tu te dis toujours « faut courir, faut courir » mais tu ne fais pas un pas et le soleil se couche. 

Et toi, t’es là, parfois à les voir courir et ils passent sans te voir et la journée recommence jusqu’à la prochaine fois. Mais tu deviens plus vieille, tes jambes surtout, tes jambes prennent racines et la route n’est plus ton affaire, te reste ton bout de jardin, quelques patates, légumes quand la terre donne son oreille et qu’elle entend sonner au-dessus d’elle des ventres comme des tambours, mais sais pas pourquoi, ici la terre elle est si sourde, bien vieille aussi la terre, faut dire! Alors tu vois le fils partir et tu te dis qu’il te faudra un jour aussi partir avant de disparaître. 

Ici, quand l’homme ne gagne rien, il ne vaut pas grand chose. Et pas grand chose ici, c’est rien. Alors le fils il est parti et je me suis dit qu’il valait mieux qu’il donne à sa vie un tout petit peu de valeur et tout petit peu vaut mieux que rien. Et puis, plus de nouvelles et me voici aujourd’hui à confondre ici et là-bas, là-bas et ici et à vous dire pourquoi je suis venue,  moi aussi. 

Pour ça, pour sauver tout ce que j’ai, le voler aux mensonges et corruptions, le cacher pour un temps et que je puisse un peu, un tout petit peu mieux laisser mon corps aller à la rencontre du doux, du miel et du repos.

Voilà pourquoi je voulais faire le voyage, voilà pourquoi, ça, je ne pouvais le dire au début de l’histoire, c’est tout comme vous, qui mettez des chaussures pour aller dans la rue, vous aimez trop vos pieds, vous les aimez et vous les protégez, ils sont pour vous plus précieux que vos cœurs, ils vous aident à marcher et à courir longtemps, alors que vous vous préoccupez peu de vos coeurs. Je regarde, c’est très simple, je regarde les pieds et je vois qui vous êtes, il y a dans vos chaussures, plus que dans vos cœurs, beaucoup de soin porté, beaucoup de souci et de vénération, je les vois, marques, formes, mode, ville ou campagne, sport ou travail, je les vois, vos chaussures; quand vous n’avez plus rien, c’est ça que vous perdez, la dernière extrémité vous fait aller pieds nus et c’est la mort souvent qui vient alors vous prendre quand la solitude a fini son travail, vos pieds sont précieux et vous les honorez, bien.

Moi aussi, je voulais un peu de cette bonne attention que les personnes portent ici à ce qui les fait marcher vers la richesse, le bonheur, je ne sais trop mais j’imagine, vers la famille, les enfants que vous allez chercher, vers les anciens que vous respectez certainement, j’imagine, je ne sais, je viens d’arriver mais de vos pieds je peux dire déjà des choses jusqu’au soir. 

Et me voilà ici et je vous imagine encore plus que je vous vois, vous êtes si rapides, comme des enfants agiles, qu’il me faudra longtemps, je crois, pour en savoir plus long sur vous mais je sais déjà une chose, vous allez tous chaussés, et c’est déjà beaucoup. Regardez donc vos pieds, regardez-les un peu, regardez comme vos chaussures disent qui vous êtes bien mieux que belles paroles: il y a celles des jeunes, souvent chères, noires ou blanches aux semelles épaisses, comme s’ils voulaient grandir encore alors qu’ils sont déjà si grands, celles des vieux, toutes fermées de cuir, celles qui sont si fatiguées qu’elles claquent de la semelle, celles ouvertes sur le côté pour laisser les douleurs prendre l’air, mais toutes vous font aller où vous devez être et c’est déjà beaucoup.

Je suis ici pour aller moi aussi en chaussures où je veux et retrouver mon fils. Mais je ne trouve que des images, des paroles, des informations, des espoirs de fils. Je ne trouve qu’une belle et grande compassion, j’aime ce mot dans votre bouche, on dirait que c’est un mot de fête, presqu’une chanson, mais c’est souvent autre quand la compassion doit faire le refrain, c’est souvent autre quand elle ne fait que la musique, c’est souvent qu’un peu de musique votre compassion, pourtant, vous donnez beaucoup mais sans savoir le prix réel de ce que vous donnez, vous donnez, pour pouvoir, le jour-même, le lendemain au pire, recevoir d’autres bénédictions; je parle aujourd’hui comme une femme en colère, je le reconnais, comme une femme qui sait que son temps est au fond du sablier, mais je suis sûre que ce temps et ces choses que vous donnez en pensant que nous la recevons, ils se perdent en chemin, ils se dispersent dans le vent et personne ne peut dire merci à l’un et lui tendre la main, tout est perdu dans ce grand vent qui est en nous et qui nous sépare, et il faudrait lever des voiles, comme les pêcheurs de chez nous, des voiles immenses pour prendre tout ce vent qui est en nous et qui nous ferait nous lever ensemble, quelque chose qui serait en-dehors et au delà de nous et qui nous porterait peut-être les uns vers les autres, un vent tel qu’il ferait tomber les barrages qui sont toujours ce que vous construisez pour assurer l’avenir, et alors les vents prendraient forme et mon fils volerait peut-être devant moi comme une feuille, une petite plume emportée, une brindille fouettée par le bonheur de se poser ici, voilà ce que je voudrais vous dire et tenter de faire entendre, mais mon fils n’a pas des semelles de vent!. 

J’y suis, j’y reste! 

Et déjà des choses nouvelles arrivent et que je ne connais pas. A l’administration, quelle grande maison que cette administration, grande maison où je sais que de la justice aussi se trouve, chez moi, l’administration l’était le paradis des va-nu-pieds, rêvaient tous d’y arriver et de jamais en partir « J’y suis, j’y reste! » qu’ils disaient les agents de l’administration et ils y restaient, entre eux, sans nous laisser entrer, on était de trop dans cette administration-là, pays de richesse peut-être pas mais où on pouvait faire sa popote sans problèmes et chasser les idiots, comme nous, qui croyaient qu’ils pourraient avoir une part, de l’administration ; papiers, cachets, autorisations, rien, fallait payer sinon dehors et ça, c’était pas bon dieu possible une administration comme ça, c’est pas comme ici où tes papiers, cachets et autorisations tu les reçois et on te dit bonjour et au revoir et même merci et c’est pas plus cher et tu rentres chez toi en regardant papiers, cachets, autorisations et tu as ta part aussi de la popote et c’est ça la justice et tu es un peu plus heureuse. Ici, c’est bien pour ça, faudrait pas que ça s’arrête ou que ça devienne pourri et copain et tu n’es pas de mon clan, va te faire voir ailleurs, faut pas que ça devienne ça ici! 

Alors, mon fils? Pas de nouvelles, mais il est si petit encore, peut-être qu’il s’est perdu et que je vais le voir revenir en disant « maman, j’ai fait un beau voyage, je vais te raconter… », peut-être qu’il va frapper à la porte maintenant pendant que je raconte, peut-être. Enfin, faut être patiente, j’ai jamais cru à toutes ces fables qui racontent que le bonheur il est là, sous tes pieds et que t’as qu’à te pencher pour le ramasser, je sais qu’il doit travailler mon fils, ou quelque chose comme ça, qu’il est en train de se préparer à venir me retrouver et qu’il choisit ses chaussures en ce moment et qu’elles seront neuves et belles et toutes en cuir bien noir et qu’elles le mèneront loin et que loin passera par ici, suis sûre! 

Alors, voilà, c’est fini mon histoire aujourd’hui, suis bien heureuse d’être ici et de pouvoir vous dire cela sans crainte, vous dire que c’est un beau pays même si malheurs et choses pas belles y arrivent aussi, je sais, suis pas plus bête ou aveugle qu’une autre, je sais, vraiment, mais il y a l’administration et ça, c’est important, demain j’irai encore, je sais qu’il me diront bonjour et au revoir et gentiment, me diront que je peux revenir et ça, c’est rien, faut faire attention à ça! J’y suis, j’y reste, vraiment, et mon fils finira bien par me rejoindre un jour.

C’est bien comme ça, vais me coucher maintenant, me lève très tôt demain, pour l’administration… 

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Le coeur, les côtes, quelque chose d’enfoncé

Posté par traverse le 20 décembre 2006

  Le cœur, les côtes, quelque chose d’enfoncé, peut-être rien, une façon d’en sortir sans continuer, petit garçon qui n’aura rien compris à la vitesse de la prudence, mais quoi ! faut-il en faire un poème ? La vitesse des douleurs, l’incertitude de la nuit qui vient à chaque fois encore et encore et cette dure clarté, quelque chose d’enfoncé, un coin ancien logé là où le monde aurait pu prendre place, mais peut-être rien ? 

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Des portes, des fenêtres, du ciel

Posté par traverse le 17 décembre 2006

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Des portes, des fenêtres, du ciel, du vacarme au pied des nuages, des hommes empêtrés de silence dans le sillage des consolations anciennes, les oiseaux filent des métaphores dans le sang immobile des enfants, des couleurs de vertu, de crimes et de mensonges tapissent les chambres où ils volent le vent, les pôles et les tropiques, la fièvre claque ses insultes, ils dorment enfin au pied des effrois à venir. 

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L’impasse

Posté par traverse le 14 décembre 2006

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L’entrée se fait par une encoignure sombre coincée entre deux pilastres où battent les enseignes métalliques, grossièrement peintes, de petits commerces du centre-ville.  Il suffit de suivre la lumière qui plonge dans le gouffre. 

Au fond, passé le couloir encombré, s’ouvre le jardin.  Et les tilleuls et les lilas.  Assise dans un fauteuil d’osier délavé, elle fait glisser légèrement son avant-bras gauche sur la crête des menthes sauvages poussées dans l’ombre humide de l’arbre qui s’incurve au-dessus d’elle. 

Je ne peux voir, d’où je me trouve, les mouvements de ses mains sur ses jambes nues.  Je sais qu’elle les caressera de bas en haut, en pressant un peu, relèvera ses paumes lentement pour distinguer les poils clairs qui commencent à repousser et à se redresser spasmodiquement, comme de fines sculptures blondes de Pol Bury. 

Je ne peux la voir et je sais que la description que j’en ferai tout à l’heure corrigera les imperfections, les incertitudes de ma vision.  Elle doit dormir maintenant, probablement.  A moins qu’elle ne suive encore, yeux mi-clos, dans une sorte d’ennui confortable, le redressement et les sursauts de son duvet électrisé.  Qu’elle attende sans impatience la fin de cet après-midi coulé dans un soleil sans surprise.  Qu’elle respire et dorme enfin jusqu’au seuil des premières fraîcheurs. 

Elle aura laissé la porte du jardin ouverte pour que je puisse la rejoindre sans l’éveiller, sans l’étonner.  La lumière qui s’engouffre et plonge jusqu’à l’entrée m’interdit toute indiscrétion. 

Je ne peux que guetter les zones d’ombre qui l’entourent en souhaitant qu’elle s’y confonde plus tard, quand le soleil sera tombé de l’autre côté du mur.  Il sera alors sans doute trop tard.  Et je devrai poursuivre ce texte d’impuissance dans la pâleur tiède de ma lampe en rêvant de la surprendre, la forcer.  Ses cheveux noirs, coupés courts, composent avec la blancheur froide du fauteuil comme un repère, une cible extravagante.  Sa gorge est fine et ses veines marbrent sa peau trop blanche.  Elle doit avaler lentement, le tumulte que provoque le glissement de la salive dans sa gorge éclate en chapelets secs dans ses tympans et cela la gêne, l’indispose. Elle articule quelques syllabes silencieuses pour équilibrer la pression interne. 

Dans cette image surexposée, on distingue à peine ses seins.  Une robe légère bleue s’y accroche. Des plis furtifs doivent allumer sa peau d’îlots clairs.  Sa respiration ne froisse aucunement le drapé.  Je pourrais continuer l’inévitable description du ventre et des cuisses si la vision que j’en ai, même transposée ici, ne m’était trop imprécise à force de corrections portées sur le lavis sans cesse retouché de ma mémoire.  M’attend-elle encore ou, pour elle,  suis-je déjà en retard, donc absent ?  Il me semble que sa nuque bouge à peine. 

Je note dans l’espace sombre de sa chevelure un scintillement bref : le jour s’épuise dans ses derniers clairs-obscurs. Le couloir, à l’instant,  me fige dans l’immobilité de l’embuscade.  L’effleurement que je tente depuis plusieurs jours, les caresses hésitantes que je crois enfin pouvoir donner, ces gestes suspendus dans la tension de mon attente se raidissent dans cette retraite qui prend figure de lieu d’attentat. Mais le chemin est encore long, mon désir encombré d’hésitation et je me dis que je ne veux la brusquer.  Peut-être est-ce trop tard pour aujourd’hui ? Et je devrai alors à nouveau préparer cette avancée et attente, la convaincre de se soumettre à ce jeu d’enfants malades? 

C’est trop d’écrire dans l’entre-deux de cette incertitude. J’étais là, dans cette impasse  sombre, il y a une heure à peine et ma main couvre déjà cette page de coulée d’insectes. Et si je lui donnais ce texte à lire, ce texte qui la suit, la poursuit? Elle trouvera ça banal et vulgaire et je suis si fragile dans cet espace fourbe qui va du corps à la langue. Il me revient des images, quelques phrases lancées avec négligence par mes compagnons nocturnes, à la sortie du livre de P… 

L’alcool, l’excitation provoquée par cette gloire rapide, émaillée d’illusions lui donnaient des allures ringardes de héros de série B.  Il se prenait pour Humphrey Bogart, séduisant la jeune libraire (qui pourtant avait vu défiler quelques carrures désinvoltes dans l’habitacle de sa célèbre boutique) : les mêmes regards en biais, la cigarette accrochée aux lèvres. 

