Le froid a passé dans les rues en bousculant quelques fantômes

Posté par traverse le 23 décembre 2007

Le froid a passé dans les rues en bousculant quelques fantômes accompagnés de chiens et de sacs en plastique, il a rebondi contre les façades en emportant de-ci de-là une fleur, un oisillon trop nu, une ombre dans la lumière des fenêtres, il a fini sa course au pied des hommes et certains se sont mis à marcher. Le froid a frappé de deux doigts le cœur de tous les autres et des nuages clairs ont emporté le tout. 

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Peut-être un oiseau lointain dans les arbres

Posté par traverse le 20 décembre 2007

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Peut-être un oiseau lointain dans les arbres, des voitures qui partent tôt matin, des hommes qui claquent des portières, des voix qui montent lentement, le son des os qui machinent le temps et l’espace de ce jour, des brèves et des longues dans les SOS des âmes fatiguées, du fer et des chairs assemblées pour un long trajet, des silences soudain où la journée hésite à se remettre en marche, des trains qui passent à l’arrière des jardins, de la vitesse qui se chauffe au soleil qui se lève et tout est à recommencer, comme si de rien n’était. 

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Ce matin du gel nous a pliés sur notre pas

Posté par traverse le 18 décembre 2007

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Ce matin du gel nous a pliés sur notre pas, nous étions malhabiles à ne plus être immortels et le givre nous appelait d’une voix douce à mesurer le temps de nos urgences. Déjà nous allions dans des mémoires lointaines et des promesses non tenues nous montaient à la gorge. Toute cette lenteur s’est défaite soudain dans le réchauffement des corps et des cœurs alertés. Nous n’étions pas de marbre et la journée s’est glissée dans de sombres reculs jusqu’à la nuit.

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Ca bascule lentement la lumière,

Posté par traverse le 12 décembre 2007

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Ca bascule lentement la lumière, une vie, un mur mal construit et d’un coup c’est de la poussière qui tremble là où tout était en train. Ca flotte un peu encore dans l’air cette pelure de temps si légère et si fine que déjà le monde se donne comme avant et nous allons dans cette allée des disparitions, toujours plus attentifs à la beauté des arbres et des sentiers. Ca bascule lentement, un regard tombe et ne cherche plus où se poser, un souffle se perd dans le vent léger et les jardins sont aussi verts qu’avant. 

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Achab sur le banc

Posté par traverse le 9 décembre 2007

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 Une condensation particulière, le bleu du ciel qui se tend en un câble rose et or, la brume au loin qui noircit, les oiseaux qui montent en flèches et tombent comme des pierres, le vent qui frôle au loin la surface des eaux …    

 Je reviens lentement à moi, trop de bonheur récent a failli me distraire, assis sur le banc froid devant l’appartement flottant dans la lumière sale de l’hiver, je vois que la maison familière que je voulais habiter de mes désordres et des femmes volages que je m’étais refusées jusqu’alors, était cet appartement aux fenêtres circulaires où la pluie glisse sur les vitres trop fines.      Une mince feuille de verre m’abrite du désastre de cet homme assis là, en bas, sur un banc, je le vois cet homme dépouillé, aux larges épaules, froissant lentement une feuille de papier, la pliant soigneusement avant de la chiffonner, de la déplier encore, de la jeter enfin dans la poubelle qui déborde et n’en veut pas de sa feuille, je le vois à l’instant qui la ramasse, enfonce les détritus profondément dans la gorge de treillis, sent entre ses doigts poissés un peu des déjections du monde et d’une main ferme enfin enfourne le papier au cœur des emballages et des canettes.    

 Je pense que cet homme n’est ni heureux ni malheureux, il sait que son temps vacille ; que tout bientôt viendra le submerger et qu’il s’enfoncera en un bref instant dans des tourbillons sans importance. Peu importe alors la trace des souvenirs laissée dans la mémoire de cet homme attentif au mouvement du vent dans les branches, au léger craquement des branches tout au-dessus de lui et qu’il imagine prêtes à se déchirer du tronc et à s’effondrer sur lui ; c’est bien cette idée qu’il n’aurait plus un pas à faire, que sur ce banc de repos, il pourrait attendre qu’une branche, une seule se détache et tombe parfaitement sur le sommet de son crâne, l’assomme définitivement, le tue en somme à son insu, sans qu’un seul mouvement ne soit encore nécessaire pour acheminer sa carcasse à terme ; c’était bien à son image, cet accident stupide, sans effort, l’effaçant soudain du paysage, rendant à ce banc, un après-midi de février, sa fonction d’accueil et de halte où le désespoir et les oiseaux se posent en chipotant du bec quelques croûtons détrempés…     Il rêve, le visage trop blanc dans la froideur du soir qui s’annonce déjà derrière les cimes les plus éloignées du parc, la nuque bizarrement inclinée vers l’arrière comme s’il se reposait et qui le fera passer inaperçu aux yeux des rares passants de l’avenue encore calme à cette heure. Mais les arbres sont solides et les passants attentifs aux irrégularités des corps, on ne meurt que rarement ainsi, se dit-il en pestant contre la littérature qui avive en chaque chose ce qui la détourne de son destin de chose, la déplace lentement à l’extérieur d’elle-même, aux périphéries du nom qui l’enferme, dans ce que le souvenir essaye de retourner, comme une peau de lapin encore chaude et qui livre entièrement, sans chichis l’histoire funeste du lapin, de tous les lapins écorchés et de nous, les mains chaudes devant la dépouille qui nous dit précisément quelque chose du souvenir de notre ancienne mort et qu’il faudra retrouver intacte un soir ou un matin.    

 Il est assis, survivant au grotesque, lesté de toutes ces bizarreries qui font que le monde se donne encore le droit de croire aux loups et à ceux qui les moquent, tout chahuté d’ amour pour une femme qui n’en finit pas de l’épuiser, de l’aimer et de le mâchonner, tout chamboulé de cet amour pour une femme, la dernière, la première, il ne sait plus, elle est ce qui relie en lui la raison à l’incertitude, le désir au calme projet de la quiétude, il la voit livrée, sans retenue, ouvrant son corps de ses propres mains pour qu’il s’y fourre tout entier, et il rit parfois devant tant d’effort pour disparaître, il la voit ramassée comme une loutre dans la chaleur du lit, enroulée tout autour d’elle-même et qui se satisfait de sa propre spirale…      Il devient ce visiteur traquant une ombre dans un jardin, elle tourne entre les haies, glisse derrière les massifs, fait frissonner les buis alors qu’il la croit encore dans la brume des saules. Elle meurt, se détache, volette dans le bruissement des joncs plantés dans la fontaine, flotte sur l’eau calme toute embuée de chaumes et se creuse en tourbillons pointus pour aller se mêler aux noires solutions de la terre. Elle émerge du sommeil toute éberluée et s’éloigne de lui dans cet entre-deux vague qui la protège encore. Elle se réveille et sourit déjà à sa disparition.   

 Le vent pousse le museau dans le feuillage, les enfants rentrent de l’école, les mères allongent le pas, les vieux s’étonnent encore une fois de ce remue-ménage, il hésite, se lève, plonge la main dans la poubelle, détache la boulette de papier qu’il vient d’y jeter, déplie, lisse et lit : « Ramasse des bouts de bois, de la ferraille, des rognures d’ongles, des bavures de bébés, des paroles agonies, ramasse tout ce qui flotte autour de toi et qu’aucun naufrage sauf le tien ne parviendra à justifier, ramasse tout ce temps gâché, perdu au fond des nuits où tu te promets de te lever le lendemain en gardant l’œil fixé sur ce que ton époque revendique, ramasse ce qui traîne et que tu as failli fouler aux pieds, ramasse encore et encore, fourre tout dans les poches de ton manteau, de tes pantalons troués et tachés des salissures du jour, ramasse et ferme-la », voilà ce que je me dis depuis le jour où, convaincu de l’indifférence du monde à la morale des enfants j’ai décidé de ne plus grandir mais d’écrire pour tenter d’arrêter le « grandissement » comme on dit « vieillissement » quand le dos commence à raidir et les chairs à tomber, voilà ce que je me  suis dit, à peine sorti du temps officiel de mon enfance, le cœur rompu d’abandons et de tristesses.      Je me suis dit alors qu’il serait bon de changer de route, je me suis dit « cette route tu n’arriveras pas à la parcourir sans te mettre à y croire toi aussi, je me suis dit cela et bien d’autres bêtises quand on trouille devant le revolver ou le couteau qu’on pourrait si facilement retourner contre soi et hop, c’est terminé, la grande terrine est prête, attendez, j’arrive, je serai la part du pauvre, l’alouette dans le pâté, celui qui a choisi de voir et de voir encore tout ce qui simplement lui passe devant les yeux, oui, gamin, tu useras toutes tes forces à ce pari-là, tu vas rater ta vie pour mieux pouvoir l’écrire… »    

 Mais ce n’est pas ce qu’il voudrait lui dire, des poèmes tout enchantés d’espoirs, voilà ce qui lui conviendrait mais il ne sait plus écrire ces machins-là, ces broutilles bonnes à vanter sa boutique, il ne sait plus écrire ces petites misères du cœur amoureux, il dit la forme d’un visage, le parfum d’un cheveu, la chaleur d’un ventre en pensant aussitôt à la féroce investiture du temps qui passe, il dit l’épouvantable crainte d’être bientôt confondu avec le vent mais toujours l’habite le faste des retrouvailles, l’épuisante bataille de l’orgueil contre la tristesse des départs, la résistance des cœurs à se laisser bercer, voilà ce qu’il dit pour ne pas entonner des chants d’amour, des litanies d’amour, des berceuses et des comptines d’amour.       Elle attend qu’il souffle dans ses os, dans ses flûtes d’enchantement, qu’il soit la baleine, Achab et Jonas tout à la fois, qu’il patiente dans l’écume en reniflant le large mais les harpons menacent, ils volent déjà vers lui, il les voit chavirer dans le ciel, hésiter, tournoyer sans jamais se méprendre sur la cible qu’ils visent, il les sait impitoyables de précision, jamais ils ne coupent le fil mais le scient lentement ; et l’océan est là qui le porte et l’attend, Moby Dick va sur les vagues en se moquant de lui, elle chante et fixe en souriant ses yeux capitonnés sur lui, elle est où il la voit et déjà elle n’est plus mais la vague est puissante, elle hisse la chair jusqu’aux sommets d’écume et se retire soudain le laissant étonné au milieu d’un grand vide, barbouillé de nuages et de frissons, il retombe lentement, enfin, au creux d’un noir liquide, étonné de cette légèreté qui l’abrite un instant au cœur du chaos.    

 Tout, autour, laiteux, visqueux, lisse et odorant, tout, autour, souple et enveloppant, gras et glissant tout le long, long des bras, des jambes, des fesses, du sexe et de la nuque, tout, autour, des grumeaux broyés, des couches mêlées, des ivoires réduits en poudre,  tout, autour, des choses tombées dans la matière du gras, tout, autour, encrassés et déchirés, les nuages enfoncés dans la gorge des abîmes, le ciel retourné dans des rizières de plomb et le silence, le silence enfin, cette bizarre interruption des langages salaces, cette apnée gigantesque avant la grande irruption du brouillage final, la vague arrive, dressée comme une forteresse aux marches de l’Empire, le liquide reprend sa place, initiale et terrible, il soulève une fois encore le monde et la rue et le banc et l’appartement aux fenêtres circulaires, le calme des enfants, l’agitation des mères et la vertu hypocrite des vieillards… 

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Bacahlau en cataplana

Posté par traverse le 7 décembre 2007

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J’avais raté le train rapide, il me restait la nuit.          

Lisbonne a de beaux arguments pour les maladresses de l’esprit, elle déploie des ruses de ville de province pour les âmes chiffonnées. Le tout est de ne pas se laisser atteindre par les mirages de la mélancolie qui sont autant de chausse-trape de la vulgarité quand le vide et le Tage sont à portée de mains. J’avais passé une soirée au bras du bonheur et le temps frappait régulièrement du doigt ma tempe en me rappelant la fugacité de la douceur.  Je devais remonter vers le Nord, vers Aveiro, la ville du sel où j’occupais une petite maison de bois à Costa Nova entre lagune et Océan. J’y étais bien, accompagné des chiens des environs qui traînaient la patte jusqu’à ma porte. J’avais fait une rencontre, une chienne au poil clairsemé, qui ne me quittait plus. Elle trottait dans le brouillard à côté de ma voiture quand je filais vers la ville acheter le nécessaire, c’est-à-dire très peu, journaux et café de première qualité.         

C’était l’automne, la brume ne désemplissait pas les terres basses et la marée abandonnait les algues et les épaves dans des écumes sales et glacées. La morue, la bacahlau, le poisson ancestral, le bison d’Atlantique, la fortune des simples, la bête cabossée, le cochon des abysses, l’animal au regard délabré, la chimère océane avait tout façonné : le temps, les paysages, les bateaux, les hommes et les maisons. Chacun vivait entre glaces et sel, de pêches et de conserverie. Je me résolus à payer ma place dans le premier train annoncé, ce fut un tortillard de banlieue qui annonçait cinq heures pour remonter l’épine dorsale d’un pays habitué aux lenteurs et à l’aléa des transports. La modernité est fugace au Portugal, elle passe avec grâce, le temps qu’on admire ses atouts de pays conquérant et très vite, elle retourne en coulisses, l’œil sur le rétroviseur d’un passé inatteignable. Les portugais sont entre deux temps, le cul entre deux chaises, une fesse sur la gloire ancienne, l’autre sur une modestie qui touche souvent au cœur du quotidien.         

Je me calai sur une banquette en lattis dure comme un pain de poule, un livre de Miguel Torga et un thermos de café fort à portée de mains. L’amie avec qui j’avais passé l’après-midi et la soirée à croiser les confidences et les souvenirs sous les palmiers du Jardin de Belhem était prévoyante, sandwiches et fruits gonflaient mon sac. J’étais paré pour la nuit déjà froide et je m’allongeai en profitant de cette dilation du temps que je vais chercher dans le Sud où la durée est le luxe de chacun.       Avec mes anxiétés d’Ulysse ramolli, je connais peu la paix des abandons. Quelque chose d’impossible à arracher plombe mon cœur, que la mort seule délivrera, ce sentiment de n’être nulle part chez moi. Comme si une porte à peine franchie, je voulais m’enfuir par la fenêtre, ne jamais rester en place car je n’en connais aucune qui me satisfasse et je sais que toute sont bonnes à prendre au prix d’un désir en deuil. Le train se mit en route, je préférai dans un premier temps les poèmes aux sandwiches et la nuit s’éteignit.         

Les gares se succèdent et le wagon se vide. Les premiers à s’endormir sont les jeunes militaires qui rentrent chez eux, les enfants suivent, ne restent que les vieux à garder l’œil vif dans la fraicheur du voyage. Une femme entre deux âges se lève et traverse la compartiment avec une hardiesse que je prends pour de la mauvaise humeur. Elle se campe devant une plus jeune qui l’écoute sans broncher.          Les deux mains appuyées fermement sur le dos de la banquette de bois, elle parle avec cette intonation toujours en suspens qui fait de la langue portugaise une chanson sans fin. Un de mes plaisirs est de me confronter aux langues que je parle peu, comme pour m’abriter d’un français que je reconnais de moins en moins au pays. La bêtise est universelle mais personne n’est obligé d’en subir les plus subtiles variations tout au long de l’année. Les vacances sont probablement faites aussi pour se désengluer d’un parler trop encrassé du présent…          

- D’abord, tu l’as fait dessaler vingt-quatre heures avant, tu sais, l’eau courante, c’est le mieux, mais le lait aussi, quand tu veux adoucir la chair est parfait. Le sel se dissout et la bacahlau fleurit…C’est ça, c’est comme une fleur d’hiver qui profite d’un peu de chaleur et qui pointe le nez entre deux gels. La bacahlau alors est prête à tous les accommodements… 

La jeune opinait mais n’osait rien dire. Un enfant se mit à pleurer, une gare filait dans notre dos, les poèmes n’avaient plus d’intérêt, la femme fit mine de regagner sa place.         

- Ce sont les palourdes qui sont le secret, fraiches et grasses ! Tu les fais dégorger deux heures le lendemain, tu les passes sous l’eau froide et tu les laisses tremper dans l’eau dans laquelle tu auras mélangé d’abord gros sel et farine… - Puis j’égoutte la morue comme d’habitude, je la défais en grosses lamelles et j’enlève les arêtes, je sais. Ma mère frotte la peau avant de l’enlever, pour ramollir la chair…         

-  Oui…oui, mais la bacahlau doit rester ferme, n’oublie pas, ferme comme le cul et tendre comme le ventre !  Elles rient, j’ouvre mon sac et choisis un sandwich au fromage piqué de moutarde trop sucrée. La femme s’est assise, les fesses à peine posées, comme si elle était dans un tremblement d’avant l’effort. Je m’enfonce dans la banquette, je fais mine de n’y rien comprendre et regarde le paysage sous la lune. Tout est sombre, un peu triste, beau comme un film muet, je m’abandonne au sentiment de solitude que je connais si bien et qui me tient lieu souvent de famille.         

Soudain, elle se relève, franchit les quelques mètres qui les séparent, relève une mèche un peu grasse et se dresse devant la jeune une main sur la hanche. - L’ail, toujours l’ail ! Tu le haches, pas le couper finement, le hacher. Puis, les pommes de terre, épluchées, coupées en rondelles, comme les tomates, les oignons et tout ce qui se coupe en rondelles…         

Elles rient de cette grivoiserie la main devant la bouche. 

 - Tu haches encore persil et coriandre, tu laves et coupes en deux les poivrons…Tu auras retiré les graines et les parties blanches…         

-  Comme le ventre… -  …et le cul, oui c’est ça, bien éplucher le cul avant de le cuire… 

Elles rient de bon cœur et le plus jeune s’essuie les yeux en vérifiant que personne n’écoute leurs divagations érotico-gastronomiques, je lâche mon sandwiche et fais mine de retrouver la poésie de Torga. Ca me donne l’air d’un touriste absorbé et des lueurs d’aube commencent à s’accrocher au faîte des acacias.  

- Dans l’un des côtés du plat, tu disposes une couche de tomates puis successivement d’oignons, d’ail, de poivrons, de pommes de terres, de persil…            

- …et de coriandre, puis la morue, je sais… - Non, tu ne sais pas vraiment, sais-tu qu’ici tu dois resaler ? Le sais-tu ?            

-  Mon cholestérol, souvent j’évite…  -  Alors mange de l’herbe ma vielle, ou du sable, mais pas de la bacahlau…Il faut resaler et poivrer, ensuite l’huile d’olive et le vin. Tu fermes le plat, la cataplana que tu tiens de ta mère et tu cuits à feu doux pendant dix minutes.              

-  …je retire la cataplana du feu, j’ouvre, j’ajoute les palourdes… - …tu refermes et cuits encore cinq minutes à feu doux…         

Aveiro est annoncée, je sais que mon ami José m’attend à la gare du Sud, que l’Océan jette ses vagues avec lourdeur contre les rochers, que ma maison est froide, que les cafés de la gare sont délicieux, que l’amitié va m’arracher à la torpeur de cette nuit de cataplana, que le travail va reprendre quelques heures plus tard, que les sandwiches de mon amie feront l’affaire bientôt, que la poésie n’a pas dit son dernier mot, que la langue portugaise est toujours aussi douce à mon oreille mais que je ne sais si j’ai bien compris toutes les étapes de la recette en cours. Je boucle mon sac, je me lève, j’attends l’arrêt.  -  Tu sers bien chaud dans le plat de cuisson, n’oublie pas, dans le plat de cuisson ! Surtout ne cède pas à la mode des fioritures de table, sers comme le cul et le ventre, ma belle, chaud et ferme, tendre et gonflé de jus, sers et tu me diras la suite la semaine prochaine… 

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Zéro mort

Posté par traverse le 1 décembre 2007

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La voiture s’arrête au milieu de la rue bien éclairée. Pas un chat. Sauf un night shop encore ouvert. Le moteur tourne, la musique bourdonne, les phares sont allumés. On se croirait plein jour. Des jeunes dans une super bagnole. Comment ils font ? Chaque fois qu’il croise ces voitures dans son quartier, il se pose toujours cette question en ressentant un coup de colère. Comment ils font ? Pourquoi ils sont si jeunes avec des bagnoles si chères ? Il fait comme s’il ne connaissait pas en partie la réponse, lui, le médiocre, le prof.

La nuit est calme. Et la voiture prend ses aises, portières ouvertes. Il est là qui attend. Il les entend parler fort. Un de leurs copains a surgi du mur, les rejoint et se penche à l’intérieur de l‘habitacle. Qu’est-ce qui s’échange là : herbe ou chocolat ? Fumette ou haschisch plus ou moins trafiqué ? Ils se tournent vers lui en le montrant du doigt. Ils reprennent leur conversation.

Une heure du matin et il n’existe plus. Patience, ils vont redémarrer qu’il se dit, patience, ils vont partir et tout continuera comme avant, patience. Ca dure, ils rient, patience. Il se dit, si je klaxonne je fais ce que je dois faire, c’est simple, je suis bloqué au milieu de la rue à trois cents mètres de chez moi par une voiture de luxe et je me sens bizarre, mal foutu, tout coincé, je bloque les sécurités, pourront pas entrer. Ca fait clac, trop fort, vont l’entendre, ils bougent, ils vont partir, c’est fini, pas à s’en faire, vont disparaître et je rentre chez moi.

Il veut allumer une cigarette, l’air de dire qu’il est à l’aise, non c’est de la provocation, ça va les énerver, rester calme, simplement attendre qu’ils partent, patience, merde. Ne pas fumer. Il se dit je suis un con, j’ai pas passé autant de temps devant des milliers d’étudiants à défendre les règles élémentaires du dialogue et de la négociation pour me retrouver comme deux ronds de flan en face de petits merdeux qui me narguent. Tout est calme, trop calme, ils sont chez eux et lui, un étranger planté dans une bagnole muette, les mains moites. Si je leur fais signe gentiment, peut-être qu’ils vont comprendre que je ne suis pas agressif, que je veux simplement passer, je leur ferai un signe pouce en l’air, comme pour dire qu’ils sont sympas, que je ne leur en veux pas de bloquer le passage comme des salopards, je sourirai même négligemment, faut pas qu’ils voient que j’ai peur, peur de voir ces sales gueules en face, peur de n’avoir rien à répondre s’ils me provoquent, peur que les mots soient de la fiente de prof et qu’ils ne servent à rien encore une fois, peur de me défaire de peur.

Faut rester calme, faire marche arrière, oui, rebrousser chemin, c’est plus malin, fuir l’affrontement. Mais alors qu’est-ce que je suis, moi, pédagogue de mes deux ? Un médiocre, une lope, un raté du vocabulaire qui n’a rien dans le pantalon ? Qu’est-ce que je suis, moi, un looser planté sur la route par une bagnole de petits dealers ? Qu’est-ce que je vaux en pleine nuit, seul, sans le secours des aboyeurs démocrates qui la ferment dès qu’un péquenot leur marche sur les pieds dans la file au supermarché ? Ils détournent les yeux, s’excusent d’avoir des pieds, regardent en l’air, fouillent dans leur porte-monnaie, la ferment obligeamment en attendant que l’enfoiré ait daigné dégager.

Puis ça cause et ça refait la file, ça paye et ça fait de la conversation et des exemples, du vécu héroïque pour des étudiants qui s’en fichent. Non, ne pas abandonner le terrain, j’aurais dû foncer en les insultant, doigt en l’air ou les coincer puis les attraper par les couilles et leur en foutre une sur la tronche. C’est ça que j’aurais dû faire, c’est ce que je voudrais faire maintenant, leur faire comprendre qu’il y a des lois, que la nuit, c’est pas le territoire des bandes, qu’ils feraient mieux de la faire discrète, que c’est pas comme ça qu’ils vont nous intimider, que ça fait deux bons siècles que ça a changé, que ce n’est plus la loi du plus fort, qu’il s’agit de jouer le jeu un minimum si on veut gagner la partie, que tout le blabla des assemblées citoyennes ça vaut pas un clou devant la mauvaise foi de tous ces gosses biberonnés à la connerie généralisée de la culture de l’abandon, que ça va mal finir un jour de nous prendre pour des veaux à qui on essaye de faire comprendre le contraire de ce qu’on voit tous les jours, que c’est marre ces tronches de travers qui ricanent en nous voyant trimer à répéter des lieux communs auxquels personne ne croit. Ils devraient se réjouir, ils ont presque réussi à nous faire douter de l’intérêt de quoi que ce soit d’autre que le cul formaté ou les bonheurs marchandisés.

C’est décidé, je fonce, tant pis pour la casse, j’ai pas l’intention de me laisser intimider plus longtemps, fallait pas qu’ils exagèrent, ça fait trop longtemps qu’ils sont là, si je bouge pas ils me marcheront sur le corps la prochaine fois. Dans le train la semaine dernière j’ai essayé de discuter, de calmer le jeu, ils agressaient la contrôleuse, pute, salope, pour qui tu nous prends pour nous contrôler, femme de merde en uniforme, dégage.

La femme avait tenu bon, un mec s’était levé, personne n’avait bronché, il avait craché devant ses pieds, consciencieusement, pas de réaction, j’attendais que quelqu’un bouge, j’attendais comme tout le monde, ils osent frapper eux, ils ont pas peur des lunettes cassées, des nez et des lèvres éclatés, de la morve et des saloperies de la violence, nous on nous a appris à avoir peur de tout ce qui échappe au contrôle, à la loi, aux bonnes manières de ceux qui vivent entre eux en chipotant le détournement, l’esquive et le retrait. Finalement la femme avait pleuré, de honte je me suis levé, la voix mal placée, ils m’ont renvoyé d’une main sur ma banquette, silence total, connu, reconnu par chacun, silence de la défaite devant une moelle épinière plus droite que la nôtre.

Dans la boîte à gants, rien qui puisse servir à me défendre au cas où. Rien que du papier. Va falloir que je pense à revoir mon psy un de ces jours. J’avais arrêté après quelques mois, il me disait que des stupidités que je répétais à mes étudiants en simulant la découverte de situations intéressante du point de vue de la pédagogie. Eux, ils rigolaient doucement, ils savaient que la plupart des profs vont chez un psy, qu’ils tiennent pas longtemps sans, que leur discours, c’est du vent dès qu’un balèze se lève et vous dit d’aller vous faire foutre.