Les invités se pressaient autour de lui et recueillaient ses moindres propos comme il convient : dans une fausse admiration à peine feinte que la presse locale s’empressait, dès le lendemain, de traduire en sentences définitives.  Je l’attendais en feuilletant quelques livres : nous devions achever cette soirée ensemble dans un restaurant juif des faubourgs.  Tout cela durait depuis trop longtemps pour moi et j’allais lui proposer de nous éclipser discrètement quand je m’aperçus de sa disparition.  De celle de la libraire également, d’ailleurs.  On m’indiqua l’escalier de l’appartement où ils devaient clôturer la signature d’un contrat.  Une demi-heure plus tard, il descendait, le  regard dur : « Viens, on y va ?  Ma soirée est bien partie… Quelle santé, cette fille ! », et il me gratifia d’une bourrade amicale. -         Tu sais, je ne connais encore rien de mieux pour les accrocher : quelques pages sur tes états d’âme, quelques phrases sur la misère du monde et elles tombent, mon vieux, elles tombent toutes.  C’est pas sorcier pourtant !   L’assurance de cette superbe anthropophagie m’écœurait tout en me laissant rêveur.  L’une et l’autre activité exigeaient de moi tellement d’énergie et me trouvaient si souvent égaré dans l’hésitation timide qui me fige encore aujourd’hui que ses paroles m’encerclaient comme un corail sinistre.  L’ombre gagne ses jambes, elle bouge, elle a froid.  Je la distingue parfaitement maintenant.  Elle se lève, frictionne ses bras nus, allume une cigarette, regarde sa montre.  Il est tard.  Je pourrais franchir cette distance, l’annuler d’un pas.  L’inviter à passer la soirée avec moi au cinéma, au théâtre, au restaurant …  Enfin, n’importe quoi.  L’inviter, lui parler, lui dire.  Je pourrais jouer à nouveau pour elle le texte de mes velléités et de mes fausses stratégies. 

Elle écrase sa cigarette, repousse son fauteuil, quitte le jardin, referme la porte.  Elle marche dans ce couloir trop sombre et passe devant moi sans me voir.  Elle plonge dans la lumière qui déchire l’entrée.  Elle est happée par cette blancheur qui efface les nuances que je guettais depuis ma misérable cache. Blanc. Elle s’éloigne et j’entends maintenant ses pas résonner sur le pavé du trottoir. Mon ouïe s’affine, je perçois encore un très léger toussotement qui se perd dans le brouhaha de la ville.

Elle sera à l’heure au rendez-vous. 

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Des hommes récemment et encore

Posté par traverse le 14 décembre 2006

Des hommes récemment et encore ont perdu leur travail, ils obéissaient à l’ordre du fer, de la Bourse et des fatigues qui leur trouent le corps, ce sont des bonheurs et des paroles vaines qui s’échappent pour se perdre dans un monde éparpillé qui ferme les volets avant la nuit, après tout cela vaut mieux que rien disent tout bas ceux qui marchent dehors. 

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Grand frère

Posté par traverse le 14 décembre 2006

Tu dors ?  Non, tu ne dors pas,  je le vois, tu fais semblant…  Dis-moi ce qu’ils ont dit, allez…  Qu’est-ce qu’ils ont dit les parents ? Grand Frère, pourquoi tu dis rien, ils y ont été trop fort ce soir ? C’est ça ? Je suis trop petite, c’est ça, hein, et puis juste une fille, c’est ça, ta petite sœur, petite, petite, petite, trop.  Pourquoi tu dis rien ?  Sous les couvertures avec toi, d’accord ? C’est là qu’on est le mieux,dans notre caverne, comme quand je lis mes livres le soir et qu’ils passent sans rien voir…Et c’est alors que les fantômes dansent sur les murs et dans nos têtes comme jamais ils ne pourront les voir. Jamais.  Pourquoi tu dis rien ? 

C’est moi qui parle tout le temps, mais de toi, toujours de toi, tu t’en rends pas compte, mais une sœur c’est presque un frère, en plus gentil, en moins bagarre, crachats, insultes et violences.  Pourquoi tu dis rien ? Je retiens tout ce que tu dis, tout, tu le sais, quand tu as les yeux tout sales, je le vois et je me dis très fort que tu devrais m’écouter alors, ne pas te mettre en boule et tes yeux deviennent presque méchants et je sais alors que tu pars en guerre et que tu vas te battre tout seul comme le chat de mamy devant les chiens du voisin, Poussy était tout déchiré mais ses yeux alors sont devenus plus doux, il s’est caché et on l’a plus vu pendant des jours, comme quand tu me parles plus et que je sais pas vraiment pourquoi, sauf que les chiens vont mordre encore plus et plus et que tu ne sauras pas comment sauter au-dessus du mur parce tes pattes sont mordues jusqu’au sang et qu’alors tu dois rester face aux chiens et que tu ne sais plus rien dire tellement ta gorge est enfermée dans le tout triste, mais tu ne pleures pas, enfin c’est pas vrai, je sais que tu pleures, dis, tu pleures hein, je le sais que tu pleures et je suis fâchée contre toi quand tu pleures parce que je te le dis avant, je te le dis toujours mais je suis trop petite, tu m’écoutes pas et tu fais tes yeux sales et tu ne sautes jamais le mur, et tu pleures, tu pleures, dis, est-ce que pleures, Grand Frère, est-ce que tu pleures ? 

Non pas maintenant, je le sais, tu pleures pas maintenant, mais avant, avant que je vienne près de toi, est-ce que tu as pleuré ? 

Dis, est-ce que tu as pleuré, Grand Frère ?  Je vais te dire, mais faut pas te fâcher, je vais te dire que parfois, parfois des parfois de parfois, tu exagères. Je le dis pas comme ceux d’en bas, pas avec des mots de bâtons et de punitions, je le dis comme je le dis, avec des grincements à cause de l’appareil des dents, mais je le dis vraiment, pourquoi tu veux toujours que je joue les mauvais, les méchants, les perdants, ceux qu’on n’aime pas à la télévision, dis, pourquoi tu es toujours dans les grands arbres et les hautes tours alors que je n’ai jamais que des rôles d’ombres et de fantômes ?   

Je vais remonter la couverture au-dessus de nos têtes, le ciel va se couvrir, la nuit nous protégera tant qu’on le voudra, on étouffera bien un peu mais c’est comme ça qu’on est le mieux toi et moi, loin du jour et des cris, à l’abri des bruits et des Ogres du bas, on est là sous la tente dans le désert glacé et tu pourrais pleurer si tu le voulais maintenant, je fermerais les yeux et les oreilles et je ferai comme si…  Pourquoi tu pleures, dis, pourquoi tu pleures Grand Frère, je voulais pas, je te promets, voilà, je me retourne et je me bouche les oreilles très fort, comme ça, pour que tu vois que j’entends rien. Voilà, j’entends rien, plus rien du tout. Regarde, on voit rien du dehors, la couverture cache le ciel, la maison et le monde, elle nous protège de ce qui se passe en bas et partout, c’est notre terrier et je ferai la garde, tu peux dormir, je serai attentive, personne te fera du mal et n’arrivera jusqu’à nous, personne, je te le promets, je suis la petite sœur des belettes et des renards, la petite sœur des ombres et des taillis, ta sœur quand tu te lèches les pattes… 

Pourquoi tu dis rien ? Tu sais quand je serai grande, je voudrais pas être comme eux, je le promets, je veux être comme mes enfants, je veux être comme eux, rester petite et devenir grande à la fois, je veux être ta grande sœur un jour pour que tu puisses devenir petit et tout tranquille, une fois au moins… 

Dis, Grand Frère, quand tu as grandi et encore grandi et que tu es parti et qu’on t’a plus revu pendant tellement longtemps, c’était pour qu’on te voie pas pleurer, dis-moi, tu sais que je dirai rien à ceux du bas, ni à personne.

Tu sais que je suis l’amie des renards et des belettes, que ton terrier est tout au fond de moi, tu l’as oublié si longtemps, que c’est là peut-être qu’un jour tu reviendras pour te reposer et te laisser aller à devenir plus petit, tout petit en oubliant le monde au-dessus des couvertures… 

Pourquoi tu dis rien ?  Quand je suis devenue grande, je suis partie moi aussi, loin des terriers et des couvertures, je suis allée si loin que je ne reconnaissais plus le ciel ni la nuit, fallait aller loin, très loin pour trouver les enfants que je voulais quand j’étais petite, pas des enfants comme mes poupées, non des enfants, des vrais, de ceux qui font oublier qu’on est la plus petite et qu’il faut y aller. Je devais y aller.

Toute seule, sans toi.  Et aujourd’hui, tu es là, tu es revenu, tu ne joues plus mais tu ne pleures plus non, plus, tu t’es vidé de toutes tes larmes avant, quand nous étions sous les couvertures et que tu ne disais rien.  Mes enfants ont grandi comme ils voulaient, ils sont plus grands que moi, tu vois, je suis toujours petite dans cette histoire, et toi, peu à peu, tu as glissé sur le grand toboggan, on va de plus en plus vite et le sable est tout sec à l’arrivée, peut-être que je suis vraiment assez grande finalement pour te prendre dans mes bras et te consoler de la vitesse du toboggan, peut-être.  Pourquoi tu dis rien ? Tu sais, bientôt, je vais devenir toute petite et toute grande à la fois,  je vais avoir du temps pour penser à ceux d’en bas et à ces murs de colère que tu as dressé parfois partout où tu passais, je vais avoir du temps c’est sûr, pourvu que le toboggan suspende sa course quelque temps, ça me suffit, puis, je retirerai la couverture, je regarderai le ciel, j’attendrai la nuit et je te prendrai dans mes bras, il y a de la place maintenant, tellement de place, tu verras, tu pourras te reposer en paix, les chiens s’acharnent ailleurs, tu peux emporter tes colères dans le fond de tes poches et aller où tu veux, personne te les prendra, les étoiles commenceront à se bousculer tout là haut et s’allumeront en guirlandes dans le brouillard, tu verras, ça sera beau et très long, elles clignoteront longtemps et toi tu pourras les regarder en silence, longtemps, longtemps. 

Pourquoi tu pleures, dis, pourquoi tu pleures Grand Frère ? 

Pourquoi tu pleures enfin ? 

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Ma mère était une fée

Posté par traverse le 12 décembre 2006

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Ma mère était une fée…  La nuit, elle effleure mon front, elle marche sans faire de bruit dans la chambre et toute la maison, elle habite plus fort encore ce peu d’espace qui demeure libre en moi, elle approche de cet endroit si vide où personne jamais ne devrait laisser entrer personne, et ma mère c’est une troupe entière qui prend ses quartiers dans des lieux contigus et privés, mes lieux à moi, ma mère sait cela, elle sait que cette chose, ce trou tout enrobé d’obscur, ce passage refermé et qui n’est qu’une trace, le nombril de ma mère où s’engloutit le monde et où je continue de vivre, est une impasse pour moi, un endroit où je me suis perdue, définitivement, …  Ma mère était une fée, oui, fada, fatum, fadaises et fariboles, fée perdue dans le cratère si triste de sa boutroule, fée entourée d’anges tristounets et passifs, fée balayeuse des soucis, fée du logis et des babils, fée des petits mensonges et des histoires pas nettes, …Voilà qui est ma mère, Morgane, ma mère, de quel Merlin t’es-tu laissée prendre ? 

Elle est maman quand elle m’embrasse, m’enserre, m’enferme, m’enveloppe et crachote soudain dans son mouchoir, elle me nettoie le coin de la bouche avec un tissu sucré touché de sa salive, elle tire ma robe ou la relève en montrant mes culottes, elle me fait faire des tours devant ses grandes amies, je donne une patte et puis l’autre, je tourne sur moi-même en haletant très fort, j’ai les yeux humides de reconnaissance et elles rient, je reçois une tape sur les fesses, un bizou, va jouer, tu es mignonne, allez. Je sors, elles rient plus fort encore, j’ai honte et ne le sais pas encore. 

Voilà ce qu’elle sait faire aussi ma mère. 

Un jour, ça y est, j’en suis certaine, elle m’aime. Elle me conduit au Parc, là où elle peut s’asseoir, je joue, elle m’observe et je l’observe mais elle ne joue jamais. J’essaie de ne pas trop montrer que je m’amuse, je fais très attention à ne pas me laisser aller mais ça ne marche pas à chaque fois, aujourd’hui, je suis très excitée, la glissade est parfaite, les amis m’aident à monter sur le toboggan, je me lance, ça va si vite, tout est flou sur le côté des yeux et devant, c’est tout blanc, j’aime très fort, mes joues sont rouges et chaudes, peut-être que je vais faire pipi, je sens que ça vient, mais ça glisse encore, ça n’arrête pas de glisser, je tombe dans le sable, je fais pipi, ça y est, je suis plantée dans du sable mouillé, plein de cris autour de moi et les autres qui rient et me disent que je devrais le faire encore une fois, un petit garçon vient me donner la main, époussette ma jupe, quelqu’un crie si fort que les autres s’arrêtent, si fort qu’ils ont peur et que le toboggan rentre les pieds, si fort que je sais que c’est elle, maman, qui a eu si peur, dit-elle, si peur que je ne tombe, ma petite chérie tout va bien, tu es certaine, ça va, plus jamais, tu entends bien, plus jamais faire peur à maman comme tu viens de le faire, tu veux que je meure ou quoi, le toboggan déplie les jambes et les autres reprennent, ils connaissent, ils savent que toujours il y en a une comme ça, mais pour eux pas de danger, quand ça crie c’est que c’est l’heure de rentrer ou qu’on va trop loin dans les limites du Parc, des choses simples qu’ils peuvent connaître et reconnaître à force et ils s’en moquent un peu mais ils apprennent la loi avant qu’elle ne les prenne et ne les emmène dans des tourments dont ils ne sortiront jamais. 

Elle m’a secouée si fort que je sens encore ses mains autour de mes bras, des bleus, des bleus d’amour comme elle dit, j’en ai eu si souvent que je suis certaine d’avoir été très aimée, mais le bleu virait au jaune et puis au noir et c’était moins joli et peu à peu, l’amour s’en va dans le noir, un sale noir tout perdu dans le regard de tous. Maman est grande et forte et m’aime tout autant, c’est difficile pour elle, parfois, d’avoir une fille comme moi. Difficile, oui. Je la comprends un peu. 

A la maison, le chef c’est papa, c’est lui qui dirige et maman l’aime quand il dirige. Papa est un chef, un vrai. Au Bureau, il est chef du personnel, c’est ce que j’écris sur ma feuille à l’école tous les ans. Chef du personnel. Maman aussi c’est du bon personnel. Moi, je suis trop petite mais j’apprends vite, je serai un jour aussi du personnel, aujourd’hui, je fais des fautes, c’est pour ça que papa se fâche mais il me corrige bien, il ne laisse rien passer papa, pour que je devienne vite comme maman, du bon personnel, du personnel responsable. C’est ce que je veux être plus grande, vraiment, de tout mon cœur, mais papa est souvent mécontent et c’est difficile d’apprendre dans ces conditions, parfois, je ne sais plus que faire.  Papa veut que je dise ou fasse ceci ou cela, et souvent je ne comprends  pas bien ceci et cela et des bleus d’amour encore vont courir sous ma peau jusqu’au noir. 

J’ai compris que maman aidait papa dans son travail de chef, c’est normal, c’est maman mais c’est aussi la femme du chef. Tous les soirs, papa rentre du bureau à cinq heures, c’est facile à retenir, puisque c’est tous les soirs. Parfois il fait jour, parfois il fait nuit. Quand papa ouvre la porte de la maison, il appelle maman, ça dure cinq minutes et puis il m’appelle et ça dure une heure. C’est difficile mais c’est comme ça. Maman aide papa mais j’aimerais qu’elle l’aide moins et que papa oublie un jour de me corriger, juste pour me donner le temps de me souvenir. Mais il m’aime fort papa, il exige le meilleur, chaque jour, obéissance et pas d’erreurs. Je ne sais pas ce que ça veut dire meilleur. C’est fatigant, j’aimerais parfois des vacances pendant l’année, comme ça, rien que pour avoir le temps de se souvenir. Maman aimerait que je fasse moins de fautes et d’erreurs car elle triste de devoir parler avec papa tous les soirs à cinq heures ; faut la comprendre…Et papa est alors obligé de se fâcher, fort, très fort, jusqu’au noir. Et maman pleure, elle ne veut pas cela qu’elle dit, mais c’est trop tard qu’il dit, c’est de ma faute, je n’avais qu’à être gentille et maman est punie aussi, c’est vraiment difficile d’apprendre, voilà tout ce que maman essaye encore et encore de m’apprendre..

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« Rentrez vos poules, je sors mon coq », je déteste quand elle dit ça en regardant mon frère, je me sens bête alors, une poule qui pond des œufs, chaque jour, des œufs encore et le coq qui bricole ses cocottes jusqu’à l’œuf du lendemain, vraiment bête oui et maman rit toute seule et devient rouge de contentement comme si elle se moquait de ce qui va m’arriver, c’est sûr, elle qui sait plus pondre, je l’ai entendue un jour, elle sait plus et elle voudrait encore mais papa ne veut pas et c’est papa le chef. 

Je sais pas pourquoi les fées se prennent souvent les ailes dans la crête des coqs mais maman, c’est ce qu’il lui est arrivé, paraît. Sa baguette est morte, ses étoiles éteintes, et sa poudre magique a perdu ses pouvoirs… 

Papa est toujours le chef, mais plus personne le croit et moi, je suis ici à regarder la nuit en sachant plus très bien si la sorcière grommelle ou si la fée appelle à son secours des régiments de filles, de petites filles astucieuses et timides, des filles tout entières dévouées aux lois du poulailler, des filles saperlipopettes ou des filles bobinettes, des filles encore bercées du refrain de la grâce, petites filles perdues dans de vagues souvenirs où les gentils s’envolent et les méchants s’affolent, de ces filles, j’en connais une très vieille, c’était ma mère, c’était une fée, le mal d’amour en a fait une sorcière… 

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J’ai jamais pu dire non

Posté par traverse le 12 décembre 2006

Non, non, non…  Jamais. 

J’ai jamais pu dire non. Jamais. 

La cloche a sonné, les deux filles sont déjà là. Elles sont grandes, un peu bêtes, elles m’attrapent par les cheveux, me calent sur leurs genoux et hue dada. 

Et moi, secouée dans tous les sens, au milieu de cette cour de récréation, dans tout ce fourbis d’enfants criards, je crie hue dada pour qu’elles s’arrêtent, et elles augmentent le rythme, elles font trembler toute la cour et l’école, le marronnier perd ses feuilles, les oiseaux s’envolent effrayés, hue dada, les nuages sont bas, il va pleuvoir, hue dada, elles sont toutes rouges, elles suent, elles ont les yeux tout brouillés, hue dada, les pions là-bas qui nous regardent en souriant, hue dada, ils sont trop bêtes, ils sont aveugles et sourds, ils aiment me voir dans tout ce tremblement, hue dada, elles rient, elles jubilent, hue dada, j’attends l’orage, la pluie, le vent, ce grand souffle qui balaiera tout, hue dada, elles me tiennent par la taille, les épaules, je suis toute désarticulée, hue dada, et les pions qui fument et s’enferment dans leur brouillard, hue dada, je sens qu’il ne va pas pleuvoir, trop chaud, pas ce léger vent frais qui précède le tonnerre, elles serrent trop fort , hue dada, je ne sens plus ni mes bras ni mes jambes, j’ai envie de crier mais non, hue dada, de crier haut et fort mon dégoût de ces grandes filles toutes rouges qui me démembrent comme une poupée en celluloïd, hue dada, elles vont m’arracher les yeux, je le sais, c’est toujours ce qui se passe avec les poupées, on leur arrache les yeux et on les laisse aveugles sur le plancher de la chambre, hue dada, je suis pas une poupée, pas une poupée, hue dada, et elles qui me pincent maintenant, qui me pressent tout le corps, qui me palpent de haut en bas,  hue dada, il pleut pas, je le sens, tout ce mouillé c’est pas la pluie, c’est des pleurs, des larmes, des sanglots qui me coulent dessus,  hue dada, mais comment ils bougent pas là-bas, ils en sont à leur deuxième cigarette, ils rient, j’entends rien mais je les vois rire, hue dada, ils rigolent franchement, elles me tirent les cheveux, pas une poupée, pas les cheveux, pas une poupée, elles savent que je peux pas m’enfuir, elles me coincent, j’avais qu’à dire non, non, non, je veux pas, non, suis pas une poupée, mais je dis rien, jamais rien, je sais pas dire autre chose, je dis rien alors c’est oui, et elles le savent, elles me traitent comme rien, me traitent comme un chiffon, sans forme, sans couleurs, sans vie, me harponnent, me plantent sur leurs genoux, me coupent la tête, et les bras, et les jambes, alouette, et me voilà toute cassée, sur le plancher, dans la poussière, comme une chose qu’on a jeté derrière soi, et il a pas plu, le vent est doux, les hommes fument toujours au loin, les grandes sont essoufflées, soudain très fatiguées, les mains qui leur en tombent, muettes, me laissent glisser de leurs genoux, passent à autre chose, se regroupent en humant l’air, se déplient, obscurcissent le ciel, si grandes, si fortes, si bruyantes, elles sont lasses, et je les vois s’éloigner sans un regard sur la poupée en morceaux, elles marchent et je pleure sans une larme, elles disparaissent derrière le marronnier et je peux enfin me relever et m’enfuir, tout au loin, là où elles peuvent pas m’atteindre, je me relève, elles ont disparu, je remets mes vêtements en place, ma jupe toute chiffonnée, mon tee-shirt plein de taches, des larmes, de la morve, des traces que je veux laver aux toilettes, c’est fini pour aujourd’hui, elles sont heureuses, ils écrasent leurs cigarettes dans les géraniums, pas de mégots dans la cour, ils redeviennent sérieux, elles se mettent en rang, c’est moi qui vais être en retard, et mon tee-shirt avec ses taches, pas eu le temps d’aller aux toilettes, vont se moquer de moi,  « bébé cadum », patate, allez, va jouer, je trouve plus toutes mes jambes, il y a des morceaux qui sont éparpillés dans la poussière de la cour, j’y arriverai jamais, je serai jamais à l’heure sans toutes mes jambes, je vais pas pouvoir y arriver, suis trop petite pour devenir grande, les grandes elles, elles savent, elles ont appris, elles le disent pas aux petites comment, elles parlent derrière les murs et elles rient bêtement, elles se racontent des choses que je connais pas mais que je veux savoir, elles sont là, penchées derrière les portes et elles parlent bas, c’est pas du jeu, elles parlent trop bas, j’entends rien et je peux pas m’approcher trop près, sinon, c’est reparti, mais je veux être grande aussi, pour leur dire non, leur échapper, leur glisser entre les mains, leur dire non, mais je dois apprendre et personne m’apprend, alors je me retrouve sur les pavés de la cour en cherchant tout ce que je peux retrouver et qui est perdu dans la poussière, le temps a passé, je suis à peu près grande, je suis allée aussi derrière les murs, j’ai connu la part des grandes, les pions ont vieilli et ils ne fument plus, les grandes sont devenues vieilles et elles pleurent plus souvent qu’à leur tour, le temps passe de plus en plus vite et je cherche tous ces petits « non » éparpillés et que je ne retrouve jamais quand j’en ai besoin, ces « non » qui sont là pour me sauver des « oui » qui m’étouffent, me tombent sur les épaules comme une pluie froide, tous ces « oui » que je dis sans même m’en rendre compte, les « oui » de l’abandon qui font de l’abandon et les « oui » de l’amour qui ne font pas d’ l’amour, tous ces « oui » de nuit et de brouillard, tous ces « oui » de burkas, des « oui » qui tombent sans qu’on s’en aperçoive, tous ces « oui » m’appartiennent, me collent à la peau comme un sourire trop grand, ils me font galoper, courir, traverser la vie comme une balle, une balle de « oui », une balle de consentement, une balle qui ne me donne jamais ce que je veux gagner, une balle qui frappe toujours en plein cœur, une balle magique, qui perfore jusqu’à la volonté, une balle explosive qui ne donne pas de joie, cette balle, j’en connais la trajectoire exacte, le tracé mortifère, c’est la balle du renoncement, celle qui fait disparaître d’un coup, qui désarticule la poupée, qui la jette sur le sol et qu’on enjambe sans un regard, c’est une balle qui n’est pas un coup de grâce mais un coup de trop, une balle pas perdue pour tout le monde et que je vois venir, tremblante dans la chaleur de sa vitesse, dans le flou du feu, un « oui » sans répit, un oui majestatif, un « oui » initial, oui.   

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Rien du tout

Posté par traverse le 11 décembre 2006

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Comment, tu y crois encore ?  Tu les vois pourtant s’agiter, se contenter de presque rien, rêver de presque tout, s’empoigner, se tordre et se cracher dessus ? Et là, un enfant assis dans la poussière. Il joue de presque rien, il rêve de presque tout…  Il y a du tumulte, des forces qui se liguent contre le poids des choses, des rires, des ruades, des tristesses, des ressacs, des secousses, du temps, encore, et soudain,  au-dessus de nos têtes passent les oiseaux…

Des rizières, des champs de blé, de maïs , des greniers, des étables, des caves où roulent les patates , des rivières de manioc et de palme, tout ça et plus encore, tu l’as mangé et bu, tu t’es délecté des choses qui demeurent et de celles qui passent, rien ne suffit à te remplir du monde 

Rien mais de l’autre côté quelque chose qui efface peut-être le rien de l’autre côté.

Sur le sentier, des empreintes, ce qui reste de la pluie quand l’homme est passé. 

Là-bas souffle jusqu’ici et là-bas vient dans le vent d’ici.

Rien ne tombe sous le sens,  rien dessus non plus  Les mots nous tiennent à l’abri des vents rhétoriques.

Tout continue, le brigandage de la raison, le sperme affalé dans la pourpre des ventres, le museau des lumières jusqu’au seuil où je bascule. 

 

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Le jardin des paroles

Posté par traverse le 11 décembre 2006

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L’homme n’aimait rien tant que d’aimer mais il ne savait que faire pour que son amour dure. Il aimait comme bat le cœur d’une souris, il savait que ce n’était pas la meilleure façon mais n’en connaissait pas d’autre. 

C’était un enfant encore que son âge déjà le portait  vers la cassure  des oublis. Il savait aimer depuis le petit matin jusqu’à la nuit profonde mais toujours  la femme aimée exigeait de lui qu’il l’aime autrement et aime autre chose que ce qu’il aimait. Peu à peu, il cessait de l’aimer pour en aimer une autre. 

Il chercha alors plus de femmes encore et encore toujours plus, du Nord au Sud, d’Est en Ouest, il les cherchait pour qu’elles le distraient de cet amour  qu’il voulait tant donner. Il en perdit le sens de la géographie, et oublia ce qu’il cherchait dans les bras  de celles qu’il perdait  aussitôt. Il se prit alors à aimer le nom-même de l’amour qui est l’histoire  de tout amour…. 

Un soir de tristesse plus lourde que la nuit, il raconta son histoire, jusqu’au matin et il se prit à aimer l’écho de sa parole qui était pleine comme  les histoires qui sont souvent de futures amours. Il parlait, parlait, les hommes et les femmes écoutaient sa parole qui roulait de sa bouche, jusqu’à eux sans effort. Ils l’écoutaient en cherchant cette petite histoire inquiète qui est le signe de tout amour. L’homme tout entier parlait comme il rêvait d’aimer. Il était engagé dans chaque souffle, livré à ce qu’il faisait naître dans le cœur de ceux qui l’écoutaient.  Il parlait avec tant de désir qu’un jour il fit moins attention  à ceux qui l’entouraient. Ils étaient à lui et il y prenait plaisir.  Il devint peu à peu vaniteux et plus triste encore. Il exigeait toujours plus de rires, plus de larmes et toujours plus d’amour. Il ne reçut que les rires et les larmes et il tomba malade. On crut même qu’il allait mourir.  Il demanda alors à une belle qui était à son chevet un dernier gage d’amour,  une rose en hiver. Mais pas de rose dans son hiver et il cessa de parler. 

Chacun s’en retourna alors à ses occupations. Il survécut mais il était seul  maintenant à parler, et à tisser des histoires vides et froides  que sont les histoires sans amour. Il se retira un soir dans son jardin  tout en fraîcheur et il écouta en lui le silence peu à peu prendre la placede ses paroles creuses. Le jardin était bruyant des souffles et des chuintements des insectes, des fontaines  et des oiseaux. Le temps prit tout son temps, puis un peu moins  et il entra dans la vieillesse. 