Vous discutez, ils se marrent, on gagne plus en un week-end que toi avec ton salaire de prof, lui a lancé un gosse un jour, vous finissez par appeler la direction qui vous explique que ça ou rien, c’est du pareil au même, qu’après ils seront dans la rue, chez eux, que ce sera alors le tour des flics de se faire pisser à la raie, qu’ils feront ce qu’ils peuvent les flics, comme vous, qu’ils emmèneront les gosses aux juges qui feront ce qu’ils peuvent les juges, qu’il les enverront chez les éducateurs qui feront ce qu’ils peuvent les éducs et puis, après un ou deux tours gratuits, ce sera les tours payants et ça rentrera dans l’ordre un moment mais que ça ne sert à rien cette roue qui tourne à vide, que tout le monde est épuisé à courir les fantômes, qu’il vaudrait mieux être logique et tirer toute de suite les conclusions que tout le monde attend, que c’est de l’embrouille cette chasse au renard où chacun se refile le soin de tirer le coup de grâce, qu’il va falloir arrêter de parler comme eux ou de parloter comme en temps de paix, que c’est la guerre totale, une guerre civile, celle de ceux qui ont quelque chose à se mettre dans la tête, des rêves, des projets, de l’égoïsme, ; de l’avenir contre ceux qui n’ont rien, que les bavures vont pas arrêter, dans les deux sens, qu’on cogne un jour trop fort et c’est toute la ville qui est sonnée, et que chacun alors se retire un peu plus dans son camp, que les paroles sont fortes quand elles disent la vérité et mortifères quand elles produisent un brouillard tellement épais que plus personne s’y retrouve , que ça commence à bien faire ces enculades de mouches au nom du grand péril, de la peste ou de je ne sais quoi d’abominable que nous fabriquons chaque jour avec un consentement proche du contentement.

Qu’ils le savent, là en face, dans la bagnole et qu’ils se marrent doucement. Il se demande maintenant ce qu’il va faire. Reculer, avancer ? Il aimerait disparaître ou les voir se fondre doucement dans la nuit, l’air de rien, en riant, comme des jeunes sympas qui font une petite virée, que ce n’est pas très important tout ça, juste une voiture arrêtée au milieu de la route. Il ne sait pas pourquoi soudain il pense à Moby Dick, à la baleine blanche, qu’il chasse depuis si longtemps, lui le capitaine Achab des banlieues, parce que c’est un prof probablement, un prof qui se sert de toute sa sacrée culture pour trouver des explication, des raisons, des prétextes à s’interroger et à expliquer le monde, le bien et le mal, le vice et la vertu, la lutte ou la fuite.

Il a tellement de mots et de citations en réserve qu’il peut faire face à toutes les situations, il est le partisan du zéro mort, de ce superbe zéro mort, de cet insupportable zéro mort qui fait que chacun se planque dans des débats inaudibles au nom de la transparence, où chacun s’interrompt au nom de la clarté, du dialogue, où chacun protège sa graisse et sa frilosité. Zéro mort. C’est ça l’objectif, le résultat à atteindre. Zéro mort et si possible, rien que des blessures d’amour propre, les plus difficiles à effacer paraît-il mais ce sont des mots, des boutades, des phrases, des rodomontades d’obèse, de légers sinistres dans lesquels ils se complaisent en jouant les martyrs de la vérité.

Il sait cela, ça le met mal à l’aise en permanence, il a un surmoi très développé, un sens de la justice et du droit que personne n’a jamais pris en défaut, il est puissant et ferme dans ses interventions mais il ne sait plus que faire en ce moment. Il va falloir qu’il décide, qu’il fasse un geste, un seul, quelque chose de signifiant, un harpon à lancer, rien qu’un et sa vie va changer, il en est sûr, il va l’atteindre cette putain de baleine vicieuse, il va la frapper à mort et lui, au risque d’être emporté par cette île de graisse maléfique, il sera sauvé, il s’aimera enfin. Un coup de klaxon, rien qu’un, le plus discret possible, comme une invite, surtout pas un ordre, un appel au civisme, un dialogue de générations, un geste sympa lancé dans la nuit.

Mais il ne sait comment faire. Il se sert si peu de son klaxon, il trouve cela barbare, violent, comme un ordre lancé à un chien, il ne parle pas cette langue-là. Alors il a peur et il attend. Ceux d’en face le savent et ils prennent tout leur temps, c’est sûr. Il faut qu’il réagisse d’une façon ou d’une autre, il effleure le cœur de son volant en retenant son souffle, il retient ses doigts comme sur l’arête d’une gâchette sensible, si il les provoque, ils sortiront un flingue, c’est déjà arrivé ou ils mettront sa voiture en pièces, c’est fréquent, ou le feu, c’est facile et lui dedans comme un rat, la main tremblante.

Il en a assez, c’est Alamo, il va falloir tenir jusqu’au bout, jusqu’à l’ultime sacrifice, zéro mort, c’est fini, la baleine revient le narguer, elle remonte, il le sait, il est face à elle, il cherche son harpon, il voit son petit œil méchant, la lumière du diable qui l’éclaire, son heure est venue, c’est son dernier combat enfin, plus de plastronnades, fini de gamberger, sa main se crispe sur l’arme décisive, il retient son souffle, vise cet œil de malheur et lance son trait au centre du mal. Le klaxon explose, pire que tout, il hurle et c’est l’effroi qui le saisit, la baleine vient de plonger et il est seul maintenant face à l’océan glauque enroulé au filin, attendant quelques secondes encore d’être emporté vers les abysses. Rien, pas un mouvement, pas un geste, rien. Silence de mort.

La voiture n’a pas bougé, ils rient maintenant, il entend très nettement les jeunes rires qui le narguent, ses forces l’abandonnent, il ne pourra pas répéter son geste, les harpons manquent, c’est l’heure de payer l’addition, le moment de passer à la caisse. Soudain, un geste, un des leurs lui fait signe d’avancer, sans ambages il l’invite à passer à côté comme un flic qui vous dit circulez y a rien à voir et il tremble maintenant, il sue, il sent ses boyaux se relâcher, il appuie lentement sur l’accélérateur, la voiture frissonne, elle avance de quelques centimètres, en face personne ne bouge, ils se sont remis à discuter, quelques centimètres de plus et c’est un mètre de gagné, il se rapproche, il les frôle, eux ne lèvent pas la tête, il les dépasse lentement, il est passé, cette fois encore il s’en est sorti, il remonte la rue en retenant son souffle, peut-être qu’ils vont le poursuivre, il n’est pas bon à la course, toujours peur de l’affrontement, il est bientôt chez lui, il va se garer devant son immeuble et il pense, peut-être qu’ils vont me suivre, qu’ils saccageront ma voiture dès que je serai rentré chez moi, alors il roule encore un peu, il cherche un endroit sous les arbres de l’allée, un peu sombre, il arrête le moteur, respire lentement, sort, le signal de fermeture automatique le rassure, il marche un peu hagard vers son appartement, cette fois, ça s’est bien passé.

 

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Dans l’autre siècle déjà des polonais

Posté par traverse le 24 novembre 2007

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Dans l’autre siècle déjà des polonais me faisaient entendre des bandes enregistrées où le souffle rongeait presque entièrement la voix des poètes et ils souriaient de contentement, je ne savais que dire devant tant de gâchis analogique mais eux souriaient et me demandaient d’écouter et d’écouter encore le souffle, le souffle disaient-ils , c’est le souffle qui  nous réjouit à chaque fois, c’est le souffle des bandes recopiées et recopiées sans cesse qui sont pour nous des chants de liberté, le souffle plus que le poète parlait à ces oreilles enfermées dans des glacis communs, le souffle, disaient-ils, est la preuve des copies qui se sont succédées. Depuis, je guette le souffle des livres, des paroles et des êtres, souffles sur souffles pour dire ici qu’ils ne sont pas seuls et que ce souffle qui expire exhale des respirations qui vont enfin entrer par effraction dans la bouche des vivants. 

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Internet, les Blogs, le style…

Posté par traverse le 23 novembre 2007

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Hier, avant-hier, depuis tellement d’années, je suis confronté à la question de « comment écrire » pour être lu, comme j’espère l’être, comme je souhaiterais l’être… 

Cette phrase semble banale, évidente et cependant, je ne m’y retrouve que peu.

J’écris comme je le peux, aux limites de ce que je sais faire, j’essaye d’entrevoir ce qui flotte en moi et que je voudrais livrer « au monde », non pas pour agrandir le monde de mon ego, mais pour faire de la place au monde justement, pour qu’il trouve en moi de la place libre, juqu’à la fin.

Et que de vielles expériences qui ont fait leur temps, qui ont eu leur usage, sortent de moi et regagnent l’infinité des mondes que les hommes expirent comme la baleine expulse ses jets d’eau, pour mieux plonger…

Mais hier, effectivement, j’étais, pendant deux heures en séance de travail avec une auteure qui écrit un récit de vie à propos des…Blogs. Ce récit, je voudrais le publier dans quelques mois dans la collection « Je » que j’anime. Nous abordions des questions diverses, certaines que nous traitions si différemment. Celle-ci, par exemple : il n’y a pas de véritable liberté d’écriture sur les Blogs, que des libertés surveillées (par des modérateurs, des contrôleurs de toutes sortes et surtout par la moralité publique qui règne sur un outil de communication publique et ouvert à tous.). Je lui disais, montrant les livres de ma bibliothèque à quel point cette liberté était tellement présente dans tous ces livres que j’avais choisi, délibérément, et acheté, à visage découvert, dans des lieux dédiés à la vente des livres. Ces livres étaient, pour certains de véritables horreurs. Scandaleux, infâmes, miteux , mal écrits, puants la provocation ou l’animalité, d’autres, des classiques, que je lis aussi avec autant de délectation et qui ne sont que très peu lus (« Les classiques sont les livres que l’on peut citer sans les avoir lus. » V. Hugo), des livres faits main, des ouvrages artisanaux, des livres de l’enfer des bibliothèques, des livres interdis hier et en poche aujourd’hui. 

Mais sur le Net, peu de ces textes pourraient naître. Pour des raisons d’autocensure, de « respect » (le nouveau nom qu’on donne aujourd’hui…à la censure), de connivence avec mon époque ou mes lecteurs (de Blog)… Elle me disait à quel point elle sentait cette barrière intérieure et que la plus puissante était celle de ces « visiteurs » qui réclamaient du style de telle manière et pas de telle autre. Et que fais-tu, alors? », lui demandais-je. 

« Parfois, je cède, je ruse, je résiste, ça dépend. Mais la pression est forte. »Et dans ce flux permanent que constitue le blog, la relation est aussi puissante que l’information. « Le message est le massage » disait Mac Luhan en soulignant l’intime consanguinité entre la façon de communiquer et la matière communiquée, jusqu’à ce que le massage (le mode) remplace le message. L’écriture attaque la question sur les deux fronts mais renforce d’une façon ou d’une autre la présence du massage : le style. Et quand le style remplace tout, c’est le maniérisme qui sévit. Le Net a ses maniérismes qui se déploient dans des langues approximatives au nom du droit à l’expression. Je m’exprime a remplacé « j’existe », « je suis », nous le savions. Mais, « s’exprimer » renvoie à soi , au sujet, tandis que « exprimer » renvoie à l’autre et suppose donc de tenir compte d’un code qui relie l’autre à l’auteur. Dans l’acte de lecture, disait Proust, il y a un pacte secret entre l’auteur et le lecteur… 

Alors, ici, sur un médium lié au flux de l’Internet, à la vitesse de passage des lecteurs, aux « conseils » d’écriture de l’époque : du présent, des phrases courtes, des sujets, verbe, compléments. (et si possible, pas de compléments), peut-on dire autre chose, justement que le « je m’exprime ». Voilà, c’est fait, circulez, y a rien à voir, dirait l’un…
Et l’autre : « C’est ici que ça commence, au contraire… » 
Si nous en parlions, ici même ? 

Belle suite à vous. 

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En regardant les oiseaux qui passent dans le ciel

Posté par traverse le 22 novembre 2007

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En regardant les oiseaux qui passent dans le ciel de ma fenêtre c’est de l’hiver qui tombe sur mon clavier et demain ce n’est plus moi qui les verrai, ils se sont déjà hissés dans une autre saison et les mots que je tape sont de vent et de glace, le ciel est vide maintenant et j’apprends à vivre un peu, un tout petit peu plus légèrement au bord des précipices du vocabulaire qui n’a plus besoin des oiseaux pour rêver des versants d’un monde que j’aperçois dans ce vide lumineux. Où vont les oiseaux sans nos mots qui les accompagnent dans la harangue des ailes et des souffles qui nous manquent ? 

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Carnets d’un garde-chasse

Posté par traverse le 18 novembre 2007

Par l’auteur de « L’usine » ‘éditions Couleurlivres, collection Je, 2006. 

(une page de son blog…)

Dimanche 7 octobre 2007

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« Quand on veut faire une bonne chasse, on ne bat pas le tambour ».
   

Ainsi s’exprimait Pieter Timmermans, administrateur de la FEB (Fédération des Entreprises de Belgique-équivalent du Médef, pour nos amis Français), dans un éditorial en septembre 2006.

Je viens de publier, aux éditions ‘couleurlivres’, un carnet consacré à la ‘chasse aux chômeurs’, qui a débuté en belgique en 2004.

Ce carnet est un travail collectif, illustré par Stéphan Plottes, préfacé par Bruno Carton et ‘postfacé’ par Yves Martens.

Peut-être, si vous êtes sur ce blog, l’avez-vous déjà lu (l’adresse du blog est dans le bouquin), ou êtes-vous ici au hasard des ‘clics’…ou encore suite à des conseils bien avisés !
En tout cas, merci à vous de venir me lire.

Cette expérience de blog est pour moi une première, je ne suis pas habitué à communiquer de cette manière, et je ne maîtrise que très peu les outils à ma disposition, j’espère apprendre dans les semaines qui vont suivre… :-)

Pour celles et ceux qui n’ont pas lu le carnet, il est probablement utile que je donne des informations sur cette fameuse ‘chasse aux chômeurs’ et sur le rôle que j’y joue.

Voici donc la quatrième de couverture, écrite par Daniel Simon, directeur de la collection ‘je’, consacrée aux récits de vie, au sein des éditions Couleur Livres :

Le temps de la chasse aux chômeurs est ouvert ! La phrase est dure, la réalité encore plus. Ce livre nous convie à une singulière rencontre : celle d’un travailleur employé par un grand syndicat et accompagnateurs de chômeurs activés par l’ONEm…et qui vit, dans son travail quotidien, au cœur des évènements et des fracas…

Vincent De Raeve observe avec minutie et circonspection les relations qui se nouent entre les ‘accompagnateurs’ et les demandeurs d’emploi. Il note, engrange, répertorie les paradoxes, les inanités, les chausse-trapes du système auquel il collabore en ce moment.

 Il nomme mais il n’accuse pas. Il sait que les rapports entre le monde du travail et celui des sans travail sont de plus en plus autistes et schizophrènes. Ce livre n’est pas un réquisitoire mais plutôt un état des lieux des contradictions dans lesquelles chaque interlocuteur se débat.

L’auteur de l’usine (prix Condorcet 2007) nous renvoie à une profonde réflexion sur le sens et la ‘nécessité’ structurelle du chômage.  

Les dessins de Stéphan Plottès viennent rappeler que ces êtres dont parle l’auteur habitent la ville et la campagne, qu’ils ont des désirs, que la vie passe et qu’ils ont l’impression, parfois que c’est sans eux…


Je ne sais pas encore exactement quel va être le contenu de ce blog.  Mon envie est d’en faire un espace de communication autour des contrôles faits par l’ONEm (Office National de l’emploi-ANPE en France).
Il pourrait aussi être l’objet d’une réflexion autour du sacro-saint ‘travail’, de ce qu’il représente pour vous et moi, de la necessité ou non d’être salarié, soumis à un employeur.  Des manières de faire autrement…

Travailler pour la FGTB (Fédération Générale du Travail de Belgique, syndicat socialiste) n’est évidement pas un élément neutre.  Mais j’insite bien sur le fait que je ne suis en aucune manière mandaté par cette organisation pour m’exprimer sur ces contrôles, que je le fais à titre personnel, en tant que citoyen.  Et que, quoique je sois généralement en accord avec les idées que ce syndicat défend,  je me réserve le droit d’avoir des avis contraires à la ligne défendue par mes instances.   
 
Je compte également profiter de ce blog pour vous indiquer des liens qui vous permettent d’avoir une vision plus large de ces contrôles.  De nombreuses personnes (plus qualifiées que moi) se sont déjà penchées sur le sujet, et leur éclairage me semble plus qu’utile.

Si vous désirez réagir de manière plus complête qu’en laissant un commentaire, n’hésitez pas à me faire parvenir des messsages…articles, liens, points de vues, choses vécues…

Je garde l’administration de ce blog mais suis tout à fait prêt à mettre vos publications en ligne, quelles que soient vos idées, de manière à alimenter le débat.

De manière pratique, je serai absent du 27/10 au 03/11, mais reprendrai mon pc dès mon retour…

Bien à vous.

Vincent

http://carnet-d-un-garde-chasse.over-blog.com/

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Quelqu’un me disait hier, en parlant des poètes

Posté par traverse le 18 novembre 2007

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Quelqu’un me disait hier, en parlant des poètes, qu’ils n’avaient qu’à venir lire chez elle, à l’hôpital, à l’école, à l’usine, sur la lune,…, je répondais qu’ils écrivaient des livres et elle répétait que c’était idiot s’ils ne venaient pas, ils écrivent des livres, mais elle n’entendait pas, elle les voulait utiles, ou actifs ou proches, ou compatissants, je ne sais. Je lui dis encore une fois, qu’ils écrivaient des livres mais pas une fois cela ne l’a interrompue, elle voulait qu’ils lisent publiquement, elle le voulait vraiment, sans aucune attention à ma voix qui disait ils écrivent des livres. C’était la première phrase, toutes les autres auraient pu suivre mais non, cette personne réclamait l’utilité, la discrète et humanitaire utilité des poètes. 

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C’est peu de chose ce vent, la pluie, les nuages

Posté par traverse le 14 novembre 2007

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C’est peu de chose ce vent, la pluie, les nuages qui dévalent dans le coeur des hommes et leur hésitation sur le pas de la porte à franchir la frontière qui les disperse soudain un peu plus en dehors d’eux, ils quittent la chambre ou le salon où ils déposent leurs questions, des choses simples, comment vivre jusqu’à ce soir et que manger ou qui aimer pour tenir jusqu’à l’aube, ils marchent alors tout guillerets d’être portés par une sourdine qui traîne dans les rues et qui ne sera jamais le son de leur étourdissement d’être dans le vent, la pluie et les nuages qui s’éloignent sans qu’ils s’en aperçoivent tout employés qu’il sont à redresser leur corps dans la lumière qui mord l’œil, le front, le peu de peau qu’ils livrent à l’emballement du jour et des hommes qui passent en emportant chacun un morceau de cette joie d’être embrassés par des souffles qui les rendent légers.

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Comme vous, je me tourne et retourne la nuit

Posté par traverse le 13 novembre 2007

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Comme vous, je me tourne et retourne la nuit entre le jour qui vient si vite vers la fin et tout ce que du monde et de moi je n’ai changé ni aimé comme le voudrait ce qui en moi, comme vous, repousse la nuit toutes les nuits au fin fond des scrupules et des batailles perdues. Des pauvres, si pauvres qu’ils n’ont plus que la nuit, si longue nuit sans jour au bout, si longue et qui n’en finit pas de se promettre à l’aube que ce sera la fin, le début ou quelque chose de tranché dans le gras de la peur, comme vous, comme moi et des hommes si petits qu’ils se perdent dans les plis des oreillers où des têtes fâcheuses se reposent un moment. Comme vous, cela n’a pas de fin et pourtant le sommeil tire un trait sur des bousculades timorées et sans utilité particulière.    

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Une Muette à l’envers ?

Posté par traverse le 11 novembre 2007

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Comme la plupart de nous ici, probablement submergés de mails à propos du destin de la Belgique, je ne sais plus vraiment que penser. Et c’est de ça qu’il s’agit : de continuer à penser et de ne pas céder à cette pression de plus en plus émotionnelle, celle de la fascination de la disparition.            

Une fascination qui (im)mobilise.           

Dans la langue latine, le fascinus, d’après Pascal Quignard (1) est le sexe masculin que l’on ne peut regarder, d’où cette fascination qui immobilise le regard sur ce qui ne peut  être vu. Mais c’est aussi le fascinare, l’enchantement…Cette fascination, donc, me paraît de plus en plus productrice d’un malaise qui gagne « la nation » sous la forme de fêtes rassembleuses, de marches, de pétitions, de drapeaux, d’autocollants, de chants, bientôt de graphitis fascistes sur les murs du Parlement flamand, de drapeaux en berne, etc.…Bref, La Muette de Portici se joue en coulisses dans l’espoir d’un immense cri d’amour pour un pays qui n’existe que par la volonté des gens qui le composent. Comme si le destin de la Belgique allait se jouer dans une sorte de Chant d’amour qui irait de la Rue vers le Théâtre…Et le Théâtre, c’est la Fête…Celle que la nation se propose de vivre dans cette période d’incertitude. Cette Belgique, fabriquée dans le secret des Cabinets royaux européens au dix-neuvième siècle, tout entière vouée à l’échec tant les coutures du manteau étaient grossières, est devenu une nation, une histoire, une mémoire et même une culture originale. Cela s’est fait, nous le savons dans la violence, la haine, et peu à  peu dans la négociation renforcée par la position européenne de ce petit pays qui est comme le noyau dur d’un rêve qui voulait se dresser contre des atavismes de barbarie dont l’Europe a été si généreuse dans son histoire. C’est une chance magnifique, un cadeau de la démocratie que nous devrions protéger : maintenir en vie un territoire, une culture, une histoire, une conscience, un avenir malgré les soubresauts politiciens et communautaires. Mais qu’est-ce que l’on dit en affirmant, comme je le fais, en douce, cette vérité qui avilit chaque jour nos politiques ? Qu’est-ce qui est en train  de se tramer ? La haine du politique ?               

La Foi contre l’Ignorance ?            C’est trop peu dire. Le mépris plutôt, une sorte de condescendance : « ils » n’auraient pas compris ce que les gens ont tellement bien perçu et senti et ressenti et vécu dans leur cœur et leur chair…Ils (elles…) seraient d’abruptes personnages médiatiques roués et calculateurs ignorants des réalités de ce monde : le prix du pétrole, l’économie,  le chômage, la question du vieillissement, la recherche, l’enseignement, la justice.  Oui, il apparaît que « les gens » pensent et vivent bien différemment la crise actuelle que la façon dont leurs représentants politiques semblent le faire. Justement, il y a ce « semble ». Nous entendons presque chaque jour un discours parallèle aux actes posés par les politiques qui chahute pour le moins la confiance morale et même réaliste que « les gens » mettent dans ses représentants. Il y aurait, dit-on, des accords secrets, des préaccords, etc.…Mais qu’est-ce, si ce n’est justement la politique ? Relisons Le Prince de Machiavel et arrêtons de croire que la Cité doit être dirigée par des représentants sincères et émouvants, transparents et sympathiques. Si c’est le cas, la nation rêve d’un conte de Noël mais le Père Noël est mort, nous le savons et il fait partie de notre bonheur de le ressusciter chaque année à la même date, mais cela, c’est une légende, une tradition, un mouvement de l’âme et du cœur, une émotion collective, de la culture…Tandis que cette histoire de crise, est-ce vraiment du même ordre ?            

Une Belgique plus blanc que blanc ?           Nous avons voté. Nous avons exercé un droit très chichement distribué dans le monde et soudain, nous voudrions, comme dans ces pays malmenés par la violence et le déni de citoyenneté, nous voudrions user de la rue pour contester notre vote. ? Non, me direz-vous, jamais nous n’avons demandé cela.  Est-ce vraiment le cas ? Du Nord au Sud, dans le même pays, nous avons voté majoritairement pour un changement de politique qui impliquait ces questions territoriales et communautaires. Nous le savions, Et si ce n’était pas le cas, nous n’avons qu’à nous en mordre les doigts…en manifestant. Un référendum ? C’est un outil politique légitime qui n’est pas prévu dans la Constitution. Nous voudrions donc, au-dessus des partis, au-delà de nos votes, faire un coup d’état populaire qui renverserait le résultat des urnes ? Je ne le pense pas. Mais de quoi s’agit-il alors ? D’une sorte de Marche blanche pour la Belgique ? Même si elle est en tricolore ou en berne ? S’agirait-il encore d’un rassemblement devant la disparition,  la perte, le deuil à faire, le tragique, le néant ? Je le pense. La dimension festive de ces manifestations ne peut faire oublier le discours rassembleur autour de l’idée centrale « nous aimons la Belgique ensemble » et eux, « ils, elles » ne l’aimeraient pas suffisamment puisqu’il, elles la mettent en péril.  Pas si simple. Les politiques, avec un manque de professionnalisme élémentaire face au caméras, face aux journalistes, ironisent, s’emportent, font des jeux de mots, vont bras dessus, bras dessous au stade, jouent la pièce dans le registre d’un sinistre vaudeville. Les portes claquent mais pas d’amant dans le placard. La farce est vide. La preuve, elle s’est jouée pour BHV dans un système d’entourloupe qui fait braire les uns et hurler les autres. Que pensent les gens ? Je n’en sais rien. Ce que je sais c’est qu’ils constatent le manque de culture politique de la plupart des acteurs de cette pièce. Je veux dire que lorsqu’on joue dans le consensus et le compromis, il s’agit de ne pas lever un mur de fausse indignation de part et d’autre pour mieux camoufler un manque de vision, une incertitude politique majeure, des propos incohérents et surtout, s’ils se mettaient réellement à ce niveau, une sorte d’insensibilité que je n’espère pas rédhibitoire à l’angoisse d’une partie de la nation. L’angoisse n’est pas loin  du délire et le délire dans les histoires nationales se termine toujours mal.         