Un jour, un jeune homme pénétra dans le jardin, il était couvert de l’ombre de chagrins anciens. Il plongea les mains dans la fontaine, but une rasade et s’adressa au vieux tout chiffonné de regrets. « Je suis venu te voir car tu savais, dit-on, raconter des histoires d’amour».  Le vieux lui fit signe  de poursuivre. « J’aime une femme et ne sais comment me l’attacher à jamais.  Tu pourrais m’enseigner ces histoires qui lient les femmes  à leurs amants. » Le vieux lui fit encore signe  de continuer. Le jeune homme parla, parla, parla encore  jusqu’au cœur de la nuit. Il parlait de lui, de son amour, de ses efforts pour conquérir la femme tant aimée. 

Quand le soleil se leva, il était encore occupé à parler comme s’il n’en n’avait jamais fini de reprendre encore et encore les fils de son récit. Il cousait chaque morceau et toujours  une pièce lui manquait. Enfin, il se tut, épuisé, le soleil était déjà haut mais le vieux exigea qu’il enchaîne encore et encore paroles sur paroles… Le jeune homme se fâcha et lui reprocha  de se moquer de lui. Le vieux l’écouta jusqu’à ce que la colère de l’amant vienne mourir  dans l’herbe humide.  « Ecoute maintenant ton souffleécoute comme il bat, écoute comme tes mots sont précieux, légers et tout enveloppés d’air,  écoute comme ta parole abandonne les détours, écoute comme tes mots se sont lentement vidés de toi. Avant tu n’étais que désir,  masques et mensonges, tu étais tout occupé de toi et ton amour était tellement puissant que tellement l’enfermait…Cette femme que tu aimes sait que la place est étroite entre tes paroles  et ton amour. Retourne maintenant vers elle et nourris ton histoire, du souffle de l’absente… » 

Le jeune homme partit au petit jour et nul n’entendit plus  parler de lui.  Ne reste que cette fable et vous qui l’écoutez. 

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L’école a brûlé (suite2)

Posté par traverse le 11 décembre 2006

                                                           Vive les vacances, 

plus de pénitences, 

                                                            les cahiers au feu 

et les profs au milieu… 

       C’était pour rire, pour chahuter, pour le bazar, pour échapper un instant au sort des gamins aux têtes bien rasées. Quand les pions passaient près de nous, on chantait à tue-tête, puis on la fermait. Et l’année reprenait, les cours, l’ennui, la violence, l’humiliation, la médiocrité, les injustices qu’on avalait en douce mais qui nous pourrissaient la vie, les filles qu’on apercevait à la récréation de l’autre côté du mur, les gifles parfois, mais pas souvent, les rangs, toujours et le temps qui se traînait. On y arrivait ou pas. Certains nous quittaient à peine passé l’âge des culottes courtes, apprentis, manœuvres, coursiers, il y avait toujours moyen de s’en sortir. Les accidents de moto ont commencé à élaguer, mais c’est venu un peu plus tard.

      L’école, pour beaucoup, c’était un parc d’où on regardait le monde. Un parc sombre et dangereux où la plupart apprenaient consciencieusement à devenir les salauds d’aujourd’hui. Pas bêtes, drôles souvent, amicaux à cracher par terre comme un seul pote, mais des salauds qui se promettaient de leur en faire baver.        

      Le temps a passé, la chanson est morte et l’école a brûlé.       

      Je ne sais plus ce que je suis aujourd’hui, un peu salaud, un peu perdu, un peu trahi. Et des choses à faire encore, plein les mains. Je ne sais pas ce qui a raté exactement, peut-être tout ce qui semblait avoir réussi.

       Mais l’école a brûlé et cette veille chanson de gamins fabriqués dans l’écoeurement des devoirs de toutes sortes me remonte au bec ce matin. 

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L’école a brûlé

Posté par traverse le 15 novembre 2006

L’école a brûlé, une fois encore le feu a remis le compteur à zéro dans ce minuscule état de papiers et de chaises brisées, l’école a brûlé et des fantômes piétinent  brouillons et essais de bonheur, des enfants sont passés et repassés sous les fourches de la colère, ils soufflent dans des masques lisses et s’enfuient dans la nuit en riant de ce crime facile.

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La pluie lave la pluie

Posté par traverse le 15 novembre 2006

La pluie lave la pluie sur les vitres de ma chambre et dehors des hommes courent sans que je m’en réjouisse, ils tombent parfois frappés dans le dos d’une mauvaise nouvelle et de la nuit qui vient mais personne ne sait que celui-ci ou l’autre sous les arbres basculent depuis longtemps, que ça n’a pas arrêté cette chute commencée il y a des années quand ils avaient la force de se trahir encore dans des corps sans histoires et de lever les yeux dans un rien de colère vers la fenêtre aux rideaux bien tirés.

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C’est de parler d’amour

Posté par traverse le 17 octobre 2006

parc026.jpgC’est de parler d’amour que les hommes aux terrasses de l’automne finissent par se lasser, ils savent que ça n’a pas marché comme tout ce qui les entoure mais ils dient cela en relevant leur veste et en baissant la voix tant il semble qu’ils se fatiguent déjà des illusions précaires de ces conversations, encore un verre pour moi, ils se lèvent lentement et les arbres de l’allée soupirent en attendant leurs pas mal accordés à cette envie douce de pleurer qu’ils emportent chez eux.

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Des petites gens cette nuit

Posté par traverse le 16 octobre 2006

portanger.jpgDes petites gens cette nuit m’ont parlé de misère, simplement à table en riant entre deux bières qu’ils boivent à la bouteille sans se demander si les nuages et le vent et la pluie leur appartiennent un peu, deux bières et la soirée est bonne pour dire et contredire ce qu’ils disaient hier, deux bières et c’est du temps qu’ils émiettent entre leurs doigts, ils regardent la table, la nappe en papier blanc, le cendrier et leur portable qui sonne pour rappeler que les nuages, le vent et la pluie au-dehors passent sans se soucier de la poussière qu’ils ont si souvent sous les ongles.

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De sa main posée

Posté par traverse le 10 octobre 2006

doloresenfant.jpgDe sa main posée sur sa bouche c’est de l’enfance qu’elle empêche de sortir et qui fuit entre ses doigts pendant qu’elle s’encourt dans l’ombre, je passe en roulant lentement dans son sillage et des cris, des ballons, des pères sévères et des dimanches trahis se bousculent sur le siège arrière, je ralentis dans le silence qui éteint la jeune femme déjà loin quand le feu passe au rouge.  

 

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La pluie

Posté par traverse le 1 octobre 2006

1996-083.jpgLa pluie tombe en ce moment et chasse les chaleurs dans les bas-fonds, la nuit n’a rien perdu de sa capacité à faire tourner la sauce des dernières heures du jour, des voitures passent en faisant frire la rue et s’en vont dans des trous de silence et de songes rétiniens, soudain plus rien n’a lieu et c’est un court moment un temps qui se refait, qui se remet en boule et suspend le vertige où tout nous est compté..

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C’est un chien

Posté par traverse le 30 septembre 2006

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C’est un chien qui s’est mis à crier, de mon bureau j’entends les freins, les klaxons et les portes qui claquent au loin sur des enfants en pleurs mais ce chien criait plus fort que tout et chacun devrait connaître ce cri au-delà des chocs et des plaintes, cette colère aiguë qui m’a fait me lever pour voir des gens courir et se précipiter dans les sons comme des papillons sur une lampe froide, c’est un chien qu’ils portaient en soutenant sa patte et les freins, les klaxons et les portes ont regagné leur place pour s’asseoir d’une fesse sans chichis ni manières sur le bord du silence qui retenait son souffle.   

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Que peut-on voir ici

Posté par traverse le 30 septembre 2006

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Que peut-on voir ici, ciel clair et nuages ne piquez pas du nez dans notre humanité, je vous le demande, comment les hommes qui sont comme des éponges usées, comment vont-ils ainsi avec tant de chagrin alors qu’ils ont grandi ensemble dans des lieux dispersés qui sont comme des déserts qu’ils poussent devant eux, que peut-on voir qui ne soit déjà vu et que j’aimerais revoir en allant au marché où les fruits sont si beaux qu’ils sont un peu du ciel et des nuages clairs qui s’arrêtent ici..    

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En balancier entre ses doigts

Posté par traverse le 30 septembre 2006

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En balancier entre ses doigts une cigarette l’empêche de tomber dans le regard des hommes et son voile lui fait un visage de poupée glacée, elle secoue ses cendres comme si une partie d’elle était à la cuisson et elle s’ébroue dans le mépris de ce qu’elle ne sait pas encore être, d’un coup l’orage, la pluie, le vent, sa mère qui passe au loin,  de toutes les façons la jètent enfin au centre d’un sourire.

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J’ai vu il y a peu

Posté par traverse le 26 septembre 2006

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J’ai vu il y a peu une jeune femme traîner son enfant comme on n’oserait le faire d’un chien mort, on aurait pris une pelle ou serré des liens aux pattes, craché dans ses mains et enfourné tout cela dans la terre grasse du jardin, mais non, cet enfant n’avait droit à aucun des égards du chien mort et il criait sentant sa vie d’animal bien mal embarquée, que voulez-vous, nous étions aux caisses de ces grands magasins qui sont des passes dangereuses pour les mères incertaines, un voulait tuer la mère, un autre le chien, mais nous étions pressés de rentrer chez nous et un même et étrange sourire, avec des yeux baissés, nous ramenait au chien, il était dans la bave et les larmes, tout fouetté d’ivresse et de colère, je me suis dit qu’un assassin ou un père de famille allait sortir de ça, vingt ans encore et la mère serait vieille ou allongée dans la terre grasse, j’ai vu tout cela en cherchant dix cents dans mon porte-monnaie..

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Ce soir c’est un ami

Posté par traverse le 24 septembre 2006

liege 027.jpgCe soir c’est un ami qui est parti rejoindre son fils pour parler de travail, rien de plus évident que cette relation où ils vont éblouis sans se plaindre de cette lumière qui les aveugle parfois, rien de plus évident que nous échangions du vin contre des promesses de jeunesse, et du vin encore et de la jeunesse  en apnée dans le vin, rien de plus évident que nous parlions de nous et du monde et de nous sans oublier les autres, mondes et nous tout dispersés dans des promesses encore, demain quand on sera morts et le vin si éteint que même les autres mondes se logeront en nous, demain qu’allons-nous faire pour mieux tracer les cercles du vin, des autres mondes et nous, qu’allons-nous faire dans la polygamie des désirs ?

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Il n’y a rien à faire

Posté par traverse le 24 septembre 2006

meduse.jpgIl n’y a rien à faire cette nuit à peine le vent, la pluie et toutes ces choses qui font trembler la maison qui est le début de tout vocabulaire, il n’y a rien à faire cette nuit s’est inclinée dans le souvenir récent de ceux qui n’ont plus que la nuit pour commencer l’apprentissage de leur abécédaire, il n’y a rien à faire cette nuit le ramadan tombait comme un voile sur des yeux tout empêchés de cette beauté terrible, dans le tissu le sang, le vice et la vertu, dans le tissu la faim, le sucre et la durée, dans le tissu le songe et le mensonge, dans le tissu des chaînes aux pieds des écoliers, dans le tissu des saisons qui ne comptent pas leurs heures, dans le tissu des femmes qui marchent dans le souvenir inquiet des noces à venir, il n’y a rien à faire cette nuit à peine les écrans, les danses et les chants ont-ils cessé de faire tourner leur cuiller dans la bouche des premiers que déjà le bonheur pose son front sur la table et attend le vigoureux tranché du boucher orphelin.

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N’en n’avez-vous pas assez

Posté par traverse le 23 septembre 2006

homme vert.jpgN’en n’avez-vous pas assez des partouzes de la théologie qui se tiennent au sec dans le fond du frigo, sur la table parmi les viandes et les sauces, dans le lit où la femme que j’aime n’a que faire de ces dieux-là pour un soir, pourvu que d’autres soirs la distraient de ces hommes inachevés qui vont s’asseoir sur la berge des lames et des fumées, n’en n’avez-vous pas assez de cette chanson triste qui habite nos maisons depuis bien trop longtemps, n’en n’avez-vous pas assez de voir le blé tordu dans les épis éphémères que les mulots désertent parce qu’ils ont la sagesse plantée au creux du foie et que la faim n’a que faire de cet inachèvement, n’en n’avez-vous pas assez ?

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Aujourd’hui c’est le ciel

Posté par traverse le 23 septembre 2006

hannut 018.jpgAujourd’hui c’est le ciel qui se ferme sur ce qu’il était déjà difficile d’apercevoir en pleine lumière, un temps sauvage et délicieux où je promène en fraude la nuit parfois plus souvent que le jour des illusions mêlées aux promesses du temps, je sais que c’est alors la confusion des saisons et des heures, que je serai bientôt cette écume autour des lèvres de ceux qui ne se comptent plus tout à fait dans la cohorte, que je me suis souvent perdu dans ces phrases décousues et  dangereuses qui entourent les absents, que je me suis égaré dans un temps trop restreint et c’est de ces hommes afférés au bras des autres hommes que je porte le deuil, comment pourrait se défaire ce muscle noué autour du cœur qui me coupe le souffle et me renvoie dans un mouvement sans cesse à découvrir comme on dresse la table ou on refait le lit, comment être à la hauteur des enfants qui en cet instant précis apprennent à se tenir debout sur des jambes encore souples alors qu’ils ont pour un petit instant le cœur délivré des muscles de la glaciation et la bouche entrouverte sur le vent qui les porte au milieu de la route?