Psycho-citoyenneté…             La nation serait-elle au-dessus de ses représentants ? C’est une question cruciale dans le processus démocratique. Comment peut-elle contrôler les actes que posent ceux et celles qui ont été élus ? Comment contester ces choix ? A-t-on la possibilité hors la Politique et la Rue de les contester ? Il semble qu’aujourd’hui, de plus en plus, cela passe par une sorte de psychodrame où chacun raconte sa version devant un animateur télé (genre Jean-Luc Delarue l’Obscène) qui serait le Citoyen. Il organise et administre lui-même la représentation toujours à l’aune d’une sincérité et d’une émotion qui agglomérerait dans le même mouvement la vérité (nous avons raison puisque nous souffrons) et la dignité (ou l’honneur aurait-on dit du temps de Racine jusqu’à la moitié du 20ème siècle), puisque nous disons ce que nous sentons et souffrons vraiment. Et il va sans dire que nous souffrances sont les seules légitimes…  Maintenant, que les Flamands souhaitent redécouper le paysage de la Belgique, je n’en doute pas, qu’ils veulent mieux « gérer », comme ils disent l’entreprise Belgique, je n’en doute pas, ils se sont assez exprimés, de tous les bords, à ce propos. Mais qu’ils veulent la disparition de la Belgique, je n’en n’ai ni la preuve, ni la conviction quand on lit la presse flamande par exemple. Ces positions de “soldes Fin de séries” s’expriment du côté des extrêmes qui sont entendues avec la même extrême surdité…de notre côté. La politique, encore et toujours la politique même avec des représentants sans panache, sans culture de notre politique nationale, sans vision, sans énergie enthousiasmante (enthousiasme, du grec, “être porté par l’énergie des dieux”).            

Emouvant, toujours émouvant.          Alors, comment faire pour réagir, s’exprimer (ce qui ne sert plus vraiment à grand-chose aujourd’hui puisque tout est fait pour que l’on puisse s’exprimer sans aucune conséquence. L’expression pour l’expression, dans une sorte de jeu infini) ?  Chacun trouvera sa voix, et je l’espère, aussi, les politiques, non dans une soudaine sensibilité nouvelle, mais dans une conscience et une intelligence nouvelle, loin  de la pression de « l’Emocratie », qui serait la tyrannie de l’émotion. Et pour que cette voix soit démocratique, elle doit pouvoir affronter aussi la frustration de certains ou la violence verbale des autres, autrement dit, résister, au nom d’une réalité majeure, celle du vivre ensemble dans la Loi et la Culture.            

Le blanc ou les Lumières ?            Récemment, j’animais un atelier littéraire autour du dernier livre du Prix Nobel de littérature portugaise, José Saramago. Il s’agissait de La Lucidité (2). L’auteur imagine une fable où les Citoyens soudain se mettent à voter blanc. Pourquoi ? Sans raison apparente, juste pour exercer un droit, manifester un choix. Et la Cité s’organise avec les uns et les autres tant bien que mal, mais assez bien finalement. Et les Politiques ? Ils sont gelés d’angoisse, là-haut, sans reconnaissance, sans liens avec la Cité blanche, abandonnés à leurs illusions mais aussi les mains libres, délivrés du contrôle, abandonnés à une possible hubris, disaient les grecs, c’est-à-dire à la démesure…Est-ce de cela que nous rêvons dans cette nouvelle crise de la fusion apolitique ? J’espère que non.       

Daniel Simon,          

 11 novembre 2007     

 (1)   Le sexe et l’effroi, Pascal Quignard, Gallimard, 1999, Paris.      

(2)   La lucidité, José Saramago, éditions du Seuil, Paris, 2006. Egalement en folio.      

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Elle dit en poussant son landau

Posté par traverse le 9 novembre 2007

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Elle dit en poussant son landau sur l’allée du parc c’est un salaud je ne l’aime plus et ses talons font une mesure que le bébé accompagne de petits rires joyeux. Elle dit en passant sous les arbres invisibles des choses que j’entends au-delà du ciel et des voitures au loin. Elle dit en parlant des mots que je comprends, des phrases, des jurons, des portées de mépris, elle dit si fort et si musicalement une plainte glacée que son enfant écoute maintenant avec tant d’attention que soudain elle s’arrête, réajuste son voile et pose des baisers en vrac sur l’horizon, les nuages et son amour en peluche qui babille enfin dans le temps des langues inférieures. 

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Dans le parc des gens marchent sur des sentiers décomposés

Posté par traverse le 4 novembre 2007

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Dans le parc des gens marchent sur des sentiers décomposés et lèvent les yeux vers les arbres qui se détournent dans la nuit que chacun tente de chasser en poussant ses enfants devant soi. Des canards flottent lentement sur l’eau verte qui se ferme sur eux dans des plis impeccables. Ils vont le bec ouvert dans la fange qui les porte et plongent le cou dans la belle indifférence des matières. Ces traces qu’ils emmêlent dans de rares sillages n’existent que pour nous qui passons dans des rêves de futurs si vite enfermés dans un présent qui folâtre sur le bord d’un étang. 

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Peut-être est-ce la lumière qui tombe soudain en vous

Posté par traverse le 28 octobre 2007

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Peut-être est-ce la lumière qui tombe soudain en vous,  parfois même cela éclaire un  peu ce qui vous tenait agrippé à vous ne savez quoi mais qui glace cette légèreté des arbres dans la nuit, si libres malgré les fers qui les retiennent ici ? Peut-être est-ce un frisson qui vient d’un au-delà de vous, de la terre sur laquelle vous tentez de fonder une tribu de songes, peut-être est-ce un amour qui s’est perdu dans des frimas d’orgueil ? Peut-être. Mais c’est aussi du temps qui s’estompe dans des éclats de voix, des gestes sans entrain et des paroles lentes qui mettent si longtemps parfois à nous désaccorder.  

 

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Le temps vidéo

Posté par traverse le 21 octobre 2007

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    Les accélérés de sa vidéo, voilà ce qu’il lui reste du goût ancien del’aventure. Depuis longtemps déjà, il a renoncé aux accidents du jour. 

         Il distingue le passé du présent à la qualité du « direct » et des retransmissions.     

          Le défilement des images ouvre en lui un passage étroit entre sa vie et le rêve de sa vie qui appartient désormais à l’ordre du montage.           Il reste assis des heures entières, comme un mendiant, au pied de son écran, le bras tendu, la télécommande à
la main.  Que faire de l’autre main ? 

         Par la fenêtre donnant sur les toits, il n’aperçoit déjà plus que la lune légèrement saturée de rose.  La nuit est tombée sans bruit et il a perdu le goût de sa lente progression qui le tenait éveillé, il y a quelques années encore, une éternité aujourd’hui. Il ne se fie plus aux indications de programme du journal, aux horaires, aux cycles annoncés.  Il a oublié depuis longtemps les rigueurs de l’attente et les affres des retards. Il flotte et plonge, de temps à autres, dans le liquide amniotique des images. Il n’appartient plus au monde, il se fond en lui, volubile ou muet.  «Peu importe que je n’attende plus aucune promesse, que j’aie perdu l’habitude des réponses.  Les questions sont les servantes de l’inconfort. »           Et d’une légère pression du pouce sur le velours caoutchouté du zappeur, il passe à une autre émotion, il glisse vers le mirage de nouveaux sentiments. 

         Le lendemain, café recuit, vite avalé, il plonge dans le flou du monde matinal.           C’est la pluie, ou un brouillard persistant, c’est sûr…Ou un vol de cigognes, comme ces crétins de l’Hôtel du Peuple m’ont répondu à Varsovie…Les cigognes…» Mais il oublie de vérifier par la fenêtre donnant sur les toits et règle le téléviseur. 

         La journée traîne d’une inquiétude à l’autre. Un épisode manqué il y a quelques jours lui a fait comprendre soudain les beautés secrètes de la nature africaine.  Il est convaincu que ce trou accidentel de cinquante minutes suffira à le disqualifier dans sa volonté de comprendre le monde. Un épisode manque et le temps est suspendu. Il note mentalement qu’il devra rattraper ce retard. «Ils reprogramment toujours tout » pense-t-il en souriant, et cette idée le rassérène à l’instant. Les émotions sont l’opium de la démocratie, annonce-t-il à qui veut encore l’écouter. Il faut les refroidir, les réfrigérer, les anesthésier en les usant par
la répétition. Et de cela, les programmateurs sont conscients comme de leurs vices les plus secrets : mêler les caprices émotionnels aux questions de survie, voilà une belle façon de lisser le temps, le monde et la souffrance des hommes. 
         Elle téléphone vers 17 heures.  Elle est libre ce soir, revient d’un voyage lointain.  Ca fait si longtemps déjà qu’ils ne se sont pas vus.  Une pensée furtive pour son corps frais. Il cherche un qualificatif mais rien ne vient si ce n’est l’image de
la speakerine.  Il raccroche en s’excusant d’être trop occupé ces jours-ci.  Un voyage à préparer, lui aussi.  Oui, l’Afrique, plus tard certainement, il est désolé. 

         Téléphone encore, c’est une erreur, elle le met de mauvaise humeur. Il se décide à débrancher le combiné. Bien lui en coûte, il a oublié de programmer les enregistrements de
la journée. Il plonge vers l’écran : tout est normal, les images défilent.  L’Afrique encore. Une émission consacrée au génocide des gorilles ou des pygmées, il ne sait plus vraiment, mais c’est l’émotion qui domine…Profonde, ancrée dans sa colère ancienne, une belle émotion, vraiment, il faudra qu’il s’en souvienne… 
         L’Afrique soudain lui donne faim, il hésite, le frigo est loin. Autre chaîne, patins à glace, bon. Les championnats reprennent, mauvais présage. Il connaît la période exacte de toutes les  compétitions, olympiques, tours cyclistes ou matches importants et imagine les millions de regards attentifs tournés vers le petit écran. La connivence de cette foule l’indispose, l’inquiète même. Il préfère la solitude des émissions nocturnes, la valse lente des reprises, les sagas interminables.  Il sait que ces spectacles n’offrent aucune occasion de suspense. La machine tourne pour tourner, spectateurs compris. Les donnes sont claires. C’est encore ce qu’il préfère, cette interminable répétition sans accroc. 

         Il a la conscience nette des ratés du monde. « Il suffirait, murmure-t-il en mâchant son sandwich du soir, qu’ils visionnent tout comme moi.  Les pannes leur apparaîtraient bien plus visibles, évidentes même …Mais ils n’ont pas encore accédé à la clairvoyance qui est le propre des témoins muets »…           Il est aux toilettes, il prend son temps, les informations sont moins passionnantes que les fictions d’hier, et il tire la chasse d’eau en tendant l’oreille vers les commentaires sans invention. Il pense encore : « A quoi sert de filmer de nouvelles catastrophes, à quoi sert le cadrage toujours plus serré du massacre ?  Les images d’hier suffiraient. » Il comprenait l’infini possible du futur en instance de montage. » 

         Il a souvent hésité à leur écrire, aux programmateurs, aux serviteurs de l’infini, à leur expliquer comment alterner les rétrospectives et les histoires les plus plates en glissant ça et là quelques éclats bien cadrés de la putréfaction cathodique.  Mais autant demander à un bègue de se taire !           La nuit se déplie maintenant comme un chat sur le radiateur, sans indication autre que le générique sous-titré du film du ciné-club. Il s’en contente même s’il l’a déjà vu trois fois. Tant que l’image coule, la vie continue. 

         Il s’installe confortablement dans le canapé orthopédique, le programme l’emporte doucement, il est heureux. 

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J’ai reçu des lettres d’amour et de rupture

Posté par traverse le 9 octobre 2007

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J’ai reçu des lettres d’amour et de rupture, de colère et de crainte, de tendresse et d’intérêt, j’ai reçu des lettres qui m’étaient destinées et d’autres, par hasard qui tombaient dans ma boîte, j’ai reçu des lettres que j’ai ouvertes à peine les avais-je découvertes, d’autres que j’ai jetées des années plus tard sans jamais les avoir lues, j’ai reçu des lettres qui étaient des remparts et d’autres des tunnels impitoyablement creusés, des lettres mal écrites et qui changeaient ma vie, d’autres qui semblaient rutilantes et qui portaient la pestilence, des lettres sans ambition et qui me hissaient hors de moi, des lettres présomptueuses dont je me suis torché, du papier parfois mal raturé, de la rame gaspillée, de l’encre conchiée, des dates trafiquées, des signatures mal imitées, des lettres qui n’auraient jamais dû connaître le sacrifice du timbre et de l’enveloppe, des messages qui se posaient comme des missives sans importance, des appels qui répondaient absents, des mises au point qui n’étaient que des mises à plat sans inspiration, des lettres que je garde encore aujourd’hui sur moi car leur justesse et leur beauté m’ont porté, des lettres que j’ai jetées et que je cherche encore, d’autres que je garde et que je regretterai de ne pas avoir brûlées, des lettres sans inspiration et sans commune mesure avec le silence qui les précédait, mais aucune n’est arrivée à me convaincre du silence qui nous entoure. Ce sont des lettres, des objets du passé. Des façons de dire. Des choses qui entrent en nous.

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Ce soir la ville que j’habite

Posté par traverse le 4 octobre 2007

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Ce soir la ville que j’habite me semblait si petite, à la table où je travaille des femmes de tous vents et de tous courants d’air déposaient leur pays, les fleuves, les gares et les maisons qu’elles commençaient à repeindre au fil des phrases et des rires. L’une vient de Chine, l’autre de Hongrie, elles fourbissent des silences comme on signe un pacte, elles font d’un temps un autre et les mêlent en regardant au loin, elles sont belles sans cesse dans cette disparition et je vois leur souci d’encore toujours en rester là. 

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Des vases roses cuisent dans la main d’Istanbul

Posté par traverse le 1 octobre 2007

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Des vases roses cuisent dans la main d’Istanbul et des fiacres basculent dans des effrois de chevaux pendant que les enfants passent leurs doigts dans leurs cheveux rasés. Un peu de notre éternité roule dans les rues de bitume et de sable et la musique pique cette vieille image aux murs blancs des maisons. Un vent frais a pénétré les hommes qui prolongent la pêche en se roulant des pulls sur les épaules. Ils fument, mâchent et crachent en regardant le fil qui les tire vers des lieux qu’ils fréquentent si peu, des chambres toujours froides ou fort mal éclairées qu’ils habitent parfois quand le poisson est lent à mordre. 

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Je suis celle qui refuse

Posté par traverse le 28 septembre 2007

(une femme parle, ou rêve de parler) 

Je suis celle qui refuse d’entendre,  de comprendre, je suis sourde, mais je regarde, j’écoute et je refuse encore de comprendre,  je réclame chaque jour ma part,  je me dis qu’il faudra bien entendre et comprendre mais chaque jour, c’est plus difficile, il y a des moments où, décidément,  je n’y arrive plus, à être sourde, 

ça fait trop de bruit, ça parle dans tous les sens, ça échappe au bon entendement, c’est assez monstrueux, 

ça cogne doucement là,  au centre, 

c’est parfois répugnant même mais assez simple, chacun s’en aperçoit, résiste à ce qui pousse en soi,  tente de s’en distraire,  d’aller jouer ailleurs, de se rapprocher, et ça repart, ça fiche le camp 

dans tous les sens, faut bien vivre, ouf! on l’a échappé belle, ça continue pourtant, c’est difficile mais ça continue,  alors, un soir, un jour, qu’est-ce qui s’est passé, qu’est-ce qui se passe, qu’est-ce qui est en train d’arriver? 

un jour, un soir, 

je vois enfin que c’est en train d’arriver, 

que la membrane se déchire, 

que je vois mieux que j’entends distinctement ce qui est ma part, 

et quelque chose tente d’arriver jusqu’à moi,  et cette impression me laisse un peu hagarde, je me dis qu’il va falloir y aller,  que cette chose toute simple, il va falloir s’en préoccuper un peu plus, 

qu’il ne sera plus aussi simple de vivre chaque soir et chaque matin,  que tout ce silence qui est en moi,  va falloir l’ouvrir pour accueillir les bruits du monde et tous ces bruits entrent en moi, et ça commence un soir,

un jour à prendre forme  tout ce remue-ménage,  le bruit s’organise, 

les silences se posent, des mots, des phrases, des personnages commencent à troubler l’ancien silence  et je me retrouve soudain trop petite, trop à l’étroit  avec toute cette nouvelle tribu en moi, alors le moment est venu, de me mettre à raconter, il faut bien que tout cela trouve sa place, 

mais je refuse toujours de comprendre et d’entendre, c’est nécessaire,  c’est capital de ne pas comprendre, de ne pas vouloir comprendre pour continuer il ne faut ni courage, ni travail,

ni vertu, 

il s’agit simplement de ne pas vouloir comprendre, 

ni d’entendre mais d’écouter  et d’accueillir le bruit des autres en moi jusqu’à la fin. 

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Des êtres, des choses, des soupçons de collines

Posté par traverse le 18 septembre 2007

Des êtres, des choses, des soupçons de collines et de marées, des nuages qui passent dans des embruns lointains, de l’air, du temps, des paroles et quelques livres pour lester la quille de notre embarcation précaire, des oiseaux qui voguent au-dessus des vagues et des marins perdus qui s’accrochent à leurs ailes d’argent, des enfants qui creusent dans le sable leur première maison et rêvent déjà d’un temps où ils prendront d’assaut chaque jour et chaque nuit le jour et la nuit, des souffles qui passent d’une bouche à l’autre et des histoires qui se perdent dans l’écho d’un deuil inépuisable, voilà ce qu’il voyait ce matin en se promettant une fois encore de vivre comme si de rien n’était. 

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Une amie aujourd’hui me parlait de chatons

Posté par traverse le 13 septembre 2007

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Une amie aujourd’hui me parlait de chatons et nous disions de nous le nombre qui nous lie et nous noie. Je ne savais plus de quelles vies je ferais le choix, je buvais mon café et des fleuves de chats encombraient les artères du centre où le soleil brillait. Je ne sais si ces chats sont arrivés à terme mais en les écoutant j’entendais les chants que nous avons tant de peine encore à apprendre

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Il n’y a pas de raison particulière

Posté par traverse le 11 septembre 2007

 Il n’y a pas de raison particulière pour que soudain le pont qui le traverse et lie en lui les ombres aux paroles s’effondre en ce matin d’été mais la lumière peut-être était moins généreuse qu’il ne l’espérait, un rien en plus ou en moins et il bascule alors dans des plaines ou des fossés, il ne sait plus où est sa place ni la tribu qui l’accueillera d’un côté ou de l’autre. Il ne sait plus si cette lumière qui tremble en lui est froide ou rassurante, il n’y a pas de frontière, rien que des passages, des frictions qui le rendent absent du monde si grand et où se perdent les fossés et les plaines à l’infini. 

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Les écrits biographiques et la photographie

Posté par traverse le 10 septembre 2007

Atelier d’écriture à PassaPorta en 2008

par Kalame (www.kalame.be

Les écrits biographiques et la photographie 

Georges Pérec a poursuivi toute sa vie le projet d’une encyclopédie biographique et ses romans et récits apparaissent en quelque sorte comme des bornes à cette expérience infinie. 

Nous allons en une soirée et un we, travailler nous aussi à partir d’éléments biographiques puisés dans le patrimoine photographique familial de chaque participant. 

Ecrire des récits, fléchis par la fiction, arrimés aux fantômes que la photographie recèle et narrateurs des séquences biographiques de chaque participant, voilà le projet de ces trois rendez-vous. 

Les textes et photographies choisis par chaque auteur et l’animateur serviront de base à une publication et à une exposition centrées sur le récit biographique et la photographie. 

Aucune expérience requise n’est nécessaire. Un portefeuille de lectures préparatoires sera remis à chaque participant dès inscription.  Animation par Daniel Simon, 

Ecrivain (récemment L’échelle de Richter, D’un pas léger,…), metteur en scène, éditeur, animateur d’une Revue et d’une collection de Récits de vie, JE,  formateur en ateliers d’écriture depuis vingt cinq ans en Belgique et à l’étranger.

Trois rendez-vous pour écrire des récits biographiques à partir du patrimoine photographique de chaque participant. Notre référent commun sera Georges Pérec et son travail sur les vestiges photographiques familiaux et ses textes biographiques. Un portefeuilles de lectures sera remis à chaque participant dès inscription. Les textes et photos serviront de base à une publication et une exposition 

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Rencontre Bibliothèque Mille et une pages le 19 septembre

Posté par traverse le 9 septembre 2007

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Schaerbeek Mercredi 19 septembre 2007  19h30 

Rencontre avec et autour de l’auteur,  éditeur et animateur d’ateliers d’écriture Daniel Simon 

Bibliothèque communale   Mille et une pagesPlace de la Reine 1  1030 Schaerbeek 

Depuis près d’une dizaine d’années, Daniel Simon, écrivain et éditeur développe des ateliers d’écriture à Schaerbeek. Il a publié récemment des nouvelles (L’échelle de Richter, chez
Luce Wilquin), des poèmes (D’un pas léger, au Taillis Pré), des récits de vie, des articles,… 
Il anime également une collection et une Revue de Récits de vie, JE aux éditions Couleur Livres où il donne la parole à des auteurs qui témoignent d’une expérience particulièrement forte en ce début de 21ème siècle. Plusieurs titres déjà : L’usine, La dernière fois, Parle-moi de ton absence, le Bureau,…  Cette soirée s’articulera aussi autour du denier numéro de la Revue trimestrielle JE qui accueille des textes d’auteurs n’ayant jamais publié…  Daniel Simon s’entretiendra avec les auteurs de sa collection : Vincent de Raeve, Jean-Claude Legros, Saber Assal, Thierry Ongenaed, Claire Ruwet,… INFO : 02/240.32.80 (Bibliothèque Mille et une pages) – 02/216.15.10 (Traverses asbl) 

A l’initiative de Georges Verzin, Echevin de l’Instruction publique, de la Culture et es Bibliothèques 

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Il sait aujourd’hui que cet été l’a vu renaître

Posté par traverse le 9 septembre 2007

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Il sait aujourd’hui que cet été l’a vu renaître dans des charrois de pluie et une lumière qui l’a tenu serré au plus près du désir et des abandons de dernière minute.  Plus moulu que la terre si chaude et si lointaine pour qui marche harassé sur des chemins perdus, il sait aujourd’hui que des hommes et des femmes ont pénétré d’emblée dans le lent défilé des choses incomplètes, qu’ils ont lâché la barre et plongé dans le glacier des phrases toutes faites, qu’ils ont livré leur souffle à la première vague en saluant le bord dans un applaudissement qui nous lie à l’instant un peu plus aux stances des vivants. 

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Conte des nuits blanches et bleues

Posté par traverse le 7 septembre 2007

Conte des nuits blanches et bleues 

de Anna Stelkowicz                                                                      

La pièce « Conte des nuits blanches et bleues » de Anna Stelkowicz est une pièce rare, elle touche autant à la parole épique, qu’à la parole prophétique et au dialogue philosophique. Elle puise sa substance dans une nouvelle réflexion sur la question juive              Cette écriture entrecroise trois fils forts que sont le regard rétrospectif sur
la Naissance d’une Nation et le prix de cette naissance, les paradoxes et les mystères que les hommes de la Cité doivent traverser quand ils construisent la cité de leurs rêves et… le rêve de l’avenir qui s’exprime aussi sous la forme du conte. 
           

Cette pièce est aussi une rencontre entre deux personnages assis sur un banc, évoquant la douleur et la joie d’être en route vers le meilleur de l’homme, sa capacité à régler le fait de vivre ensemble en paix même si la paix est l’aube la plus difficile à contempler… 

      Et l’image vidéo est là, en permanence révélant cette fine frontière du visible et de l’invisible, marquant le pas sur l’intériorité des mots, elle projette des visions, de littérales visions que les hommes portent en eux.

     C’est de cet entrecroisement que la lecture doit être faite, comme le ferait un chœur confronté au protagoniste.      L’histoire racontée est simple et inextricable. L’histoire à raconter doit être faite avec simplicité et avec le souci de renvoyer chacun su sentiment de l’inextricable. Qu’est-ce qui rompt l’inextricable ? L’évidence que le temps transforme en loi, la nécessité que le temps transforme en système… 

Cette pièce est un conte…      C’est-à-dire qu’elle raconte quelque chose qui n’a pas eu lieu et qui pourrait avoir lieu si toutes les conditions du conte étaient rassemblées.     Cette pièce est un conte…     Comment raconter l’inextricable si le conteur ne démêle pas certains fils. Comment raconter si le narrateur n’a pas une certaine idée de la fable, comment raconter, enfin, si le narrateur n’est pas traversé d’une expérience intime de ce qu’il met en jeu ?  Cette pièce est un conte…  Et comme dans tous les contes, des pièges, des embûches, des enjeux, des défis… Cette pièce est un conte… Et il s’agit dès lors de faire l’économie de ce que nous appellerons la psychologie pour ne retenir des personnages que les axes moteurs des figures de tout conte.  Cette pièce est un conte…  Et nous pourrions donc en faire une version rêvée de ce qui a eu lieu… Coordination et mise en espace : Daniel Simon 

Comédiens-lecteurs : Morgane Moriau, Laurence Bruley, Marie-Laure Vrancken, Alain Mlynck, Danierl Simon, …

Images : Jacques Deglas Scénographie : Daniel Simon 

Secrétariat de production : Traverse asbl

Cette pièce est parue 2007 aux éditions Traverse (« Les feuillets de corde ») 

Prix public : 12,50 euros (à virer au compte 068-2144376-24 de Traverse asbl.). 

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La Vita

Posté par traverse le 17 août 2007

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Une création dans le cadre du Festival Village Nomade, Création le 24 août à 18h, Parc royal, sous la tente berbère. Organisation : Les Nouveaux Disparusr www.theatresnomades.be       

Réservations : 02.219.11.98.  

                   La Vita 

                                       De Annick Narahuvye et Daniel Simon 

Jeu : Annick Narahuvye 

Dramaturgie et Mise en scène : Daniel Simon 

Production et promotion : Traverse asbl et Centre culturel de Schaerbeek 

                                                      Vidéaste: Jacques Deglas

Coproduction : Commune de Saint-Josse (projet FSE  Equal-Vitar 2).  

                         Une création dans le cadre 

de Village nomade ! 

Une jeune femme burundaise quitte l’université de Bujumbura où elle était assistante et reçoit une Bourse de son pays pour poursuivre sa formation en Belgique ! Elle prend l’avion et vogue vers
la Belgique. Dans l’avion, elle pense, elle revoit ce qu’elle quitte et entrevoit ce qu’elle va rencontrer. Tout se joue en fait dans les avions pour les gens qui partent, avions dans toutes les directions, avions de départ et de retour, avions réels ou tellement désirés,… 

Elle se demande ce qu’elle va faire chez nous sans sa famille… La faire venir ici, l’installer pour un temps, inscrire les enfants à l’école et puis, une fois les études terminées, que faire ? Comment abandonner à nouveau  ses nouvelles racines alors que le pays attend avec impatience le retour de celles et ceux qui sont partis se qualifier à l’étranger… 

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Un bout de chemin ensemble

Posté par traverse le 11 août 2007

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 Un bout de chemin ensemble et le tour est joué, la marche fait mine de nous mettre au pas et la terre tourne comme notre tête sans que nous n’y trouvions rien de remarquable quand un jour un vent contraire ou un amour qui meurt nous jettent dans le temps qui affleure sur chaque chose avant de se dissoudre en nous, et nous allons alors plus fluides dans le vent et les amours à naître. 

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C’est un enfant qui demande à manger

Posté par traverse le 9 août 2007

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C’est un enfant qui demande à manger dans la rue et je tourne le dos en maugréant jusqu’à ce que du pain me pousse dans les mains et roule dans ses bras, pas un sourire et le voilà boulanger alors qu’il rêve d’être banquier ou garagiste ou pompier mais certainement pas d’aller les bras chargés de ce que je lui glissé en cherchant dans son visage les signes d’un éventuel mensonge qui m’auraient accompagnés dans de sombres colères. Mais non, le pain était bien tombé et l’enfant s’en est allé dans la pluie fine d’été entre les arbres de l’avenue. 

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Sur la terrasse du café de fin de dimanche

Posté par traverse le 6 août 2007

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Sur la  terrasse du café de fin de dimanche des hommes, des femmes, des couples trop maigres pour résister aux chagrins de l’alcool, un chien circule d’une main à l’autre en accélérant le rythme qu’ils doivent prendre pour de l’amour et l’homme regarde sa plante bien emballée et posée sur le sol à côté de sa solitude qu’il lisse feuille par feuille pendant que sa femme vacille dans les bras d’un autre. 

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Rien de ce qui a été joué

Posté par traverse le 4 août 2007

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Rien de ce qui a été joué ne peut être défait par un sursaut, il suffit d’un temps qui trouve sa place en-dehors des affaires du monde et des enfers, un temps à construire au cœur même de la désolation et de la solitude, un temps qui se hisse d’un marais où nous laissons traîner nos amertumes anciennes et nos crimes récents, un temps où soudain tout s’agrandit dans le sillage de notre disparition. 

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Peut-être est-ce du vent

Posté par traverse le 29 juillet 2007

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Peut-être est-ce du vent, ou quelque chose de fluide qui traîne dans l’air quand on n’y pense plus à cette catastrophe qui s’appuie sur chacun de nous et fait qu’un jour nous cédons par l’épaule, la hanche, le coeur ou la raison, nous cédons et rien ne change dans cette matière légère qui passe de l’un à l’autre et se prolonge jusque dans le souffle des grands arbres.

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Dehors un brouillage mouillé

Posté par traverse le 29 juillet 2007

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Dehors un brouillage mouillé où passent les voitures et le gris du ciel repose sur des lavis d’argent dans le laminoir des heures et des souvenirs d’école, des fausses maladies et des envies furieuses de grandir pour atteindre ces choses cachées au-dessus des armoires et dans la tête des filles. Mais le gris n’en finit plus de repasser les draps déployés des ciels sans nuages où je m’enroule en tentant d’oublier le crépitement de la mélancolie.

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Transmettre, ce n’est pas donner.

Posté par traverse le 29 juillet 2007

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Pour la magasine Reliures, hiver 2006-2007

            Transmettre, ce n’est pas donner, c’est alerter, faire un signe, tenter de déchirer l’indistinct et le confus qui nous rassemblent,  dégager des éléments que nous jugeons utiles, singuliers, importants ou même urgents de renvoyer à l’avenir. Transmettre, c’est décider de léguer et non laisser en héritage. Transmettre c’est faire le choix de trier, d’octroyer de la valeur de transmission, une plus-value de la chaîne collective, transmettre, c’est affirmer un sens et une idéologie familiale, sociale, civilisationnelle. Et la transmission me semble des plus en plus appartenir au politiquement correct sociétal. « On » le dit mais « on » ne le fait pas. C’est le paradoxe de la double morale. Pourquoi ne le ferait -« on » pas vraiment ? Pour une raison simple : nous sommes, occidentaux, et donc, de plus en plus velléitaires en matière de valeurs culturelles. Nous savons, intimement, qu’une valeur c’est une « chose » un comportement, un état, une idée…circonscrites dans un espace et un temps. Et ces valeurs contextuelles nous font peur, elles supposeraient que nous soyons capables de les identifier, de les nommer, de les défendre. Ce dont je doute chaque jour un peu plus.             L’autocensure que nous vivons en ces temps de confrontation aux débordements religieux de tous ordres dans l’espace public laïc, et surtout aux affrontements sémantiques radicalement différents entre l’espace-temps de l’Islam et le contexte occidental nous oblige à penser et à repenser sans cesse cette question des valeurs et les conditions de leur transmission. Nous y pensons mais nous hésitons à les nommer : temps pusillanime où la critique donne droit à accusation de jugement blasphémateur (et à l’abjecte fatwa) et où la transmission des dites valeurs correspondrait à une quelconque protection civilisationnelle. Bref, n’importe quoi pour ne pas parler. Et parler, débattre, nommer, c’est transmettre. Cette transmission apparaît à nombre d’acteurs de la vie intellectuelle et sociale comme de plus en plus difficile dans l’espace démocratique. Dans les élites, la transmission est un acte de foi, un acte de base, un réflexe. Dans l’espace démocratique, la transmission apparaît comme un acte traditionaliste, conservateur, presque archaïque alors que nous sommes dans le temps de la superposition du passé, du présent et de l’avenir. Les technologies de l’information et de la communication nous leurrent suffisamment à cet endroit… 

            Transmettre, c’est un acte de foi, un acte politique, un acte qui touche au mystère de la fondation et à la perpétuation de la mémoire, donc du choix…                                                                         

                                                                       1. 

            Qu’en est-il en matière de transmission quand il semble que le présent, déjà, n’est perceptible et compréhensible que par très peu, c’est-à-dire, par une élite, qui est de moins en moins…une élite du peuple ? Car c’est de l’élite qu’il s’agit souvent quand on parle de transmission : la formation, l’apprentissage,…sont le fruit d’une relation d’enseignement appelée anciennement relation du Maître au Disciple et que nous cherchons à définir aujourd’hui avec le maquillage sémantique qui convient à l’époque : écrivant, apprenant, arrivant,…et Formateur, Pédagogue, bref, plus de statuts, rien que des fonctions et des rôles.             La transmission est donc dans une crise banale mais vite repérable : qu’est-ce qui semble le plus important à une petite partie de
la Planète aujourd’hui (très petite en fait, disons les quelques millions de personnes en paix relative, dans une société post-industrielle et suréquipée par les nouvelles technologies de la …transmission) ? La prétendue et éventuelle disparition de notre Planète, justement. Ce n’est pas rien comme information, cela devrait nous arrêter de mener toute action hors celle de la sauver et de nous sauver et justement, cette transmission ne fonctionne pas. Nous sommes convaincus que le spectacle de notre disparition est fascinant, chargé d’émotions, mais nous n’intervenons pas (
la Belgique en la matière peut juste se taire, semble-t-il, quand nous lisons les rapports d’Experts à propos de son laxisme en la matière. Ne parlons pas de la puce, évoquons l’éléphant : les USA, la nouvelle Russie et consorts, une grande partie de l’Asie,…). Bref, on s’en fout littéralement. La transmission est là un vain mot, c’est juste l’occasion d’organiser le spectacle du Titanic, on se met sur le quai, on voit le Navire couler, les victimes appeler à l’aide et on applaudit. Le problème, c’est que dans
la Société du Spectacle, le Quai, c’est le Titanic et il n’y a plus personne alors pour applaudir. 

             La transmission est là en panne, elle participe d’un processus d’alerte, elle se met en scène, elle annonce elle-même ses vertus mais elle est inopérante. 

                                                                      

            Pour la première fois, une génération (ceux que nous appelons « nos enfants », nous les enfants du « baby-boom ») semblent hériter d’un bien-être ou d’un sentiment de bien-être plus bas que celui que nos parents transmettaient de générations en générations. Peut-être que le temps, justement est un facteur de désintégration du phénomène de transmission ? Peut-être que ce qui demeure, est ce qui a résisté à l’écrasement du temps (il n’y a plus suffisamment de temps, justement, pour… l’usure) et convenons que cela est de l’ordre de l’aporie et non de l’excès.             Ce qui est étrange dans ce phénomène de vitesse de l’oubli c’est probablement le sentiment que, au-delà du discours sur la transmission, ce qui se transmet chaque seconde, c’est justement des règles de bon usage, mais pas nécessairement de bien commun ou de morale collective. Ce qui semble se transmettre, ce sont des manières de faire usage mais pas de trouver sens à cet usage. Ce qui semble évident pour moi, comme enseignant, écrivain, praticien dans le champ de la formation c’est la fabuleuse capacité des nouvelles générations d’éviter l’information, d’esquiver le sens de la transmission, d’échapper au circuit des relais. Chacun pour soi sonne avec une réelle évidence pour les moins cyniques. Des pré-requis sont nécessaires pour que la transmission fonctionne : par exemple, l’éducation, la culture, la nécessité de se relier, le sentiment que cette reliance est une bonne chose et non un « fardeau public ». 

            Et que constate-t-on aujourd’hui, dans les débats médiatiques, dans la presse, dans les écoles, dans la vie ? Les nouvelles générations accusent les anciennes de ne rien leur avoir légué, si ce n’est des dettes (la dette publique de
la Belgique par exemple…qui a permis tant de développement industriel, urbanistique, universitaire, …mais au prix d’un endettement public colossal). Et ces dettes, il faudra qu’elles les payent. Avec quoi, disent-elles ? Avec des emplois précaires, une non culture, une non éducation (pauvre post Mai 68 !) et un sentiment très nettement partagé d’un « on y a droit »,  que « sans cela, ce sera très difficile », etc.…. 

                                                                      

            Qui a dit le contraire ? Qui a dit que ce serait facile ? Qui a dit que le bonheur individuel était au sommet de la pyramide individuelle et collective ? Qui a prétendu cela, si ce n’est les « voleurs de temps » ? Ceux que j’appelle les « voleurs de temps » sont ces voleurs de la perception de la durée, ces trafiqueurs des horloges historiques qui ont renvoyé l’histoire au battement de la pendule actualités,  ce sont ceux qui annoncent une société de droits alors qua la définition de cinq de ces droits fondamentaux n’est pas du tout évidente pour la plupart de ceux qui sont dans l’endroit de la paix relative…Les migrations sauvages et accélérées nous montrent à quel point nous ne sommes à peu près d’accord…sur rien à propos de ces cinq droit fondamentaux…   

            Mais ce que ces Voleurs ont détruit c’est le sentiment qu’il fallait travailler en permanence avec deux vitesses : celle de sa propre histoire, faite d’événements, d’expériences…et celle de l’histoire collective qui renvoie nos désirs et croyances au rayon des « cerises sur le gâteau ». On a longtemps, depuis trente ans, confondu la cerise et le gâteau. Si tant est que nous soyons en état d’évoquer le moindre gâteau…             Nous avons longtemps été dans la confusion de ces instances majeures que sont le droit au bonheur et le devoir d’égalité. Nous avons fait comme si les deux valeurs étaient étales, s’harmonisaient, s’égalaient presque. Nous n’avons pas rappelé assez semble-t-il le prix et le poids de ces deux valeurs en matière de transmission. Par exemple que le bonheur est une « idée neuve en Europe » (1) et que ce bonheur, pour qu’il se transmette dans un autre état que celui que nous lèguent la publicité et le marketing des émotions, doit appartenir à un ensemble plus vaste, que condamne toute marchandisation, tout consumérisme (qui se rallient, comme nous le savons chaque jour, uniquement à des pulsions à assouvir ou à des frustrations plus ou moins alambiquées).       

                                                                      

            Cet état général, c’est le bien commun, le sens du bien commun,  fabriqué de ces actes, pensées, sentiments, rumeurs, angélismes, diabolisations, terreurs, utopies nécessaires au lien social et non nécessaires à un éros individuel…La transmission de cette matière (réelle et virtuelle, c’est-à-dire imaginaire) passe par des actes de reconnaissances réciproques. 

            Pour qu’il y ait transmission, il doit y avoir des synapses culturelles, autrement dit, des endroits dans les connexions neurologiques de la civilisation qui décident de s’aboucher pour faire passer des flux. Sans ces synapses, pas de transmission, le flux roule, coule mais ne transmet rien puisqu’il ne s’arrête à rien, qu’il ne s’interrompt pas. Ces synapses sont de plus en plus difficiles à créer en ce sens où le discours mondial médiatique et mondial, médiatique et démocratique mondial est, grossièrement énoncé, comme dans le long et infini ruban cathodique, « ne quittez pas ». C’est-à-dire, restez pour la pub, ne prenez pas distance, n’interrompez rien, restez confondus…             Pour qu’il y ait transmission, il doit y avoir projet d’avenir, utopie, vision, sentiment d’appartenance. Pour qu’il y ait transmission, on pourrait dire qu’il est nécessaire de ne pas confondre le lexique du Dialogue avec les bienséances de la servitude consensuelle. La transmission, ce n’est pas faire passer un message quelconque (pour cela, il y a (vait)
la Poste, diraient certains…), non, i l s’agit de passer le sens de la présence de cette valeur, le pourquoi de sa présence dans un ensemble plus vaste, le comment de son application, et les risques du passage à l’acte. 

                                                                      

            La transmission, aujourd’hui dans la matière du récit de vie, dont je m’occupe plus particulièrement (2) pointe toutes ces questions. De nombreux auteurs de textes de récits de vie veulent transmettre mais ne savent pas très bien à qui (hormis la famille proche qui s’empressera souvent de ne pas lire ou, mieux, de détruire, les actes de transmission…car ils dérogent à la parole collective familiale par exemple…). Alors, il écrivent, enferment leurs écrits (dans un coffre…) et attendent. Ce n’est pas transmettre, cela, c’est espérer, attendre, supposer.             En matière d’écriture de récits de vie, la question s’est donc posée du comment transmettre, du quoi et à qui ? Des initiatives individuelles et institutionnelles ont vu le jour et la recherche dans le champ des écrits de l’intime s’est nettement développée depuis les années 80 (3). Mais les questions de base demeurent. Comment faire en sorte que la transmission, pour atteindre à quelque vertu communicationnelle de base en ces temps multimédia, puisse échapper à la mise en spectacle, à la folklorisation même, et se réhabiliter en affrontant la question du sens de cette transmission. 

            C’est-à-dire : quel monde voulons-nous et pourquoi désirer le projeter dans l’avenir ? 

(derniers livres parus, L’échelle de Richter, nouvelles, aux éditions Luce Wilquin et D’un pas léger aux éditions le Taillis Pré) 

(1)   Gracchus Babeuf, Le Cadastre perpétuel, 1789 (2)   Les éditions et
la Revue Je (Collection de récits de vie dirigée par Daniel Simon aux éditions Couleur Livres, Charleroi. www.couleurlivres.be, www.traverse.be

(3)   Le Professeur Philippe Lejeune et son travail sur les Journaux intimes… http://www.autopacte.org/ 

 Questions du magasine Reliures

1. Je sais déjà que vous êtes écrivain, metteur en scène, auteur dramatique, co-directeur de la revue Je où l’on trouve entre autres des récits de vie, que vous animez des ateliers d’écriture et de la parole en Europe, en Afrique… Pourriez-vous, à ce tableau imposant, ajouter quelques traits significatifs de votre caractère ? 

            Tout ce que je fais et ferai encore, s’il m’est donné de continuer, c’est de tenter de dégager dans le bouillon des lieux communs, quelques traces d’authenticité et d’intégrité. Il me semble que nous n’avons jamais autant bavardé des questions les plus lourdes, les plus graves en nous foutant royalement. 

            Je tiens à cette « grossièreté », elle n’est rien en regard du flux d’âneries consensuelles qui mettent en place quelque chose que nous voyons avancer de toutes parts, la grande médiocratie européenne.             J’insiste tant que je le peux sur ce formidable et confortable sentiment de culpabilité qui nous renvoie avec allégresse aux « tous victimes » qui nous permet de ne plus sortir dans le monde mais de nous protéger du monde. Pascal Bruckner en parle très précisément dans son récent livre (1) et je suis, sans cesse, en lutte contre cette sorte de refoulé que l’Européen moyen ( la classe moyenne européenne issue des avancées démocratiques de la culture et de l’enseignement) qui nous interdit aujourd’hui le combat. 

            Quel combat ? Celui pour les valeurs qui sont les nôtres (celles des Lumières, par exemple) et qui sont chaque jour plus fragilisées par manque de détermination de notre part.  Cela permet, cette sorte de mea culpa, de ne pas affronter, de ne pas se projeter, de ne pas imaginer, mais de pardonner, d’aller dormir et de ne plus construire (toujours au risque des tourments de l’Histoire)….             Voilà mon trait de caractère, celui que l’histoire forge en moi. 

            L’autre : une extrême paresse, un goût pour ne rien faire, me promener, flâner, laisser filer les pensées, accueillir des images, vivre en marchant « d’un pas léger » (c’est le titre de mon prochain recueil de poèmes à paraître en décembre au Taillis Pré…).    

2. Pourquoi s’inscrit-on dans un atelier Récits de vie ? Pour y trouver le sens de sa propre vie? Pour transmettre ? Et transmettre quoi ? 

            La participation à un Atelier d’écriture de récits de vie est souvent liée à trois motivations essentielles, différentes et non contradictoires. Ammemarie Trekker (2), qui vient de publier un livre essentiel à ce propos, décrit très précisément motivations et étapes. Je la rejoins sur de nombreux points, et entre autres sur cette croyance que l’écriture de récit de vie participe de la résistance au grand « on » général…             La première, qui me semble la plus généralement partagée : mettre de l’ordre dans le chaos de sa mémoire, réorganiser la perception puis le souvenir du cursus de sa vie. Cette motivation est essentielle puisque nous sommes dans un double mouvement : pour vivre, il est capital d’oublier, c’est notre condition, notre socle commun. Etre homme, c’est oublier. 

            Et par ailleurs, il est essentiel de nous souvenir pour pouvoir projeter, survivre et peut-être vivre. Cette mémoire (mieux qu’un « devoir ») est un travail. Cela ne va pas de soi. C’est souvent embarrassant la mémoire. Surtout dans une époque sans mémoire.             Celle que nous vivons est dans la transe de la mémoire alors que tout nous montre (même les technologies « nouvelles » sont des technologies de l’effritement, de l’effacement, du fragile…) que nous n’en n’avons cure. Juste quelques souvenirs, des incidences, des épisodes perdus dans le flou, bref, de la poudre de mémoire jetée aux yeux des enfants du siècle (pour consommer, accepter la perte, renoncer aux valeurs de base, il faut que nous soyons isolés de la mémoire dans le fatras des souvenirs événementiels et sans consistance…). 

            C’est la société du spectacle, nous le savons, qui l’a emporté, de façon radicale et démocratique (la soirée de commémoration et de fête des 50 ans du JT, par exemple, renforçait encore cette impression. Tout était digne, sobre et les images de la guerre, de
la Serbie,…étaient encadrées des paillettes et du décorum…Bref, cette mort-là ne faisait pas mémoire, seulement événement. Cette guerre d’il y a à peine dix ans en Europe était égale au grand Eddy Merckx ou à Jacques Brédael. Ces morts là, ce soir-là, c’était de l’illustration conviviale.). 
            Donc, la mémoire, c’est essentiel mais pas nécessaire. Nous vivons très bien dans l’oubli et le flottement. Les personnes qui cherchent à faire ce travail sont animées d’une volonté farouche de traverser les opacités, de révéler les éblouissements anciens, de faire trace. Cette écriture, nous le savons, ranime la mémoire, l’organise, revivifie les flux neuronaux et crée de nouvelles synapses. Bref, cette motivation entraîne les auteurs à de nouvelles ouvertures mémorielles et les engage dans un creusement souvent passionnant. Il est entendu que cette démarche n’exclut en rien douleurs et mécomptes, c’est le prix du ticket pour accéder à ce niveau. Mais le bonheur de (re)découvrir est toujours plus fort. 

             La deuxième motivation, c’est la transmission. Sous toutes ses formes. C’est-à-dire que la transmission, comme nous le savons, se fait très souvent à l’aveugle en matière de récit de vie ou de journal intime. C’est le professeur Philippe Lejeune (3) qui rappelle que la famille est un haut lieu de dangerosité pour les écrits intimes et singuliers. 

            En général, la famille liquide cette mémoire singulière, elle ignore la voix privée au profit du consensus familial. La façon de préserver cette mémoire et de faire acte de transmission, c’est justement de rendre public le texte. Cette publicité interdit la liquidation ou le déni aussi facilement. Enfin, la transmission interroges les liens familiaux. Qui suis-je pour prétendre léguer quoi que ce soit. A qui, directement ou indirectement… ?             La solution souvent adoptée par les personnes avec qui je travaille consiste à écrire, souvent à illustrer de documents iconographiques privés, de photocopier ou de matérialiser en livre (petit tirage digital) et/ou de placer dans un coffre le document jusqu’à la disparition de l’auteur. Que de précaution, donc, pour transmettre. 

            C’est le philosophe Walter Benjamin, qui écrit dans le Narrateur que « aujourd’hui, les hommes ne savent plus raconter d’histoires ». Il ne parlait pas de talent, mais de nécessité et de légitimité dans le fait de transmettre en racontant. Je pense que nous sommes nombreux aujourd’hui à prendre conscience de ce flux vers le grand oubli et que nous réagissions de toutes parts.             Cette transmission est essentielle pour nous relier à l’histoire, pour lui donner le visage polymorphe de nos expériences et témoignages, pour résister à la parole commune, pour faire état des liens humains et culturels, pour ne pas nous croire « remplaçables » comme on dit « jetables », ainsi que l’époque le prêche, même si nous sommes fragiles et volatiles… 

            La troisième voie, c’est l’édition, le passage au public, la volonté de faire état d’une création. C’est la voie la plus complexe car elle pose autrement la question du Je et de la responsabilité de l’auteur. Mais ça, c’est une autre histoire, c’est l’histoire de la littérature, alors que précédemment, nous étions strictement dans le champ de l’écriture. 

   3. Vous voyagez dans de nombreux pays. L’idée de la transmission est-elle plus ancrée dans certains pays que dans d’autres ? 

            Bien entendu, nous sommes en cette matière au plus bas. Prenons un exemple, nous ouvrons le tiroir à photos, celui où aboutissent les photos de famille, de vacances, etc (bientôt les films digitaux) et très vite, nous ne connaissions plus la génération…des grands-parents ! 

            Ce n’est pas une outrance que de rappeler cela, les failles décomposées et recomposées connaissent ces trous de liens familiaux. Le texte, le tissu familial a des accrocs, de plus en plus lâches et parfois, la déchirure a lieu. Comme nous ne sommes pas dans un temps de la réparation, mais dans celui du remplacement, on passe à autre chose…             Et il ne s’agit pas de citer uniquement l’Afrique pour nous confronter à cette question. Là aussi, les maladies épidémiques ou endémiques, les guerres les déplacements de population, l’absence très souvent d’une administration fiable et organisée creusent les trous de mémoire. 

             Les pays nouvellement entrés dans l’Europe des vingt-cinq doivent aussi faire ce travail, je pense à
La Pologne et la question juive,
la Roumanie et la collaboration de certaines fractions de la population, …sans oublier le travail de mémoire en regard des exactions et crimes des polices secrètes et politiques,…Bref, c’est aujourd’hui, me semble-t-il le travail de deux ensemble : les écrivains, les artistes et le monde associatif.      
            Les Institutions, les Etats sont très embarrassés dans ce processus. Ce qui compte, c’est la croissance à n’importe quel prix. Pensons au Chili, à l’Argentine, au Brésil, …partout le travail de mémoire a été volontairement gelé, pour aider à l’union nationale économique. 

            Mais les morts, dans le terre remontent, les spectres nous mordent le bout des pieds et d’autres se souviennent à notre place avec opiniâtreté. C’est de cette transmission que nous devons aussi parler me semble-t-il, la transmission de l’horreur, de la commune et banale horreur historique dont nous sommes les acteurs cachés.              Nous sommes donc fortement liés à cette question en matière de qualité des réseaux de transmission et de leur légitimité sociale et culturelle. Et chez nous, en Belgique  plus précisément, nous savons à quel point nous avons fait une formidable économique de l’étude de l’histoire. 

            Le Trou de Mémoire chez nous est un art national. C’est peut-être la condition absurde de la continuité…   

4. Qu’aimeriez-vous personnellement transmettre en priorité ? 

            Quelques questions…             Quel est le prix que chacun d’entre nous paye pour être aimé, comment ne pas trahir le matin ce qui importait le soir, pourquoi la parole éveille en nous, plus que du sens, des échos d’avant, des poèmes, quelques livres, des recettes de cuisine et le sentiment que tout va si vite…Mais ça ne set à rien, et nous le savons. 

             Mais plus concrètement, j’ai décidé d’agir en tant qu’éditeur pour soutenir ce mouvement des écrits du JE…Aux éditions Couleur Livres (4) j’ai créé une collection de livres de récits de vie. Le premier paru, L’usine, de Vincent de Raeve  fait événement parce qu’il participait de cette mise à jour de ce qui semblait confus et presque secret, le travail en usine et le prix humain et familial quotidien à payer.. Cela dans une écriture forte, décantée de tout effet, lapidaire parfois (5). Et aujourd’hui,la Revue Je, la première revue trimestrielle de récits de vie, permet l’accueil de textes, de témoignages, de réflexions et d’informations. Cela participe du travail du Petit Poucet, mais cela existe et excite l’intérêt de plus en plus de lecteurs… (6)…Je m’en réjouis, évidemment. 

            Nous avons plusieurs livres à propos du deuil en préparation et nous venons de faire paraître La dernière fois, de Jean-Claude Legros, écrivain et voyageur alpiniste, qui nous a offert une suite de « dernières fois ». Ce sont des actes de transmission à l’état pur. (7)             C’est cela aussi le paradoxe de la transmission. Nous transmettons souvent des choses que nous ne pouvons reconnaître qu’à l’âge où nous les transmettons, avant, elles semblent invisibles…Et cela est juste. 