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Je travaille à ma table

Posté par traverse le 19 septembre 2006

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Je travaille à ma table, il y a des fleurs au-delà, dans le parc où je vais trop rarement, des avions passent dans l’illusion du bleu, je les entends à peine que déjà le glissement de toutes ces choses en moi, dans un ordre précis, les fleurs avant le ciel et l’avion sans le bleu, le parc tout autour de ma table et de la durée un instant, un furtif accord entre ma respiration, les arbres qui m’entourent et une tache de lumière sur le sol entre deux racines, sur le plancher encombré de livres et de dossiers à terminer, une goutte à peine, une piqûre par laquelle passent toutes les autres taches de ma chambre d’enfant, de l’hôpital où j’ai perdu les amygdales, du grenier quand Robinson se prépare à attendre, du livre où il se tapit, de la Semois, du Douro qui trempent leurs lumières dans l’eau verte, toutes les taches passent par cette pointe d’où fuit et se remplit le monde.

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Coup de sang (monologue, extrait)

Posté par traverse le 8 septembre 2006

atelierkin.jpg…un jour…oui…un petit garçon s’est dressé devant moi…c’était un rêve probablement…vous avez remarqué comme ce mot « rêve » à l’instant vous laisse entendre que ce n’en n’est pas un mais que je ne sais comment dire cette chose en moi ouverte comme un livre dans la lumière, ce petit garçon était très pauvre, presque nu, le visage sali de larmes et de crasse, le petit garçon s’est approché de moi, j’étais dans une voiture, c’est vrai, il est resté à distance, j’étais avec quelques amis, invitée, c’est vrai aussi et très bien entourée mais il était bien là, les mains enfoncées dans les poches de son short déchiré, il était là et je m’en souviens bien, il était tout éclairé dans le faisceau des phares, c’était la nuit, je m’en souviens très bien, une nuit noire et chaude comme on rêve d’Afrique, il s’est approché en narguant la voiture et moi qui étais effarée de le voir su dressé devant cette chose bruyante et métallique qui effraie les oiseaux mais cet enfant joyeux nous regardait de face, les yeux dans la lumière écrue et il s’est avancé en nous tendant la main, il mendiait, il demandait l’aumône, c’est un mot tout aussi inquiétant que peste et malheur, ne trouvez-vous pas ? il s’est approché et la voiture s’est mise lentement à avancer, il s’est arrêté et nous a regardé calmement, et nous étions glacés, il n’a plus bougé et la voiture lentement, très lentement aussi s’est arrêtée et le petit était toujours dressé, main tendue et sourire de victoire aux lèvres, il a tendu la main encore plus fermement et il savait alors qu’il avait gagné, magnifiquement gagné et rien de ce que j’avais appris et fait jusqu’à lui, aujourd’hui, n’avait servi à faire en sorte que ce petit garçonne soit pas là, torero, à nous menacer de sa main de misère, il a gagné se pièces, toutes celles que nous avions sur nous et billets et excuses et des restes de colère aussi, probablement que nous lui balancions à l’enfant arrogant qui nous regardait nous délester de ce que nous avions encore au fond des poches, il a ri et les autres sont venus, ils ont ri et partagé la fortune du jour, la nuit est retombée, plus rien ni personne devant les phares, le vide tout à coup, le vide, le vide…

 

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Grimaces

Posté par traverse le 8 septembre 2006

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Il n’y a pas de règle, le tout est de rendre compte des grimaces et des dérèglements de l’univers. Quelque chose de la grimace, autrement dit un reste de la Méduse qui traîne en permanence sur le visage du monde et qui devrait nous laisser dans l’effroi ou la joie d’avoir pu approcher si près tant et tant d’horreur inutile.

Sur ce visage, c’est de l’enfance, du monstrueux, de l’obscène, de la curiosité aussi qui ont survécu à ce qui mit autant d’années à nous façonner la face et la démarche et que nous appelons, faute de mieux, intelligence.

Car cette intelligence-là est probablement ce qui nous a le plus conduit au tombeau, et nous y arrivons…en grimaçant. Ces étirements de l’âme et de la peau, ces laideurs appuyées, ces affres simulés sont les signes amoureux de notre ancienne fréquentation des monstres, et que nous tentons d’oublier dans la raideur (des lois, des dictatures, des démocraties). De la raideur enfin, il nous faut oublier également l’impossible projet. 

Cela tient grâce à la violence ou, au mieux, à l’absolue désinfection des comportements et des pensées. Plus propre que jamais, l’art s’éloigne et de la violence et de la purulence. Il se veut ludique, adapté, émotionnel, classe.

Les grimaces ne sont plus que des tics, les monstres, des marionnettes souples, l’obscène du porno chic et le vertige de l’oubli du « devoir de mémoire ». Un devoir de plus assigné à l’art et le voilà (re)devenu saint-sulpicien. Il régule, accueille, comprend ; il combine, organise, s’interpose (contre les « barbaries » de tous ordres) ; il rassemble au lieu de diviser, accorde au lieu de décomposer, bref, évolue.

Probablement qu’il sait qu’il ne compte plus.

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L’atelier des illusions (suite « Quinta »)

Posté par traverse le 22 août 2006

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Le fleuve passe, une lame enfoncée dans les collines qui s’écartent de ce miroir où elles tombent en escarpements de vignes et sentiers de misère…De la boue et des coulées de vert se répandent dans les eaux. Le Douro est rapide ce jour-là, il tente de respecter l’horaire que le paysage lui impose, le courant trouble le ciel qui laisse flotter un nuage ci et la entre les algues.La Ferme, la Quinta, est ouverte. Portes, fenêtres, terrasses, patios, tout et ouvert. Les murs prennent l’air avant la semaine d’enfermement qui va commencer. Le vent balaye la cour, le soleil décolle le bleu de la piscine qui coule entre les arbres.De l’autre côté du mur de la propriété, la gare, le réservoir d’eau toujours intact, dans l’attente de locomotives qui ne passeront plus, deux voies pour un seul quai, du temps suspendu, de la chaleur en cristal sur les azulejos des murs, des hommes et des femmes immobiles et silencieux…Seul un chien miteux semble témoigner de l’intérêt des points de vue, il court d’une voie a l’autre, renifle les sacs des voyageurs, reçoit caresses et mouvements brusques, attrape les mouches a coups de gueule bruyants, dépense son énergie sans compter, tire la langue à l’ombre qui l’invite, pisse contre la porte des guichets, aboie une dernière fois et disparaît dans les buissons d’acacias.

Le train repart, les premiers participants se regroupent, se saluent, s’embrassent, certains se demandent soudain pourquoi ils sont la, ils savent que le temps, ici, ne leur fera pas de cadeau, il les saisit déjà a pleine gorge, les crocs se resserrent d’un seul coup, anxiété, chaleur, fatigue, tristesse aussi devant ce lieu suranné qui les projette d’un seul coup dans l’enfance et dans la mort, ils se reprennent, parlent fort, cherchent l’animateur du regard, perdent tout espoir, aimeraient pleurer ou mordre, soudain, les choses se mettent en place, ils abandonnent, rendent les armes, sourient, il est la, leur faisant de grands signes, deux voitures attendent leurs bagages, chacun s’aide, des épaules se touchent, des mains se frôlent dans les coffres brûlants, une dernière respiration, on se redresse, il va falloir y aller, bientôt les chambres, la salle de travail, des souvenirs d’internat pour certains, l’angoisse revient, ils savent qu’ils sont la pour ça, où sont les toilettes ?
  

 

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tout est cerclé de pluie

Posté par traverse le 22 août 2006

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Images clichés odeurs tout est cerclé de pluie et un souffle de vent me fait souvent pencher la tête, on respire, on se livre tout entier au clapotis de l’air, de la gorge aux poumons, ça siffle, ça embrouille le souffle direct, ça se disperse autour des bronches, ça racle, ça arrache, ça passe mal mais ça vient de faire le plein, on est à nouveau bordé de bruissements légèrement humides, on renâcle, on expire le temps de se reprendre, ça continue, ce rythme qu’il faut parfois briser, laisser faire la vitesse, la peur, l’accéléré soudain de l’orchestre du sang, ça grouille de partout malgré notre désir de grammaire et de ponctuation, un souffle meurt en vain, il se nourrit de sa disparition, il fore dans le profond, là dans les caves basses, et ça gémit un peu parfois, c’est de l’or de douleur cette métamorphose du peu en feu, cette flambée de chaux qui passe sur le voile des sanies et des gémissements, ça nettoie la langue, les ratés inaudibles, les mots tombés dans la désuétude de l’âge, le craché hasardeux des anathèmes tout racornis dans la béate admiration du monde, du peu qui se dilate en feu qui ne veut que s’éteindre et contre la vitre, dehors, des brassées d’inquiétude qui sèchent dans les arbres et tombent délivrées au seuil de ma maison… 

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Comment se dire que c’est fini

Posté par traverse le 21 août 2006

Comment se dire que c’est fini que là bientôt faudra r’tourner, dans ces écoles remplies de vide, de belles paroles et d’uniformes, tiens ça revient, les p’tites jupes bleues, les pulls tout gris, les chaussettes blanches, le cœur bien propre, comment se dire que c’est fini, que là bientôt faudra ramer, pas faire de vagues, le dialogue c’est du silence autorisé,

hé, bougez-vous, les jupes bleues, gris pantalons, tenues correctes et bel ennui, bougez-vous donc, r’fusez l’ennui organisé entre la classe et la récré, un phénomène de société comme disent les profs en s’pinçant le nez très éclairé, et les parents disent oui oui oui béni oui oui, on est contents on vous les prête du p’tit matin à tard le soir et un bon prêt sans intérêts n’est pas affaire à faire ensemble, comment se dire qu’on y retourne, ça me chamboule, ça me tourne-boule, c’est pas Kaboul, pas Istanboul, c’est pas l’Irak on est patraques, faudrait pas mettre tout dans l’même sac, on vous les prête, panpan pepet, faut nous les rendre, mieux policés, bien orchestrés dans le blabla des Je m’en fous, des Rien à fiche de ce bazar même pas marrant, on vous les rend mais pas polis, pas dégrossis, pas bien finis, c’est votr’boulot, d’les dégraisser, d’les défroisser, d’les habiller dans de beaux draps, allez, au pas et avanti la musica, tralalalère, les Mousquetaires marchent pas au pas, ils sont par terre depuis longtemps, papa maman, monsieur, madame, faut pas nous prendre pour des poussins tout beaux tout peints avant d’passer au Téléthon des oisillons gentils tout bons, bien le bonjour papa, maman, monsieur madame, on apprend vite quand ça vaut l’coup, on s’y remet matin et soir quand faut connaître c’qui fait paraître intelligents, papa maman, monsieur madame, on vous regarde et on se dit qu’ça vaut pas le coup de s’tordre le cou dans le grisou des blablasblas, des faut savoir, faut s’adapter, faut s’développer pour échapper à cette misère de nos grands-mères, grands-pères, vieux rastaquouères du temps lanlaire où cette école valait la peine qu’on se démène pour y apprendre le Nord le Sud, le haut le bas, le bien le mal le chaud le froid avec des profs qui osaient dire ce qu’ils pensaient…

 

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Que voulez-vous c’est le Liban

Posté par traverse le 21 août 2006

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Que voulez-vous c’est le Liban qui est mis sur le flanc, il est pas noir il est pas blanc, c’est le Liban, c’est le Liban, Liban, Liban, c’est le lit blanc des crimes et châtiments mais ce lit blanc pas assez blanc devient si rouge et sale que je me dis que jamais plus je n’dormirai, ça non, non, non, dans de beaux draps 

C’est le Liban qui a mis trop de temps à comprendre qu’il est trop tard pour s’étonner des balles, des pleurs, des cris et des massacres, le lit tout blanc se retrouve noir quand la nuit tombe sur le Liban, 

Et rien ici, pas vous, pas moi, rien ici bas, ni là, là bien trop haut pour ceux qui croient, rien, rien rien de rien, ne me fera dire que ce turban, cette croix rouge, ce MSF ou cette église ne savaient pas que le lit blanc du beau Liban allait d’un coup, d’un seul coup de tonnerre connaître la guerre, une fois encore, une fois de trop, une foi à quoi ça sert, à quoi ça sert la foi pour en être là, dans le lit blanc tout moche et tout cassé du Liban blanc couvert de sang, de larmes et de paroles, en grec, en hébreu, en français, en allemand, en arabe, en espagnol, en anglais ou en serbe ou en n’importe quoi, en persan, en flamand, en portugais ou en chinois peut-être, en toutes ces langues du Liban si étonnant, si libre, si élégant qui en est là comme deux ronds de flan, et bien ce que je pense, les autres et moi, moi et les autres, c’est qu’on devra se lever tôt bientôt pour nous faire croire que tout est blanc dans cette histoire d’injures, de menaces et de batailles, les uns tout noirs, les autres blancs et nous tout gris d’avoir si peur d’en être aussi, d’un coup, soudain, pour un oui pour un non, pour un baptême mal placé, pour un mariage trop arrangé, des funérailles prématurées, d’en être tout raplaplats, tout dérouillés d’angoisse et de se dire que dans ce présent, cet été si étrange, si beau et si dangereux un nouveau clan va apparaître, celui des excuses, des navrés, des mais, des savais pas vraiment, des je m’en fous pourvu qui paient, des pardons le ferai plus, des choses pas belles et très habituelles vont être dites et dites redites encore jusqu’à la nuit sur le Liban, Liban pan pan, Liban maman, Liban perdant.

 

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l’atelier…suite

Posté par traverse le 13 août 2006

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2.