(1)    Pascal Bruckner, La tyrannie de la pénitence, Grasset, 2006 

(2)    Annemarie Trekker, Les mots pour s’écrire, éditions L’Harmattan, Paris, 2006. (3)    Philippe Lejeune, site Autopacte, http://www.autopacte.org/ 

(4)    Couleur Livres, Charleroi (www.couleurlivres.be(5)    Vincent de Raeve, L’usine, (préface de François Bon) éditions couleur Livres, collection Je, 2006 

(6)    Je, la revue des récits de vie (le deuxième numéro est consacré à La première fois, le suivant à Ecrire le deuil…). Abonnement : (7)    La dernière fois, Jean-Claude Legros, (préface de Jean-François Salmon) éditions couleur Livres, collection Je, 2006 

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Tout va bien

Posté par traverse le 27 juillet 2007

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1 : J’ai plus pu. 

2 : Qu’est-ce qui t’ a pris ? 

1 : J’ai plus pu. 

2 : Et quand t’en peux plus, tu frappes ?  

1 : J’sais pas, quand je me sens trop mal, alors, c’est la misère, je me sens plus, je sens que ça tremble tout à l’intérieur, je sens que ça vibre jusqu’à craquer et pour pas craquer, j’ai frappé, j’ai bien essayé de ne pas le faire mais c’était comme ça, y avait une barre qui traînait, par hasard, je l’ai vue, par hasard j’lai prise et j’ai frappé, ça c’était pas un hasard, pour pas craquer ou je ne sais pas quoi, pour répondre quand même à ce … qui venait encore avec ses histoires de dialogue et toute la merde qui va avec, j’en ai plus pu de l’entendre celle-là, bla-bla-bla, dialogue, bla-bla-bla et son sourire, sourire d’hypocrite, elle vient avec son sourire et chaque fois j’en peux plus, cette fois, c’était trop, j’ai plus pu j’ai plus pu. Voilà. Ca tremblait trop, fallait que ça cesse, je lui en ai foutu une, pas de chance, j’ai frappée trop fort. Voilà. 

2: Mais ce n’est pas possible ! C’est monstrueux ! 

1 :Monstre, oui, peut-être. C’était pas un couteau, encore heureux. Oui, j’ai d’la chance, là. Monstre ? Si tu veux, oui, si tu veux.  2 : C’est grave ce que tu dis, tu te rends compte de ce que tu dis ?  Excuse-moi, je ne voulais pas dire « monstre », je voulais, je tentais de te dire… 

1 : « Monstre ». Tu l’as dit.  2 : Ne te moque pas, ceux qui t’ aiment… 

1 : Pas grand monde… 2 : Comment ça ? 

1: Ca m’a échappé.  2 : Moi aussi. 

1 : Monstre ?  (Un temps)   Non, le coup de barre – à – mine, tout à l’heure. Ca m’a échappé. 

2: Mais ce n’est pas possible, entendre ça « Ca m’a échappé ! ». Parler…ça te dit rien? 1 : Pas appris. 

2: Et à l’école, les cours, les professeurs ? Ca ne compte pas tout ça ? 

(Un temps) 

Je tente de garder mon calme, je suis calme, je cherche à t’ aider et si ta mère…  1 : Tombée dedans. 

2: Quoi ?

1 : Dans le précipice, ma mère.  2 : Excuse-moi.  1: Image, métaphore, cliché, tristesse, protection, distance, ironie, émotion.Ca te va ? 

2: Ne te moque pas tout le temps. Pense à ta mère. 

1 : C’est pour ça que je cherche la sortie.  J’y pense à ma mère : hydropisie et dépression. Vieille depuis toujours. Ses rides, on dirait du henné tellement elles sont noires. Moi, je cherche la sortie, pas ce parc humain où tu sais plus comment faire pour remonter les clôtures sans qu’elles se voient de l’extérieur. Pas simple ça : enfermer sans pouvoir le dire, alors tu parles de décrochage, de dérive, d’agressivité, de débordement, de manque d’objectif, tout le bazar du mensonge qui sonne bien sur la musique de la fuite. Ca deale, ça échange, ça menace et ça cède, ça promet et ça ne tient pas ses promesses mais ça cherche à sortir de ce bazar maudit. 

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Une rançon, ce n’était que cela

Posté par traverse le 27 juillet 2007

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Une rançon, ce n’était que cela, malgré les typhons de discours sur la compassion de l’Islam…

Quels mots prononcer calmenent à ce propos, en dehors des lieux communs des intérêts particuliers?

La Lybie est aux abois, et nous tout autant.

Belle rançon de la diplomatie…

 

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Traverse – Ateliers et formations 2007- 2008

Posté par traverse le 23 juillet 2007

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Traverse  – Ateliers et formations 2007- 2008 

                    

                      Le Récit de Voyage « Carnets de route »        

    L’époque est aux voyages, aux pérégrinations, aux sauts d’espace et de temps. Partir suppose qu’on se retrouve le plus souvent dans la rencontre et non dans le retrait…     Autour de l’idée de voyage (réel ou imaginaire), deux journées consacrées à l’écriture de notre expérience singulière dans le temps dilaté du voyage. Deux journées pour coudre les fragments de mémoire et les vides du souvenir…Le Récit de voyage comme un Carnet de Route d’un temps traversé d’autres lieux…   (Un recueil de textes poétiques récents à propos du voyage et de la marche, D’un pas léger, aux éditions Le Taillis Pré) 

Les participants recevront un portefeuille de textes de références sur le sujet et une bibliothèque consacrée au voyage sera présente lors de l’Atelier. Atelier d’écriture 1 et 2 septembre de 10h à 17h 

A la Dolce Vita (Rue de la Charité, 37A, 1210 Saint-Josse)  PAF : 60 euros 

En bref et en été…Ecrire des récits, des contes, des nouvelles

  Cinq séances consacrées à l’écriture de récits et de formes courtes…
Ecrire, c’est laisser émerger des souvenirs, des faits, des dates, des émotions et s’employer à accorder ces fragments d’expériences personnelles à l’époque, à notre temps…Aucune expérience préalable n’est requise.
 
Les  27, 28, 29, 30 et 31 août de 14 h à 17 h  PAF : 110 euros/personne 

En long et en hiver…Atelier d’écriture de récits, contes et nouvelles     Dix séances consacrées à l’écriture de « formes brèves »: nouvelles, contes, récits de vie…pour tenter de témoigner de notre expérience d’être au monde…    Raconter une histoire, c’est aussi prendre pied dans l’espace et le temps autrement, avec une certaine légèreté qui nous permet de regarder les êtres et les choses d’une autre façon.    Ecrire un récit, c’est laisser émerger des souvenirs, des faits, des dates, des émotions et s’employer à accorder ces fragments d’expérience à la représentation de notre « histoire » personnelle et collective…    Dix séances pour écrire mais pour lire aussi les textes produits et bénéficier d’un accompagnement de manuscrits…  Tous les mercredis, à partir du 26 septembre, 10 séances de 2h30 de 18h30 à 21h. PAF : 135 euros. 

A la Bibliothèques Mille et une pages  Place dela Reine 1030 Schaerbeek   

Atelier d’accompagnement de textes en cours 

Le projet n’est pas d’animer un atelier pour aider à l’émergence de textes mais bien de renforcer et d’interroger le processus de création et d’écriture de chaque participant (e) à travers les manuscrits en chantier. Un suivi individuel se fera à la carte, en fonction des besoins. Comment ?    Six demi-journées de 3h pour des états des lieux collectifs des travaux et des suivis individuels, pour confronter les questionnements, les pratiques, les solutions de chacun. Une seule condition : témoigner d’un travail en cours.    Si vous êtes intéressé(e) par cette proposition, faites-vous connaître et livrez-nous vos suggestions, vos questionnements, vos demandes par écrit… Les dimanches 18 octobre, 9 décembre, 10 février, 13 avril, 15 juin de 14h à 17h.
Lieu à déterminer. 
PAF : 130 euros 

Entendre sa voix et la parole relationnelle 

   Six séances autour de la voix et de la parole relationnelle, du souffle, de la respiration, de la gestuelle,…
    Six séances pour (re)trouver sa voix, en douceur, dans son propre déploiement, sans modèle, à « sa place»…
   Travail par exercices individualisés et de groupe, gestion du stress et du trac, équilibre émotionnel et parole relationnelle… Un atelier de travail sur la parole, la relation, la gestuelle, la lecture publique, le souffle, la relaxation…
   Un atelier où la pratique d’exercices collectifs alterne avec de nombreux exercices individuels…Un atelier ouvert à toute personne, quels que soient âge, culture, pratique professionnelle…
   Un atelier basé sur une longue et multiple expérience du formateur qui s’adresse autant aux étudiants qu’aux personnes qui utilisent professionnellement la parole quotidiennement… 
6 séances de 3 heures au Centre culturel de Schaerbeek les samedis 20 octobre, 3, 10 et 17 novembre, les 1er et 15 décembre de 14h à 17h PAF : 130 euros 

 Possibilité de paiements échelonnés pour toutes les formations. Les formations sont données par Daniel Simon (écrivain, éditeur, formateur en prise de parole et animateur d’atelier d’écriture) Compte 068-2144376-24 de Traverse asbl    

Une soirée à la bibliothèque Mille et une pages 

Le 19 septembre à 19h30, autour de l’auteur et éditeur Daniel Simon 

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   Depuis près d’une dizaine d’années, Daniel Simon, écrivain et éditeur développe des ateliers d’écriture à Schaerbeek. Il a publié récemment des nouvelles (L’échelle de Richter, chez Luce Wilquin), des poèmes (D’un pas léger, au Taillis Pré), des récits de vie, des articles,…  

   Il anime également une collection et une Revue de Récits de vie, JE aux éditions Couleur Livres où il donne la parole à des auteurs qui témoignent d’une expérience particulièrement forte en ce début de 21ème siècle.    Plusieurs titres déjà : L’usine, La dernière fois, Parle-moi de ton absence, le Bureau, …     Cette soirée s’articulera aussi autour du denier numéro de
la Revue trimestrielle JE qui accueille des textes d’auteurs n’ayant jamais publié… 
Daniel Simon s’entretiendra avec les auteurs de sa collection : Vincent de Raeve, Jean-Claude Legros, Saber Assal, Thierry Ongenaed, Claire Ruwet,…  Lectures performances des auteurs                                                                       Le Bureau des Manuscrits    Le Bureau des Manuscrits offre un service de lecture-diagnostic pour les textes littéraires, les écrits universitaires et les ouvrages professionnels. La lecture-diagnostic comprend une rencontre ou un entretien avec l’auteur. Les lectures-diagnostics peuvent être prolongées par un accompagnement personnalisé. Coût :• 250 € jusqu’à 100 feuillets d’environ 2000 signes + 3 € par feuillet supplémentaire, pour la lecture-diagnostic et un entretien de 2 heures.  35 € l’heure (particuliers) Institutions : 50 €  Aide à la conception, réécriture, … coût déterminé suite à un premier entretien gratuit. Des auteurs, écrivains, éditeurs constituent l’équipe du Bureau des Manuscrits de Traverse asbl
 
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L’école à brûler (extraits)

Posté par traverse le 23 juillet 2007

                                                             Vive les vacances, 

plus de pénitences, 

                                                              les cahiers au feu 

et les profs au milieu… 

     Ca c’était pour rire, pour chahuter, pour le bazar, un rien de provocation dans nos têtes bien rasées. Quand les pions passaient près de nous, on chantait à tue-tête, puis on la fermait. Et l’année reprenait, les cours, l’ennui, la violence, l’humiliation, la médiocrité, les injustices qu’on avalait en douce et qui nous pourrissaient la vie, les filles qu’on apercevait de l’autre côté du mur, les gifles parfois, mais pas souvent, les rangs, toujours et le temps qui se traînait.      

On y arrivait ou pas. Certains nous quittaient à peine passé l’âge des culottes courtes, apprentis, manœuvres, coursiers, il y avait toujours moyen de s’en sortir. L’école, pour beaucoup, c’était un parc où on regardait le monde à travers les barreaux. Mais un parc sombre et dangereux où la plupart apprenaient consciencieusement à devenir les salauds d’aujourd’hui. Pas bêtes, drôles souvent, amicaux à cracher par terre comme un seul pote, mais des salauds qui se promettaient de leur en faire baver.      

Le temps a passé, la chanson est morte et l’école a brûlé.     

Vous ne savez plus ce que vous êtes aujourd’hui, un peu perdu, un peu trompé, probablement des choses à faire encore plein les mains. Vous ne savez pas ce qui a raté exactement, peut-être tout ce qui aurait dû réussir. A l’inverse. Ce qui devait être un lieu d’apprentissage et de patience est devenu un enclos hystérique et racoleur.  Mais l’école a brûlé et cette veille chanson de gamins fabriqués dans l’ennui des devoirs de toutes sortes a disparu des cours de récréation.     

Une fois encore le feu a remis le compteur à zéro dans ce minuscule état de papiers et de chaises brisées et des fantômes piétinent  brouillons et essais de bonheur, des enfants sont passés et repassés sous les fourches de la colère, ils soufflent dans les masques lisses des enfants sans avenir sur les flammes qui leur lèchent les pieds et s’enfuient dans la nuit en riant de ce crime facile. 

1.        La région est traversée de vagues frissons de renouveau. Des usines ferment et d’autres tentent de s’accrocher aux flancs des subventions toutes plus florissantes les unes que les autres. Le fleuve découpe en deux les prairies souvent inondées. De la chaux en poussière sur tout ce qui est dressé dans le paysage, de la fumée provenant de la centrale nucléaire toute proche, ou peut-être de la sidérurgie fatiguée des environs. Des voitures, des gens, des chiens parfois, des affiches, des murs, des fenêtres, du temps qui se hâte. Des hommes et des femmes peuplés de désirs sans moyens en arrivent souvent à une avidité étrange. Ils vivent en marchant sur les traces d’un autre siècle. Ils parlent, ils chantent, ils proclament des choses un peu désuètes mais toutes leur tirent des larmes.      

C’est la vie, comme ils disent, mais rien n’arrive vraiment à les faire croire à ce qu’ils racontent jusque dans leur sommeil. Les enfants se débrouillent avec cette vie-là, ils font parfois des merveilles, des coups, des projets sublimes et alors ils s’en vont, le plus loin possible, loin de cette ville qui engloutit tout. Certains reviennent parfois, fortune faite et on les traite comme des anges bienveillants, comme s’ils avaient décroché la lune.     

Monsieur marche dans la rue en pensant à son abonnement ADSL qu’il doit renouveler avant qu’ils ne coupent sa connexion. Sans ça, il est perdu, renvoyé à des infinités de solitude, alors il hâte le pas pour arriver à temps au bureau avant la fermeture. Il sait que ses explications seront écoutées d’une oreille distraite, que seule comptera la somme qu’il déposera sur le compte du groupe. Cela fait partie de son fond de colère, cette façon d’être traité par ceux que l’on paye mais il ne peut rien changer alors il hâte le pas et rumine des excuses qui s’apparentent à des insultes renfrognées. Mais Monsieur a quelque chose dans le cœur qui le tire un rien hors de lui aujourd’hui, il soupçonne en regardant le ciel que ce sont ces beaux nuages blancs qui le rendent si heureux, il soupçonne que ce bleu incertain qui tente d’éclairer la ville arrive enfin au-dessus de lui parce que c’est son jour, parce que c’est normal, à un moment donné d’avoir ce morceau de bleu au-dessus de la tête. Monsieur a ralenti le pas et ne pense plus à sa dette, au fournisseur, à son abonnement de haut débit, il traine un peu la tête dans cet élargissement du monde qui le précède et sent quelque chose qu’il prend pour du bonheur. Le vent prend en chasse un troupeau tout encombré de flocons et de trainées, il le pousse devant lui comme une éléphante avec son éléphanteau et les écarts du bleu se déchirent peu à peu.       Le Centre culturel est coincé entre deux commerces, un cinéma et une échoppe de poètes qui inonde de ses discours un monde qui n’a besoin depuis longtemps que de parole. Le courant passe entre les interstices des croyances et des certitudes. Personne ne semble s’en apercevoir et chacun joue sa vie en douce. Mieux ça que la rue pensent certains. Mieux ça que rien proclament les optimistes. Mieux rien que ça objectent les solitaires et chacun rentre chez soi, l’oreille et le cœur assouvis de savoirs sans importance.      Madame court dans la rue principale, elle a été prévenue sur son portable de l’accident que son mari vient d’avoir en roulant sur l’autoroute du retour. Le plus dur c’est la traversée de la ville, les chicanes de détournement, les ronds-points inopportuns, les feux rouges à répétition qui durent des éternités, les piétons qui ne font attention à rien, qui traversent n’importe comment et se plaignent de l’existence des voitures avec une moue de dégoût. Madame court vers l’hôpital, son portable tombe, il s’ouvre, elle se penche pour le ramasser, se fait siffler par des jeunes qui la frôlent en moto, elle peste, remboîte le téléphone, relève ses cheveux et reprend sa course en vacillant sur ses escarpins qui la tirent déjà vers des douleurs tournoyantes. Madame arrive à l’hôpital et apprend que son mari a sombré dans le coma. Elle entend soudain le sifflement des jeunes de tout-à-l’heure et elle pleure.      

Les vacances scolaires approchent et l’ennui traîne déjà la patte. Le ciel est sombre, la pluie menace mais ça, c’est le lot de chaque jour, cette normalité de la laideur. Les fours à chaux de la région ferment les uns après les autres et les bistrots suivent. Monsieur se prépare à une séance de whist à la taverne de la place où il se rend chaque samedi. La bière est bonne et les copains sans ambitions particulières, ils jouent comme on respire, sans en demander plus. Le temps passe doucement dans des ambiances bon-enfant genre majorettes et militance fatiguée. Monsieur ne raterait pas un samedi car c’est le dimanche qui en pâtit alors, il est tout déréglé, tout avachi, tout replié dans ses circonvolutions de fin de semaine interminable. Il lui faut un whist depuis qu’il regarde les femmes avec une légère distance qu’il prend pour de la sagesse. Il est trop tard, se dit-il souvent. Trop tard pour se réembarquer dans des vies d’illusion. Alors il joue au whist et vient de s’abonner à un bouquet d’émissions satellites. Billard, chasse, poker, sport, cul, politique, loisirs, tout est segmenté et il peut choisir sa vie. Il est heureux, presque chaque jour, jusqu’à l’heure du coucher.     

 Le Boucher vient de Tanger qu’il adore comme on aime une femme trop belle qu’on n’ose pas montrer de peur de se la faire piquer. Il parle de sa ville blanche, de la liberté, des étrangers célèbres, des facilités avec l’Europe et aussi de la colère de Hassan II qui avait abandonné la ville à son destin. Le Roi avait gelé tous les travaux dans la ville océane et longtemps les habitants se sont sentis méprisés. Le Boucher est triste devant les amalgames. Il répète cette phrase sans bien la comprendre mais il sait qu’on lui reproche de ne pas être du coin, comme les italiens et les polonais d’avant. Faut être du coin pour bien comprendre. Il cherche à comprendre mais ne voit pas ce qu’il y a à comprendre de différent qu’à Tanger ou Meknès. Alors il parle de merguez, de menthe et de coriandre qui sont des mots de passe si faciles. Mais le Boucher est amoureux et ça lui gâche un peu l’amour ces phrases toutes faites qu’il balance avec sa viande. Il aimerait parler de ce bien si précieux qui est en lui et qui sursaute à chaque coup de hachoir. Il rit souvent comme s’il vous connaissait depuis le bled et son rire vous emporte un instant dans les ruelles qu’il épèle en claquant la langue de contentement. Le plus important c’est surtout le prix de sa viande, de haute qualité et qu’il accompagne toujours d’un zeste de quelque chose. C’est un Saint-Nicolas de grandes personnes qui emballe la marchandise en vous fourrant une tranche de saucisson rose dans la main.     

La Petite Fille joue dans la rue et la rue est vide. C’est l’heure de la classe mais la Petite Fille est trop petite que pour aller en classe,  alors elle apprend les gammes de l’ennui qui la conduisent lentement vers le mystère des découvertes. Elle aime surtout regarder les gens passer, elle ne sait pas ce qu’ils disent mais elle sait ce qu’ils pensent, elle croit déjà avoir compris tous ces gestes, ces drôles de choses qu’ils font parfois. Elle s’assied sur les marches de sa maison et les regarde passer.       L’Eglise est en restauration, des ouvriers ont dressé un filet devant le porche mais des jeunes s’y sont accrochés samedi passé, ils avaient trop bu, on peut boire rude dans la région, et bien d’autres choses qui font qu’on grimpe allègrement au premier filet venu. La semaine dernière, une jeune de 17 ans est tombée du pont dans le fleuve, elle s’est sentie légère et vacillante. On la repêchée quelques kilomètres plus loin coincée dans l’ancre d’une péniche. Le marinier a d’abord tiré les jambes et a laissé tomber, c’était trop lourd et il avait pas le cœur à ça, alors il appelé les pompiers.      

Le supermarché fait la promotion des fraises de la région, grosses et juteuses mais sans véritable goût, comme un leurre qui se prendrait pour le réel. Mais la tradition exige qu’on en dise le plus grand bien et c’est la saison de la tradition justement. Alors le Manager promotionne, ambitionne et relationne. Il fait ce qu’il doit faire, il dit ce qu’il doit dire et les gens répondent ce qu’ils doivent répondre, c’est ça une tradition dans le commerce des traditions. Quelque chose qui n’a de sens que lorsqu’on l’agite, comme ces boules de verre emplie d’eau et de neige qui tombe sur des paysages kitchs. Les fraises emplissent la ville de leurs senteurs fades et sucrées et donnent aux trottoirs des airs de lampions à hauteur de genoux.       

Je sais pas comment faire. Je sais pas quoi dire. Je sais pas comment leur dire. Je sais pas ce que je sais pas dire. Je sais pas ce que je peux dire. Je sais pas ce que je peux faire. Je sais pas ce qu’ils veulent bien que je dise. Je sais pas ce qu’ils veulent que je fasse. Je sais pas ce qu’ils veulent que je fasse pas. Je sais pas ce qu’ils veulent que je dise pour qu’ils soient contents. Je sais pas ce qu’ils veulent que je ne dise pas. Je sais pas. Je sais pas comment ça marche ce qu’il faut dire ou pas, je sais pas comment ça marche ce qu’il faut faire ou pas. Je sais pas. Je sais ce que je veux pas faire et pas dire, ça je le sais. Je sens pas ce qu’ils veulent parce qu’ils le savent pas ou le disent pas. Je sais pas ce qu’ils sentent, parce qu’ils le font pas. Et disent le contraire ou autre chose un autre jour. Je sais pas si tout ça, ce qu’ils vivent j’ai envie de faire la même chose. Non, ça je crois que je le sais déjà mais je sais pas comment dire ça. Je respire pas bien dans tout cet air-là, je sais pas comment me consoler de ce chagrin-là. Je sais pas comment voir quand c’est faux ou quand c’est vrai. Je sais pas comment dire ce qui est faux quand on me dit que c’est vrai. Je sais pas comment dire après que c’est faux quand c’est faux et qu’ils le disent pas. Je sais pas me faire entendre dans tout ça et je respire mal. Avec tout ce chagrin qui est aussi souvent comme le début d’une colère que je connais pas bien mais que je sens en moi. Je sais pas comment faire attention à ce qui est important quand c’est faux ou pas important pour moi. Je sais qu’ils disent que je peux le dire mais quand je le dis ils me disent que ce n’est pas vrai, que ce n’est pas comme ça que les choses marchent. Je sais que si ma sœur ou mon frère vivent ça. Mais moi c’est comme ça. Je respire pas bien dans cette famille-là, et c’est de la colère souvent qui nous unit. Du chagrin aussi mais ça ils le disent pas. Du chagrin d’être ensemble dans ce qui se dit pas. Et de rien faire contre ce qui se dit pas.Je sais pas si je veux grandir comme ça dans tout ce qui se dit pas et que j’ai envie de dire. Alors, si je peux pas le dire, je vais le faire.  C’est ça, je vais le faire comme je le dis.     

Le Directeur de l’Ecole s’est assis au milieu des décombres. Les photographies prisent par la police ne lui disent pas grand-chose de ce qui s’est passé là. Des traces noires sur les murs, des bancs renversés, des chaises éparpillées dans les couloirs, des papiers calcinés qui traînent dans la classe. Cela aurait pu être un accident, un vestige d’émeute, un lieu abandonné par les occupants avant une razzia, quelque chose de naturel en somme, comme une preuve de la violence du feu et de l’acharnement des pompiers à l’éteindre.       Ce que les photos ne racontent pas, ce sont les corps qui se sont insinués dans ces lieux, les intentions, la rapidité des faits, l’âge et le sexe des incendiaires éventuels. Ce que la photographie recèle c’est cette absence d’informations sur l’essentiel.      

Mais la merde, dans un coin d’une image, bien dessinée, un étron sur un dessin d’enfant fait basculer le tout dans la vengeance. Des gens sont passés et ont chié. Ils ont déféqué à l’endroit précis où un soleil se lève sur la feuille chiffonnée. Il ne sait pas ce qui a pu conduire ces visiteurs à un tel abandon. Etaient-ils en colère ? Mais le choix du dessin arraché du mur prouve que c’est d’autre chose qu’il s’agit, la colère n’aurait pas suffi à cette précision.     

Il regarde plus précisément cette photographie et il se dit que la carte de visite renoue avec un désir de relation. C’est d’un dialogue de merde qu’il s’agit, entre eux et lui. Il ne comprend pas tout ce que dit l’image mais il a perçu l’essentiel : ceux qui sont passé ici  haïssent et méprisent ce que l’endroit, son école, représente.      

Le Directeur est devenu son propre fantôme.  Plus rien ne l’étonne mais ça, quand même. Il a fini par croire aux choses plus qu’aux idées ou aux hommes. Les choses sont mortes mais éveillent toujours du désir. Par contre, les hommes sont vivants et les idées parfois ne servent à rien. Et c’est là qu’il a peur, un peu, de ce qu’il est devenu. Il lit encore un peu, très peu, cela l’ennuie assez vite mais il n’ose se l’avouer, alors il continue à acheter des livres qu’il ne lit pas mais qu’il change de piles et de places régulièrement dans son appartement.  A les feuilleter régulièrement, il s’y habitue et peu à peu il peut en parler. Mais ile ne parle que de ce que les autres connaissent.           