 

Ils viennent de partout, écoles, usines, familles, prisons, hôpitaux, centres culturels, bibliothèques, de tous ces lieux de pauvreté secrète, ils découvrent, prennent position, s’installent, parlent d’écriture, d’emblée, ils en rêvent, ne savent plus que dire, se préparent au pire qui serait de comprendre qu’ils ne pourront jamais y arriver seuls, alors se rassemblent, s’encouragent, se soutiennent, comparent la qualité des ateliers passés, rêvent de celui-ci, anticipent leurs résultats, s’inventent de lourdes préoccupations récentes, des mariages, des naissances, des enterrements, des bouleversements métaphysiques soudains, des parents morts et des maladies secrètes, se nourrissent de malheur ou d’un excès de bonheur trop exubérant, évoquent Dieu, le Diable, le sexe, le trou, le grand  trou du remords, la vie passée a des choses trop humaines, puis se reprennent, se contredisent, reconnaissent l’importance de la durée, de l’ennui dans la naissance d’une œuvre, combattent pied à pied la peur de disparaître dans l’insuffisance de leur ambition, citent leurs dernieres trouvailles, tombent au même instant dans un modeste silence, se rapprochent néanmoins du plus important qui est d’être la, d’avoir trouve et pris le temps sur le temps, de se reconnaître le droit a cette bizarre comédie d’écriture, ils redressent la tête, se découvrent un destin, une famille, du moins une tribu d’errance, certains se connaissent depuis si longtemps, ils écrivent ensemble depuis une éternité, se lisent et se commentent avec tant de complicité qu’ils en deviennent exceptionnels, ils tournent autour de la bête, ne l’approchent que rarement, crèvent de peur, ne peuvent pas en parler encore, la dynamique doit se reconstruire a chaque fois, les présentations auront lieu ce soir, sont un peu tendus, savent que le jeu qu’ils jouent n’est pas très net, affirment le jour en rêvant de la nuit, ont peur du noir et le redoutent encore plus dans la solitude qu’ils prétendent atteindre, déballent leurs petites affaires, dictionnaires, ordinateurs portables, crayons de couleurs, fiches et outils déclencheurs d’imaginaire, ont appris que ca se travaille comme le reste, mais ne savent pas toujours comment travailler le reste, échangent des revues spécialisées, des adresses de sites Internet, des souvenirs, de la peur au ventre, du désir au cœur et des banalités.
 

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L’atelier des lieux communs

Posté par traverse le 13 août 2006

 1. 

Je me suis refusé longtemps à l’écriture de ce texte. 

Je me disais, qui parle, elle, lui ou moi?

Elle, lui, écrivent dans l’atelier d’écriture. 

L’autre, celui qui anime cet écrire dans et hors atelier, c’est moi, souvent. 

Tout se passe entre elle, lui et moi. 

C’est grâce à eux principalement que ce texte existe.

Je préférais me dire qu’en écoutant ces hommes et ces femmes en train de tenter d’approcher la bête, j’en apprendrai bien plus sur cette satanée traque qu’en forant dans ma propre expérience. 

J’ai évoqué la bête, souvent.

En ce moment, elle me caresse le dos mais c’est une bête aux muscles tendus, sans pardon, dévorant vivants et morts, infidèle à la réalité, livrant ses largesses d’un coup, réanimant le monde endormi que nous transportons d’une génération à l’autre, nous arrachant à la lenteur de vivre, évidentes comme l’eau et la soif. 

Voila la bête qu’ils veulent approcher.

Nous en parlons régulièrement eux et moi.

J’aime leur rappeler qu’elle réclame sa livre de chair à chaque mot juste. 

Je frissonne en l’évoquant et ça nous donne du cœur à l’ouvrage. 

Dans l’atelier, je rencontre des personnes magnifiques, en colère, étrangères parfois à leur véritable voix, attentives au moindre détail, naviguant sur les lieux communs et soudain les perçant d’une phrase, de quelques mots nus comme le marbre, les yeux grands ouverts sur des promesses impossibles à tenir, des barrières plein la tête, mais ne connaissant plus soudain l’usage des barrières, intrépides, malicieuses et hésitantes, enfin, parce que c’est la règle ici, dans ce texte et dans l’espace qui les accueille tous, l’atelier, presque toujours bien élevées.  

J’écris ces mots, bien élevées, sans guillemets.

J’insiste sur l’absence de guillemets.

Une des manies que je méprise dans le flou de mon époque, c’est cet abus des guillemets, cette avant-garde du mensonge…Il avance toujours masqué, le mensonge et ces fichus guillemets sont un des trous d’échappement de la pensée aujourd’hui.

Pas de la communication, de la pensée tout simplement, donc du courage.  

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Les femmes de la Menara

Posté par traverse le 30 juillet 2006

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Et si la nuit n’était que le dôme étouffant du bassin planté au centre des oliviers, et si la nuit ne faisait plus la différence entre les corps qui glissent lentement dans l’eau froide, comme si elle ne voyait plus ces corps flotter avant de se dissoudre et n’entendait que le cri aigu et si bref des jeunes filles comme on entend un oiseau au loin contre le vent, comme si elle n’entendait pas ses cris glisser dans les gorges des jeunes filles oubliées sur les bords de la Ménara, comme si la nuit soufflait ses derniers feux dans les gorges palpitantes et que dans ces gorges, nous aussi, nous enfoncions nos regards, nos yeux éternellement encombrés de la nuit que nous fuyons en secret dans les avantages chauds des corps achalandés dans la lumière et le bruit de la ville et que nous avons justement destinés à accueillir nos épanchements et nos pleurs, et cette nuit dure, déroule son temps sans hésitations dans la durée qui s’est enfouie maintenant dans le râle des jeunes filles et cette nuit, toujours, s’enfonce et se goinfre de la complicité des géants, de leur oeil borgne, elle se gonfle de la vertu des sourds, elle piétine dans son étourdissement, elle évente les moindres sons de son haleine d’ivoire, et la nuit s’encombre une fois encore du cri des jeunes filles, elle les décolle lentement de leur corps et les rend définitivement à l’image de ce que nous voyons ici dans la nuit cadrée avec corps en deuil, couteaux épars et sultans fatigués, cette nuit gonflée des derniers souffles féminins qui éclairaient ce soir-là la Ménara, alors le sultan se lève, il regarde droit dans l’Atlas, les yeux dans la blancheur bleutée qui cascade au loin, il regarde les cônes blancs si proches maintenant et pense à cette jeune fille qui s’enfonce dans le drapé d’argent de ses cheveux qui flottent un court instant à la surface avant les fonds noirs de la Ménara qui s’éteint dans un désir que la puissance des meurtriers a voulu légère mais qui pèse enfin dans les yeux du sultan aux mains fortes, aux doigts agiles pour le plaisir, aux bras cerclés pour l’étouffement des femmes et de la cohorte de leurs filles, aux exigences sans pardon, toujours confiant dans l’arrogance des lames et de son sexe,  et ce sont des larmes qu’il fait naître à chaque fois du bout de son sceptre, des larmes qui ont fait lentement la Ménara, des larmes qui ont coulé jusqu’aux paupières des jeunes filles qui courent encore dans les plaines de l’Atlas sans savoir qu’elles connaîtront bientôt la Ménara et qu’elles s’en émerveilleront avant de s’en épouvanter.

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Dedans/Dehors

Posté par traverse le 22 juillet 2006

mer 021.jpg Il y a dans le son de la voix la résonance d’une caisse, une caverne dans laquelle nous sommes et que nous entendons résonner de l’intérieur, comme l’écho d’un ailleurs qui est en soi. 

Voix intérieure ou voix de l’intérieur ? 

C’est l’oreille qui fait la différence. 

Notre vie tout entière, nous voulons aller là, dans l’oreille de l’autre, peut-être pour mieux entendre ce que nous ne percevons, de nous, que confus, irradié, flottant. Là, le son du monde nous apparaîtrait plus clair, échappé à la scansion du sang qui brouille, qui englue toute écoute. 

Voix du dedans, résonante, et qui fait vibrer le corps tout encombré d’organes. Voix du dedans habité de nous, sourds en nous, tendus hors de nous. 

Cette voix court le long du sang, du souffle et de la peau, passe par les gorges, les escarpements, les barrages, les occlusions et arrive enfin dans l’oreille, dont une partie passe par la bouche. 

Voix imaginaire, voix de représentation, voix rêvée ou crainte, passée par le tambour du crâne, le bec et les papilles… 

Voix du dehors, voix que soudain nous entendons, arrêtée dans la mémoire du son, l’enregistrement, cet ailleurs que nous reconnaissons sans jamais y être allé. 

Voix d’un autre qui s’éloigne de nous dès lors qu’elle se rapproche. 

Voix du dehors, qui nous met hors de nous, à l’écart de la reconnaissance, voix de l’indisctinct qui se proclame, voix altérée par ce dehors qui emporte du dedans, voix d’expire et de silence que nous lui accordons. 

 

 

 

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Du souffle, matière de la parole

Posté par traverse le 19 juillet 2006

Dans la parole, un souffle initial, un « épos » a été livé au monde et nous nous en emparons.

Souffle de la mère livré à la pulsion amniotique, souffle du poète livré à la tribu, souffle du conteur offert au temps et à l’espace pour les récréer, souffle divin pour d’autres, livrés aux hommes à bout de souffle, souffle de la loi portés sur le corps des égarés ; toujours le souffle émonde le chemin.

C’est de ce souffle qu’il est bon de se souvenir quand le narrateur parle. Il évoque cette histoire qui n’a pas eu lieu exactement comme il la raconte, mais qu’il a vécue, il en est sûr et qu’il doit faire entendre pour en confirmer l’écho. 

Une céphéide : comme une ombre sur la rétine du sang, le souffle conduit jusqu’à nous le temps de l’antérieur. 

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…et quand il perdit la parole…

Posté par traverse le 16 juillet 2006

…et quand il perdit la parole, il sentit venir en lui une mélancolie sans limites, comme une eau envahissant les eaux, quelque chose qui ne pouvait plus sortir ni entrer, immobile entre les eaux où le sombre se mêle à l’éclatant, et c’est à cet endroit le plus déserté que la parole se tapisse et qu’il ne reste rien quand les aboiements se taisent.
         Dans ce vide il n’y avait que le souvenir déjà presque ancien d’une parole qui aidait tout simplement, il le comprit alors, à faire sortir dehors ce qui était dedans.
         Il regarda le monde absent de tout bruissement, les arbres figés, le ciel qu’on ne voit plus, le soleil déjà froid, la terre qui se rapproche et que l’on sent déjà en soi, voilà ce qu’il voyait.
         Et voyant tout cela, il voulut en dire à nouveau la beauté, ce très léger mouvement qui le ramenait à lui et lui prenait la main.
         Alors, il se palpa le ventre, il devait y avoir, ça et là, dans la graisse des paroles, quelques replis de suif où l’un et l’autre mot avait connu l’abri, la graisse, les replis, le lissé, le palpé, tout était silencieux.
         Il y avait au bout de ses doigts fouaillant le saindoux quelque chose qui manquait. Et plus il palpait son ventre réticent moins il comprenait ce qu’il lui faisait, du ventre il passa à la jambe, puis à l’autre, il se palpa le bras, le torse, la nuque, les yeux, les tempes, le front et le dessus du crâne, il n’y avait plus de mots pour lui dire ce qu’il était en train de découvrir sans même s’en rendre compte.
         La graisse avait tout absorbé, des virgules ça et là traînaillaient mais le gros de la langue avait été dissout. Son ventre était vide d’être si engraissé.
         Et cet assaut du vent, ces nuées d’incertitude, quelque chose qui n’a pas de nom, tout ce vide qui rêve tant d’être plein se mit à le remplir.

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Sans oeuvres

Posté par traverse le 11 juillet 2006

Sans œuvres, vous dis-je, sans œuvres, sans exposition ni intention, sans risque ni position, sans observation ni putréfaction, simplement sans œuvres, nu et couvert de silence, immensément visible mon silence, exposé et connu, admirable et visité comme il se doit, limpides ma communication, mon site,  grâce à la corruption des lexicons et des alphabéticons, le vertige vous dis-je, la grandeur sans hauteur, voilà mon attitude, dernier cliché de mon état, visibilité lisible de mes impostures, mais quoi, cela est-il vraiment utile, une œuvre, un travail, tout un temps passé à disparaître, une perte, un gâchis, une histoire ancienne, une occupation qui risque de me délocaliser en territoires ennemis, peut-être, ou pire, être reconnu, démasqué, moqué entre deux réunions d’élection du président de machinchose ou de réélection de trucmachin qui est presque certain de pouvoir ainsi nous représenter au symposium des jeunes auteurs, pour ou contre, je ne sais, peu importe, pour ou contre, peu importe de savoir, symposium, jeunes et auteurs, voilà ce qui nous fait valser, nous met la trique à l’air ou la culotte au flair, symposium, auteurs, jeunes, les vraies valeurs sont là ; aurais pu dire « millionnaire, voleur ou voltigeur » ai préféré « auteur », pas de risque, pas de preuve, pas d’importance non plus, suffit de dire et de pas faire entendre, sans œuvres et sans les salves on est les dieux des valves, valves des auteurs sans œuvres, vulves des œuvres qui valsent et qui se salent sur le dos des auteurs à l’œuvre des temps anciens, de mémoire gâchée, de style mal embouchés; platitudes sévères, notoires inepties suffisent à un pays gaufré de certitudes, sans œuvres, j’insiste sur le trait, je réitère, j’affirme, sans œuvres, sans soucis et sans mépris non plus, je respecte ces gens tout encombrés de choses difficiles, de paroles si nues qu’elles donnent souvent envie de les laisser s‘éteindre en SOS fébriles, paroles si vieillottes, pleunichotes et pour tout dire bigotes, paroles toutes enivrées d’elles-mêmes , paroles sourdes au cliquetis du monde, silencieuses et privées, paroles de moutarde et paroles d’asticots, paroles au fort fumet et aux chairs évasées, paroles désinvoltes, légères, sautillant dans la joie de broutiller la glauque effervescence du malheur, voilà bien des paroles que laissent ceux qui lissent leurs outils contre leur cuir à vif, je les vois, las, en pantomimes de larmes arpenter la mémoire des temps sombres de l’avenir, je suis hors de cela, des simagrées douloureuses du temps, hors des visions, des  inutiles pensées emportées au-delà des raisons, je suis auteur sans œuvre, sans chipotis, sans prétexte aux études scabreuses, heureux de cet état sans compromis ; mes soucis sont ailleurs, dans la vie, bien ici, ils touchent à ce que chacun connaît et reconnaît, maux de ventre, tête lourde, âme enfuie, ils touchent à ce que chacun souhaite et revendique au cœur d’une paresse commune, ils s’attachent  au néant des espoirs sans mesures, ils plongent dans un ici, un maintenant, une vérité simple qui est que ce qui pousse tout autour de moi devra, un jour ou l’autre connaître l’élagage, la taille, l’émondage et parfois l’incendie, oui, ces choses encombrantes, ces êtres en désordre sont  dangers et menaces, et le monde est ainsi, troublé par sa fureur, stupéfié d’arrogance, il lance ses anathèmes, ses fatwas, ses insultes sans ignorer la haine et le mépris qui s’accrochent aux mots comme des teignes hargneuses, voilà ce que vous empêchez en imitant le calme et la paix des esprits sans désirs, vous êtes sans ambages, vous passez dans le temps, vous faites le bonheur des êtres sans échos, pleins d’eux-mêmes, apaisés aux paupières glacées; et une œuvre, voyez-vous, c’est de l’inextricable à jamais, du chagrin en cascades, des secrets relancés au milieu des mêlées; une œuvre, c’est juste un excédent, du poids jeté sur l’épaule des autres…rien.

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Les spectres de Marrakech

Posté par traverse le 29 juin 2006

Les spectres....  

Quelque fois, ce n’est pas la nuit, ni le vertige de se voir englouti dans la poussière des lieux communs, mais le remords d’une faute à peine effleurée, toujours présente, celle qui claque des dents au milieu des réjouissances, qui tire la vie en-dehors de la vie au nom de la vie même, vers un lieu que l’on touche rarement, et du bout des doigts,  le rêve que l’on se faisait d’elle.
     A ce moment, les spectres se retournent dans leur tombe fraîche, nous en entendons les froissements lointains et soudain nous prenons le premier train et c’est parti. Nous accélérons le mouvement de la décomposition, nous soufflons sur les braises et rien, absolument rien ni personne ne nous en empêchera, nous avons alors décidé qu’un geste, qu’une parole, une ombre suffiront à dire à ceux qui regardent que décidément nous avons touché le bord, que d’un pied déjà nous avançons et que le reste suivra, par habitude….
   L’avion qui devait partir de Bruxelles pour Marrakech où j’allais épouser la femme qui me donnait encore jusqu’à cet instant même des occasions de ne pas désespérer du monde entier et d’abord de moi-même, cet avions donc n’existait pas. Le panneau d’affichage de notre aéroport national était formel : Casablanca ni Marrakech n’étaient annoncés et j’étais là, mes livres serrés dans mon sac, les papiers aussi, des liasses, attestant tous de ma bonne santé, bonne foi et bonnes conduites et mœurs, dans le portefeuille que je m’étais fait coudre à propos et que je portais, comme un enfant, sur la poitrine. Je cherche le comptoir de la Compagne, tout est fermé, personne. Je tourne en rond, je m’énerve puis je choisis de jouer à la marocaine la négociation, qui risque d’être longue.
     Un employé fort aimable croise mon chemin, je lui dis que puisque je suis dans les ennuis, il se fera un plaisir de m’en tirer illico, il m’écoute et enchaîne que ce sera un honneur. Un prince maure dans un aéroport…
     Après quelques minutes, il se renseigne et m’annonce que je pourrai prendre l’avion vers Agadir puis je devrai me débrouiller.
     Le projet était simple : toucher le sol africain et avancer, coûte que coûte, qu’importe le bourricot, vers Marrakech, la ville aux mystères pollués. « Mais si vous téléphoniez ou envoyiez un fax ou un télex, peut-être pourrions-nous éviter pas mal de désagréments… Je pourrais prendre un autre avion, ou une voiture ou… « .
     L’homme m’arrêta et annonça que je bénéficierais aux frais de la Compagnie d’un taxi qui me conduirait jusqu’à ma bien-aimée.
     Le vol se passe, trois heures plus tard que prévu : le brouillard en est la conséquence et de Casa à Agadir, cette sacrée brume en a arrêté plus d’un. Patience,  décollage, atterrissage, taxi : c’est le début du Ramadam. Le chauffeur entame sa première  nuit et il doit  manger avant la journée de jeune qui l’attend.
     Un autre passager a vu son vol changer en escale d’aventure : un jeune psychiatre avec qui je pourrai traverser le Nord du Maroc en parlant, abruti de fatigue, de notre amour des «femmes étrangères » et de la faculté qu’elles nous offrent de jouer nos vies en-dehors de toute prévision.
Nous savons que nous roulons vers un désastre annoncé, mais lequel ?

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suffit comme ça

Posté par traverse le 28 juin 2006

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Des personnes, une centaine, jeunes, vieilles, attendent devant l’Office des Etrangers. Le personnel rentre de congé et la journée sera longue : tant de noms à épeler, de vies à résumer, de réponses à répéter sans fin.

La journée a été longue, comme prévu, suffit comme ça. Le froid tombe sur le trottoir un peu plus durement que sur les toits des immeubles voisins, il saisit  les mains et les pieds des personnes, une centaine encore, jeunes et vieilles, pour rebondir, en bout de course, sur les visages calfeutrés derrière des écharpes et des bonnets bariolés. Des tentes dressées par l’armée pour abriter les files congelées ont été démontées pour la nuit, suffit comme ça.

Les militaires et le personnel administratif se hâtent de rentrer à la maison, la journée de demain est capitale, c’est le dernier jour d’enregistrement des réfugiés candidats à l’aide sociale.

La nuit est longue, on bat du pied, on se file des adresses, on traduit l’espoir du voisin à voix basse.

Il suffit de patienter quelques heures encore et bientôt ils remonteront les tentes.

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je pensais, je disais, je rêvais

Posté par traverse le 25 juin 2006

5.
 

Je pensais, je disais, je rêvais : « tout est possible, je suis libre, je peux dire, parler, ça y est je suis entièrement libre, tellement libre que cette idée de liberté ne me venait même plus à l’esprit. Je m’occupais de moi, de mon travail, de mes obsessions, de la douleur et de la difficulté d’être ici, dans cette sacrée corrida, de mon plaisir, toujours, à contempler la beauté des femmes. C’est fou ce qu’elles y mettent comme énergie depuis qu’elles savent qu’elles sont plus nombreuses sur terre, elles courent, elles y mettent du cœur, du sentiment même, de l’engagement…Elles sont ouvertes et disponibles comme elles disent.

C’est pathétique.

La bêtise gagne, le grand vide se remplit du sens du bonheur et de la jouissance immédiats, c’est pas grave, faut bien que notre histoire laisse la place à une autre.

Ce qui m’inquiète le plus, c’est qu’on fasse semblant de ne pas savoir. J’étais militant, pur porc, père et mère  délités dans la fonderie des orgueils, deux héros de la classe ouvrière comme chantait John Lennon…A working class hero…Morts tous les deux,  trois ans de distance, de chagrin je crois, de voir leur monde disparaître sans que personne s’en tape, soldes, fins de séries qu’ils disaient.

Ils la voyaient, la classe ouvrière devenir à une vitesse vertigineuse la classe la plus bête du monde, bêtement consommatrice, bêtement cultivée, bêtement pensante, bêtement sexuée et toujours, toujours branchée au plus vite sur la bêtise globale…. J’en pouvais plus parfois de les voir compter les points de la défaite.

Chaque jour, suffisait d’allumer le poste qu’ils disaient, suffisait  de voir à quoi leurs connes de filles allaient être mangées, leurs cons de fils, comment ils allaient faire exactement ce qu’on leur intimait de faire en les prenant pour encore plus cons, pour ça, ils avaient inventé le deuxième degré, on se faisait de plus en plus enculer au deuxième degré, la gauche était de droite au deuxième degré, les filles étaient des putes percées au deuxième degré, les mecs étaient lobotomisés au deuxième degré et les publicitaires alliés des grandes idées démocratiques, style écolos, éthico, esthéticos cons, gagnaient sur tous les tableaux du deuxième degré. Les flics étaient plus malins que les assistantes sociales, les Educateurs faisaient le boulot des flics et les jeunes assassins rentraient dans leurs pénates l’après-midi, après la tournante du jour.

Ils s’étaient mis a dix pour violer une gamine de quinze ans, et les cons de médiateurs ne parvenaient pas encore  leur dire que c’étaient des salauds, crapules infinies, raclures d’humanité, que Saint Genet leur en aurait foutu sur la gueule vite fait, que c’était leur engeance, avant, qui alimentait la chaîne, la grande chaîne des forçats, que c’était pas la bonne manière, sûrement,  cette souffrance portée sur le corps des salauds, mais que c’était pire encore plus d’avoir peur du mot salaud, que c’était désolent de les voir ironiques, de rire quand on essayait de leur dire que d’enfoncer un manche de pioche dans le sexe d’une gamine, ça se fait pas, et qu’ils riaient de notre niaiserie, qu’ils se fichaient de notre naïveté, que c’était habituel, que le porno était la seule valeur.

C’est le deuxième degré qui nous faisait crever de maladie, de renoncement à ce que nous croyions, c’est ce deuxième degré qui nous faisait confondre notre plaisir et notre obligation de nous battre pour défendre les quelques privilèges que nous avions.

Ces privilèges étaient simples et rares : le droit de croire encore que la vie valait un peu plus que l’énergie qu’elle dépensait pour se développer, la conviction que nous étions bâtis pour construire l’avenir et non pas uniquement résister au présent, le sentiment que la beauté était gratuite et que les formes valaient plus souvent que les idées.

C’étaient nos véritables privilèges, plus que le confort ou même le luxe. Nous avion connu et commis le pire en leurs noms, nous savions que nous devrions nous battre jusqu’a la mort pour les défendre.

Mais ce combat était trop coûteux et nous allions tout perdre, le sentiment du temps, la perception de l’histoire, la nécessite de nous contenter de peu. Nous étions aveugles, crevant de cholestérol et de diabète, balbutiant des phrases ineptes, nous réjouissant d’être en vie, confondant notre bonheur avec notre prospérité…

C’était fini. Les cyniques prenaient encore du bon temps, arrogant et défaits, les croyants réapprenaient la haine et la Bourse clonait Dieu en laissant courir l’idée que si on s’y prenait bien, lui aussi pourrait rapporter gros… ».

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Comment être si vieux alors qu’on est né si jeune?

Posté par traverse le 25 juin 2006

Comment être si vieux alors qu’on  est né si jeune ?
Il pensera: « Les hommes encombrent les hommes et il en est toujours l’un ou l’autre pour appeler à l’aide alors que nul n’entend.
Je suis entré dans ce siècle dans le désir de le quitter au plus vite, une balle en plein coeur, mon enfance écorchée aux genoux, partout où la peau est la plus sensible, partout où la mort essaye ses premières signatures.
Il parle aux murs de sa chambre, à la lampe allumée, aux livres dans la bibliothèque, à la musique enfermée dans ses coffrets de plastique, au téléphone bridé par le silence du répondeur, il parlera à la vaisselle qui traîne dans l’évier et fera témoignage de ses derniers efforts, au courrier fermé, en attente, à cette peinture achetée il y a longtemps pour la beauté du blanc, à la tenture de velours bleu qu’il aurait dû faire nettoyer depuis plusieurs mois, à l’écoulement de l’eau dans le circuit du chauffage central, à l’écho des ambulances traversant la ville et à l’écho de l’ascenseur sur le palier qui rythme toujours l’écoute des solitaires.
Il parlera longtemps, de voyages, d’endroits perdus et où se perdre, de paysages emportés déjà dans l’oubli des formes qui se rejoignent dans la confusion des mémoires consanguines,  il parlera comme d’autres épèlent le nom des dieux, des femmes ou des enfants perdus.

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Babel poubelle

Posté par traverse le 23 juin 2006

 

 Cette histoire,  j’ai tenté de te la raconter de nombreuses fois mais tu ne l’as jamais entendue jusqu’au bout.
   Tu partais, tu étais ma fille toujours en partance, pour un mois ou cinq ans, tu partais, je ne savais ou, mais je comprenais à chaque fois que c’était le père qui te faisait partir, tu étais de la génération des copains, tu le regrettais chaque jour, tu rêvais d’un père sévère et juste, aimant et doux, présent mais aveugle, tu avais raison, tu étais si jeune et moi, déjà si vieux, tu avais le monde pour toi et j’étais le dernier héritier des illusions du Romantisme, que j’ai appris a haïr de toutes mes forces par la suite.
La Guerre, la Deuxième, venait d’accoucher de la plus longue, la Froide que nous observions au télescope, les Chaudes éclataient comme un zona mondial et moi, j’entrais les yeux grands ouverts dans l’atelier des illusions, j’entrais en scène chaque matin, je rejoignais la cohorte des décervelés.
Je croyais et c’était ça, justement, qui n’aurait pas du avoir lieu. Penser était la seule issue, la mort, son passage obligé. Mais nous étions une génération de croyants, dans la justice, la paix, le bonheur, la révolution, la pilule, la libération des peuples, des femmes, des immigrés et des tsiganes ; nous croyions à la solidarité et peu à peu nos croyances ont fondu, ne sont restés que les fonds de sauce, les carrières, le cynisme, la jouissance et la putréfaction, la tristesse et la vieillesse qui vient. 
Toi, tu étais pressée, tu étais consciente que ça ne durerait pas mais tu ne pouvais pas encore le reconnaître, alors tu en profitais de toutes tes forces, tu lapais à même le bol, tu rongeais les os jusqu’à la mœlle, tu me regardais comme un enfant malade qui est dispensé de sports à l’école, avec mépris et une certaine envie.
Tu te disais que j’y avais échappé à la réalité, que j’étais passé à travers les mailles du filet, que j’avais eu le beurre et l’argent du beurre et que je rêvais encore au sourire de la crémière…
Tu te disais que ça commençait à bien faire toute cette bêtise qui était celle de ma génération qui confondait tout, batailles et histoires de batailles, qui contemplait les désastres du monde du fond de la nouvelle caverne de la communication. Comme si justement, elle avait été inventée pour que nous nous échappions toujours un peu plus, un trou où nous nous plongions tendus de frissons et de désolation, une berceuse cybernétique, une raison d’abandon…
   Je ne le savais pas encore, mais ça deviendrait l’ennemi absolu de ta génération. Une Gorgone que vous combattriez tout en lui cédant régulièrement.
   Elle vous a presque tous pétrifiés aujourd’hui.
    Je ne sais si tu as survécu, si tu peux encore même te souvenir de ce temps ou ta colère de jeune fille était magnifique, malhabile et toujours dans le regret des luttes sanglantes que tu découvrais peu a peu dans le marketing de la foi révolutionnaire. Tu apprenais la géographie en découvrant les abîmes de l’histoire, tu acceptes l’histoire aujourd’hui en raccommodant la géographie.
   La boucle est bouclée. Chacun chez soi.
   Je voulais savoir pourquoi j’allais te raconter cette histoire maintenant alors que nos vies dureraient probablement encore longtemps, je voulais savoir ce qui me poussait à écrire si régulièrement des lettres que je n’envoyais pas, des textes que je ne cherchais pas à publier, des histoires que je ne racontais à personne.
   Qu’est-ce qui m’enfermait dans l’impuissance de te nommer comme le fruit de ma génération ?      
   Je ne le savais que lorsque j’écrivais, ça m’aidait à me souvenir de la façon de me souvenir, simplement.
   Ca me permettait de ne pas oublier tous ces chemins embrouillés qui menaient jusqu’à toi, ça me soutenait dans cette entreprise quotidienne qui consistait à ne pas me distraire de l’ides de ta présence, et que ta présence peuple le monde et me distrait un peu du chagrin d’être ici.
   Tu existes et cela suffit à me transporter.
   Où ?
   Je ne sais, mais je suis un peu moins immobile grâce à toi…
   La parole du père est lentement devenue inaudible et je n’ai jamais eu le goût des copinages.
   Il ne nous restait donc que le silence et une certaine imagination.
   J’ai toujours aimé l’idée de Babel, tu le sais.
   Alors, tu as appris à communiquer, à partager, à échanger… pour ne rien dire.
   Tu as appris à faire attention, à respecter cette fausse Babel, à te renier au nom de cet Eldorado de bondieuseries…
   La Babel que nous apprenions dans des livres d’images naïves et colorées était plus subtile, plus ambiguë, plus réelle…
   Je t’apprenais à te méfier des bons sentiments qui
poussaient dans ton monde comme des champignons
sur la misère,
    Je me sens aujourd’hui comme cette tour dressée vers le mystère et le chaos…
   Ce qui devait nous unir nous a éloignés…
   J’ai cessé les adresses du père, j’ai obstrué ce qui coulait de source.