Certains soirs, il est désespéré, alors il regarde la télévision jusque tard dans la nuit, cela l’autorise à penser à moitié, à regarder en apnée ces morceaux d’histoires qui le salissent lentement.      

Il est au bord du changement, de la fin de votre monde, la terre est soudain plate et il a peur de tomber dans le trou. Ce que font ses enfants aujourd’hui, dans l’école, avec les collègues, il ne le comprend plus, il ne les comprend plus, il essaye de les supporter certains jours, d’autres, il les aime plus que de raison, il ne sait pas vraiment que faire de ces êtres si vivants qui tombent un jour comme certains s’écroulent rongés de malaria.      Chaque chose l’étonne alors il pense à l’avenir tout autant qu’au passé, comme si le présent n’était qu’un temps de réparation des deux autres. Il est à l’endroit précis qu’il ne pensait jamais atteindre enfant. Il n’est plus immortel et ça le chiffonne mais ses enfants, les enfants de ses classes l’intéressent depuis peu comme on s’intéresse à des êtres d’un autre monde. Il sait qu’il ne les comprend plus et qu’il n’ose pas dire et faire avec eux ce qu’il ressent. Alors, il tourne autour du pot, il multiplie les journées de sensibilisation, les rencontres citoyennes, les débats au sein de l’école mais ça ne sert pas à grand-chose, juste à rassurer les parents. Ca, il l’a compris depuis longtemps.       Monsieur va mieux. Il sort d’une mauvaise passe. Il ne sait plus ce qu’il peut dire ou non, au travail, chez lui, avec les copains, il ne sait plus. Il a le cœur très prudent, il se souvient des choses principales, les détails lui échappent lentement dans une mémoire à trous. Il sait que ces trous un jour prendront toute la place, que ces lignes brisées que sera bientôt sa vie vont produire une histoire à laquelle il ne s’est pas habitué et qu’il lui faudra affronter. Mais ce rendez-vous s’éloigne de lui à chaque fois qu’il relance sa vie le matin. Il fait un musée imaginaire de ces faisceaux de lignes dans lesquelles il cherche à s’y reconnaître parfois. Mais la vie continue et il se raconte des histoires. Il aime Madame. Un peu, beaucoup, à la folie, pas du tout, il ne sait. En tout cas, ils s’entendent bien et les enfants sont encore aux études.      

L’Enfant a quatre ans, cinq maximum, sa mère l’a placé dans une école catholique de campagne, il porte des cache-poussières contre la saleté de la relative pauvreté dans laquelle ses parents se démènent mais la crise leur a appris l’avenir, les projets, l’ambition et l’abstinence. Sa mère est croyante, elle pratique très peu, elle s’est mariée à un rustre qui ne croit lui ni en dieu ni au diable et qui aime se proclamer mécréant. L’Enfant apprend peu à peu que cette incroyance n’est en fait qu’une paresse, que le mystère n’a pas plus de place dans le cœur sec du père que la tendresse pour son prochain. Il vit seul accompagné de la mère et lui apprend une solitude effroyable qui l’habite la plupart des moment de sa vie mais c’est son père et il a, pour un temps, une relative importance.       L’école est vaste, la cour de récréation est plantée de larges chênes entourés de grilles. Les rangs sont impeccables, les classes, immenses et surchauffées, les bancs trop haut pour les petites jambes.      Il est au cours de religion, un grand christ de bois est accroché au mur de la classe toute en largeur. Le christ trône, tenant le mur droit dans cet enfer de petits enfants à l’âme flottante et fragile. Un jour, il ne sait pourquoi, la sœur désigne une petite fille, il se souvient très précisément que c’est une petite fille, à ses yeux peut-être, à sa voix, elle porte le même tablier que lui, elle a les jambes nues comme lui, mais sa voix est douce et la sœur lui offre une image pieuse pour avoir regardé longuement le christ en croix sans que personne ne l’y invite. Il fixera la croix des semaines entières sans jamais recevoir d’image et il en concevra un sentiment de grande injustice. La sœur passe devant lui sans le voir et lentement, au long des semaines, son regard s’éteint, le christ est immobile, la classe indifférente et les images absentes.      

J’ai presque rien entendu aujourd’hui, presque rien entendu que j’ai pas entendu déjà. Ils m’ennuient avec tous ces mots que j’ai déjà si souvent entendus, presque toujours les mêmes même quand ils disent qu’ils m’aiment, toujours les mêmes que ceux quand ils m’aiment pas. A la gym le prof a pas été juste, j’avais sauté le plus loin mais il a dit que j’avais mal pris mon élan, que j’avais dépassé la ligne alors que c’est moi qui ai sauté le plus loin, qu’est-ce que j’en ai à faire de sa ligne si j’ai sauté le plus loin. C’est lui qui est pas juste, c’est vrai, c’est moi qui ai gagné finalement, malgré sa ligne.       Monsieur a décidé d’aller se promener aujourd’hui en rentrant du travail, au Parc, il faut bien s’aérer. Il allonge le pas en sentant déjà des odeurs d’herbe coupée. Il aime ça, cette odeur d’herbe, ça lui fait penser aux vacances chez son oncle, à la campagne. Il jouait à Robinson Crusoë, tout seul, il avait fait son camp dans une cabane dans le fond du jardin. Il l’avait équipée pour tenir longtemps. De l’eau, des biscuits, du chocolat. Même une lampe tempête pour éclairer la plage la nuit par où viendraient les sauvages. Il relisait sans cesse le livre à la couverture cartonnée de bleu, aux belles gravures usées d’avoir été souvent touchées. Un talisman. Un fétiche de vieux papier. Des images qui allaient s’ouvrir d’un coup et l’engloutir dans les tourments de son héros. Il pointait son long fusil à amorces dans le soir qui tombait et son oncle le laissait souvent dans les premiers craquements de la nuit jusqu’à ce qu’il replie bagage et rentre précipitamment dans la maison en proclamant qu’il mourrait de faim et que demain, ils n’auraient qu’à faire attention car il serait sans pitié et tirerait à la moindre alerte. Son oncle dressait son long fusil contre le mur et le regardait avec envie.      

Monsieur aime surtout la promenade sud, celle qui le mène vers l’étang et le pont torsadé. Mais des gens, de toutes sortes, sont étendus sur l’herbe, certains roulent à vélo à travers cet enchevêtrement de laisser-aller. Il les comprend mais ça le gène, toute cette intimité d’abandon répandue sur le gazon. Il trouve que les bancs sont faits pour ça, pour profiter du cadre et que cadre n’est plus le cadre si les gens font ce qu’ils veulent, comme ça, parce qu’ils se sentent bien. Ca l’énerve un peu de sentir toute cette répugnance en lui mais il a beau réfléchir et tourner la question sous toutes ses coutures, il ne comprend toujours pas pourquoi tous ces gens ne respectent pas les règles élémentaires de l’usage de ce Parc qui fut un joyau il y a cent ans. Il prend finalement par le Nord. Là, pas de gazon mais le calme revient en lui et il en sent déjà les bienfaits.     

La Petite Fille qui regardait passer les gens est rentrée chez elle, elle passe d’une pièce à l’autre en appelant Maman, Maman ! Mais Maman n’entend pas, Maman est branchée sur l’Internet, elle surfe et ouvre ses emails en craignant le pire. Elle ne  sait pas pourquoi mais elle craint toujours le pire avec ses courriers mêlés de pubs, de spams, de virus, de toutes sortes de choses qui sont nécessaires semble-t-il à la bonne marche des affaires et du monde. Maman n’entend pas sa Petite Fille qui l’appelle Maman, Maman car en ce moment elle lit des choses tristes et pas belles, des choses qui l’a font mourir là, assise devant son écran où elle se retient de sangloter, en apnée presque devant le malheur qu’elle imagine, qui la renvoie à cette enfant qu’elle était et qui appelait Maman, Maman sans que Maman l’entende jamais vraiment, elle est là sans respirer en lisant ces lignes de celui qu’elle aime, elle ne sait plus, de celui qu’elle aimait et avec qui elle s’est fait des souvenirs, des habitudes, des façons de remplir sa mémoire, des histoires qu’elle se raconte comme pour se prouver qu’elle a vécu un grand amour mais elle sait que ce n’est pas tout-à-fait vrai et sa Petite Fille qui l’appelle et qu’elle n’entend pas tant elle est perdue maintenant dans cette savane de solitude où elle va nue et toute déchirée de ronces, la tête déjà tombée dans l’ombre d’elle-même, elle va aussi loin que ses jambes la portent et sa Petite Fille crie de plus en plus fort mais plus rien ne l’atteint plus maintenant.  2.      

Il se met à pleuvoir cette nuit-la sur la ville et le couple vieillissant dort dans le crépitement ténu. Ils ont travaillé comme ils devaient, s’étaient fait un peu insulter, avaient le cœur gros car ils croyaient encore que demain les choses allaient s’arranger, que le monde gagnerait en politesse et en douceur. Ils n’avaient pas voyagé, les hommes sont partout semblables, disaient-ils, la mémoire s’était effilochée, les désirs émoussés, le sommeil allégé.     

C’est pendant cette nuit que deux jeunes garçons, très jeunes encore pour ce qui va suivre, décident de cogner à poings fermes sur la paix relative de cette maison. Aucun bruit, la ville et les voitures disparaissent dans le brouillard. Une allumette, une bouteille d’essence, un geste ample comme les lanceurs de poids et la voiture garée devant leur porte a des hoquets dans les flammes.      

La colère sera jugulée, la déception avalée, l’humiliation oubliée, plus tard, quelques mois plus tard, après, sans qu’ils s’en aperçoivent, ils souhaitent plus de rigueur, de contrôle et de sécurité. Pendant quelque temps, les nuits sont plus difficiles, ils guettent, tout et rien, mais finissent par retrouver un semblant de sommeil, emportés dans des rêves de justice…  3.         Je veux pas que ça dure comme ça tout le temps, je veux pas de ce temps foutu à attendre d’être grand, je veux pas de ce temps de merde où je peux pas faire ce que je veux, comme mon père, pas comme ma mère, pour ça que je suis content d’être un garçon, comme mon père, ils comprennent rien à la maison, cette façon qu’ils sont de toujours dire ce qu’ils veulent comme si j’étais pas là et puis, comme ça, ils se foutent que je sois là ou pas, ils s’engueulent comme des tarés, ils crachent, ils jurent, ils se frappent parfois, je veux pas de cette merde qu’ils trouvent bonne pour moi, je veux pas, ça je le sais, je veux pas.      

4.

Il en avait fini avec elle.  Il allait perdre une secrétaire hors pair, une maîtresse habile et probablement le peu de respect qu’il avait encore pour lui-même.      

Mais il était temps que ça finisse, que toutes ces heures, ces semaines, ces mois et ces années trouvent enfin un terme honorable.            Une fin honorable, c’était le mot « Et ça ne veut rien dire. Toujours, l’honorabilité envahira la tranchée des vaincus…Elle masque les basses besognes de la nécessité. Qu’on en finisse, qu’on tranche, qu’on coupe, qu’on fusille, mais qu’on ne cherche pas d’honorabilité là-dedans…Un coup de couteau reste un coup de couteau quelle que soit la politesse de l’assassin », se dit-il et il décida donc d’opérer à vif.      

Il se répétait depuis plusieurs nuits déjà les circonstances qu’il allait mettre en scène pour clôturer cette désolante relation. Désolante et épuisante, certes mais surtout dépourvue de cette légère inquiétude qui rend les jeux du coeur et du sexe à peu près supportables. « Tout, avec elle est si atterrant d’ennui », pensa-t-il mais il feignait d’oublier à l’instant que l’ennui était le nom qu’il donnait au soufflet sec de son coeur. Il ne découvrirait que plus tard que cet ennui sans embarras s’approchait au plus près de ce que les hommes tentent de nommer comme le bonheur.      

Il articulait donc sa semonce en s’exerçant à tous les registres. C’était l’obséquiosité qui le tentait, une obséquiosité distante, détachée, qui se donnerait à entendre comme il le désirait : avec détachement.  Il avait bien essayé de la surprendre, de souligner çà et là quelques fautes grossières, de relever quelque erreur subtile, rien n’y faisait.  Elle était parfaite et s’était incrustée, accrochée à pleines dents, attentive à ses lubies de chef de service comme à ses états d’âme de vieux mâle dans les premières paniques de la dissolution .  Elle lui avait encore manifesté, il s’en souvenait parfaitement, un intérêt qui dépassait les exigences de l’emploi pour lequel elle avait été engagée.     C’était en été, un été lourd et humide qui avait engourdi  l’Europe. Elle était arrivée au bureau vêtue d’une jupe trop étroite et d’un chemisier qui baillait avec discrétion. Il avait remarqué qu’elle se penchait trop fréquemment pour saisir entre ses doigts fins les feuilles de papier pelure qu’elle avait rangées dans le tiroir du bas de son bureau.  Ou bien, et ce n’était qu’aujourd’hui qu’il y prêtait attention, avait-il tout organisé pour qu’elle soit contrainte à ses distorsions qu’il constatait en souriant. Mais elle avait traversé les embûches avec brio. L’élégance l’habitait et c’était lui qui s’était mué peu à peu en voyeur stupide.     Et son bureau …  C’était une belle idée de lui avoir proposé de l’installer près du sien, « pour éviter les déplacements inutiles et épuisants, à force … ». Il avait donc assisté durant trois longs mois aux approches subtiles qui ajoutaient encore à l’énervement que la moiteur de l’air excitait.  « Et si encore elle avait choisi un parfum moins sucré,  je résisterais…Mais non, les effluves bon marché s’insinuent partout, se mêlent à la fumée des cigarettes qu’elle laisse se consumer dans le cendrier de verre qui lui sert de presse-papiers. Elle sait y faire, c’est sûr… »  Il en avait vite conçu une répulsion à l’égal du trouble qui lui nouait le ventre et qu’il ne pouvait nier.  Ces provocations lui étaient apparues bien plus perverses qu’il n’avait osé l’imaginer : il n’avait aucune prise contre elles, il ne pouvait leur résister sans avouer qu’il y était sensible.  Car enfin, il aurait eu bonne mine de se plaindre : ses collègues le croisaient souvent en souriant lorsqu’il revenait de la cafétéria.  Ils l’enviaient, c’était sûr.   Et il imaginait ce qu’ils pouvaient se dire devant leur bière du soir, dans l’attente du train  qui les ramènerait au bercail des navetteurs.  Cette idée seule suffisait à l’enfoncer un peu plus dans le malaise qui le faisait se tourner et se retourner entre ses draps, fulminant, échafaudant des stratégies grotesques et lamentables pour pouvoir l’évincer, la transférer à l’étage supérieur, près de ses chers collègues.  Il s’était piégé lui-même. Il se croyait très fort en jouant  less petits chefs séducteurs et distants mais chaque matin le retrouvait pantelant, vaseux, nauséeux …  Il lui faudrait à nouveau retrouver ses sourires entendus, ses nonchalances « gracieuses », cet ensemble de gestes amènes qui tissaient une toile de plus en plus serrée autour de ce qu’il était : un employé sans envergure, sans grande ambition et surtout sans ce cynisme qui fait les vrais salauds, ceux qu’on aime sincèrement.    

Certes, il avait vécu.  Quelques liaisons excitantes, c’est-à-dire sans aucune honorabilité mais jamais il n’avait ressenti de trouble : sa sécurité était en jeu.  Au plus fort des ébats saisonniers, la tête et le sexe demeuraient suffisamment froids.     

Mais aujourd’hui, il était pris, elle était devant lui dans l’enchevêtrement des draps.  Du plat de la main il chassa son fantôme et  rétablit machinalement le drapé triste du tissu.  Il craignait le nouveau rendez-vous du matin comme si elle avait pu percevoir que ses orgasmes avaient encore fait long feu dans un ahanement  malhabile et sans conviction.      

Il arriva au bureau avant l’heure et la trouva rayonnante et disponible. Elle semblait avoir parfaitement dormi, son parfum s’était fait plus discret, son élégance s’en trouvait encore renforcée et il se dit que la journée était décidément mal emmanchée. Entre la dictée du courrier et les premiers rendez-vous il lui tendait des pièges, mêlant un dossier à un autre ou, plus grave, subtilisant quelque page importante.  C’est avec délicatesse qu’elle décelait la substitution et elle lui en faisait part avec un sourire à peine perceptible, si ce n’est que ses yeux semblaient plus brillants. Il avait fini par afficher à son endroit une attitude polie et économe, sans parole gratuite.  Il faisait le compte des « merci » qu’il avait dû lui consentir et des compliments qu’elle lui arrachait avec malignité.  Ses comptes s’alignaient dans un petit carnet recouvert de cuir fauve qu’il gardait toujours sur lui.  Il se promettait à chaque nouvelle consignation de ses vertus que « demain » il s’en libérerait enfin, espérant, appelant la faute fatale.   

Ces escarmouches de la vengeance l’avaient occupé bien plus longtemps qu’il ne l’avait escompté.  L’âge maintenant avait fait de son ventre une rondeur dont il ne se préoccupait plus vraiment et ses cheveux coupés courts donnaient à son visage une forme de bébé vieilli.  Il s’épaississait et sa hargne également. Il lui faudrait se décider enfin à l’action.  Il  devait, après tant d’années de complicités meurtrières, frapper un grand coup.  Elle n’avait que trop longtemps envahi son domaine, piétiné son jardin, foulé au pied son drapeau.  Elle méritait la peine la plus grave. Son heure allait venir,  il en était convaincu.  Elle sonnerait comme un claquement, une décharge de chevrotine.    

Elle arriva au bureau un peu en retard ce matin-là, s’excusant d’avoir été prisonnière d’embouteillages dont elle n’était évidemment pas responsable. Il la regarda un bref instant et nota sa mine un peu défaite, les joues rosies par l’essoufflement.  Elle ouvrait déjà le premier courrier quand il lança, bref, lapidaire: « Vous êtes parfaite mademoiselle, absolument parfaite… mais ces émotions ne sont plus de votre âge…  Nous n’avons plus vingt ans, que diable! Il faudra vous ménager ». Elle fondit en larmes alors qu’il composait le numéro de son premier correspondant. Il se surprit à lui tendre un kleenex, elle le saisit avec lenteur, se tamponna les yeux, se moucha et le jeta dans la corbeille. Ils restèrent tous les deux silencieux devant le panier métallique comme s’il recelait un cadavre dérisoire, une dépouille inattendue. Elle brisa leur contemplation muette en lui rappelant les rendez-vous de la journée mais il ne parvenait pas à se départir d’une étrange tristesse. La corbeille était là, à ses pieds, et elle contenait un peu des traces de la douleur de sa secrétaire. Il ne comprenait pas en quoi cette corbeille avait soudain pris tant d’importance. Pourquoi était-elle si pesante tout à coup sur le plancher du bureau, pourquoi voyait-il tout le plateau lentement basculer dans le vide, pourquoi ce vide était-il si proche, si familier et  pourquoi ressentit-il pour elle à l’instant une infinie pitié ? Il ne comprenait pas ce qui lui pesait sur la poitrine, il s’y entendait mal en sentiments et  l’idée d’un malaise lui traversa l’esprit. Quelques minutes plus tard, alors qu’il constatait que son rythme cardiaque était parfait et son souffle régulier comme à l’habitude, il comprit que la pitié qu’il pensait ressentir pour sa secrétaire était de l’inquiétude, ou du remords, ou quelque chose de cet ordre. Il ne savait pas. Il n’avait aucune expérience en ce domaine. Il prit la corbeille, la transporta dans le couloir, referma la porte et le vide s’engouffra dans le bureau. Il se leva, ouvrit la porte du couloir et le monde reprit peu à peu équilibre.    Quand il rentra chez lui ce soir-là, il crut comprendre qu’il l’aimait. 

5.

     Aujourd’hui c’est super, réunion pédagogique, vont encore se la couler douce pendant qu’on doit les croire, les profs ils sont des demi-cons, demi parce qu’ils sont payés pour leur conneries, j’en connais des éducateurs, des bénévoles dans le quartier qui font ça gratos, eux c’est des cons parfaits, ils croient qu’ils nous amusent avec leur théâtre et les gentilles chansons qu’ils nous obligent à écouter et à parler ensuite dessus, ils croient que ça nous intéressent, nous prennent pour des gosses débiles, croient qu’on croit toujours au Père Noël et à toutes leurs foutaises, croient qu’on a la patience qu’ils ont devant ces bazars de gamins, croient qu’on les croit mais on se marre en douce.   

L’entrée se fait par une encoignure sombre coincée entre deux pilastres où battent les enseignes métalliques, grossièrement peintes, de petits commerces du centre-ville.  Il suffit de suivre la lumière qui plonge dans le gouffre.       

Au fond, passé le couloir encombré, s’ouvre le jardin.  Et les tilleuls et les lilas.  Assise dans un fauteuil d’osier délavé, elle fait glisser légèrement son avant-bras gauche sur la crête des menthes sauvages poussées dans l’ombre humide de l’arbre qui s’incurve au-dessus d’elle.    

Monsieur ne peut voir, d’où il me trouve, les mouvements de ses mains sur ses jambes nues.  Il sait qu’elle les caresse de bas en haut, en pressant un peu, qu’elle relève ses paumes lentement pour distinguer les poils clairs qui commencent à repousser et à se redresser spasmodiquement, comme de fines sculptures blondes de Pol Bury.      

Elle doit dormir maintenant, probablement, se dit-il.  A moins qu’elle ne suive encore, yeux mi-clos, dans une sorte d’ennui confortable, le redressement et les sursauts de son duvet électrisé.  Qu’elle attende sans impatience la fin de cet après-midi coulé dans un soleil sans surprise.      

Elle aura laissé la porte du jardin ouverte pour que Monsieur puisse la rejoindre sans l’éveiller.  La lumière qui s’engouffre et plonge jusqu’à l’entrée interdit toute indiscrétion.      Ses cheveux noirs, coupés courts, composent avec la blancheur froide du fauteuil comme un repère, une cible extravagante.  Sa gorge est fine et ses veines marbrent sa peau trop blanche.  Elle doit avaler lentement, le tumulte que provoque le glissement de la salive dans sa gorge éclate en chapelets secs dans ses tympans et cela la gêne un peu. Elle articule quelques syllabes silencieuses pour équilibrer la pression interne.  Dans cette image surexposée, on distingue à peine ses seins.  Une robe légère bleue s’y accroche. Des plis furtifs doivent allumer sa peau d’îlots clairs.  Sa respiration ne froisse aucunement le drapé.    

Monsieur tout excité pourrait continuer l’inévitable description du ventre et des cuisses si la vision qu’il en a ne lui était trop imprécise. Il me semble que sa nuque bouge à peine.  Il note dans l’espace sombre de sa chevelure un scintillement bref : le jour s’épuise dans ses derniers clairs-obscurs.     Le couloir, à l’instant,  le fige dans l’immobilité de l’embuscade.  L’effleurement qu’il tente depuis plusieurs jours, les caresses hésitantes qu’il croit enfin pouvoir donner, ces gestes suspendus dans la tension se raidissent. Peut-être est-ce trop tard pour aujourd’hui ?    

Il lui revient des images, quelques phrases lancées avec négligence par ses compagnons nocturnes, à la sortie du livre de P…  L’alcool, l’excitation provoquée par cette gloire locale, émaillée d’illusions lui donnaient des allures ringardes de héros de série B.  P… se prenait pour Humphrey Bogart, séduisant la jeune libraire (qui pourtant avait vu défiler quelques carrures désinvoltes dans l’habitacle de sa célèbre boutique) : les mêmes regards en biais, la cigarette accrochée aux lèvres.  Les invités se pressaient autour de lui et recueillaient ses moindres propos comme il convient : dans une fausse admiration à peine feinte que la presse régionale s’empresserait, dès le lendemain, de traduire en sentences définitives.  Monsieur l’attendait en feuilletant quelques livres.    Tout cela durait depuis trop longtemps pour Monsieur et il allait proposer à P…de s’éclipser discrètement quand il s’aperçut de sa disparition.  De celle de la libraire également, d’ailleurs. Une demi-heure plus tard, P… descendait, le  regard dur : « Viens, on y va ?  Ma soirée est bien partie… Quelle santé, cette fille ! », et il gratifia Monsieur d’une bourrade amicale.  

  -         Tu sais, je ne connais encore rien de mieux pour les accrocher : quelques pages sur tes états d’âme, quelques phrases sur la misère du monde et elles tombent, mon vieux, elles tombent toutes.  C’est pas sorcier pourtant !      L’assurance de cette superbe anthropophagie écœurait Monsieur tout en le laissant rêveur.  L’une et l’autre activité exigeaient de lui tellement d’énergie…     L’ombre gagne ses jambes à nouveau, elle bouge, elle a froid.  Monsieur la distingue parfaitement maintenant.  Elle se lève, frictionne ses bras nus, allume une cigarette, regarde sa montre.  Il est tard.  Monsieur pourrait franchir cette distance, l’annuler d’un pas, l’inviter à passer la soirée avec lui au cinéma, au théâtre, au restaurant …  Enfin, n’importe quoi.  L’inviter, lui parler, lui dire.    Elle écrase sa cigarette, repousse son fauteuil, quitte le jardin, referme la porte.  Elle marche dans ce couloir trop sombre et passe devant Monsieur sans le voir.  Elle plonge dans la lumière qui déchire l’entrée. Blanc. Elle s’éloigne et Monsieur entend maintenant ses pas résonner sur le pavé du trottoir.       Mais qu’ils nous lâchent avec leur planète et leur sentiments de honte, qu’ils nous lâchent avec leurs paroles vides, sans qu’ils nous disent vraiment ce qu’ils vont faire, ils ont peur et nous foutent la trouille pour se consoler d’avoir peur, se tapent sur la gueule, se séparent et disent que c’est pour notre bien, marre de ces emmerdeurs paniqués qui nous disent une chose et font une autre, z’ont toujours des raisons de faire autre chose que ce qu’ils devraient, c’est pour mon bien qu’ils disent, comme ils disent autour d’eux mais ils se croient même pas, ils racontent des histoires pour pas devoir voir qu’on est là vraiment et qu’on s’emmerdent comme des rats.    (à suivre)

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Formations été Centre culturel

Posté par traverse le 25 juin 2007

 
TRAVERSE  Ateliers et formations  Au Centre culturel de Schaerbeek
 

Ecrire des récits, des contes, des nouvelles 

Cinq séances consacrées à l’écriture de récits et de formes courtes…
Ecrire, c’est laisser émerger des souvenirs, des faits, des dates, des émotions et s’employer à accorder ces fragments d’expériences personnelles à l’époque, à notre temps…Aucune expérience préalable n’est requise.
 