   J’écris.

 

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…dès que je me suis intéressé à l’argent…

Posté par traverse le 21 juin 2006

4.


Dès que je me suis intéressé à l’argent, j’ai tout  perdu.

C’est cette histoire banale que je voudrais rendre aussi limpide que la mort qui gagne et que chacun accueille avec plus ou moins de civilité à sa table.

Cette histoire d’argent est la seule que je me suis mise à aimer dans le cours d’une vie qui connut des hauts et des bas, comme mon compte en banque, quand j’accédai à cette subtile mécanique de confusion qui consiste à ne plu voir l’argent que l’on perd et l’on gagne, à le voir s’éloigner de nous, à perdre le plaisir de le manipuler, bref à l’échanger, à le passer de main en main. Les prostituées, quelques commerçants méfiants et  les enfants aiment encore palper les billets, voir rouler les pièces dans leurs paumes. Les assassins n’y croient plus, ils ont des comptes, seuls les amateurs, les voyous interlopes veulent encore tâter le prix du crime.

Moi, depuis ce temps nouveau où mon premier compte fut ouvert, je m’acharne à aligner des chiffres qui signent ma fortune ou ma déchéance. Mais pour un homme qui a toujours payé pour se faire aimer, l’enfer, ce sont les nombres positifs ou négatifs qui s’additionnent jusqu’à l’infortune régulière de celui qui n’a pas appris à avoir.

Avoir de l’avance ou avoir d’avance ?

Avoir pour avoir le temps d’être.

Avoir pour ne plus se disperser à chercher à avoir un peu avant de disparaître.

Avoir, surtout avoir, en avoir, puisqu’on n’en n’est pas.
Quelque chose de la vie que je voulais recevoir, j’ai dû l’acheter et souvent le payer fort cher. Les liens que je nouais tout autour de moi étaient souvent le fait d’excès. Je suis un abondant, une rivière, un gouffre, je dilapide, j’offre, je sollicite, je donne, je produis. J’éparpille des phrases, des repas, des cadeaux ; j’achète des livres, des disques, des peintures, de la nourriture, des médicaments,des femmes parfois, j’achète tout ce qui peut être vendu et je ne connais rien qui ne puisse l’être pour qui éprouve un réel besoin d’une chose ou d’un être.

Mais ces dépenses ne sont rien, semble-t-il à côte du vide, de l’arrachement que vit celui qui sait qu’il est condamné à dépenser. La richesse set un détail, elle ne change rien à l’affaire, elle complique plutôt, elle effacent la sanction véritable du désir, elle ne fait que d’en ajouter quelques contingents, elle complique, elle force la comédie des échanges, elle construit une autre histoire qui n’est pas la mienne.

Celle-là ressemble à ce que peut un homme beau ou une femme belle, pas grand chose, tout lui est prêté, il n’a qu’à en faire usage, à le consommer, à l’échanger contre quelque chose ou quelqu’un de plus rare, c’est tout. La richesse mord le goût de se perdre à l gorge comme un chien puissant égorge un basset dans un jardin bien entretenu.
                                           

5.

Ma vie, mon enfance ; ces souvenirs éloignés comme des poussières volant dans l’atmosphère, ces petites particules de mémoires flottantes ; ces histoires de liens rompus et usés jusqu’à devenir poussières lumineuses et flammèches dans le ciel, ces quatrains de misère ou de gloire, ces amours emportés dans la poussière éparse, tout ça a valu son pesant de monnaie, sa poignée de billets, ses retraits nocturnes de comptes amaigris.

Et tout encore n’a pas grande importance en regard de ce qu’il faudrait dire ici.

Un jour il n’y aura plus de colère et le monde alors s’effondrera de contentement.
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Apparitions dans un zoo de chagrins

Posté par traverse le 19 juin 2006

J’avais l’âge des assassins et j’étais interne, ou pensionnaire, je n’ai jamais choisi, l‘étiquette m’importait peu. Seuls comptaient l’éloignement, la mise à l’écart, l’abandon organisé… 
L’internat évoquait l’hôpital et les médecins internes qui y apprenaient à se protéger de la souffrance avec le rude recul que certains prennent pour du mépris. La pension en appelait plutôt à la retraite, aux absences du monde ou aux célèbres protections que Molière sollicitait du Roi…
Mais pension ou internat, pour nous, c’était du pareil au même : du chagrin dans le cercle des infirmités de l’âme…
Je découvrais alors la gamme des trahisons et excuses auxquelles se livrent les parents quand ils décident d’offrir leur progéniture à la bêtise et à la violence des pions.
Nous étions des enfants et nous vivions comme des sauvages, concentrés et rageurs, ignorants du monde et spécialistes des évasions. Cela aurait pu être drôle, ce fut médiocre et long comme un dimanche. Nous étions de petits animaux fiers et rechignant à la confiance. Nous ne savions pas encore que c’était là que nous apprendrions à pleurer sous les couvertures et à échapper aux insultes d’un temps bête, immobile et grossier. Nous étions enfermés et nous haïssions nos geôliers. Parfois, nous les plaignions mais jamais nous ne leur faisions grâce.
Nous vivions dans un temps sans nuances.

La pluie, le vent, le noir troué des éclairs des phares, un silence empesté du bavardage des vieux, une éternité qui dure presque une heure, c’est le retour à l’internat, le dimanche soir, dans le bus vicinal sinistre et fatigué. L’hiver en Lorraine est dur, sale et sans la grâce des extrêmes. Il fait mauvais temps, c’est tout. C’est peut-être ce qui rend les gens aussi taiseux. Tout condamne à l’effacement, la couleur des murs, le jaune des pierres qui vire au gris, les ciels d’argent mal refroidis, les usines qui tirent leurs dernières années à bout de souffle, l’avenir qui se retire à reculons. C’est là, dans ce pays de minerai, que j’ai connu la pauvreté des cœurs et des esprits mal embouchés, la lâcheté sournoise des éducateurs, l’incohérence des règlements, la bêtise de professeurs exténués d’alcool et de rêves défaits, un monde enfermé entre hauts-fourneaux et forêts glacées.

Les murs haut dressés vous tombent sur les épaules dès l’entrée, la grille est bordée de deux logis étroits pour la conciergerie. Les internes connaissent le nombre exact de pas jusqu’à l’escalier monumental du réfectoire de l’autre côté de la cour pavée. Ils ont appris, de long en large, les distances d’une aile à l’autre à l’occasion des punitions et retenues qui distraient de l’ennui. Ils savent que le coin des grands n’est qu’un endroit d’humiliation et de pièges et les pissoirs, un havre de paix. Ils savent ce qu’ils doivent connaître pour survivre dans cette prison pédagogique. Ils n’ignorent rien des mensonges des parents et des éducateurs de tous poils qui veulent leur faire prendre des vessies pour des lanternes.

Ils patientent car leur heure viendra.
 

Je suis décidé à m’enfuir, à faire le mur et à ne plus réapparaître, je cache des vêtements, de semaine en semaine, je vole de la nourriture, je grappille un peu d’argent en vendant des barres chocolats à la sauvette à la récréation, je rêve chaque nuit à la forêt toute proche où je pourrai m’enfuir et ne jamais revenir, je m’imagine en Robinson au milieu des fougères, je me prépare à partir, enfin partir, toujours partir…

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Un papa, ça ne se fabrique pas facilement

Posté par traverse le 18 juin 2006

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Un papa, ça ne se fabrique pas facilement, c’est long et difficile à faire. Certains naissent presque terminés, mais c’est très rare.
   Quand le début est bon, le papa se développe sans encombres majeures, quand le début est difficile, c’est long et douloureux, le papa grandit mais rien n’est sûr, rien n’est évident, tout est compliqué dans la fabrique du papa…
 
1.
 

La campagne est verte tout alentour, des prairies, des arbres, des vaches qui se passent dans la brume entre deux sentiers, des nuages si profonds que le ciel disparaît, des jours et des nuits qui arrivent toujours à l’heure, de la pluie et encore de la pluie qui tombe sans prévenir et ne surprend personne…
 

En dessous, des puits, des tunnels, des cryptes, des asiles noirs et gras ; c’est le charbon qui s’écroule sous le pic des mineurs dans des chariots de fer qui sonnent et s’entrechoquent sous des voûtes de carbone. Des arbres sont dressés, enfoncés dans la roche noirâtre, des pieux, des madriers, des épaules de chêne martelés de longs clous, des chevaux sans mystère, aveugles et silencieux et des hommes, des hommes du Nord au Sud, d’Est en Ouest, des hommes aux parlers gutturaux, des hommes crachent, vivent, mordent et forent encore, des hommes font reculer les murailles glacées, ils dépiautent, pèlent, concassent et rabotent les remparts de cristal qui trouvent dans leurs poumons des abris opportuns…
   On s’assied et on pense.
   On croit que le monde est en nous, que nous y avons place et soudain un rien, un détail, une nappe mal tirée sur la table de cuisine, une lumière qui tombe sur le coin d’un fauteuil, soudain le brouillard envahit la place, la forteresse est vide, les corps gisent épars tout autour des fontaines, certains se tiennent la gorge, d’autres laissent leurs yeux s’envahir de lait, le silence est parfait, le cœur et les poumons, le vent au loin par-delà les terrasses, le souffle du trafic sur le périphérique, la voix dure du père et les lamentations de la mère complice, tout s’arrête et flotte un instant dans l’air. On sait alors que le temps ne finira jamais, qu’il a sa place en nous, qu’il la prend chaque jour pour que la nuit disperse ses théories de monstres et de fantômes patiemment construits dans la glaciation des heures et des heures perdues. On sait alors cela.
 

2.
      

Conformément à ce que sa mère lui avait dit quand il était encore enfant, tu ne seras jamais aimé des femmes, il parlait la seule langue qu’il connaissait, celle des abandons et des faillites pitoyables. Il passait d’un cœur à l’autre pour s’en autoriser les corps.
 

3.
      
      

T’as le choix entre porno et charité, en dessous, t’as plus rien, t’es qu’une clette, une crotte sur le trottoir des pauvres, t’es le moins que rien des chiures d’avant, quand c’était encore possible d’y croire, de faire comme si c’était réel cette différence entre moisi et cramé, cette différence que tu croyais reconnaître, avant, quand t’étais dans tes bons jours, que t’avais pas eu ta part de racine, ta part de sale jus, ton compte de  décomptes mais rien ne me fera céder, rien, tout est affaire de clarté, de justesse, de justice, rien.
Bon dieu, va falloir encore mentir, dire qu’on ne savait pas, qu’on n’avait pas le moindre soupçon de cette affaire…Bon dieu, pourquoi, faut toujours que je  comprenne trop tard ce que les autres savent en naissant ?

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Affaire réglée…

Posté par traverse le 11 juin 2006

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Affaire réglée, je suis un lieu commun, une histoire courte dans un passé récent, une géographie plane dans un paysage sans accidents, une parole vive dans un silence ardent, affaire réglée, je suis un corps embrouillé d’organes et de flux déraisonnables, une épopée dans un temps sans histoires, une vague perdue dans ses remous, le dommage collatéral d’une lignée enfouie dans des gènes dispersés, affaire réglée, je suis un lieu commun, pas un cliché, pas une chose indistincte emportée dans un temps soumis à la durée, un lieu commun, une zone affranchie de ses frontières anciennes, un passage obligé pour rejoindre le peu d’humanité que je crois préserver dans des allures altières, une histoire de peu et souvent de très peu, une balise enfoncée dans un vide affiché, affaire réglée, je suis l’annoncier de tout ce qui se confond avec tout, ou le contraire, l’important, c’est le contraire de tout, qui permet le débat, l’esprit, le dialogue, le destin et cette chose infime que l’on croit deviner dans l’œil des lieux communs, uniques et bien centrés les yeux, les yeux qui laissent croire qu’ils sont des miroirs ou des tiroirs, de l’âme ou bien de lames, je ne sais que dire de commun qui réunisse les signes distinctifs du lieu commun, si ce n’est qu’ils vont seuls, convaincus d’être seuls, attentifs à cette solitude plénière qui est le caractère parfait du lieu commun, …

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