Les  27, 28, 29, 30 et 31 août de 14 h à 17 h  Des ateliers de récits et nouvelles seront animés par Daniel Simon à Schaerbeek dès le mois d’octobre (10 séances de 2h) et un Atelier d’accompagnement des écrits en cours commencera également en octobre à raison d’une séance par mois (8 séances de 3h). Plus d’infos dès juin sur le Site www.traverse.be  

Entendre sa voix et  la parole relationnelle 

Cinq séances autour de la voix et de la parole relationnelle, du souffle, de la respiration, de la gestuelle,…
Cinq séances pour (re)trouver sa voix, en douceur, dans son propre déploiement, sans modèle, à « sa place »…
Travail par exercices individualisés et de groupe, gestion du stress et du trac, équilibre émotionnel et parole relationnelle… 

Les 9, 10, 11, 12, 13 juillet de 14 h à 17 h  Possibilité de paiements échelonnés. Les deux formations sont données par Daniel Simon (écrivain, éditeur, formateur en prise de parole et animateur d’atelier d’écriture) au Centre culturel de Schaerbeek (91-93, rue de Locht, 1030 Bruxelles) Compte 068-2144376-24 de Traverse asbl     PAF : 110 euros/personne/stage

 

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Modeste proposition

Posté par traverse le 12 juin 2007

(d’après Jonathan Swift)                                           La marche, le sens, la disparition, la marche toujours et encore, l’exode, l’exil, la retraite, le repli, la déroute, l’abandon, la marche, oui, marcher constitue la plus grande catastrophe qui soit ! 

 Il est entendu que marcher est une catastrophe d’une exceptionnelle importance si on tient compte des conditions exactes, précises, documentaires même qui organisent la marche. Quoiqu’on écrive sur la marche, il nous faut reconnaître qu’elle s’impose à chaque fois comme un « classique », une figure de fond et dès lors, beaucoup de bêtises ont été écrites à son propos.     J’entends : le sens, la durée, l’émotion et la mystique de la marche, tout ce qui permet aux assis de digresser sur la marche des nomades est une belle et subtile façon d’occuper son temps et son esprit en cette époque troublée… C’est souvent comme ça avec la marche, on se lève un jour, on se concentre sur sa hanche, sur sa jambe qui se lève légèrement et c’est là que le monde bascule, d’un coup, le monde bascule dans votre jambe et vous voilà livré à la mission de poser cette jambe sur le sol;  c’est  alors que le drame commence car l’autre jambe se lève à son tour pour tenter d’arrêter ce basculement, cette panique de tout le corps qui chavire sur cette jambe qui vient de se dérober et le corps rejoint alors le monde qui bascule en cette jambe qui vient de se délier et qui retombe lentement, en se levant déjà à peine a-t-elle touché la terre et cela jusqu’à ce que le corps tout entier, jusqu’à ce que l’intérieur-même des organes, se destine à la marche. Vous avez compris que votre marche vient soudain de commencer, il s’agit de marcher, c’est-à-dire d’échapper à la course, d’avancer son corps un peu plus près de la frontière de la grande fosse, un peu plus proche du basculement qui est déjà en nous mais cette distance nous tentons de la différer jusqu’à la fin, comment dire plus précisément? C’est un mot un  peu vague « différer », disons plutôt « rétrécir » ou « annuler », c’est ça, « annuler » mais comment voulez-vous, à l’instar du célèbre Zénon, -cher philosophe paradoxal !-, annuler une distance alors que vous la divisiez à l’infini et la mainteniez par cette division infinie dans l’infini de son existence? 

Vous marchez donc pour rétrécir, annuler, effacer cette distance qui vous sépare de votre disparition et la marche n’est que la répétition de cette funèbre déambulation dans le vide de vous-même, dans l’espace de votre anéantissement, oui, et les livres sur la marche, ceux des poètes particulièrement, – ah les poètes et la marche !- sont un peu ridicules avec ce poids, cette gravité, ce sens justement nécessaires pour parler des choses les plus simples comme la disparitions, ou le pourrissement, ou la marche, justement. Beaucoup moins d’images et de métaphores du pourrissement chez les poètes, vous avez remarqué, que celles évoquant la marche. Mais probablement est-ce en raison de cette passion qui les hante depuis toujours et dans laquelle ils se retrouvent (courir pour ne pas tomber, tomber pour mieux se relever, etc…) alors que le pourrissement n’est pas suffisamment « poétique », la poussière, oui, la propreté de la poussière, oui,  mais l’éclatement vague des chairs, non! Non, décidément, cette vision des hommes poussés jusqu’à leur fin et criant et jurant et pestant d’avoir perdu le sens de la marche avant même que d’avoir achevé cette marche entreprise dans la douleur est bien peu inspiratrice que tout,  et c’est comme si nous nous nous retrouvions dans cette peste qui coule dans la gorge du solitaire de la montagne qui n’arrête pas de crier et de psalmodier « le sens, le sens, le sens.. », ad libitum et sous un soleil de plomb! L’anéantissement, la fin, le pourrissement, la putréfaction, voilà de beaux thèmes, des vertus à encenser, celles de la vie au travail contre elle-même afin de surgir à nouveau de son néant, intéressant ce néant nécessaire à l’accomplissement nouveau de nos chaînes génétiques, de nos beaux liserés d’ADN, intéressante cette rupture infinie pour la continuité, intéressante cette enflure de la mort qui ouvre le territoire des vivants! Intéressant ! 

J’en ai vus des catastrophes, c’est le mot du début, la catastrophe, toujours la catastrophe, beau mot, on dirait quelque chose comme « apostrophe », une sorte d’adresse, d’appel lancé, de pleur presque, catastrophe, cata, oui cata, cathare ou catarrhe, pureté ou rhinite, à nous de choisir mais de toute façon ces « catas » sont liés à l’apostrophe et on sent que c’est quelque chose de terrible, de final, de terminal, de rhédibitoire, j’aime ce mot aussi, « rhédibitoire », car il marque le réduit comme la « strophe » qui précède, voilà donc cette catastrophe qui tombe sur le monde de ceux qui marchent et ils sont nombreux en ce moment, à l’heure où je vous parle, qui marchent et qui tombent en regardant les autres tomber… « Regarde-les se relever », dit le poète qui voit juste la poussière et non le pourrissement, regarde, ils tombent, ils se tiennent par la main et se tirent les uns les autres, les aveugles se tirent, se hissent, s’arriment les uns aux autres mais finissent par se heurter à un obstacle infranchissable, un fossé un peu trop profond ou une pente de terre grasse et c’est là qu’ils vont devoir choisir, ils laissent la vieille mère au pied de la pente de boue – « il est trop tard, maman, trop tard pour reprendre la vie dans le sens inverse de notre marche, il est trop tard pour l’inventer ce temps léger des voitures des carrosses, des diligences, nous n’avons que nos pieds, vieille mère et c’est eux qui t’abandonnent, pas nous, nous, nous voulons t’emporter avec nous, toujours plus loin pour t’accompagner jusqu’à la frontière du trou, à te conforter dans ta dernière répétition mais c’est impossible, nous te laissons donc ici vieille mère et c’est tant pis pour nous car toi tu vas vite te confondre avec la boue de tes galoches et nous, nous devrons te porter encore plus loin, dans notre cœur qui n’est pas enduit de boue et bat de plus en plus faiblement chaque jour quand nous pensons à cet instant que nous accomplissons et que nous emporterons en nous dans une durée qui sera interminable, bien au-delà de notre mort, et qui sera portée encore par nos filles et nos fils, cette honte de t’avoir laissée ici nous donnera à nouveau le courage de faire face à ceux qui creusent notre trou et qui nous poussent dedans, à chaque génération et c’est cela exactement, vieille mère qui nous perdra, cette faculté à reprendre la marche et à accepter de te laisser ici comme un jour ce sera le tour de ta fille et de ton fils, de moi, qui te parle ici encore un instant mais déjà le froid tombe et la boue refroidit nos pieds, il nous faut marcher alors adieu, ferme les yeux et attends un court instant, ça viendra vite » – . Voilà, rien d’autre à ajouter de poétique sur ceux qui marchent:  les enfants, les vieillards, les malades, l’humanité qui sent son cul lentement se vider dans la boue et qui ne retrousse même plus ses cottes, ne baisse plus ses pantalons pour lâcher le dernier souvenir du monde d’avant, qui leur reste encore là, tout au fond des intestins et qu’il faudra bien abandonner aussi, alors le sens s’arrêtera là, entre vos jambes ou dans vos cottes et pantalons poisseux, mais c’est comme ça la marche, ça fore, ça fore, ah oui, ça fore de plus en plus profondément dans le profond de vos intestins qui se déchirent et vous laissent pantelants, retournés, dépiautés, hissés hors de votre peau de douleur et donc il nous faut reconnaître que le véritable sens de la marche, c’est ça, la hanche qui se déboîte, les pieds qui flambent, le sang qui vire au noir dans vos chaussures et hop encore un petit pas de plus et c’est toujours ça qui mettra un court instant vos intestins à l’abri mais rien qu’un court instant, car le cortège hagard continue et n’arrête pas de descendre des montagnes dans les vallées et de monter des vallées jusqu’aux sommets des montagnes, et inversement. C’est ce mot, « inversement », qui est drôle, vraiment… 

Ils ne savent plus ce qui est le plus dur ou froid ou chaud ou n’importe quoi, la marche, ça sert à dissoudre le vocabulaire pas à pas, ils perdent un mot à chaque pas pour arriver un jour enfin au terme de tout vocabulaire. Ca n’en finit pas de se dissoudre le vocabulaire, dans la marche, lentement la dissolution agit et ils arrivent sans un mot à leur point de départ et c’est alors que le sens du vocabulaire prend tout son poids car il ne leur reste alors qu’une langue trop sèche dans la bouche pour balbutier et pleurer, et ça continue ainsi, et ça continue… Oui c’est comique cet acharnement à vouloir avancer, bouche fermée,  devant ceux qui regardent passer les cortèges infinis sur le bord du chemin, devant ceux qui les regardent sans un mot, eux aussi vidés de tout vocabulaire, et ça continue,… Considérons qu’ils finiront bien par s’arrêter un jour. Considérons. 

Que feront-ils alors de ce vocabulaire qui s’est dissout et qu’ils ne retrouveront pas et qu’ils devront abandonner définitivement tout le long du chemin et qui sera la dernière trace d’eux dans le chemin qu’ils piétinent? Souvenons-nous de la mère, là-bas, déjà recroquevillée et mêlée à la boue sur laquelle les autres passent en effaçant ses dernières traces.  Souvenons-nous, voilà, c’est fait. Bizarre comme on s’habitue au chaos en le prenant pour le silence du monde… 

Vous pensez, je ne sais, « de quoi se mêle-t-il ?», et autres réflexions? De peu de choses, je vous assure, mon état, mon âge, ma situation limitent le champ de mon action, je ne le sais que trop, mais ce que je fais, je tiens à le faire entièrement et avec une véritable précision. Je n’attache d’importance aux mots que dans les moments d’accident, de tension, après, ce ne sont plus que des témoignages, de vagues rapports, des interprétations, du temps prisonnier des mémoires, de la littérature. Voilà la différence que vivent ces gens, il ne se paient pas de mots, non, la dissolution, vous dis-je, le vide, voilà ce qu’ils connaissent… 

Mais quittons la géographie qui se dissimule dans l’histoire et l’histoire qui se cache dans la géographie et voyons plus en détails la question qui nous préoccupe. Sillonner les routes du monde, voyager, aller ici et là, souligne bien souvent cette évidence : les routes sont encombrées de pauvres gens, de misérables, presque des choses, des fragments, des morceaux, rien qui vaille en somme. Partout, où qu’on aille, partout. Il ne reste à ces pauvres errants, littéralement, que le sens de la marche ; ils vont, toujours plus loin, toujours plus éloignés de chez eux, toujours plus loin de l’endroit où ils auraient voulu aller. 

Et naissent alors des chagrins qui mènent à la révolte mais vous avez remarqué que ça s’arrête presque toujours au chagrin, heureusement, dignes et chagrinés nous sommes, dignes et chagrinés nous nous indignons, point. Cet exemple me vient soudain : une digne et forte personnalité, haute responsable de la dignité des marcheurs s’est indignée un jour, frappe la tribune internationale de la main et lance à l’assemblée: « Il m’en manque deux cent milles! ». Deux cent milles personnes perdues dans les brouillards des forêts africaines, deux cent milles oubliés, perdus, égarés, massacrés, sacrifiés dans la brume. Et nous ? Colère, essoufflement, arithmétique, photo, terminé. 

Le temps presse, il faut agir avant la catastrophe mais vous m’écoutez peut-être avec doute et amertume, vous voulez me faire comprendre que je ne trouve pas les mots qui touchent votre âme, autrement dit les mots qui foreront loin et profond en vous jusqu’à cet endroit où ils prennent toute la place et ne laissent plus de répit, vous me direz qu’ils sont tombés eux aussi, les mots, tout le long du chemin et que sans eux, je suis obligé d’user des images convenues, de phrases toutes faites, comme  ceci, tiens… « Plus jamais, se souvenir, apprendre, histoire », « Plus jamais, se souvenir, apprendre, histoire », « Plus jamais, se souvenir, apprendre, histoire », « Plus jamais, se souvenir, apprendre, histoire », « Plus jamais, se souvenir, apprendre, histoire », « Plus jamais, se souvenir, apprendre, histoire », « Plus jamais, se souvenir, apprendre, histoire »,… Voilà, j’y arrive de mieux en mieux, entraînement, conviction, métier… Sans aucun sens vous disais-je… 

Tiens donc ! La commémoration d’une catastrophe se fait toujours dans l’actualité de la suivante et les hommes, polis, dignes et perdus répètent à l’infini ces mêmes phrases qui sont à l’instant où ils les prononcent des condamnations pour les vivants ; la longue chaîne est en train de trouver son amplitude et son rythme et lui, le modeste, le pur, le démocratique qui parle au nom de la tribu élargie, de la terre accueillante, de la famille rassembleuse, de ses propres os brisés par je ne sais quels combats, ne sait plus qui il confond, qui il trahit, qui il pulvérise. Il parle comme si on n’écoutait plus et le monde répète ses phrases en ricanant de détresse « Plus jamais, ensemble, se souvenir, unir, rassembler »        Et encore, variation : « Plus jamais, se souvenir, apprendre, histoire ». Voilà, c’est dit, on peut continuer. 

                                                       C’est un sujet de tristesse pour qui voyage dans les villes et les campagnes que de voir les rues, les routes et le seuil des pauvres maisons, les immeubles des zones hors-la-loi encombrés de mendiants, suivis de trois ou quatre enfants, tous en guenilles, importunant les passants de leur main tendue. Ou lançant leur colère, plus souvent, accompagnée d’injures de toutes sortes, de tristesse sans nom et de haine démembrée. Certains, plutôt que de travailler, sont obligés d’arpenter le pavé à mendier la pitance de leurs nourrissons qui en grandissant, deviendront voleurs ou assassins faute de trouver du travail. Ou alors, pour apprendre plus vite à ceux à qui ils ont donné le jour, ils volent, mentent, crachent par terre, se détruisent peu à peu. Que d’énergie perdue, reconnaissons-le, que d’investissements promis et jamais tenus, que d’illusions entretenues et productrices d’enfers. 

Ils finiront alors par quitter le pays natal et s’engageront pour combattre au nom de je ne sais quelle cause perdue, vendront leur sang aux marchands d’hémoglobine, s’entraîneront au martyre, fabriqueront des bombes, les lanceront contre eux-mêmes et perdront jusqu’à l’idée de paix dans laquelle ils n’ont plus d’avenir.   Et rien ne les satisfera, rien qu’on puisse leur proposer en remplacement de ce qu’ils ont un jour imaginé, même si cette fulgurante image d’eux-mêmes appartient déjà au temps de leurs aïeux, même si cette fabuleuse image de leur avenir s’est déjà éteinte dans la vie de leur père mais rien ne pourra remplacer le souvenir de plus en plus vague de cette image, rien qui puisse entraver le lent cheminement de la désolation, rien. Alors, nous savons, et nous observons le pays tout entier et les pays voisins et c’est déjà une grande désespérance que de le rappeler ici et nous comprenons que cette misère a renversé glorieusement, de dominos en dominos, les derrières barrières qui semblaient faites pour l’arrêter. La perversion ultime sera donc de donner aux enfants perdus des sobriquets d’assassins, de leur coller des gueules de traîtres, d’en faire des petites frappes sans espérances. 

Nous pouvons observer cela aujourd’hui et nous regrettons déjà d’avoir permis cela. Où était notre capacité à dire non, à rompre des liens de mensonges, à refuser des débats qui masquaient les questions impossibles, celles auxquelles la démocratie que nous aimons ne peut répondre officiellement, où était notre force et notre exigence devant ceux-là même qui nous entraînaient a la confusion rassurante, qui parlaient pour mieux détruire le sens de la parole, qui faisaient assaut au calme entendement des pédagogues abandonnés et qui, dès lors, en devenaient amers et injustes parce que craintifs et méprisés. La misère avance encore et toujours à découvert et c’est ainsi que nous pouvons observer ces enfants errants, à demi nus, dormant dans les égouts et sortant la nuit pour quelques rapines, cherchant une pièce oubliée dans les cabines téléphoniques dévastées, ou encore offrant plus, bien plus hélas qu’ils ne peuvent donner, aux derniers voyageurs égarés… Crocodiles, crocodiles polis, crocodiles repus, crocodiles dispersés, ah, crocodiles infinis… Je pense que chacun s’accorde à reconnaître que la masse de ces enfants perdus nous pose une question cruciale. Nous ne pouvons ni les nourrir, ni les éduquer comme les vertus que nous honorons l’exigeraient. Nous nous engageons, nous promettons, la main sur le cœur, nous nous réunissons ci et la dans les Cités les plus diverses et déclarons, déclarons, opinons, débattons et déclarons… 

Nous déclarons ce qui nous semble juste et possible et réalisable, nous signons et contresignons, annonçons et publions mais cette publicité ne mange pas de pain et peut donc errer le ventre creux…   C’est alors une évidence pour tous: ces enfants constituent, quoiqu’on veuille, une charge supplémentaire pour les nations qui se regroupent en une famille de nations avec des soucis de famille et des obligations familiales que nous ne pouvons désagréger en laissant ces meutes infantiles déborder des terrains qu’ils occupent aujourd’hui. Quand je parle des enfants, j’évoque, en n’oubliant pas leurs parents déjà décimés par l’angoisse, l’avenir de notre nation et celles de nos voisins les plus proches. Bien sûr quelque continent souffre plus douloureusement et plus durement qu’un autre, bien sûr le fort l’emporte sur le faible, bien sûr la famine décape là plus qu’ailleurs, la maladie, la guerre plus indifférentes encore frappent sans compter, et, bien sûr, un pardon, un large et délicat pardon oecuménique sera un jour accordé à ceux qui ont poussé ces pauvres gens à la déréliction et c’est un bien rare que de pardonner, qui dure moins que la vengeance et qu’il faut encourager, mais quoi? 

Que faire de ces enfants?   Qu’en faire pour soulager la nation de cette terrible charge? Pour ma part j’ai consacré de nombreuses années à réfléchir à ce sujet, à examiner avec attention les multiples projets qui existent, et j’y ai trouvé de grossières erreurs de calcul. Il est vrai qu’une mère peut sustenter son nouveau-né de son lait la première année sans recours, ou à peu près, à une autre nourriture, qu’elle pourra toutefois se procurer grâce à la mendicité. 

C’est précisément à l’âge d’un an, que je me propose, étant donné la situation catastrophique que traverse notre civilisation en ces temps instables et lourds d’insécurité, de prendre en charge le sort de ces enfants, de sorte qu’au lieu d’être un fardeau pour leurs parents ou leur administration et de manquer de tout, ils puissent contribuer à nourrir et, partiellement, à participer au soutien de tous. Mon projet comporte également cet autre avantage de supprimer cette horrible pratique que nous connaissons et sur laquelle nous faisons depuis trop longtemps le plus grand silence, qui consiste à les assassiner de diverses façons ;  la moins effrayante résidant dans leur élimination physique alors qu’ils sont abandonnés de l’avenir. De bien plus subtiles souffrances les attendent alors qu’ils sont simplement livrés à l’indifférence générale et à l’égoïsme qui gouvernent sans conteste ce monde et tous les autres. Notre continent, pour ne s’attarder qu’à celui que nous connaissons et qui affirme par ailleurs des arrogances d’exception, compte une multitude de femmes reproductrices qui se trouvent dans le plus grand désarroi, dès lors, nous pouvons considérer qu’une masse d’enfants naît chaque jour, qui ne peut compter sur aucune aide ou soutien matériels qui soient, malgré les propositions diverses émises par d’éminents et honnêtes spécialistes, qui concernent, comme vous le savez, l’emploi, l’éducation et la culture de ces rejetons de la misère. 

Aucune proposition n’a été à ce jour suivie des effets escomptés et les grandes administrations des pays touchées, provoquées même par ce terrible fléau ont révélé bien des impuissances que nous devons désormais prendre en compte. Ces enfants, s’ils passent la première porte de l’âge, c’est-à-dire un an, ont quelques chances de tenir jusqu’à six ans, peut-être huit et ils pourront alors se livrer aux rapines et aux multiples occasions de prouver à la société qui les a livrés sans ressources à la plus grande des solitudes qu’il apprendront vite le métier de survivre, hors des lois et des instances qui nous gouvernent. Des rapports qualifiés soutiennent cependant que, passé cet âge, il deviendra difficile de faire quoi que ce soit d’eux, si ce n’est de les former plus durement encore au métier des armes et de la délinquance… De multiples expériences existent, nous le savons, et des bataillons d’enfance courent déjà en premières lignes sur des champs de mines dans de larges régions du Sud…Mais ca ne suffit pas. 

Entraîner ces jeunes filles et ces jeunes garçons à affronter chaque jour le mal et la violence qui sera assurément leur lot coûtera à ceux qui les prendront en charge, en nourriture et vêtements, des sommes qu’ils ne pourront logiquement pas récupérer même si ces jeunes gens parviennent à la plus grande adresse dans l’exécution des basses œuvres de leurs maîtres. Ils coûtent en général plus qu’ils ne rapportent et les troubles qu’ils provoquent sont des occasions de dépenses que la morale exige et que les budgets condamnent. Investissement trop dispendieux donc. 

                                                               3     

     De cela aussi nous parlerons plus tard mais réfléchissez à ce lieu, la surface, le monde du chaos et des échos tonitruants de la misère, réfléchissez à ce monde qui livre ainsi ces enfants au broyeur…       Ils les jettent dans une conduite, telle que celle qui relie, pardonnez-moi l’image, notre bouche à notre anus…       

     Revenons donc, naturellement, à ma proposition…       Un ami, expert dans une matière qui ne le cède en rien aux avancées de la génétique ou de la biologie moléculaire, j’entends la philosophie du renoncement, la morale du réalisme, me rapportait que partout où il a voyagé il lui a été rapporté qu’un jeune enfant constitue à l’âge d’un an un mets délicieux. Il ajoutait: « nutritif et sain »! Qu’il soit en daube, au pot, en rôti, à la broche ou au four…       

     J’entends haut et clair ce que vous pensez en cet instant, j’entends le sentiment d’abomination qui résonne en vous, j’entends la colère qui se lève, j’entend aussi, moins distinctement je l’avoue, mais je l’entends, la reconnaissance d’un état de fait, une évidence, une obscène évidence : que faire de cette masse excédentaire et bientôt sacrifiée ?         Il nous faut des lois, des règlements, des instances vérificatrices, il nous faut couper court au désordre et rétablir en cette matière une harmonie, un contrat social qui est le fondement de notre démocratie…        

     Il nous faut regarder les choses en face et refuser de laisser croître cette misère dans la perte la plus haute, il nous faut ne plus dilapider, il nous faut dire oui, enfin, à la réalité du monde et combattre en son ventre l’iniquité la plus grande qui est de laisser glisser inéluctablement ces pauvres corps souffrant dans un oubli sans nom…           Je porte donc humblement à l’attention du public cette proposition: sur un chiffre de quelques dizaines de millions d’enfants sans moyens, il serait envisageable et même pensable d’en garder quelques millions… pour la reproduction, dont un quart seulement de mâles, ce qui est plus que nous n’en accordons aux moutons, aux bovins et aux porcs, la raison est que ces enfants sont rarement les fruits du mariage et qu’en conséquence nul n’y verra inconvénient à ce qu’un mâle serve quatre femelles.       

     C’est ici que l’idée se précise…         Les autres seraient mis en vente et proposés aux personnes de bien et de qualité, non sans recommander à la mère, je souligne ce point d’importance, de laisser téter leurs petits à satiété pendant le dernier mois, de manière à les rendre dodus et gras pour une bonne table.        Ils pourront, en offrant leurs flancs et leur râble aux plus fines bouches de nos Etats, faire de leur brève existence un subtil en-cas, ce dont nous ne pouvons que les remercier dès aujourd’hui. Bien préparés, ils serviront la nation mieux que vifs et miséreux, promis aux injures de leur condition.       Quelques exemples simples valent mieux qu’un discours…        

     J’ai calculé qu’un nouveau né pèse en moyenne 3 kilos et demi et qu’il peut en une année, s’il est convenablement nourri, atteindre une bonne dizaine de kilos. Je reconnais que ce mets parait quelque peu onéreux, en quoi il conviendra principalement aux couches sociales les plus élevées, aux entreprise lors de fêtes ou séminaires d’importance, aux grandes organisations à l’occasion de congrès prestigieux…         Notez qu’on trouve de la chair de nourrisson toute l’année mais qu’elle sera plus abondante en mai, comme me le faisait remarquer un ami expert, car la saison estivale est toujours plus propice aux copulations, c’est donc au printemps suivant que nous pourrons compter sur les plus beaux troupeaux.       

     Tenant compte du fait que dans les pays chauds la transe sexuelle tient lieu de compensation à bien des affres que la nature organise, on pourra, là, trouver des nourrissons de la plus belle espèce qui soit, et cela toute l’année.       Il faudra évidemment se rendre dans ces contrées naturellement inconfortables mais ces voyages, outre l’excitation naturelle qu’ils produisent sur l’imagination et l’état mental du voyageur, offrent des occasions de chasse et de capture qui ont déjà décidé nombre parmi nous à entreprendre ces périples…       

     Nous pourrons ainsi constater que cette pratique exotique permettra également de réduire le nombre de ces mendiants naturels.        Mais revenons-en à notre préoccupation, c’est-à-dire à la façon de délester notre présent de ces hôtes superflus…       

     Il n’est pas inutile de rappeler ici que nous connaissons des pratiques qui laissent augurer du succès de ma modeste proposition, j’entends l’habitude lors de certains conflits régionaux ou locaux de soumettre, ici-même, chez nous,  la population tout entière, et dès lors les enfants en âge de rencontrer notre proposition, à des violences que notre civilisation condamne au nom du respect de l’intégrité de l’être et de sa dignité.       Ce n’est pas tant l’élimination d’une quelconque population que j’évoque ici, il faut bien que les nations s’expriment, mais plutôt la façon dont celles-ci s’organisent: dans la violence la plus vile, le désordre, le gâchis et l’horreur.       

     Pensez: des hommes sont écartelés, d’autres cuits en broche ou mis en pièces de n’importe quelle manière, si, je vous l’assure, la presse en a parlé, des experts en témoignent…        L’horreur, vous dis-je, l’horreur.      

     Cela constitue un spectacle désolant pour les enfants dont je vous parle, mais aussi pour nous aussi, qui sommes contraints d’assister à cette abominable déchéance.       Et nous n’y pouvons rien. La colère, la misère, les dieux entrecroisés au cœur de l’ignorance vont plus vite que l’abandon discret dont nous sommes coupables. Déclarons, annonçons, regrettons, passons à autre chose…       

     A moins…A moins de les consoler, de les soutenir de notre plus grande compassion, que pouvons-nous faire?        Que pouvons-nous envisager si ce n’est de soustraire le maximum de ces nourrissons à leur funeste destin et à la déraison de nos nations?        

     Il faut bien reconnaître que chaque jour apporte son lot de mort et de corruption par le froid, la faim la crasse et la vermine à un rythme si rapide qu’on peut raisonnablement attendre que l’élagage se fasse sans qu’on ait à broncher.       Le manque d’emploi, l’angoisse poussée à son paroxysme, des états d’hygiène de plus en plus douteux font que beaucoup, même s’ils ne sont pas physiquement atteints, dépérissent vite, percés du mal secret qui ronge l’âme, enlève toute énergie et empêche toute décision.       Ils n’ont bientôt plus la force de travailler et glissent dans un état qui les rapproche peu à peu d’une agonie sociale avant la mort physique. 

     Mais je me suis écarté un moment de mon sujet et il serait bon d’y revenir… 

                                                                Nous parlions donc des enfants et de leur destin…« d’entremets »… 

      Pensez aux économies que pourra réaliser la nation en échappant à l’entretien de ces enfants, sachant que les biens consommés seront tous d’origine et de manufacture locales…      Quelle opportunité pour les amoureux de l’art culinaire qui pourront s’en donner à cœur joie et offriront ainsi à leur région de nouvelles opportunités en matière de tourisme…       Nul doute que ces aliments attireront de nombreux visiteurs et clients dans les auberges et les restaurants étoilés. Les chefs ne manqueront pas de mettre au point des recettes adaptées au goût de l’époque…Imaginez le renouveau gastronomique que cette proposition offrira aux cuisiniers habiles!       

     Enfin, ma proposition pourrait inciter non pas seulement au mariage et à la gestion attentive du patrimoine que l’Etat attend de ses citoyens mais aussi, elle accentuerait le dévouement et la tendresse des mères et des pères envers leurs enfants…        En supposant qu’un nombre croissant de familles de notre vieux continent adoptent ma proposition, on verrait bientôt se désengorger les Institutions de toutes sortes qui ont tant de mal aujourd’hui à supporter les frais d’une misère et pour tout dire , d’une déréliction croissantes…       

     Ma proposition, modeste assurément, empêcherait un tel gâchis.       Des bébés à peine nés sont abandonnés dans les poubelles publiques, enfermés dans les consignes des gares, relégués au triste sort des ordures…       

     La terreur fait crier ces pauvres êtres de telle façon que nombre d’inspecteurs ou employés des chemins de fer ont dû souvent intervenir trop tard: les enfants avaient atteint le seuil de l’intolérable et rendaient l’âme, déshydratés, asphyxiés, et livrés aux tourments les plus impensables!        Ma proposition offre l’avantage de rassembler nos nations autour d’un projet d’une telle envergure qu’elles trouveront futiles les suggestions que nos représentants tentent de faire passer pour de véritables solutions à l’instabilité humaine et économique que traverse notre temps.        

     En ce qui me concerne, je me suis épuisé des années durant à proposer des théories vaines, futiles et utopiques et pour tout dire, littéralement humanistes , toujours sans résultats…        J’ai donc décidé de réagir, allant de villes en villes, de maisons en maisons, pour exposer ma modeste proposition…      

     Convaincre, expliquer et convaincre, convaincre avant qu’il ne soit trop tard, voilà mon objectif, voilà mon rôle, convaincre !        Si vous aviez d’autres propositions, parlez, je vous en conjure, délivrez-vous de vos hantises, accélérez l’avènement  du bonheur, hâtez l’arrivée du règne de la fraternité, donnez à chacun une chance de prendre sa place dans la grande marche du monde mais faites quelque chose…       

       Après tout, je ne suis pas si farouchement accroché à mon opinion que j’en réfuterais toute autre mais avant qu’un projet de la sorte soit énoncé pour contredire le mien, je demande de bien vouloir considérer avec mûre réflexion ces deux points.       Primo, en l’état actuel des choses, comment espéreront-ils nourrir ces affamés qui errent sur les routes et comment les vêtir, leur donner l’éducation à laquelle ils ont droit, comment les faire participer à la culture de leur peuple en l’augmentant de leur éventuel génie?      

     Deuxio, tentez l’expérience que je vous suggère: interrogez ceux qui sont aujourd’hui livrés à un présent sans espoir, épuisés par le sort, abandonnés de l’imagerie commune de notre civilisation, arrachés à la puissante représentation que nous organisons chaque jour pour fêter nos valeurs et nos acquis, demandez-leur ce qu’ils pensent de ma modeste proposition et je suis persuadé qu’ils vous serreront les mains, les larmes aux yeux en pensant à l’économie de souffrance que nous leur offrons ainsi…        Faisons cette expérience, fût-ce dans l’intimité de notre cœur…       

     Faisons cette expérience et livrons-nous à la vérité, l’unique vérité qui est de reconnaître que nous sommes hommes, responsables, attentifs au bien commun, à l’avenir de tous, responsables de notre engagement…       Je vous le disais au début, le chemin est souvent hasardeux, difficile, cruel, épuisant ;  des sacrifices doivent être consentis pour que le meilleur de nous arrive à son terme…     

      Cette tâche est la nôtre, cette responsabilité nous appartient et nous sommes, plus que jamais confrontés à une vérité qui ne nous lâchera plus : voulons-nous d’une vallée de larmes ou d’un temps solidaire ?     Ma modeste proposition n’a de sens que dans cette perspective.   

   Je vous remercie… Bruxelles – Marrakech – Lisbonne 

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L’isoloir

Posté par traverse le 10 juin 2007

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(Des assesseurs et témoins assis à une table. Ils murmurent entre eux s’échangent des papiers rient doucement. L’après-midi se traîne entre un citoyen et un autre. Entre une vieille dame l’air un peu égaré. Elle cherche l’urne des yeux puis les hommes et femmes rassemblés qui suspendent leurs manigances. Elle s’approche très digne.)

La vieille femme : C’est ici qu’on vote?

Un homme : Oui Madame là dans l’isoloir. C’est la première fois?

(La vieille femme ne répond pas) 

Une femme : Vous avez votre convocation ? 

La vieille femme : Oui la voilà, c’est çà, la voilà.

(Elle prend dans son sac une convocation manifestement pliée et repliée qu’elle tend aux mains tendues) 

Un autre homme : Votre carte d’identité s’il vous plaît. 

La vieille femme : Ici 

(Elle tend sa carte fièrement) 

Une autre femme : Permettez que je vous la prenne un instant 

(La vieille femme hésite à la tendre).

Simplement pour vérifier vos nom adresse et nationalité. 

La vieille femme : La voilà.  (Elle la tend du bout des doigts et regarde tout autour d’elle) 

L’autre homme : C’est la première fois que vous allez voter chez nous?

La vieille femme : Depuis la nouvelle loi.

La femme : Bien bien  Voulez-vous quelques explications?  

La vieille femme (interloquée) : Des explications? 

La femme : Ben oui, pour voter!  Il faut que je vous explique. 

L’homme : Notre système est quelque peu complexe. Il vaudrait mieux que nous vous expliquions comment faire. 

La vieille femme : Je sais comment faire.

La femme : Excusez-moi c’était pour vous aider.

L’autre homme : Bien, bien, alors je vous en prie, c’est par là. 

(La vieille femme suspend son mouvement hésite regarde vers la porte vers les fenêtres se concentre très lentement, prend sa respiration et se dirige d’un pas raide vers l’isoloir) 

L’homme (de loin) : il vous suffit de repérer le candidat de votre choix et de le pointer avec le crayon ad hoc.

L’autre femme : bleu.

L’autre homme : C’est çà, bleu. 

La femme : Attention Madame pas de rature, pas de dérapage, pas de trait au milieu de la feuille sinon votre bulletin sera nul, définitivement nul. 

La vieille femme : Et si je tremble?

L’homme : Il ne faut pas trembler, Madame, c’est important. 

La vieille femme : Justement, je tremble souvent quand c’est important. 

L’autre homme : Concentrez-vous Madame regardez faites comme moi..

(Il prend un crayon bleu et le pointe très fermement sur un carton. Il descend la mine lentement sur la feuille et « bleuit »une case. Un temps) C’est un exemple…  La vieille femme : Je ferai attention. A l’école quand j’étais jeune… L’homme : C’est bien maintenant allez . Vous voyez il y a du monde qui arrive. 

La vieille femme : D’accord j’y vais  (Elle se dirige vers l’isoloir tire la tenture très délicatement et pénètre dans la cabine. On n’entend plus rien. Grand silence. Les assesseurs parlent à voix basses) L’homme : Et un vote de perdu, un ! La femme : La pauvre. Vieille comme Mathusalem!  

L’autre homme : Elle n’y comprendra rien c’est sûr. 

L’autre femme : Encore du papier de gâché. 

La femme : Alors qu’on s’est battus pour qu’ils puissent voter! L’homme : Moi je n’y tenais pas particulièrement. 

L’autre femme : C’est important. En tant que femme… 

L’homme (qui la coupe) : ce qui est important pour nous ne l’est pas forcément pour eux !  L’autre homme : C’est vrai ça on ne peut rien là contre…

(Ils rient doucement)  La femme : Elle prend vraiment son temps.  L’homme : C’est l’Alzheimer  

(Il rit. Les autres sourient mais lui font signe de se taire et tendent l’oreille. On entend comme une voix murmurée une sorte de litanie qui s’entend très légèrement

La femme : Madame ça ne va pas 

(silence. On entend toujours la litanie)

L’homme : Madame on peut vous aider 

(silence. Toujours la litanie

L’autre femme : Il faut vous dépêcher Madame. Le temps presse. Les autres attendent. 

L’homme (en riant) : La démocratie n’attend pas. Toujours à l’heure, sauf quand il y a la Coupe.   

La femme : Madame  S’il vous plaît, répondez. 

(Silence. On entend toujours la litanie. L’homme se rapproche de l’Isoloir se penche et écoute. Il revient quelques instants plus tard en marchant sur la pointe des pieds. Retenant un fou rire) L’homme : Vous savez quoi  les autres, Elle dort ! L’homme : Non. (Il se retient de rire) Les autres : elle pleure  

L’homme : Non…elle prie 

Les autres (qui rient) : ce n’est pas possible ce n’est ni une église ni une mosquée ici! 

La femme : Faudrait la faire sortir. 

L’homme : C’est interdit. On ne peut pas la déranger. 

Les autres : C’est vrai merde! L’autre homme : j’y vais. 

L’autre femme : fais doucement elle pourrait mal le prendre et tu sais avec ces gens-là, c’est vite esclandre, scandale et compagnie.  La femme : Et alors ce sera pour notre pomme ! 

L’homme : Faut décider! La femme : Quoi?   L’autre homme : Si on votait?  

L’autre femme : T’es fou ça ne sert à rien de voter faut y aller. 

La femme : Oui elle va finir par foutre le bordel si ça continue. 

L’homme : Bon j’y vais moi. Tant pis. Vous me couvrez…

Les autres : Oui!

(Il se déplace lentement vers l’isoloir et tend l’oreille. On entend de plus en plus haut la litanie des noms de femmes que la vieille chante lentement dans sa langue. L’homme revient à pas de loup) 

L’homme : Elle prie c’est certain  La femme : Madame. (très fort) Madame   La vieille femme (qui interrompt sa mélopée) : Oui   La femme : Madame il vous faut sortir, votre temps est écoulé, une autre personne attend pour vous remplacer…  

La vieille femme (de derrière le rideau) : Ca fait si longtemps Laissez-moi encore un peu.   

L’homme : Là, les ennuis commencent. 

L’autre femme : Laissez-moi faire…(elle se dirige vers l’isoloir ouvre le rideau et trouve la vieille en train de s’essuyer les yeux) …mais madame il ne faut pas vous vous sortez vous glissez votre bulletin dans l’urne et hop la démocratie est en boîte si vous me permettez. 

La vieille femme : ne faites pas attention je pensais à mes filles à ma mère à mes sœurs aux femmes comme vous. 

L’autre femme : Comme moi? Voyons madame, ça n’a rien à voir. 

La vieille femme : que du contraire ça a tout à voir.  L’autre femme : je suis ici depuis plusieurs générations et je vote pour la quatrième fois madame c’est une habitude presque une obligation. 

La vieille femme : oui une obligation c’est ça (silence) laissez-moi maintenant. 

L’autre femme : mais ce n’est pas possible voyons madame il faut sortir maintenant (à son collègue). Tu veux m’aider?

L’homme : qu’est ce qui se passe?  L’autre femme : Madame ne veut pas sortir de l’isoloir. 

La vieille femme : je pense à toutes les femmes de ma famille je vote en leur nom. 

L’homme : un homme une voix pardon une femme une voix allez madame il est temps de sortir.    La vieille femme : combien de temps me donnez-vous encore?  L’homme : Euh je n’en sais rien madame. Comment voulez-vous que je réponde à des questions aussi indiscrètes et intimes? 

La vieille femme (interloquée): Je voulais vous demander combien de temps vous me donniez encore pour occuper cet… 

L’homme : i…soloir.  La vieille femme : C’est ça, je voudrais connaître le temps qui m’est ici légalement imparti.  L’homme (qui se dirige vers ses collègues) : vous connaissez le temps imparti au vote pour chaque citoyen vous? 

La femme : Non, un certain temps, c’est tout. 

L’autre femme : le temps de noircir sa case et hop, dehors!

(Elle rit. Ils rient tous doucement) 

L’homme : Le temps imparti? Elle se moque de nous, ma parole. 

L’autre homme : j’y vais et ça ne va pas traîner, vous allez voir.

(Il se dirige vers l’isoloir. La vieille femme l’attend tout en sourire).  La vieille femme : vous venez me dire que mon temps est fini c’est ça? 

L’autre homme (mal à l’aise se tourne vers ses collègues) : Il faut comprendre madame, ça doit rouler, c’est la démocratie, une machine bien huilée qui roule et qui ne s’interroge pas aussi longtemps que vous ne le faites. Vous imaginez si chacun était ému pour si peu, voyons! C’est tout simple, vous entrez, vous noircissez, si tout le monde prenait le temps que vous prenez, on y serait encore la semaine des quatre jeudis. 

Les autres : C’est ça, c’est impensable, madame, il faut que ça tourne. L’alternance vous connaissez. La vieille femme : Non.  Les autres : Le changement : un homme puis un autre. 

La femme : Il y a des femmes aussi.  L’autre homme : Oui les hommes et les femmes élus par le peuple sont désignés par le peuple voilà. 

La vieille femme : Et vous ne prenez pas votre temps pour une chose aussi grave.  L’autre homme : Mais il y a eu la campagne, les journaux, la radio, la télévision, le Net, les tracts, les affiches!

La vieille femme : Non je veux dire, vous ne réfléchissez pas longtemps avant une chose aussi grave? C’est quand même plus important que de faire le pain. Et pourtant quand je fais mon pain, je me concentre, il suffit que j’oublie le levain ou un tout petit peu de sel et cette pincée oubliée sera fatale pour le goût de ceux qui le mangeront. 

L’autre homme : Oui vous avez raison on faisait comme ça chez nous aussi avant c’est vrai mais maintenant c’est la dernière fois avant l’électronique alors vous pensez vos histoires de pain.   

La vieille femme : Laissez-moi, je m’interroge (l’autre homme se dirige vers les assesseurs).

L’autre homme : C’est la fin.  La vieille femme : Je prends le temps de m’interroger et dès que je saurai pour qui voter et donner avec honneur mon vote je sortirai d’ici et je rentrerai à nouveau chez moi dans la tribu des hommes.  (Les assesseurs se regroupent autour de leurs papiers se lèvent regardent l’urne et leur montre. Un long silence s’installe) 

L’autre femme : C’est foutu.  La femme : Le conseil d’Etat.  L’homme : La Cour de Strasbourg. 

L’autre homme : Ou peut-être pire. Qui sait.

(Publié dans Démocratie mosaïque, éditions Lansman)

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Atelier d’écriture été. Carnets de route

Posté par traverse le 28 mai 2007

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L’époque est aux voyages, aux pérégrinations, aux sauts d’espace et de temps… Nous voyageons, nous écrivons, comment partager ces « choses vues » ? Partir suppose qu’on se retrouve dans la rencontre et non dans le retrait. Marcher s’accorde de plus en plus avec le désir de se fondre et non de se poser dans le paysage…

Ce stage explorera les « carnets de route » où le texte sera majoritaire mais où pourront également prendre place les collages, les photos, les dessins,…

Écrire un récit de voyage, c’est une façon de se réapproprier du temps dispersé, de laisser flotter son regard et de saisir ce qui nous révèle, singulièrement…

Animé par : Daniel Simon, écrivain, auteur dramatique, metteur en scène et professeur. Anime des ateliers d’écriture depuis une quinzaine d’années en Europe et en Afrique.
Dates : Du 13 au 15 juillet, vendredi de 18h30 à 20h30

et samedi et dimanche de 10h à 17h
Prix : 110 € non remboursables

à la Maiosn du livre, rue de Rome 1060 Saint-Gilles

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D’elle je n’attends plus

Posté par traverse le 19 mai 2007

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D’elle je n’attends plus ni fax, ni sms, ni mail, tous ces mots d’une langue d’abandon, sa voix est lointaine désormais et je connais des pays où elle passe pour des encouragements mais le temps des clairons et des colères de cuivre est un temps qui file dans le reste, dans cette vague histoire où je reviens chaque jour en me promettant des vies incertaines.

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Ateliers et formations

Posté par traverse le 18 mai 2007

TRAVERSE  Ateliers et formations Au Centre culturel  de Schaerbeek
 

Ecrire des récits, des contes, des nouvelles 

Cinq séances consacrées à l’écriture de récits et de formes courtes…
Ecrire, c’est laisser émerger des souvenirs, des faits, des dates, des émotions et s’employer à accorder ces fragments d’expériences personnelles à l’époque, à notre temps…Aucune expérience préalable n’est requise. 

Les  27, 28, 29, 30 et 31 août de 14 h à 17 h 

 Des ateliers de récits et nouvelles seront animés par Daniel Simon à Schaerbeek dès le mois d’octobre (10 séances de 2h) et un Atelier d’accompagnement des écrits en cours commencera également en octobre à raison d’une séance par mois (8 séances de 3h). Plus d’infos dès juin sur le Site www.traverse.be  

Entendre sa voix et  la parole relationnelle 

Cinq séances autour de la voix et de la parole relationnelle, du souffle, de la respiration, de la gestuelle,…
Cinq séances pour (re)trouver sa voix, en douceur, dans son propre déploiement, sans modèle, à « sa place »…
Travail par exercices individualisés et de groupe, gestion du stress et du trac, équilibre émotionnel et parole relationnelle… 

Les 9, 10, 11, 12, 13 juillet de 14 h à 17 h 

Possibilité de paiements échelonnés. Les deux formations sont données par Daniel Simon (écrivain, éditeur, formateur en prise de parole et animateur d’atelier d’écriture) au Centre culturel de Schaerbeek

(91-93, rue de Locht, 1030 Bruxelles)

Compte 068-2144376-24 de Traverse asbl     PAF : 110 euros/personne/stage
asbl 86/14 avenue Paul Deschanel 1030 Bruxelles
00 32 2 216 15 10       00 32 477 76 36 22     traverse@skynet.be

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Ca ralentit le bruit des choses

Posté par traverse le 17 mai 2007

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Ca ralentit le bruit des choses cette façon de n’écouter que soi et d’y tâter le pouls que l’on voudrait égal à cette éternité que la mort expédie en rafales au cœur de la matière, ça ralentit le bruit du monde cette obscure attention à ce qui ne se vit que dans l’écart du nom, du même, du mille fois répété dans la chair de chacun, ça ralentit le bruit du temps cette manière de lui tourner le dos en lisant dans l’horizon le défilé si calme du générique de fin.

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Bruxelles, Babel, babil et sabir

Posté par traverse le 13 mai 2007

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Lisbonne où je marche 

fait résonner Bruxelles doucement, 

dans l’ombre de la statue de Pessoa 

face à la coque muette 

de la radio d’hier, 

superbe I.N.R., 

centre du monde 

et de la place Flagey! 

L’amiante et le silence 

règnent en maître aujourd’hui 

dans cette ancienne 

Maison de
la Parole… 

Les tramways qui cahotent 

et ferraillent dans les deux capitales 

se renvoient l’écho 

d’un siècle à un autre 

ces deux villes ont la même échéance 

qui est de réconcilier un univers 

qui se chamaille 

à plusieurs voix. 

« Bruxelles, c’est le monde! », 

dis-tu souvent 

en rentrant de voyage, 

c’est un monde 

où les grandes gueules 

flirtent avec les petits aboyeurs, 

un monde qui hésite encore à choisir 

la pacification 

des langues somptueuses 

qui se mêlent sans ne nier 

en riant à pleine gorge 

des esperantos de l’avenir! 

Bruxelles cherche son plaisir 

dans la décomposition des grammaires 

et des syntaxes arrogantes, 

elle cherche dans ses cafés sans ramage, 

ses restos à deux sous, 

dans les cours et les impasses, 

une langue à baragouiner 

à côte des exigences du commerce, 

Bruxelles apprend au jour le jour 

et encore plus la nuit 

à parler un babil 

qui rêve de Babel, 

une langue 

que Racine bat du pied 

et que Lope de Vega entonne 

en dressant ses tréteaux, 

une langue que Ghelderode 

éclaire de son encanaillement, 

une langue farouche et douce 

comme le miel du Maroc, 

verte comme les campagnes 

et les gorges roumaines, 

une langue où les vignes du Porto 

sont ouvertes à tous vents, 

une langue piquée d’olives de Sicile 

et de citrons des Asturies, 

la musique de Bruxelles 

cherche son tempo 

dans cette magnifique cacophonie, 

elle vibre des raclures de gorge 

et des you-yous perdus, 

c’est en marchant la nuit 

au coeur de l’Alfama 

que les Marolles 

laissent entendre de loin 

des refrains d’insultes 

et des chansons d’amour. 

Babel est en chantier, 

Babel est généreuse 

pour qui veut la défendre, 

Babel postillonne, 

éructe, cherche querelle 

aux escrocs en tous genres 

qui mêlent le strass au stress 

et jouent les amnésiques, 

oui, Bruxelles 

a la mémoire des gens 

qui vivent sans dorures. 

Mais lorsque Babel 

est sous les bombes, 

Babel a froid, Babel a faim 

et Bruxelles reconnaît 

la cadence des bottes, 

Babel se cache 

et Bruxelles parle au pas 

en réveillant en elle 

ses injures les plus graves, 

elle connaît la souillure, 

l’usure et la fatigue 

mais Bruxelles, 

capitale et faubourgs, 

donne à entendre aussi 

un étrange crédo, 

elle croit en la lenteur des choses, 

elle marche 

au milieu des cris et des appels 

en balançant des hanches 

qu’elle croit toujours belles, 

elle fait la sourde oreille 

à la colère de ceux 

pour qui la dignité 

est la seule beauté, 

elle s’enfonce dans un rêve 

où Babel rutile 

de ses plus beaux atours, 

où le babil s’articule 

le petit doigt en l’air 

un Babel sans sabir 

et parlant d’une seule voix. 

Peu importe! 

Bruxelles au parler guttural 

sait aussi résister 

à l’appel des sirènes, 

elle est fouettée 

des mille langues 

qui la poussent 

hors du couvre-feu du jour, 

elle rit et parle fort 

dans l’étuve 

des nuits électriques, 

elle jazze 

de bières en bières, 

de terrasses 

en caves enfumées, 

au milieu de la nuit, 

c’est une certitude, 

soudain 

tout se met en place, 

les enfants s’envolent 

dans un ciel embrumé, 

les vieux marchent en marmonnant 

leurs premiers mots d’amour, 

les passants ronchonnent 

en accusant le temps 

des pires avanies, 

mais ils vont sans crainte 

entre les apostrophes des soûlards infinis 

et les cris colorés des commerces. 

Bruxelles n’a rien à perdre 

à laisser ses frontières flotter 

dans les eaux de
la Senne, 

elle coule sous les arches 

d’un Boulevard carotide, 

Bruxelles emporte ainsi 

dans ses eaux catacombes, 

un siècle finissant, 

Babel commence enfin, 

Au centre de Bruxelles. 

 

Septembre 97 – février 98.

(a fait l’objet d’une création radiophonique avec l’aide CSR) 

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